‹ Carabinades [microforme]Chapitre 12 sur 39 · PRES · texte numérisé non relu

PRES

a rmetametnmrtnterent

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30 LE Dr SANTA CLAUS

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vissement tout de suite monté à ses prunelles brillantes de fièvre.

Mais ce Santa Claus l’examina longuement, prit d’abord sa température, lui fit avaler sans sourciller toutes sortes de poudres et de potions mauvalises ; ensuite, il disposa ses cadeaux dans les branches du sapineau vert, tout à l'heure si triste avec seulement ses pommes et ses glands, puis il s’en retourna.

... Le lendemain, la vilaine poussée de fièvre avait tout à fait disparu et le petit-fils traînait, en chantant à tue-tête, ses chevaux à roulettes dans le logis joyeux, devant la grand'mère qui souriait... qui souriait.

FRANTINNNE NE NRA NN RER PR RENAN PRE MSN

Mes Disséqués

£R UGUBRE, avec des rafales chaudes

\ comme des soupirs de damnés,

la nuit cache sous son éteignoir im-

mensément sinistre mon village et sa montagne.

C'est en novembre.

On se meut péniblement: et c'est en haletant que, de fondrières en fondrières, on tiraille ses talons emboités à chaque pas dans un tire-botte invisible.

En haut. au-dessus des têtes, de grands nuages, comme des morceaux d'étamine mal déchirée, flottent à l'aventure. Au delà, la lune à -percute des rayons rougeñtres, verdâtres, à reflets glauques de vieux bronze ronué de patine.

Et en bas: le clapotement de la vague sur le galet lavé et délavé les grands ormes qui redressent leurs têtes sous la bourrasque, en sifflant :

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32 MES DISSÉQUÉA

la croix du vieux ciocher dont les tringles grincent sur leurs arcatures; la buée moite qui s'échappe de ïa ri vière ; les grandes pierres tombele qui oscillent lourdement sur leurs socles; tout ce qui est horrible joint à tout ce qui fait peur ; une nuit sinistre d'automne.

C’est en novembre.

En marchant, on craint de froler des spectres et l’on s'imagine à tout instant sentir dans son cou le souffle froid de leurs haleines: en se retournant on les verrait, mais on n'ose.

C'est en novembre et la nuit les morts se promènent en agitant leurs linceuls. C'est leur mois. Les cinietières, étalant leurs pierres blanches comme le linge au lavoir, cachent derrière chacune d'elles un squelette qui fait cliqueter ses vertèbres, On ne veut pas le croire, mais le frisson vous empoigne aux dents et à la peau rien que d’y songer.

N'est-ce pas ? Je connais ce que c'est que le cadavre. J'en ai vu sous tous les aspects: ceux que l'on hisse à l’amphithéâtre de dissection au moyen de poulies rauques et de cabestans criards, ceux que l’on sort ensanglantés des voitures d’ambulance. J'en ai vu dans leur tombe, dans leur lit, dans leur fosse; À la morgue, sous

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le scalpel dans les salles d’autopsie, en charpie sur les rails, étendus exsangues sur les grèves ; partout gangrenés, putréfiés, sphacelés, décomposés, épilés, gonflés de gaz comme des outres ou décharnés comme des squelettes À articulations mécaniques. Et je me pique d’être de ceux qui ne croient pas aux revenants et n'en ont point peur.

Sans cela lon ne m'eût point vu par ce soir tourmerté, À minuit, gagner le plus natureilement du monde la route planchéiée du vieux cimetière pour jouir à mon aise du spectacle qu'offrait la nature à cette heure-là.

Est-ce par métier, est-ce par l’effet de la lecture, est-ce par tempérament? je l’ignore, mais les tableaux macabres où les nuages se crèvent avec des flamboiements d'épée, où les embruns furieux déferlent bruyamment sur la rive comme se déchargent des tombereaux de pierres, où le vent qui tourbillonne sous le globe de la cloche, à travers les colonnettes et les crénelures du clocher, prend des accents de trompettes, où les tuiles s’arrachent violemment aux clous du toit de la sacristie pour aller s’enfoncer comme des dards dans la glaise fratchement remuée d'une fosse; tous

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ces tableaux-là m'ont toujours plus particulièrement -- comment diraisje? — intéressé.

Et j'allais done machinalement, les cheveux en broussailles sous le vent, quand tout à coup, à ma gauche, derrière un immense monument granitique, j'entendis des soupirs aigus comme des sifflements, et en même temps je me vis subitement environné de toute une troupe de squelettes dansant une pyrrhique macabre.

Chacun conservait encore le masque hideux que la mort lui avait donné à son dernier spasme, et franchement j'eus froid au cœur.

Cohorte infernale qui m'’enserrait dans son cerele, m'étouffait de son haïeine méphitique, et à laquelle je ne pouvais pas me soustraire. J'étendis Ja main pour m'appuyer quelque part, car mes jambes fiéchissaient et je me sentais défaillir; un squelette m’offrit son omoplate sans bras.

Et soudain, j'aperçcus à l’endroit du cœur, planté comme un poignard, le robinet de cuivre vert-de-grisé que les carabins introduisent dans l’aorte pour y injecter leur solution d’albumine et préparer ainsi les artères à la dissection.

Malédiction ! Tous étaient ainsi brutalement transpercés: et je recon-

rar te fete treatment nttes

nus mes cadavres d'autrefois, déchirés, mordillés, déchiquetés par mes forceps, écharpés, tranchés, disséqués, scarifiés par mon scalpel jusque dans les nerfs et les muscles.

Ils étaient encore tels que le croquemort me les avait apportés à l'amphithéâtre. Il y en avait trois sur tout dont je me souvenais plus nettement.

Le premier était celui d’une fille, impudique jusque dans les moëlles, qui avait passé sa jeunesse À vendre ses baisers dans un lupanar de la rue Sainte-Hélène, à Québec, Ce fut une affaire tragique qui nous l’amena.

Une nuit, son amant pris de jalousie — l'amour va donc jusque-là — lui avait férocement ôté la vie en lui transperçant les deux tempes d'une balle, puis s'était ensuite tué lui-méme sur elle. — Musset eût parfaitement reconnu en cela l’œuvre de “ Ralla ”.

La justice scrute toujours ces drames horribles. Les cadavres furent d'abord transportés à la morgue pour l'enquête, puis de IA à l’amphithéatre de dissection. La fille perdue n’avait suivi que la filière ordinaire tout en évitant l’hôpital.

Je reconnus parfaitement son corsage débridé de mousseline légère

spéciale à l'espèce; son masque convulsé, portant encore en relief Île mince filet de sang qui suintait des tempes, gardait son même rictus blasphématoire, et la poudre de riz, et le fard et le carmin n'avaient pas été lavés,

Le second était un grand diable, mort à Beauport de l’anthrax hideux qu'il avait eu, encavé entre les épaules; hideux par ce pus scabieux qui filtrait à travers une espèce de cagoule à plis de suaire; hideux par l'expression de figure affreuse,—véritable grimace sardonique — que la douleur avait plaquée sur cette face morte.

Ajoutez à ça la plus parfaite empreïnte d'hébétement que l'idiotisme ait jamais affichée à la lièvre et à l'œil d'aucun de ses enfants.

Quant au troisième, Je crâne entr'ouvert distillant sa cervelle, teint de sang comme s’il fût sorti de lécorcherie, il était tel qu'on l'avait apporté sur le brancard. Matelot norvégien, tombé d’une vergue sur le rebord de l’écoutille où il s'était fracassé la tête; il tenait encore à la main un grelin dont il semblait vouloir me ligoter.

Et plus loin, dans les ombres et clairs inattendus que répand la lune, toute la bande découpe sur l’archi-

en ere ee eee er cernes

tecture sépulcrale ses gestes épileptiques, ses contorsions démoniaques; tantôt un râle, un soupir, tantôt un sifflement, un cri; puis le silence.

Tous ces disséqués — démembrés d’un bras ou d'une jambe, sans entrailles, sans cœur, décapités ou scalpés, les muscles en lambeaux, les nerfs arrachés-—étaient horribles À voir.

J'allais me rendre... .. .. .... ....

Ding, ding, ding: c'était mon timbre de nuit,

— Venez vite, docteur; c’est pour la femme du père Chose, “a se meurt!”

—Oui, oui, j'y vais.....

Diable de rêve! et je me frottai les Venri

vine! de les voir encore ensemble, ces deux-là, à chasser les bluets, à grimper dans les pommiers,

à se faufiler dans les bois noirs... si leurs parents le savaient... Oui, je vais faire cesser ça, moi, par exemple ...je le dirai à monsieur le curé...”

La vieille demoiselle Philomène se parlait ainsi, à part elle, en les guignant entre ses rideaux de mousseline pendant qu'ils se jetaient en riant des cœurs de pommes par-dessus Ja Paie toute proche.

“Ces deux-là ” c’étaient Lucie, une petite blonde aux yeux vifs et pleins de candeur mutine — une excellente fille au fond —et Louison, le fils du voisin, un gars gentil et bien fait qui avait enflammé le cœur de Lucie de son regard d'étincelle... Mais son père, à elle, s’opposait aux avances

de l’amoureux, lui refusait l'entrée de sa maison... Ils ont bien le temps, grand Dieu!... des enfants encore...

Des enfants’... peut-être, mais qui s’aimaient beaucoup et qui trichaient souvent la consigne pour se le dire.

C'est cela qui avait scandalisé Philomène, elle dont la figure bilieuse, faite à la truelle, avait toujours tenu les aspirants à distance. Avec les années sa mauvaise bile, toujours aigrie de plus en plus, avait tourné au vinaigre, puis à l'acide nitrique fumant... Vraiment, elle en laissait échapper les âcres émanations, quand elle racontait les entrevues hâtives et secrètes dont elle était parfois témoin, la manière avec laqueïile Lucie fixait son regard sur Louison: Il faut voir cette effrontée...

C’est peut-être vrai qu'elle le reluquait suuvent en dessous, qu'elle se cachait derrière les massifs d'arbres pour lui parler, tâchait de le rencontrer partout en cachette...mais pourquoi son père aussi... hein?...

...Comme elle se l'était promis, Philomène était en effet allée, le dimanche suivant, trouver le curé à son presbytère.

C'était l'abbé Grégoire, ce curé-la, un bon homme au fond, pas bien fin, qui ne jouissait jamais autant que

ERREUR DE P'AGNOSTIC 41

ne

quand il lui était donné occasion de se fourrer le nez—et il l'avait long—dans les affaires intimes de ses paroissiens.

A cause d'une douce manie, il avait toujours rêvé ça de grandir son humble rôle de curé de campagne au rêle plus large et plus solennel de lapôtre.

1} se posait dans toutes les circonstances comme le pacificateur, le mystérieux niveleur, l’arrangeur miraculeux de toutes choses: une espèce de providentiel entremetteur aux mains toujours tendues pour les bénédictions.

Oh! comme il aurait aussi désiré faire un miracle quelconque, un tout petit miracle de rien du tout, et travailler ainsi de compagnie, bras dessus bras dessous, en bons copains, avec saint Benoit, saint Antoine et les autres d'en Haut.... Il se vantait ivme d’avoir de temps en temps des petits colloques secrets avec la sainte Vierge.

Il s'était longuement essayé à combattre—à coups de neuvaines, de processions, d'évangiles lus sur la tête des malades—la sécheresse, le rifle des enfants, les fléaux de la grèle, des chenilles et des sauterelles, mais sans grand succès... A la fin, voyant que ses paroissiens perdaient quelque peu

confiance, il s'était résolu à leur conseiller de joindre à ses prières un peu d'onguent, quelques gallons de bouillie bordelaise... Après tout, ça ne pouvait pas faire de mal, disait-il...

Quant aux messes pour obtenir providentiellement de la pluie, il ne se déeidait plus à en annoncer du haut üe la chaire qu'après avoir télégraphié à l'observatoire de Torcnto.

Cela réussissait pas mal. Ce qui faisait dire à ce renégat de Cashmnir, son paroissien: Pour la pluie, notre curé, y est pas mauvais, mais pour le rifle, les chenilles, y’vaut pas une “pétaque.”

Oh! ces innocents travers, ces douces manies qui indiquaient chez lui une félure bien visible, ces lubies continuelles que ses indulgents paroissiens se racontaient sans malice, en se secouant les épaules, ils les Jui pardonnaient bien, à lui qui tendait toujours ses mains pour les bénédictions, ou les pardons, ou les quêtes, avec le même inébranlable zèle.

Vrai, il était bien un peu fou...

C’est à lui que s'était adressée mademoiselle Philomène.

... Elle lui en avait conté long. Et comme il paraissait tellement s'intéresser à ses histoires, l’encourageait tant de ses airs penchés, de ses re-

gards attendris, de ses bonnes paroles de pitié complice, elle lui avait donné une foule de détails, d'interminables explications coupées à propos de réticences subites qui ajoutaient encore, exagéraient, grossissaient l’affaire à la mesure d’un vrai scandale.

Elle s'en aperçut, je suppose, aux yeux et aux ah! stupéfiés de l’abbé Grégoire, car tout de suite, comme une caresse, comme un baume de pitié pour la réputation malmenée de sa voisine Lucie, elle ajoutait subitement tendre, — pour donner aussi sans doute une tournure de sympathie et d'intérêt à la dénonciation qu’elle

venait de faire: Puis... vous savez, elle n’est... pas bien... y paraît...

— Pas bien ?... avait demandé

l'abbé Grégoire avec effarement, l’esprit déjà transporté aux fonds insondables des abîmes infinis de perdition.

Mais le tinton sonnait: ding.....

dong, ding... dong; alors la vieille Philomène avait saisi son paroissien doré, son parasol et enfilé la porte.

...Pas bien... aü! il avait parfaitement deviné... Quelle honte! quelle tristesse pour sa paroisse ce serait, pensait-il en disant sa messe. Et pen-

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dant qu’il détaillait les évangiles et les épitres à voix distraite, il réfléchissait avec angoisse au moyen d'étouffer le mal, d'empêcher les mauvais propos, les réflexions qui germeraient inévitablement de ce scandale qu’il imaginait tout prêt d’éclater.

Et ces angoisses le faisaient encore plus souffrir, avivées par sa constante manie de réformateur, de providentiel entremetteur: si on allait ne point l’écouter cette fois, le rebuter dans ses apostoliques démarches d’envoyé de Dieu...

Entre ses bras, levés pour une roulade d’orémus, il reconnut Lucie, qui, de derrière une colonnette dorée de la nef, dardait sur lui son œil clair...

justement, il la ferait demander, cette mauvaise brebis, par un enfant de chœur, après la messe.

Et elle vint.

Oh! elle paraissait très douce et gentille en plein, la brebis, et pas mauvaise du tout; au contraire un doux air de tendre et sympathique ingénuité semblait nimber son front.

Ses yeux seulement, des petits yeux mutins, paraissaient st vrai beaucoup aimer à rire, mais À part ça...

Elle se présenta naturellement intimidse devant l’abbé Grégoire qui se

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demanda tout de suite en la voyant si candide, si douce, si apparemment honnête, sous quel aspect décevant d'angélique innocence l'esprit du mal parvenait adroitement à se dissimuler parfois.

Mais comme il en avait vu bien d’autres, il commença sur un ton sévère :

— Ce n'est pas joli, ce que j'apprends sur ton compte, Lucie.

Celle-ci baissa aussitôt les yeux, confuse sans savoir.

— Je vois que tu comprends ce que je veux dire... En effet tu te conduis mal, ni plus ni moins.

Et comme la belle fille fière se redressait spontanément, cette fois.

— Non, non, ne nie pas... ne nie rien... je sais tout... reprit-il vivement

— Mais, monsieur le curé... je...

—— Tu aimes done bien ce vilain gars, pour agir ainsi avec... Tu l’aimes donc bien...

— Oui... je l'aime en effet...beaucoup... mais nous ne faisons rien de

mal...

ré M | PACS | API à LV —.Je le rencontre quelquefois en cachette, c'est vrai... parce que.

parce que mes parents ne veulent pas le laisser venir à la maison...

— Ils sont bien payés maintenant tes parents, n'est-ce pas?... car...tu n'es pas bien... pas bien, oui... tu sais. .

Lucie ne répondait plus, abattue sous l'interrogatôire curieux de son curé. Et celui-ci reprenait encore:

— Enfin, oui.... tu n'es pas....

bien...

Elle avait envie de pleurer, la pauvre petite, honteuse jusque dans les yeux qu'un prêtre put lui faire d'aussi indiscrètes questions.

Ca tombait à une mauvaise date, sans doute, car dans un tremblement de gêne, elle acquiesca timidement de la tête.

— Si ce n’est pas trop malheureux, pauvre enfant... que dit ton père de CAT... ta mêère?...

Mais mon Dieu! elle n’en avait seulement pas parlé... Toute sa mine confuse le disait et bientôt elle éclata en lamnes abondantes.

— Alors il faut que tu te maries...

Louison le voudra-t-il, Iui?...

Elle fit signe que oui, de la tête.

— C’est bon, retourne-t'en... et dis à ton père de venir me rencontrer

... Le père, un vieux sec et renfrogné, arriva aussitôt:

— Bonjour, monsieur le curé...

— Bonjour, monsieur.... asseyezvous... Bien oui, c’est assez délicat...

n'est-ce pas... il faut des sacrifices, n'est-ce pas... la Charité... c'est à propos de votre fille... vous savez, n'est-ce pas... vous devez la marier.

La marier?... oh! elle en a bien le temps, allez... Et avec qui?...

— Avec Louison Doré... oui, n’estce pas... vous savez...

— Louison Doré?... un pauvre gas qui n’est pas établi et ne le sera Dieu sait quand... Des enfants, tous deux.

d'ailleurs... Ils ont bien le temps d'avoir de la misère...

—Non monsieur, ce serait mieux tout de suite... n'est-ce pas, le pasteur juge mieux... puis, n'est-ce pas la charité, la prière, le sacrifice...

Des fois, n'est-ce pas, il arrive... des malheurs... des hontes... Le pasteur, n'est-ce pas... le sacrifice...

Louison...

Le vieux Doyon le regardait sans faiblir.

—Je comprends tout ça, monsieur le curé, c’est vrai.... mais elle est trop jeune encore, il vaut mieux la faire attendre...

— Non, il ne faut pas attendre...

je n'ai pas besoin d'insister, n'est-ce pas, ni d'expliquer, n'est-ce pas... ce serait pire plus tard... La charité...

4s ERREUR DE DIAGNOSTIC

Le bonhomme ouvrit de grands yeux drôles.

— Que voulez-vous dire*.... je ne comprends...

— Bien n'est-ce pas, à force de la

laisser courir seule, votre fille... elle ...n'est-ce pas... Le scandale est dé-

jà assez grand...

Tout en continuant de regarder son curé, le vieux Doyon était devenu vert, affreusement bouleversé par la colère et la honte. Et il cherchait à bégayer des mots qu'il ne trouvait pas pour exprimer sa complète stupéfaction.

— (est une épreuve, expliquait l'abbé... Non sans doute, n'est-ce pas, vous ne méritiez pas un tel malheur, mais il peut se réparer peut-être....

la prière, la charité... N'est-ce pas, c'est fait; alors à vous de ne rien dire, de ne rien faire éclater mal à propos.

Et son regard brillait déjà en songeant comme il allait vous arranger ça habilement: toute la paroisse n'y verrait que du feu.

— Comme ils consentent tous deux à s’épouser, je le sais, continua-t-il,»

permettez-le leur tout doucement, sans esclandre, n’est-ce pas, de manière à n’éveiller les mauvais soupçons de personne.

... Quinze jours après, la noce avait lieu; j'en étais. Belle noce, ma foi, car le père Doyon était riche et très estimé.

Tout le monde fut heureux, mais personne plus que Lucie et Louison à qui le bonheur s'était offert si inopinément et qui étaient tous deux très gentils sous leurs toilettes neuves.

Une année plus tard, par une pluie du diable, je vois arriver mon Louison qui venait me chercher, bride abattue

... Il ne voulait même pas entrer tant c'était pressé...

—- Hein!-lui dis-je en riant: c'est pour tout de bon, cette fois.

Il me regarda un instant, puis voyant À mon air entendu et moqueur que j'étais au courant de la fugue stupide de l’abbé Grégoire, il éclata de rire tout bonnement.

— fl l'a, à la fin, son miracle, me dit-il.

— Comment? repris-je...

— Bien oui, vous ne savez pas, cet innocent-lA, pour expliquer sa bêtise, a bien essayé de faire accroire à ma belle-mère que c'était dû À ses neuvaines, À ses nombreuses messes

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payées, à ses aumônes qu'il avait réussi... à obtenir du ciel... par miracle, que... que... au diable, j'sais pas comment vous dire ça.

— Le mystère de l’Incarnation À l'envers, je suppose?...

— Justement ; mais comme je lui dois ma Lucie, je ne m’en suis jamais plaint... Vite, dépêchez-vous, docteur...

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DE

Premiers Cas

frs étaient quatre, venus de loin, ré- Æ unis pour un soir de ressouvenir et de bonne causerie dans le cabinet de consultation de leur humble confrère de campagne... Sur une table, il y avait des bouteilles ouvertes de cognac, des flacons de genièvre, des carafons de vin, des cigares, des cigarettes, des verres...

...Et la conversation allait.

— Ca mes vieux, — c'était Charles Lincourt qui parlait, debout auprès d’une table, faisant danser dans sa main une pièce de monnaie—c'est mon premier trente-sous gagné au moyen de ma profession et bien gagné Quelle dent! mes amis, je m'en souviendrai toujours... Nous nous étions mis À trois pour l’extraire : c'était une molaire d’un pouce cube, À quatre pivots crochus rivés comme par des clavettes à l’avéole.

52 PRIMIERS CAS

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J'avais d'abord pris mon pauvre patient comme ceci, gentiment, délicatement, en dilettante, les bouts des doigts seuls employés à la manœuvre, Au fond je voulais un peu l'éblouir, ce garçon, qui me tendait béatement sa tête crépue, la tenait fixée, immobile, inclinée suivant n'importe quel angle: 45°, 22°, 13°, avec l’air de dire: Mon Dieu! que j'ai hâte... j'vas-t'y être bien après.

Ouitche! après... J’applique donc ma pince, une pince neuve à reflet d'argent, avec de gentilles petites pointes en relief pour empêcher le glissement des doigts, vous savez?...

Je me raidis, tous les muscles en contraction spasmodique, et je secoue, et je tire, et je brasse... et je r'secoue, et je r'tire, et je r’hrasse...

Les yeux congestionnés, la figure bouffie, je soufflais, j'haletais... el cette dent qui ne se cassait même pas, la gueuse! A la fin je tombai épuisé, éreinté, sur un siège.

Mais lui, mon patient, avec un sourire drôle et un accent de conviction profonde:

— À quien ben... ça a l'air.

— J'pense... qu'a quien... ben..

repris-je bégayant, scandant des mots rauques À travers mia respiration montée À 70 À la minute.

—— - + ee mcm ce + ee ee me somme Geo

Et je sentais en méine temps une étrange cuisson à la main; j'avais la paume meurtrie, dépouiilée d'épiderme, toute hachée aux maudites petites pointes de la pince à Lyman.

—On va se reprendre?.., (était mon patient qui me provoquait de nouveau; mais ce “on” là réveilla chez moi l’idée d’aide, de coopération, d'union: cette union qui fait la force.

Je mets une paire de gants pour me protéger les paumes et je hèle un passant À qui j'assigne la tâche de maintenir solidement le crâne de mon pauvre diable de patient. Jacques Lemieux— vous vous le rappelez avec ses cheveux droits sur la tête et ses mots drôles à faire se tordre de rire une barre de fer de deux pouces carrés—Jacques Lemieux était à mon bureau.

Toi, mon gaillard, lui dis-je, tu vas m'aider...ici, comme ça, ta main à côté de la mienne...bon... Et nous nous archboutâmes, les jambes cambrées, les pieds appuyés aux rebords des tables, de la fenêtre, sur les barreaux des chaises...

Alors ce fut quelque chose d’homé:rique ; et j’aperçois encore,—quand le cauchemar me saisit, ou que dans l'effroi de rêves affreux toutes les épouvantes et les horreurs se liguent

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54 PREMIFRS CAS

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pour torturer mon imagination en déroute — j'aperçoïis encore la figure distorse de mon patient, contracturée rien que sur un côté à cause de la pince, les yeux chavirés, les narines battantes suffisant à peine à la respiration, et la bouche entr’ouvrant des profondeurs de caverne, et dedans cette langue qui se redressait, s’agitait, dardaiïit....

Puis ce fut un mouvement d’ensemble où nos hans d’halètement alternèrent avec le grincement des mors de la pince sur les os des mâchoires, les craquements brusques des fauteuils, les piétinements, les crissements aigus des talons sur le plancher... Une vraie mêlée...

Tout à coup, comme après une tempête, un calme soudain, suivi tout de suite des crachements sanguinolents de mon pauvre patient...

Nous l'avions... la dent...

Et, après un moment de rinçage de buche, il me demanda tranquillement “ comment c'était ”,

— Trente-sous, lui dis-je...

—Ca les vaut, approuva-t-il, sans la moindre idée de rire, et il me les remit.

Les voici, mes amis, et je les conserve toujours depuis, les traînant “pour la chance” À travers 1utes les po-

ches de mes pantalons... Sapristi!

vous fumez toujours... passez-moi done un cigare. tas de chenapans!!..

‘Pour Ia ‘chance ” ! ... Hum!

Moi je n'en ai pas eu autant, allez, avec mon premier cas... C'était Blondeau qui avait repris en riant,

son verre de pu inch à la main... Moi, ce n'est pas à une dent que j'ai eu affaire la première fois, non... À un

simple petit cas de diarrhée...

J'étais installé depuis la veille à Sainte-Monique : pays de framboises, de chardons, de maringouins, de Eouleaux, de wawarons, de sauterelles, un sacré pays, bon.... Une vieille tante qui deineurait aux environs m'avait écrit le lendemain de mon examen final:

Va done t'établir à Sainte-Monique

Il y a déjà un médecin, mais il nest pas aimé et les gens vont presque tous se faire traiter ailleurs....

Vas-y donc...”

Je me décide, J’entasse mes fioles, mes “os”, mes bottes, tout mon b.

taclan, au fond de ma valise et deux jours après je faisais fixer à la porte de mon officine un immense pilon noir et or qui attroupa tout de suite une bonne douzaine d'enfants.

Î Dès la première nuit je m’aperçus que j'aurais—en outre de mon con-

frère—à lutter contre une légion d'en ragés maringouins qui faisaient de la phlébotomie préventive en saignant les gens et en leur appliquant, à tort et à travers, des ventouses par tout le corps.

Le lendemain, un petit vieux m'arrive avec sa vieille... Oh! un petit vieux comme on n'en peut rencontrer qu'à Sainte-Monique, courbé, le teint encore clair, avec des yeux gris qui clignaient drôlement comme pour se moquer du monde.

C'était elle qui était malade cependant. Oh! elle, une petite vieille comme on n'en peut rencontrer qu'à Seinte-Monique, proprette, les cheveux tordus en deux nattes blanches sous sa coiffe, les lèvres minces, un peu relevées par üne dent unique....

et des yeux, gris aussi, comme ceux de son vieux, mais si doux, mais si bons, qu'on se mettait tout de suite à l'aimer, la bonne vieille...

Ils avaient préféré venir eux-méêmes... ils n'étaient pas riches—pour épargner le coût d’une visite... D'’ailleurs ils demeuraient tout près et elle était si peu malade, la vieille mère, après tout... seulement une légère diarrhée de presque rien qui l’ennuyait et qui l’affaiblirait peut-être à la longue, par exemple... C'était arrivé

justement comme ça l’année précédente à leur voisine. elle avait toujours retardé, patienté, patienté..... tout d'un coup, crac, elle était morte.

Alors, elle ne voulait point s'exposer à la même chose et ils étaient venus ne voir... m'étrenner, disaient-ils.

Une petite diarrhée de rien......

C'était heureux, car qu'aurais-je éprouvé, grand Dieu ! si c'eut été grave, moi qui me sentais des fourmillements dans tous les tissus rien qu'à la pensée d'entreprendre mon

premier cas... Et je méditai:.....

Non, pas d'opiacés, ni d'astringents minéraux.... cette femme pourrait

bien offrir un de ces singuliers exemples d’idiosynerasie; alors, je lui préparai quatre poudres inoffensives de bismuth... rien que de dix grains...

il ne pouvait toujours pas y avoir de danger à cette dose-là.

— Vous en prendrez une immédiatement, Jui dis-je, puis une autre ce soir et demain encore, suivant l'effet obtenu.

Ensuite je lui démontrai longuement l’importance de la diète, lui fis comprendre que tout dépendait de la digestion chez elle...elle devait avoir des gaz après ses repas?... en effet, je le savais bien... et je me remis à lui expliquer les principes d’hy-

nant mmnt

giène à suivre, je lui recommandai l’exercice au grand air; je lui exposai également combien l'équitation est salutaire dans ces cas, les bains glacés, le régime lacté: le lait de jument de préférence ou bien pasteurisé... Il y avait bien encore le lavage de l'estomac au moyen du tube Faucher: un grand tube en caoutchouc, avec un entonnoir au bout... on met le patient comme ça, vous voyez, de manière à redresser l’æœsophage et on pousse le tube... [1 y en a, des fois, qui ne peuvent pas l’avaler: alors on leur anesthésie la glotte avec des vaporisations de cocaïne... il n’y a rien de plus fin; puis on lave l'estomac, on le rince...

Je compris tout de suite à leurs yeux émerveillés, à leurs mouvements de tête étonnés et approbateurs, qu'ils qu'ils n’en avaient jamais vu de médecin comme moi à Sainte-Monique et que mon confrère n'avait plus qu'à se bien tenir... |

£t ils repartirent.

Moi, durant tout l'après-midi, je songea, regardant les gens passer : “ls pas si elle va en avoir assez de quatre..... si ça ne suffit point, je lui en fournirai d’autres.

sans lui rien demander de plus....

Quand on commence, hein, c’est mieux...”

Vers le soir, à l'heure de l’Angélus, pendant que j'en grillais une, assis dans mon bureau, le dos vers la porte, les pieds étendus sur une chaise, j’entendis tout proche de mon oreille une respiration fatiguée qui laissa bientôt passer une petite voix soupirante, lamentable, une voix comme on n’en entend qu’à Sainte-Monique ; c'était celle de mon vieux de tout à l’heure.

Ah! non, ça n'allait pas mieux, loin de là; sa femme n'avait jamais été plus mal... et des coliques, monsieur...

J'en éprouvais moi-même, en lécoutant... Mon premier cas, pensez donc... Je consultai de nouveau ma matière médicale: non, pas d'exemple d’empoisonnement par le bismuth à la dose de dix grains...

—Il vous reste deux poudres, n’estce pas, lui demandais-je, en m’adressant subitement à lui, eh! bien retournez, et faites les lui prendre d’un seul coup... Ne manquez pas de venir me donner des nouvelles avant la nuit.

Lui parti, je me remis à songer...

si ça ne réussit pas je donnerai un peu de poudre d’opium, rien qu’un

quart de grain pour commencer....

le kino ne serait pas mauvais non plus, ni l'acétate de plomb... ni le nitrate d'argent. Si ce n'était pas ces taches qui viennent à la peau... je l’essaierais... à petites doses...Dans les cas chroniques, Bartholow, Flint, Dieulafoy disent que c'est très bon...

Tous les détails de ma pathologie me revinrent à l'esprit... si c'était un cas de choléra asiatique?... jÿ'v pensai à ça aussi. Le temps passait m'entraînant avec lui dans mille suppositions, à travers un méli-mélo de cliniques oubliées, de formules étonnantes... de prescriptions fameuses notées dans des cahiers sur lesquels je ne pouvais plus remettre la main.

...Et je n'avais toujours pas de nouvelles...

Il était déjà onze heures; ça m'inquiétait de plus en plus... Oh! ça devait aller mieux pourtant : quarante grains...

Alors, en tapinois, je m’avise d'aller roder aux alentours de la demeure de ma première patiente, pour voir, pour écouter.

Glissé dans lombre d’un peuplier et tendant le cou, je jetai un regard dans l’entrebaillement des volets...

Grand Dieu! éloigner de moi ce calice! tout le monde de Sainte-Monique

lPREMIERS CAS (1

était rendu là, toutes les cormmères de Sainte-Monique, le curé de Sainte-Monique, le bedeau de Sainte-Monique.

et au milieu de la chambre, l’autre médecin de Sainte-Monique, mon confrère, une seringue. hypodermique à la main, en train de donner une eélinique avec de grands gestes vainqueurs, des roulements d'yeux triomphants, des haussements dédaigneux d'épaules qui en disaient long sur mon compte.

Tous les autres l'écoutaient,

Quand à moi, je me sentis aussitôt entraîné par un tourbillon furieux.

Tout sembla s'évanouir instantanément autour de moi, les peupliers verts, les imadriers des trottoirs, les maisons blanchies à la chaux, puis tout ce monde de Sainte-Monique entrevu dans un éclair. J'éprouvais en retournant des mouvements d’oscillation, des sensations de marcher sur des vagues comme sous un commencement de chloroformisation.

Je revins à moi en reconnaissant mes fioles et mes bocaux bariolés d'étiquettes latines et je m'affaissai sur un fauteuil...

Tout à coup une commotion soudaine vint me secouer avec violence pendant que j'examinais distraitement mes drogues distribuées en or-

dre sur les rayons de ma pharmacie...

Ciel ! !

Oui... ciel! savez-vous ce que je venais de découvrir?... j'avais donné contre la diarrhée de ma première patiente de Sainte-Monique, quarante grains de calomel...

Le lendemain je disparaissais.....

Toi, Thomas, si tu veux aller chercher mon pilon—l y est encore—je te le donne.

Mais Thomas qui l'avait écouté tout le temps se leva, esquissant toutes sortes de sauts et de contorsions folles, comme un épileptique; hurlant, criant: Hourrah! pour le médecin de Sainte-Monique!... Vive le médecin de Sainte-Monique!... Buvons à la santé du médecin de Sainte- Monique.... Buvons du gin, du de

c'est trop drôle... He is all right... all right.

Hip... hip... hip... Hovrrah!

Et il versa une tournée.

Avec mes Chiens

ÉNÉ... Jalap... venez-vous ?

A Allons, braves chiens, larges cœurs, fidèles compagnons, allons tous les trois loin des hommes méchants et des tristes choses.

Allons là-bas, jusque sur ce versant de montagne; nous traverserons les bois, les vergers et les pommiers recourbés.

Nous irons à pied, lentement et ce sera gai pour vous, bons chiens, de wambader et renifler ici et là sous les grandes feuilles vertes.

Pas de poussière, cette fois, pas de chemins poudreux à suivre, pas de soleil brûlant, pas de langue tirée à courir derrière Ja voiture; mais de l'ombre, de la mousse et des cascades limpides.

Nous prendrons par-là, voyez-vous, à gauche de ce grand orme. 1 paraît qu'il y a un petit sentier voilé qui

serpente À travers les érables et les pommiers, les cèdres et les merisiers.

J'apporterai mon fusil... et toi, Séné, immense lévrier blond, sauteur incomparable de clôtures et de ravins, voleur de filets et de rosbifs, si tu aperçois par hasard une perärix, tu sais, hein!... Wo00... wWoo.., wco.., Jappe fort,

Pendant ce temps-li, moi, -au diable les lois de la chasse,—... pan...

pan. Oh! que nous en ferons une noce,

Voyons, bon, venez-vous?

Et Séné a disterdu ses grandes jainbes jaunes en se recourbant l'échine en point d'interrogation.—-c'est sa manière de marquer sa joie... et Jalap, la queue roulée en ressort de montre, s'est assis en face de moi, le museau en l'air, l'œil inquiet.

Ceci voulait dire:...mais vite donc, sans doute qu'on y va.

Et l’on partit en caravane, Séné devant, moi ensuite, puis Jalap. Au bout de quelques minutes nous étions ensevelis dans l’ombre et les feuilles.

loin des hommes méchants et des tristes choses.

A pied... la belle facon en réalité de voyager; rien ne vaut ce genre de promenade. Comme alors tous les plus petits détails s’impriment bien dans

l'esprit; et quels détails que ceux de mon pays!

Oh! que je vous plains malheureux médecins de ville, tristes enfumés, chevaliers empoussiérés du tramway et du trottoir, de ne pouvoir, suivant le caprice, vous plonger dans cette atmosphère de cèdres résineux et de fougères aromatiques qui embaument ia montagne.

Que je plains aussi vos chiens....

quand vous en avez. Ne dirait-on pas qu'ils sentent peser à leurs cous tout le prix dont vous taxez leur liberté et ne paraissent-ils pas ennuyés de n'avoir à lever Ja patte que sur des coins de maisons ou sur d'immenses poteaux sans écorce?

J'ai bien pensé à tout ça en route:

mais c'est surtout après Ôtre parvenu sur un certain plateau de rocher, où un sapin, brisé dans ses racines par la tourmente, était venu s’abattre et offrait son tronc séculaire en appui à mes épaules fatiguées par une montée incessante de plusieurs cents pieds, que j'y ai plus profondément songé.

J'ai pu en même temps admirer un tableau féérique. Lentement comme ça, on ne sent guère l'élévation constante du terrain et tout à coup, dans une éclaireie, on est surpris de voir les maisons rapetissées en châteaux

de cartes et les porumiers orgueilleux transformés en trèfles à quatre feuilles. C’est très drôle.

Mon Jalap lui-même s'est mis à rire aux larmes en reconnaissant en bas les rues de son village, sa niche au fond de la cour, puis le petit Douville, puis Tiboul-—le chien d'en face—pas plus gros qu'une fourmi, dans le milieu du chemin.

J'ai passé une heure enchanteresse sur ce plateau majestueux, au milieu des campanules bleues et des fleurs sauvages, des piiouits des merles et des tritris des grives.

Adossé paresseusement, prêtant ma cuisse À Séné qui, couché près de moi, y allongeait son grand nez en promontoire, j'ai lancé, vers les hommes méchants et les tristes choses, bien des imprécations amères en même temps que les cœurs de pommes dont j'avais en route chargé mes poches.

Et toujours Jalap qui riait aux larmes et jappait dédaigneusement après Tiboul.

Tout À coup. un mauvais instinct me saisit.

Une pauvre petite linotte chantait innocemment au sommet du rocher, perchée sur une feuille de fougère.

Mon fusil était sous ma main et sans bouger, en un éclair, je la vise et la

ee ee ee ee ee eee ee eee eee een

tue, lui coupant dans le gosier son piiouit commencé,

Jalap, cessant de rire aux larmes, tourna de mon côté un regard de mépris; Séné alla se coucher plus loin, le dos vers moi; et je sentis bien alors que j'en étais moi aussi de ces hommes méchants, et je redescendis vers eux et vers les tristes choses.

Souvenir d’Hôpitai

UUZANNE, la petite Suzanne ;—ceux de mon temps s’en souviennent tous. Car il n'y en avait pas un d’entre nous qui n'allait pas siroter son minuscule verre d’absinthe sous l’œil velouté et raïlleur de cette cabaretière idéale.

Pour nous—et j'entends par là, les étudiants d’alors—après nos promenades aventureuses à travers les rues de la ville, la route la plus courte qui nous ramenait à nos mansardes était toujours celle qui passait par le cabaret de Suzanne.

Je prouve cette thèse anti-géométrique par le témoignage de mon ami Robin. Voici comment ce chemin est plus court, me répétait-il:

—En partant de chez Suzanne, j'ai tellement hâte de revenir que l’enthousiasme me donne des ailes et je gagne cinq minutes sur le temps du trajet.

Ce raisonnement avait cours dans toute la Faculté, excepté peut-être auprès du Dr Dagenais, qui,

* Ne sachant pas dans sa candeur naïve ”

pourquoi nous filions si précipitamment sa leçon terminée, était épaté de ce zèle infatigable à l'égard de nos malades d'hôpital :

—Encore un cas d’ovariotomie? demandait-il au dernier sorti...

Nous l’avions ainsi habitué à nous voir détaler en grande hâte, en invoquant une importante opération À l'hôpital: les ovariotomies pleuvaient d'ordinaire.

Mais Suzanne aussi, u’était-ce pas un cas intéressant ?

N’était-elle pas suprêmement attirante, quand, avec son petit nez busqué à l’affut, ses yeux toujours rieurs, ses grands cils palpitant sur le duvet de pêche de sa joue, elle blaguait sans facon avec nous.

Ah! la bonne fille et pas scrupuleuse, en brave cabaretière qu’elle était.

N'est-ce pas, ça s'explique cet air déluré, un peu déhanché, un peu gamin peut-être... Depuis dix ans qu’elle vivait dans ce restaurant, au milieu des chansons grivoises, des rires, du tumulte des habitués en train de faire la noce.

SOUVENIR D HÔPITAIL, 1

Ses parents voyant le chic et la crânerie qui se détachaient de toute la personne de ce diablotin de Suzanne, l'avaient poussée avant l'âge, derrière leur comptoir, pour mieux harponner la pratique.

Et voilà comment était arrivée la popularité de Suzanne parmi nous.

Elle devint un véritable camarade.

Mais si elle était gaillarde et endevante avec ses phrases en l’air et ses yeux en dessous, ça n'allait pas au delà.

D'une honnêteté... Excellente fille que je vous dis!

Et si elle distribuait libéralement ses chopes et ses bocks, elle n'aurait pas été plus chiche de ses giffles si un mal élevé se fut permis la moindre rigolade déplacée à son égard.

Le grand Marcel a bien pu se vanter, parmi ses amis, de lui avoir serré le petit doigt, en acceptant le verre de vermouth qu'elle Iui offrait, un jour qu'ils étaient seuls; mais mon ami Robin, lui qui avait choisi vainement l’occasion du premier de l’An pour embrasser Suzanne, m'a toujours affirmé: c’est impossible.

Pourtant. ...

X à + F NN

mais n’anticipons

Oui, pourtant...

pas.

Vous connaissez ce que c'est que

l'hôpital, Des lits et puis des lits ; des chambres et puis des chambres; des imalades et puis des malades.

C’est parmi tous ces maux que l'étudiant acquiert la science de les guérir, et c'est par là que la maladie est encore bonne à quelque chose.

Ces malades de toutes sortes et de toutes catégories sont sous ie contrôle direct des médecins de l’hôpital et indirectement sous celui des étudiants qui, faisant à tour de rôle leur quinzaine de stage suivant les ordonnances du chef, pansent les blessures, désinfectent les plaies, les ulcères, seringuent, poudrent, enfin se font la main aux mille détails de la chirurgie.

Un jour, j'étais ainsi stagiaire, trainant sous le bras, de chambre en chambre, mon arsenal de diachylon, de pinces, d’iodoforme, de seringues, de sublimé, de coton, faisant les pansements en bon carabin, quand je frappe au numéro...quinze... oui, il me semble que c’est quinze.

J'entends, de l’intérieur, une petite voix sur un timbre de:-—-deux Jagers et un sauterne:

—Entrez s'il vous plaît.

Diable!... pensai-je.

J'entre.

C'était Suzanne dont le large rire Aésarmait l'artillerie de ses trente.

deux dents; et puis tout de suite:

- Vous ne bersiez pas me trouver ici, docteur?

On a beau avoir du détachement, quand on est étudiant et qu'on se fait appeler docteur, ça nous met un nimbe autour de la tête. C’est un peu comme le petit vicaire qu'on prend pour son curé.

In effet, répondis-je.... Et que faites-vous Ici? qu'avez-vous ?

Ah! je suis bien malade. I} faut que vous me guérissiez le plus vite possible.

—— (Certainement que je vais vous guérir; vous êtes une trop brave fille pour que je vous laisse ainsi souffrir.

Alors, elle m'avoua ses douleurs et ses MAUxX.

Elle était prise et très mal prise d'une vilaine métrite.….

Je commencai done le traitement.

faisant scrupuleusement mon devoir.

et, de jour en jour, l'amélioration se faisait sentir.

Suzanne ne savait trop comment me dire sa reconnaissance, car elle n'ignorait pas, au fond du cœur, qu'il faut une bonne dose de dévouement pour accomplir certaine besogne parfois, à l'hôpital.

Au bout de deux se:naines elle était tout à fait mieux, prête à retourner à son comptoir.

Et comme elle laissait sa charibre

d'hôpital je la rencontrai dans Ja rue.

Ah! que vous êtes gentil de m'avoir si bien guérie, me dit-elle en me tendant la main: puis regardant subitement autour de noux, elle ajouta:

Voulez-vous m'eccompagner jusqu'à la gare?

Pourquoi donc!

Vous me feriez bien plaisir en ve nant,

Joliment intrigué et ne comprenant rien à ce caprice, je cédai: nous n'étions qu'à quelques pas de la gare du Pacifique.

Et rendus là, sous la longue marquise, Suzanne, se jetant tout de suite À MOn cou:

ci, du moins je puis vous embrasser à l'aise, les gens vont croire que Je vous fais des adieux touchants.

Et j'entendis autour de moi deux bonnes vieilles me plaignant:

—Encore un qui ‘“émigre en Amérique ”

Mais moi, revenant songeur de la gare, je ne pus m'empêcher de murmurer :

—-Ce Robin... qu'avait-il done avec son: “c'est impossible.”

La Petite Lise

AUEL délicieux recoin de montagne » elle habitait, la petite Lise Tavernier ! Rien d'étonnant qu'elle eut conservé là, dans l’ombre et les brises en caresses des grands arbres, le velouté laiteux de ses joues d'enfant.

Elle était encore impreignée de l’odeur des cèdres et des fougères aromatiques quand elle vint me rair per un beau matin fait de rosée et de Tumière d’or.

Sa tante l’accompagnait, une bonne vieille tante qu'elle appelait sa mère et qui, restée veuve sans enfant, avait déversé sur elle tous les flots de sa tendresse.

Malade... elle l'était pourtant, Lise, et À mesure qu’elle m'énumérait ses malaises, ses douleurs, ses crises gastriques, ses palpitations, ses vertiges, la bonne vieille était toujours là, encore plus intéressée qu'elle, qui

ES

ee —— ———

appuyait sur les divers symptômes, renchérissait, exagérait chacune des indications... Et cette tumeur qui...

[Il faut tout dire, ma fille...

— Une tumeur! demandai-je intrigué.

— Bon, je dis une tumeur. . parce que...c'est peut-être rien qu': de Fhydropisie, mais sûrement que le ventre lui grossit.

Elle re s’en souciait guère, elle, Ja petite Lise, et ça ne paraissait nullement l'inquiéter.

— Une tumeur, vrai? repris-je: et depuis quand avez-vous remarqué ?...

— Depuis quatre à cinq mois — c'était toujours la tante qui se hâtait de répondre avec toute la sincérité de son âme—-c'est depuis son retour de la ville... et elle se mit à calculer:

février... mars... oui, à peu près quatre mois...

Ca, devenait plus sérieux. Je me remis donc à questionner Lise très discrètement, en mettant un voile pour ne rien éveiller dans l'esprit de Ja pauvre tante que je voyais si naïve, car je croyais tenir la piste, la vraie, la bonne, l'unique. Mais Lise me répondait doucement, en l'air, pleine de candeur indifférente, me donnait des réponses, me faisait des affirimations

LA PETITE LISE di

qui me déroutaient et renversaient mes suppositions.

— En effet concluai-je vaguement, comme à peu près convaineu à la fin, ca m'a bien l'air d’une tumeur et il n'y aurait alors qu'une seule chose à faire: l'opération.

La vieille tante leva ses bras au ciel avec un soupir de pitié navrante.

— Voyons, il ne faut pas s’alarmer tout de suite tant que ca, repris-je, je n'affirme pas ainsi la chose après un premier examen aussi superficiel.

[l me faudra absolument revoir Lise la semaine prochaine : ne manquez point de me l’envoyer et je vous ferai alors connaître mon opinion formelle,

.. Selon qu'il avait été convenu, Lise revint la sernaine suivante: seule cette fois.

Et je me remis à la questionner, à la palper, à l’ausculter sur tous les sens, l'esprit toujours tendu sur cette piste qui m'attirait et qui aurait si fort simplifié les difficultés de non diagnostic. Au point de vue symptomatique, rien ne manquait, mais ses réponses paraissaient toujours si fermes, si absolument correctes; elle s’y rattachait avec tant de persistance qu'après tout elle ébranlait ma con-

LA

viction, si elle n'ébranlait pas encore mes doutes,

Alors en la regardant bien dans les yeux, avec toute la force hypnotique que je pus y mettre:

-Eh! bien, oui, lui dis-je, c'est

une tumeur... une tumeur très maligne qu'il faut nécessairement enlever... Il n’y a pas à retarder, et la

semaine prochaine...

Elle comprit sans doute alors le dilemme dans lequel elle se trouvait resserrée, car, sans force, abattue.

écrasée, avec un frissonnement hésitant de lèvres qui confessait tout, elle leva sur moi ses profonds yeux bleus.

Plus de lutte possible; la détente s'6tait faite tout d'un coup et c'était maintenant une soumission, un accablement, un anéantissement complet qui invoquait ma pitié et la complicité de mon silence.

‘* Ah! n'insultez jamais une femme qui tombe :

‘# Qui sait sons quel fardean sa pauvre âme suc- {combe !

Je m'expliquai alors ce qu'il y avait de profondément vrai dans cette pensée du maître.

Oh! non, il ne me vint pas à l'idée de linsulter, elle qui me racontait maintenant en sanglotant ses longues nuits de regrets amers, ses décourage-

ee)

ments de vivre, les visions d'avenir sans but qu'elle se représentait, répudiée, honnie, montrée du doigt.—-Dieu lui pardonnerait peut-être, jamais les hommes, et quand sa mère le saurait, surtout sa mère... Et pourtant, non, “elle n'était pas mauvaise fille”...

‘non, elle n'était pas mauvaise fille”... elle me le redisait sans cesse, pour bien m'en convaincre, en svllabes hachées par les pleurs.

A ces réflexions pénibles, je vis jusqu'à quel degré de profondeur d'abîme son esprit s'était enfoncé: avec quel remords elle avait analysé sa honte dans ses aspects les plus inimaginables. Et ce fut avec un accablement pitoyable qu'elle me murmura à travers ses Jarmes: Il faut que vous me sauviez.

En effet, oui, la sauver. J'entrevoyais un moyen.... C'était déjà répandu dans mon canton que cette pauvre petite Lise souffrait d’une tumeur, Sa vicille tante avait naïvement annoncé la chose. Eh! bien, je confirmerais tout simplement la rumeur.... Et finalement je ferais l’opération, quoi!

En m'’entendant Jui expliquer comment je songeais À me faire son complice, de quelle manière j’espérais ourdir une mise en scène qui dérouterait

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