LEE
Cette aventure galante s'était si vite répandue à la Faculté, que le lendemain ce fut une véritable ovation qui accueillit Joachim à son entrée au cours de pathologie.
Ses amis l'accablèrent alors de
questions. Quel est son nom ? Où l’'as-tu connue? Quand dois-tu la revoir? Te trouve-t-elle de son goût?
Joachim fut de roc. C'était si public aussi, en pleine Faculté, devant cent paires d’yeux narquois, pour faire des confidences et il aima mieux cuver secrètement sa gloire.
Mais après le cours, les: indiscrets éloignés, devant trois ou quatre intimes notre Don Juan s’épancha.
Il leur en conta long, comment elle s'appuyait à son bras, le regardait gentiment ; il mit des adjectifs enthousiastes à son récit; non, ce n’était certainement pas une “ stroll” ; puis dans un moment d'arrêt, les empoignant aux bras, il leur chuchota tout bas aux oreilles: savez-vous ce qu'elle m'a dit au départ, en me tendant la main?...
‘ Excuse, my love”...
—Elle a dit : my love ?
—Flle a dit: “my love”, vrai, répétèrent les amis?
—Rien de plus vrai.
—Et dois-tu la revoir prochainement ?
—Oui, dès demain soir; je dois la rencontrer en face de chez elle, c’est entendu. Après tout, on ne peut pas tous être chanceux; sans ça la chan ce ne serait plus la chance. Que vou-
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lez-vous, je lui suis tombé dans l'œil à c’te petite Anglaise.
—Tu nous conteras ça, hein!
—QOui; mais n’en parlez point à Lamirande; il est jaloux de moi. Estce de ma faute si ça ne lui arrive pas aussi ces bonnes fortunes-là ?
Joachim y alla en effet À son rendez-vous. Mais quel retour triste et humilié succéda À la montée triomphante de la rue Sherbrooke qu'il faisait quelques minutes auparavant avec deux billets de théâtre et une boîte de chocolat dans ses poches.
Au lieu de la petite Anglaise, ce fut le bonhomme qui le reçut,—une manière de bouledogue que sa fille avait mis au courant de l’entreprise effrontée de Joachim.
Pauvre Joachim, quel air piteux il vous avait le lendemain; quel nuage avait assombri sa gloire!
Ce ne fut pas une mince affaire d'obtenir l'explication de sa honte.
Ceci prit du temps, bien du temps.
— Mais d’où peut venir le changement subit de ton Anglaise à ton égard? lui demandaient ses amis.
— Oh! je comprends maintenant...
j'ai réfléchi.
—À quoi as-tu réfléchi!
—$i J'avais mieux su l'anglaise, allez...
—Farceur, tu le comprenais bien assez le premier soir, quand tu te faisais appeler: my love.
—Sacré! collège... Si papa m'avait écouté...
—Qu'est-ce que ton ’ollège a à faire dans cette histoire ?..... Veux-tu dire que c’est ta nationalité qui t'a nui? Voyons, Joachim, tu nous blagues;... tu sais bien que si tu ne lui avais pas plu à ton Anglaise elle ne t’aurait pas appelé: my love.
—My love... my love... c’est justement.
—Comment?.. “c’est justement..."
—Mais oui... c’est c't'anglais....
je vois bien maintenant... ce n'est pas: “excuse, my love ”, qu'elle m'’avait dit en me tendant la main, c’est:
“excuse my glove ”...
Cette phrase stupide et vulgaire nous fit retomber de haut sur le compte de l’Anglaise et, pour Joachim, les charivaris remplacèrent les ovations.