LE DUC DE NORFOLR
«Tous n'avez pas vu ces fêtes ; vous avez perdu ce qu'il y a d'éclatant dans la gloire terrestre. Ces deux magnificences accouplées dépassaient ce que l'imagination peut inventer. Chaque jour s'élevait au-dessus du jour écoulé ; chaque lendemain faisait honte à la pompe de la veille, et le dernier les éclipsa tous. Aujourd'hui les Français étince-
lans de pie];reries , tout or 9 toute soie , demi* dieux terrestres 9 nous écrasaient de leur splendeur. Demain l'Angleterre avait l'avantage , et reparaissait frfus orientale que l'Orient. Il fallait voir chaque seigneur, sous son armure , briller comme une statue d or^ et les nains et les pages rei^lendir comme leurs mitres, et les grandes dames, si délicates et si mignonnes, ployer sous le double faix de leiu* oi^ueil et de leur parure ; les deux rois, égaux de splendeur, astres jumeaux, confondre leurs rayons par leur présence, ou se faire oublier l'un l'autre , lorsque l'un des deux s'absentait. Il n'y avait pas de langue calomnieuse qui os&t remuer* pas d'oeil qui ne fût ivre de ces spectacles; puis il fallait voir le tournoi, et les hérauts d'armes , et les prouesses de chevalerie qui furent faites. La vieille histoire de nos romanciers a cessé d'être fabuleuse; oui, je croirai désormais à tout ce que les conteurs nous rapportent. »
La causerie des lords Buckingham et Norfolk continuas, varie, se promène entre tous les su jets, et dans son jeu rapide elle nous reporte au règne de Henri YIII dont elle met sous nos yeux tout le
mouvement. C'est bien le babil des gens de cour, respectueux pouF le monarque , jaloux, caustiques , acérés contre la faveur. Nous voyons poindre et grossir Forage dont le cardinal Wolsey sera victime. Tout ce qu'il a fait est blâmé. Une haine impuissante et sourde, une terreur profonde règne dans les discours de ces nobles^ Mais voici venir Wolsey lui-même, le plus hardi des mau^ vais hommes (68), comme dit Shakspeare. Il entre suivi d'une escorté presque royale ; le directeur du théâtre a eu soin d'emprunter des costumes à la gardei-robe de la cour (69). Il aperçoit Buckingham et Norfolk, et passe , leur lançant un regard de mépris. Déjà nous avons ici tout le drame, tout l'intérêt, sans exposition, sans effort, par ua art profond, naïf, celui du génie.
Le peuple qui écoute la pièce ne saisit point ces finesses de l'art ; mais ce qu'il y a de pompeux dans la poésie éveille en lui un énergique^ sentiment; il y assiste comme à une procession de costumes; symbole de l'autorité, c'est- à-r dire ■ de la force , le costume etX vénérable pour le peuple. Il se souvient aussi de ce grand nom du cardinal Wolsey, nom qui faisait trembler les
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seigneurs et la roture à l'égal de celui de Richelieu un siècle après. L'intérêt est pour lui dans ces livrées qui en;srironnent le cardinal , dans ces estaffiers qui le suivent, dans cette robe rouge si puissante au moyen âge. Il regarde , écoute , se tait.
Un seul regard de Wolsey vous a dit ce qu'il allait faire de Buckingham : notre acteur Burbadge représente avec talent le cardinal-^ministre. La vengeance et la mort étincellent dans ce coup d'œil. Wolsey sort après avoir donné quelques ordres; les courtisans^ débarrassés de sa présence , reprennent leur conversation interrompue ; ils continuent de maudire le pouvoir qui les écrase et .qu'ils ne peuvent secouer; ils s'animent contre le vice-roi despote , dont le caprice souverain obéit à un caprice plus redoutable ; leurs accusations , leurs plans , leurs murmures , leurs espérances , exprimés avec réserve par Norfolk, avec impétuosité par Buckingham , vous laissent entrevoir non seulement l'Angleterre , mais l'Europe, ia vassalité , la féodalité étoufiées par la main de Henri. François V' apparaît sur le dernier plan : les com-
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munes agenouillées devant les seigneurs; les seigneurs frémissant sous Woisey ; Wolsey maître et esclave, autre Séjan d'un autre Tibère; c'est un tableau digne de Tacite ; et le drame roule , il court, il émeut déjà : il attache, dès le premier acte, cette foule peu littéraire, sans que l'observation philosophique s'y montre , sans qu'elle s'en exile jamais.
Le coup d œil lancé par Wolsey n'était pas un vain présage ; à' peine l'éclair a brillé , la foudre tombe. Buckingham est arrêté. Voici l'ofiScîer de justice, Tavant-coureur du bourreau, l'envoyé du cardinal ; on conduit le lord en prison. Comme ce peuple d'understanders est attentif et pénétré ! Il sait si bien que ce ne sont pas des fictions de poète.
Ce peuple a vu décapiter Marie Stuart et le comte d'Essex, il n'ignore pas que la seconde représentation des mêmes scènes peut avoir lieu. ' Nation turbulente et asservie, qui se révolte contre des acteurs trop lents à tirer le rideau, et pour se rendre au spectacle, passe tranquillement devant quinze têtes sanglantes (70) plantées sur la tour de Londres; religieux trophées d'Elisabeth, digne fille de Henri VIII!
AdcDÎrez la naïveté de cette époque! Sous les yeu:x d'un pouvoir qui ne pardonne jamais, Shakspeare calque ce pouvoir dans un temps où l'auteur qui déplaît risque ses oreilles , ses poings et sa tête ; Shàkspeare plus hardi que Tacite , jette la vérité nue sur le théâtre en face du grandchaoceller e| de lexécuteur des hautes*œuvres!
Écoutez ces tristes adieux de Buckingham enchaîné :
BUCK.INGHAH.
« Allons; mon intendant est un traître ! Ce cardinal gigantesque (71) lui a fait voir de For, mes jours sont comptés ! Me voici , pauvre ombre de lord Buckingham ! mon astre est éclipsé, ma vie se perd sous un nuage. Seigneur, adieu!. . . » (7 2).
Mais la cour, les intrigues secrètes d'un palais au XVI* siècle , doivent nous être dévoilées ; Shàkspeare l'a dit stir l'affiche : Allistrus, « Tout ceci est vrai. » Une corde qui se détache du cintre, fait descendre une tablette qui cache le premier écrîteàu ; les lettres de carmin , peintes sur cette îaouvelle planche de couleur blanchâtre, nous apprennent en quel lieu nous sommes J ony lit :
CouA'Cit-cuAMBBR (Chambre du èonseil).
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Une mauvaise table est traînée sur le théâtre ; et le roi entre» environné de ses conseillers » appuyé sur répaule de Wolsey. Le vmlà, ce roi qui portait une âme brutale dans un corps de géant : sultan scrupuleux et barbare , métaphysicien et sensuel , mystique et implacable ! Il y a dans la salle des vieillards qui ont vu ses derniers ans et qui le reconnaissent; ils frémissent. Wolsey s'assied à ses pieds, fier, sombre , attentif; il est étendu sur un coussin de velours rouge.
A peine est -on placé, un bruit se fait entendre : Place pour la reine ! Catherine , vêtue de deuil , couronnée , mais suppliante , se jette aux pieds de son maître et de son mari. Organe de l'Angleterre opprimée par Wolsey, elle apporte à ce terrible monarque les doléances de son royaume. Dans quelle autre scène, dites-moi, la pétition est-elle devenue plus sublime ? Une épouse , chaste et timide , vient affronter ce roi, épouvantail pour son peuple qu'il spolie , et pour ses favoris qu'il gorge de richesses! Elle vient intercéder en faveur de sujets misérables : elle risque tout , et tout lui sera enlevé , l'amour de son mari , la couronne, le repos, la vie! Le caractère de la
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Femme , dans son développement naturel , dans l'élan de la pitié charitable > ne fut jamais placé sous un plus beau jour :
cATHBfenis, d genoux, et que ie roi peut relever, Non , je reste k genoux i car je sois sappUante.
mnifti.
Le?et-voa8 ; Totre place est ici , près de moi. Voos partagez le trône et le sceptre d*an roi , Madame ! Sur mon cœur votre paistance est grande. La grâce qu'au joard*hai votre bouche demande Recerez-la , d'abord comme un don de ma main , Puis comme un droit acquis au pouvoir souverain. Quel est votre vouloir? '
GATHBanVE.
Sire , aimez votre trône !
Ne laistei point pâtir Téclat de la couronne* C'est ma requête.
HENBI.
Bien , madame . on voua entend.
Continuez.
GATHBaiIVB.
Hélas ! chaque jour on m'apprend Que de nouveaux griefs font gémir l'Angleterre , Que df'énormea impôts y sèment la misère ; Roturiers, grands seigneurs, fermiers, marchands, bourgeois, Tout le monde s agite et se plaint k la fois,
226 MCBUBS DRAMATIQUES
La vieille loyauté , tristement expirante ,
Sooft les exactiona se débat palpitante.
( A WolMy, en $ê tournant ver» lui, )
Ècoatez ! Monseigneur, c'est toos seul , oui , c*est tou»
Que le peuple irrité nomme dans son courroux.
Sur vous tombe d'abord oe terrible anathème ;
Mais il n'épargne pas » Seigneur , le roi loi-même.
La douleur, au front pâle , au langage effronté ,
De son reproche amer flétrit la royauté ,
L'antique dévonment diminue et chancelle ;
Oui , ce peuple loyal est à demi rebelle.
WOLSBT.
Pourquoi sans me juger flétrir ce que j'ai fait ? Ces beaux historiens, chroniqueurs de ma rie , Dans ses motifs secrets l'ont-ils approfondie ? Sans savoir qui je suis , ils réclament mon sang. - C'est le sort des vertus et le malheur du rang. Des monstres de la mer, comme l'on voit l'armée Suivre au loin le vaisseau , dévorante , affamée ; Us s'attachent à moi. Leur proie est le pouvoir; Vais- je , lâche et soumis , fléchir dans mon devoir? Paralyseront ils un acte nécessaire ?
Vais-je croiser les bras, a6n de leui* complaire? Ne connais-je donc pas leurs secrets , leurs détours , L'art d'empoisonner tout , la soienee des coan? Qu^ils suivent leur chemin , moi je suivrai ma route (75) ! Je servirai le roi*;*..
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Ainsi continue ce grand procès. La reine accuse: Wolsey se défend* C'est alors qu'il faut entendre ce Ahl de Henri VIII* cette particule qui retentissait comme un tonnerre, et les interrogations
pressées du monarque , et ses exclamations qui font deviner son naturel implacable. Il faut assister à cette captieuse défense de Wolsey, donl l'art profond est de compromettre le pouvoir dans ses crimes, dont la ruse triomphe de l'irritation du roi, et déjoue les efforts de la reine. Elle demande en vain la grâce de Bgckingham; l'intendant dénonciateur comparait devant le monarque ; espion vil , dont la bassesse sert de pivot à cette partie du drame. C'en est fait; l'espion est écouté : Buckingham mourra; la reine est perdue ; Wolsey reste aux pieds du roi, plus puissant que jamais. A cette grande scène politique , mue comme la plupart de ces farces lugubres , par de misérables ressorts , succède une scène d'intérieur ; un autre coin du palais se dévoile ; l'écrîteau vient de changer. Yoici des courtisans d'espèce ordinaire , non plus des gens de parti et de cabale qui jettent leur vie et leurs domaines pour enjeu dans la lutte des intrigues; mais des hommes de soie et
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de tabis, comme dit Shakspeare, effleurant tout dans leur babil léger, admirateurs du crédit» ado-
rateurs de la fortune, parlant modes, cheyaux et femmes , au pied de 1 echafaud où leurs égaux périssent. Us vont à la fête que donne ce soir le cardinal. Dans ce grand mouvement, ils n'aperçoivent qu'une fête ; ils ne voient en Wolsey que sa grandeur extérieure; ils admirent d'avance le repas splendide <|u'il donne , et qui va signaler le nouveau bail de sa faveur ressuscitée.
LOVELL
Votre seigneurie est invitée chez le cardinal?