L'AR RE
Or un vendredi matin d'octobre, un treize, Lise me fit mander en hâte.
Après quelques instants d'examen, je diagnostiquai une aggravation générale des symptômes et je conseillai l'opération immédiate... il y avait danger de mort... bon...
RP RS D eee CU >
‘ ri rm
ee emmener nee one end
Ah! quel courage admirable elle montra alors, la petite Lise, prête à s’abandonner, sans un mot, sans une plainte, avec une soumission touchante qui tira les larmes des quelques bonnes voisines rassemblées autour d’elle...Comme elle trouvait les mots justes pour consoler et encourager si pauvre vieille tante qui, elle, faisait vraiment pitié À voir.
Et je fis mander mes confrères, d'avance prévenus de la gravité du cas.
A leur arrivée elles s’en sauvèrent toutes, les bonnes voisines, entraînant aussi la mère Tavernier tout à fail incapable de supporter la scène et se voilant déjà les oreilles en pleurant comme si elle entendait les lamentations de douleur de son enfant d’adoption.
L'opération fut longue et compliquée, mais au moyen de ce merveilleux chloroforme, qui jette si bien sur toute douleur son leurre magique, nous travaillâmes à souhait, sans précipitation intempestive ou compromettante. Et quelle veine, quel succès admirable nous eûmes, sans le moindre ennui d’hémorrhagie ou d’adhérences quelconques !.,. Et puis quelle guérison rapide après, sans suppuration, sans nécessité de drainage, presque sans fièvre, malgré les
\ 1 aùl À
Ge no ne ee
dutes hostiles : ce vendredi et ce treize ; seulement un pansement simple, quelques lavages quotidiens au bichlorure...
Ca me fit une réclame... Et au bout d’un inois....au bout d’un mois, la cicatrice elle-même n'y paraissait plus... pas la moindre trace...
Comment? vous ne me croyez pas?
Mais quand je vous le dis.
Voyons, bou, ça n'a pas empêché Lise de trouver à se marier deux ans plus tard, eh! bien, demandez-le à son mari, ptit Louis Biscornet: je suis certain qu'il vous répètera sans peine, avec toute sa sincérité d'âme, comme il me répondait l’autre jour:
—Ma grand’conscience, docteur, ça ne paraît pas du tout... du tout, et si Lise ne me l'avait pas tant de fois raconté... Je vous assure que si ça reprenait...
… Sacré! p'tit Louis! s’il savait que ça l’a reprise trois fois depuis... C’est vrai que ces fois-là, c'était bien par sa fauts, par exemple.
L’Arbre de Noël de Pomponne
® ÿ propos d'arbre de Noël, je pose ce
paradoxe-ci: Les vrais enfants ne sont pas ceux de cinq et dix ans, ce sont les enfants de trente et cinquante ans. Et si l'habitude des étrennes cessait, les plus punis seraient encore les parents.
Véritablement, il y a plus de plaisir à cette occasion, plus de rêves puérils, plus de folles envies dans le cœur des parents que dans ceux des enfants. Et combien je les plains du fond de mon âine, ceux qui n’ont rien connu de ces joies charmantes; ceux dont le foyer, où aucun bas n'est suspendu, ne résonne pas de cris et de rires enfantins le matin du Jour de l’An.
Voyez en effet.
Pomponne avait commencé le quinze décembre à grimper sur un fauteuil pour y rayer, jour par jour, les
+ ee éme 0e eee den
chiffres rouges du calendrier: ma femme les comptait depuis le douze, elle. Pomponne faisait des calculs et des suppositions interminables sur les étrennes nouvelles; nous en faisions de semblables depuis trois semaines, nous. Pomponne se demandait sans cesse comment s’y prencrait bien le père Nicholas pour pénétrer par la cheminée avec un arbre de Noël gros comme ça, sans l’éveiller encore; ah!
pour sûr qu’elle le guetterait si bien cette fois qu'elle le verrait; et moimême, j'étais plus inquiet qu'elle sur le moyen à prendre pour introduire cet arbre de Noël et l'installer sans bruit dans la maison.
Mais enfin le vieux Nicholas avait si bien couvert de son aile de ouate ma Pomponne, ce soir là du 31 décembre, qu’elle ne bougea point, et l’entrée,— interrompue à chaque pas dans la crainte d’une alerte,--d’un gigantesque sapin, tout vert et sentant la résine, se fit sans accident véritable.
Chacun respira alors plus à l'aise, cette crainte traversée, car le plus grand danger était là dans les portes ouvertes et fermées, les chaises remuées, les allées et venues malgré nous retentissantes dans le calme de la nuit.
Puis toute la maisonnée procéda à l'installation symétrique des poupées
blondes, des petits chariots rouges,
des valises naines, à la suspension
des chevaux mécaniques, des trom-
pettes, des cornets de bonbons aux fa-
veurs roses et bleues, des drapeaux.
Un vrai bazar.
rx x
J'ai compris à ce moment qu'il était trop gros, cet arbre... avec trop de branches étendues en bras solliciteurs et qu'il fallait pour l’orner un lot de bibelots, de jouets, de bonbonnières à ne plus finir, Et je pensais: Je serai plus adroit l'an prochain, je le ferai choisir plus petit. Mais voilà.
Pomponne n’en a pas oublié les grandioses proportions; elle sait encore que la tête en était recourbée par le plafond, que les branches atteignaient tel endroit, là, marqué sur les fleurs du tapis et elle veut qu’il soit aussi beau l’an prochain et surtout aussi grand. Ah! ma Pomponne je ne suis pas plus bête que toi, va; je te prépare un bon tour; il sera aussi grand ton arbre, mais je le fixerai dans un coin du boudoir, appuyé au mur ; je me trouverai à le simplifier ainsi de moitié.
Je donne ces détails car ils peuvent être utiles à quelqu'un d’entre vous, confrères. Retenez-ca. Je vous com-
RE v ee ttes s - LE sie — . " es RAA. En RE ee 2 0 EG SR CPR Dé OR io on 2 TT nr 0x
eme ee een
em pe mn + ee a
munique cette excellente idée-là, pour vos étrennes, À vous; ça sera suffisant ; car, aujourd'hui, les bonnes idées sont rares et cotées très cher.
Ainsin'oubliez point de fixer votre arbre dans un coin, ce sera le commencement du règne d'économie prè ché par nos gouvernants.
kr Ah
Mais à ces superpositions de jouets divers et de drapeaux bariolés, il restait à ajouter une combinaison très savante de petites lanternes coloriées de cinq sous dont ma femme comptait tirer des effets de lumière étonnants.
Ces lanternes nous donnèrent: beaucoup de fil à retordre,-—dans le sens le plus absolu du mot,—car ce ne fut qu'à force de ficelles qu’on parvint à les assujettir solidement.
En même temps, ma femme m'’expliquait. suivant les théories de la réflexion de la lumière, combien la réverbération en serait jolie dans la grande glace voisine.
Il était onze heures quand notre travail se termina par un dernier nœud au cou d’un grand polichinelle qui avait un ressort dans l’estomac et des cymbales aux mains. ’
Puis, chut, sans bruit, mystérieu-
L'ARBRE DE NOFL 49
sement, chacun alla se coucher, Tout était prêt pour le père Nicolas.
Il ne s'agissait plus que de s'éveiller avant Pomponne — c'est-à-dire quelques minutes avant six heures pour faire l’illumination de l'arbre de Noël au moyen des fameuses lanternes qui nous avaient donné tant de mal,
Ce fut même là une inquiétude nouvelle: il ne fallait point manquer notre coup. Aussi un système d’alarme fut organisé entre tout le personnel de la maison pour être bien sûr de ne pas rater notre effet. Les montres et les horloges en parfait fonctionnement... la veilleuse en place.
allons... bonsoir.
Je rûvais à des choses folles, à des squelettes qui avaient des poupées suspendues au bout du nez, à des chevaux de bois qui traînaient de minuscules voitures d’ambulance dans les rues de mon village, à de monstrueuses paires de forceps dont je ne pouvais jamais ajuster les branches, quand je fus éveillé par un ah! bouleversé de ma femme, qui, penchée sur un cadran, venait de constater à la lumière de la veilleuse qu'il était six heures.
— Mon Dieu!
six heures et Porm-
ee
ponne qui va s'éveiller... et les lanternes... oh! vite..
En un clin d'œil, malgré les cliquetis des ferblanteries oscillantes, lillumination fut bientôt complète.
Puis en dessous, l’on se mit à épier Pomponne, guettant son réveil; ça ne devait pas tarder, jamais il ne dépassait six heures.
Mais elle dormait la chère petite, dormait, dormait toujours. A la fin, ca devenait embétant. Fallait-il l'6veiller?... fallait il éteindre : ; lanternes dont les chandelles, si petites, ne pouvaient durer longtemps ?
Ce fut un moment de pénible perplexité.
Moi-même je me sentais une torturante envie de dormir, et les paupières me tombaient tellement malgré moi que j’eus tout à coup un soupcon.
J'attrape à mon tour le cadran...
Ciel!... il marquait minuit et demi... Ma femme avait tout simplement. confondu les aiguilles.
Je repose mon paradoxe: A propos d'arbre de Noël, les vrais enfants, ce sont ceux de trente et cinquante ans.
Un Chanceux
U diable! si je puis me rappeler
son nom, depuis une heure pleine que je me turlupine l'esprit en vain.
Mais sa figure et sa personne et son caractère et ses traits... j'ai ça photographié dans la tête.
Il était c'erc notaire.
Sa chamhre, dans le pensionnat de l'Université Laval à Québec, ouvrait sur le palier du quatrième étage et il n’y avait pas dans tout l'établissement de meilleur poste pour lancer du haut de l'escalier en zigzag, les vieilles bottes, les bouteilles éventrées, les barreaux de chaises, et surveiller en même temps les démarches couleuvreuses du père Roussel, en bas.
Ceux qui y ont passé ont connu ça.
De ce quatrième, d’où partait ordinairement le sabbat, j'en étais: car j'occupais une chambre voisine, À gau-
ee ee 2 + M + on ane
che de mon étudiant en notariat; Hector, maintenant médecin aux Etats- Unis, se prélassait dans celle de droite.
Placés comme nous étions, l'influence de la topographie du local, les prêts de livres, les rencontres de tous les jours et par-dessus tout le talent particulier que possédait ce damné Hector de se faufiler dans l'intimité de ceux quil voulait ‘ pomper” pour mieux en rire ensuite, nous avaient attiré ce parfait aspirant notaire.
Après tout, cette liaison était quelque peu intéressée et nous procurait certains avantages.
Quand, aux heures de chômage, nous commencions le vacarme d'enfer du roulement de valises et de couchettes à travers les corridors, nous ne pouvions jamais mieux déjouer la sur veillance du vieux directeur, qu'en nous cachant brusquement dans la chambre de... ? voyons, encore son nom que je ne puis dire.
Son honorabilité rigile nous servait de rempart. Le père Roussel aurait fouillé partout, excepté derrière sa porte.
Et pourtant, il n’était pas aussi parfait qu’on le prétendait, ce pauvre étudant.
N'est-ce pas? je puis hier le dire,
ee
maintenant que c'est déjà loin, et que j'ai même oublié son nom.
I avait un défaut: les femmes,
A son âge et dans sa position?
Parfaitement!
Ce fut même le point de départ de l'intimité qui existait entre Jui et Hector.
Hector flattait sa manie, et après avoir provoqué ses épanchements où il mettait son cœur à nu, il accourait tout de suite, avec ce fou rire qui lui mettait deux bonnes larmes aux yeux, m'en conter tous les détails.
C'était à crever.
Par quel effet physiologique rencontre-t-on si souvent de ces excentriques et de ces détraqués ?
Je ne me l'explique point.
Toujours est-il que cet animal-là croyait sincèrement que toutes les belles de Québec.—-depuis la petite confiseuse du coin, jusqu'à la prude et sévère demoiselle Watters—toutes faisaient une gymnastique funambulesque pour aller se pendre aux croes de sa moustache. Et il discutait, commentait à son avantage le moindre incident.
Si une jeune fille était retenue À un coin de rue par un embarras de voitures, c’est qu’elle l’attendait; s'il la rencontrait deux fois dans “la Côte de
RER Ten enes d 0 ne SAR un à déni.
ee mme 2
la Montagne”, c'est qu'elle courait après lui; s’il lui voyait entre !es mains un coin de mouchoir quelconque, c'était clair, elle l’adorait et lui envoyait des baisers.
Tous les sourires et saluts des femmes de Québec, :l en avait le monopole. :
Pourtant, il n'était pas Lovelace parfait.
Non pas qu'il fut laïd, mais il avait un air niais, une tête de couturier pour dames qui le rendait exécrable à mes yeux.
Cependant la population féminine de Québec ne fut pas absolument toute de mon avis.
Vous allez le voir.
Du haut de la ‘ terrasse Dufferin ”, --ce coin de ville le plus divinement enchanteur qui existe dans tout l'univers,—l'œil embrasse d’un seul coup Lévis, perché sur sa falaise, le grand fleuve, la rade, les lourds steamers: et en dessous, la ‘“ Basse-Ville ”, le quartier Champlain qui égrène ses piétons irlandais, affairés et bavards.
L'on ne peut que difficilement s'arracher à ce tableau.
Aussi, la cigarette aux lèvi res, ac-