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T. Thoré, dans son « Salon » de 1846, nous apprend que le jury d’admission avait reçu 2412 ouvrages, dont 1833 tableaux, sur 5,000 présentés. En 1880, le catalogue de l’exposition contenait environ 7,000 numéros, dont 6,000 tableaux approximativement. Ainsi, en trente-quatre années, le nombre de tableaux reçus à Paris a plus que triplé. Et Thoré, en 1846, ayant ainsi vu les expositions prendre une extension considérable quant au nombre

des œuvres soumises à l’examen du jury, se demandait « si la qualité n’avait pas un peu souffert de la quantité. »

Aujourd’hui, le savant critique, l’observateur clairvoyant pourrait se répondre affirmativement.

Il est certain que la médiocrité envahit les expositions annuelles parisiennes. Que serait-ce si l’égalité des artistes devant le jury était respectée? On sait, en effet, que le jury de cette année (i), qui a admis 6,000 tableaux, en a dû refuser cependant encore un grand nombre.

Évidemment, cela prouve en faveur de l’activité productive de la France. Mais il est également évident que cette production énorme se fait au détriment de Fart.

Supposez que ce même progrès dans le nombre suive une marche ascendante : en 1914, l’exposition de Paris contiendrait 18 ,000 tableaux.

Il ne sera pas inutile de faire remarquer qu’on aurait dû refuser encore 4,000 tableaux à l’exposition de 1880, pour rendre cette exposition abordable, intéressante, instructive; de sorte qu’en suivant le même ordre d’idées, sur les 18,000 tableaux admis en 1914, le jury de

(i) Écrit en 4880.

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cette époque aurait pour devoir d’en rejeter 12,000. Se figure-t-on que sur les 6,000 restants il n’y en aurait pas toujours quelques milliers absolument médiocres?

Cet état de choses est déplorable. Le devoir de tous ceux qui ont quelque influence est de décourager énergiquement les médiocrités.

Le nombre n’a aucune valeur dans les choses de l’intelligence : cent ouvrages médiocres produisent un sentiment de découragement et d’ennui, un seul bel ouvrage éveille l’admiration ; avec les cerveaux de mille sots on ne composerait pas le cerveau d’un homme de bon sens. Cette vérité n’a pas besoin de démonstration : elle est banale. Pourquoi le principe quelle renferme n^est-ii pas appliqué lorsque les circonstances le permettent ?

Les expositions actuelles, telles quelles sont organisées, ne répandent pas le sentiment de l’art dans la foule; elles rendent l’art vulgaire. Voyant la facilité avec laquelle on devient peintre, et le peu qu’il faut connaître pour être admis à l’honneur de voir ses œuvres exposées, chacun se croit appelé à marcher sur les traces des grands maîtres. La profession de peintre est agréable en soi ; le titre d’artiste est flatteur et attractif. La liberté est favorable à ces milliers de jeunes gens qui se figurent, parce

que l’art est une sorte d’occupation aristocratique, qu’il n’y a qu’à s’élancer dans la carrière pour donner des successeurs aux Rubens, aux Raphaël, aux Durer. Point d’obstacles : au contraire, des encouragements pour peu qu’on montre des « dispositions, » c’est-à-dire une certaine intelligence dans les premières études, qui ne prouvent rien (1). La voie est toute large ouverte, et la foule naturellement s’y précipite.

Que faire cependant? Des lois restrictives à la liberté des professions? Non, sans doute. Rendre les expositions nationales, celles qui se font sous le patronage de l’État, moins faciles à aborder? Oui, certainement. Cela est-il possible sans toucher à la liberté que chacun a de peindre de mauvais tableaux? C’est ce qu’il faut examiner.

La liberté, d’abord, n’est point un droit absolu. Toutes les libertés sont réglementées, sauf les libertés qui ne sortent pas du cercle étroit où se meut le moi intime : la liberté de penser, d’aimer, d’aspirer, de croire, de haïr, etc., tant qu’elle ne devient pas un moyen de pression sur la liberté d’autrui ; on peut donc dire que, sans restrictions, la liberté n’existe-

(i) J'avais des « dispositions remarquables; » j’ai obtenu tous les premiers prix avec une certaine distinction, à l’académie des beauxarts de Bruxelles. Cela ne m’a pas empêché d’être un peintre médiocre.

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rait pas. L’absolu n’est pas d’essence humaine et sociale.

Il faudrait peut-être commencer par réorganiser les Académies officielles et en faire des universités artistiques, où l’enseignement serait largement éclectique. L’État démocratique doit la science aux citoyens, non un principe exclusif; son rôle paraît nettement tracé : enseigner les sciences exactes, l’histoire de la littérature, de l’art et de l’esprit humain. S’il prend parti pour Raphaël contre Rembrandt, pour le Corrège contre Durer, il met des entraves aux études, il circonscrit les recherches intellectuelles, il s’oppose au développement des individualités.

Outre cette université artistique, l’autorité organiserait les écoles d’art industriel nécessaires.

Pour entrer dans ces écoles d’art industriel de l’État, il faudrait passer des examens assez difficiles. Les rudiments de l’enseignement artistique se donneraient dans les écoles municipales, qui seraient primaires. Les écoles d’art industriel de l’État pourraient être considérées comme des écoles moyennes et normales. Les bons élèves en sortiraient professeurs pour les écoles primaires, ou entreraient à l’université artistique si leurs examens avaient été

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passés avec là plus grande distinction. Ces examens, théoriques et pratiques, seraient trèslaborieux et exigeraient des études opiniâtres.

Ces diverses institutions, et l’effet quelles produiraient, constitueraient le devoir de l’État dans l’enseignement de l’art. Les élèves qui auraient terminé leurs études à l’université artistique recevraient un diplôme de capacité, et leurs œuvres seraient reçues de droit pendant deux, ou trois, ou quatre ans, dans les expositions organisées par le gouvernement. Après cela, leurs produits subiraient l’examen du jury.

Voilà un premier noyau d’exposants. Mais il ne faut pas oublier d’ajouter que l’État ne devrait rien à ces diplômés, pas plus qu’il ne doit aux avocats ou aux médecins qui sortent de l’université. L’État se bornerait à donner les moyens de développer des facultés spéciales; son rôle s’arrêterait au moment où l’élève déclarerait lui- même qu’il se croit armé pour la lutte de l’existence, pour la recherche de la gloire.

La liberté serait atteinte si les citoyens désireux de devenir artistes ne pouvaient passer des examens sans fréquenter les écoles de l’État. Il s’agit ici d’aider les jeunes gens à se faire une profession. Les mœurs des autres universités, les règlements qui y font loi, pourraient être

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suivis. Tout citoyen serait donc autorisé à passer son examen, soit pour devenir élève d’école normale, soit pour sortir diplômé de l’université artistique. En outre, tout artiste absolument libre, c’est-à-dire qui n’aurait pas cru devoir se soumettre aux difficultés des examens, verrait les portes des expositions officielles s’ouvrir devant ses œuvres dès que les jurys (i) de ces expositions reconnaîtraient que son travail a produit une sensation, dès que l’opinion publique et la critique le désigneraient comme méritant cet honneur. Enfin, l’exposition officielle de l’art national n’aurait lieu que tous les trois ou quatre ans, les artistes restant libres de s’entendre pour organiser des expositions particulières ou générales, dans lesquelles seraient admises les œuvres qu’ils considéreraient comme convenables. L’initiative privée, encouragée même par des subsides de l’État, préparerait ainsi dans une certaine mesure les exhibitions nationales officielles (2).

(1) Pour la composition de ces jurys, il y aurait des difficultés à surmonter. Aussi, je ne donne point un plan : j’indique seulement les lignes principales des moyens nouveaux à employer pour aider au développement d’un art plus digne de notre époque et plus en harmonie avec nos idées et nos aspirations.

(2) Ceci a été écrit pendant l’été de 1880. Depuis, un mouvement s’est fait à Paris en faveur de réformes qui ont quelque rapport avec les idées que l’on vient de lire. Si ces réformes sont « dans l’air, » elles seront bientôt réalisées.

Vers le milieu de janvier de cette année (1881), M. Turquet, sous

Pour compléter ce mode nouveau, il serait bon également que les artistes existants se groupassent en cercles divers, ayant leurs tendances particulières, et élaborassent des règlements qui rendissent assez difficile la réception de leurs membres.

Dans les provinces flamandes, il y a plusieurs siècles, on avait créé des obstacles à l’entrée des jeunes gens dans la république des arts; ils devaient faire preuve de « maîtrise, » exécuter un travail que leurs pairs jugeaient, et qui leur donnait un titre à l’exercice de leur « métier. » Pourquoi les sociétés d’artistes modernes n’exigeraient-elles pas, à l’exemple de nos aïeux, qu’un jeune artister eût déjà prosecrétaire d’Ëtat aux beaux-arts, a fait des déclarations très-catégoriques, en remettant entre les mains des artistes les intérêts de l’art et leurs intérêts personnels.

« Le conseil supérieur des beaux-arts a pensé qu’il fallait maintenir le principe des expositions; mais il a en même temps reconnu que l’État n’avait point à y intervenir directement, et que nul ne pouvait aussi bien que les intéressés les organiser au point de vue de leurs intérêts. Il a proposé à M. le ministre de l’instruction publique et des beaux-arts d’en offrir la gestion libre et complète, la gestion matérielle et artistique, à tous les artistes français. »

« .... L’État n’interviendra plus dans vos affaires qu’à titre gracieux, si vous le désirez, par la concession temporaire d’un local dans les conditions déjà faites à d’autres sociétés. »

« Vous aurez tous les bénéfices de l’entreprise; vous en aurez, comme il est juste, toutes les charges aussi. Les recettes seront encaissées par vous, les dépenses seront réglées par vous, vous serez seuls les maîtres de fixer le nombre et la valeur des récompenses que vous jugerez à propos de décerner au nom de votre association.... »

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duit un ouvrage remarquable, avant detre reconnu digne de faire partie de l’un ou l’autre de leurs groupes? Les élèves qui ne pourraient franchir ce premier obstacle, ou bien s’obstineraient au travail, sentant leur génie, ou bien, découragés, feraient de l’art industriel. Et le goût des belles choses se répandrait ainsi bien plus rapidement que par les expositions comme celle de 1880, où, sur 6,000 tableaux, il y avait 4,000 toiles au moins qu’on avait eu le tort de couvrir de couleurs.

Tellesseraient, sommairement, les nouveautés qui pourraient être instituées pour arrêter le flot des peintres, dont l’accroissement devient un danger pour Fart, et en outre une fatigue pour le public, que ces innombrables images ahurissent, et dont on ne fera jamais l’éducation si les procédés ne sont point changés.

Je n’aurai garde d’affirmer l’excellence de cette idée : ce serait de l’absolutisme. Ce que je désire, c’est attirer l’attention sur une question vitale : l’art peut sombrer ou se relever, s’épanouir ou s’éteindre dans une licence effrénée ou dans l’organisation réfléchie et sévère des expositions. Je le demande aux gens de bonne foi, aux critiques, aux peintres même, à quel sentiment répond cette inondation d’images médiocres, prétentieuses dans leur qualité

d’œuvres admises, qu’on voit accrochées aux murailles des expositions modernes? A quel principe avouable obéissent les juges qui reçoivent ces ouvrages sans valeur? À qui cette admission rend-elle service? Est-ce au public, est-ce aux auteurs de ces images? Est-ce à l’art? Les mauvais tableaux trompent le sentiment du public, puisque leur acceptation est en quelque sorte un brevet de valeur; du moment qu’ils comptent sur l’importance du nombre, ils font descendre le niveau de l’art; ils sont une cause de cruelles déception pour leurs auteurs, qui chercheront en vain le succès et qui vivront rongés par le chagrin d’être incompris. Une inflexible sévérité me paraît indispensable dans le choix des œuvres à montrer au public, pour toutes les raisons qu’on vient de lire. Si ces raisons sont mauvaises, on me le démontrera, je m’inclinerai et ferai mon meci culpa. La question, en tout cas, vaut la peine d’être élucidée, et promptement, si on ne veut pas que l’art se noie dans un océan d’œuvres indignes d’une humanité fière de ses travaux et qui a le droit de l’être.

Je me résume.

Le caractère de l’école moderne de peinture,

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en France, tend à la variété et à l’individualité. C’est la bonne voie. Les natures particulières se dessinent; l’École disparaîtra avec l’uniformité du principe. Le résultat peut se prophétiser facilement : la France aura un art national, sans cesser d’appartenir à l’humanité, dès que l’enseignement aura perdu son caractère exclusif.

La majorité des artistes originaux de la France, sinon tous, pour pouvoir aider au développement de leur individualité, ont dû d’abord se débarrasser des liens dans lesquels l’École avait fait prisonniers leurs instincts et leurs aspirations. Le temps qu’ils ont mis à lutter contre l’absolu académique a été perdu pour l’étude de la vérité, de la vie.

L’exécution picturale est intelligente. Le choix des sujets, surtout en ce qui touche à la vie actuelle, tableaux d’histoire et de genre, pourrait et devrait être plus significatif. Je ne vois nulle part de peintre de l’esprit, des mœurs, des passions de la France; jusqu’aujourd’hui, on s’arrête à l’apparence, on peint des fantômes : l’âpreté des multiples agitations n’a pas trouvé ses observateurs parmi les peintres comme elle les a trouvés parmi les écrivains.

L’envahissement des expositions par des milliers d’œuvres médiocres ou mauvaises est un

germe de corruption et de décadence, et veut un remède rapide et énergique.

Les artistes français me pardonneront cette intrusion dans des questions qui les intéressent plus vivement encore que moi, pour la raison que ces sortes d’études, quoique plus spécialement faites en vue d’une nation, peuvent être utiles à toutes les nations artistes, l’art étant un produit universel. Si certaines critiques semblent vives, je ferai remarquer qu’elles sont les manifestations de sympathies plus vives encore. C’est surtout à ses amis qu’on doit ce qu’on croit être la vérité.

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