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LE CONTE D'HIVER

La Tempête et le Rêve de la mi-août sont de tous les ouvrages de Shakspeare les seuls où il se soit livré sans réserve aux illusions de la féerie. Nous avons essayé de soumettre ces symboles ca-

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pricieuld une penâée {nrofonde à une anafysé non grAHun^Cale ej^ pédantesqoe, -ou mysH^e et subtile y^maîs simple , sévère, et consciencieuse. Nous y avons vu la raison du poète , raison assez puissante pour se jouer de se^ propres tréscirs y se caelier sous àe% arabescpies étincelantes de couleurs variées , et.eompos<5ës^:<^u mélange de toqtes ied formes poéticjues. Pour >e vulgaire , c est une fantasmagorife sans but AioBÎ*) quand la fée Morgane , si célèbre en ;Italie> s»spend au sein des airs ses palais de pourpre et de nacre ,^ tç peuple n'y voit qu'un miracle fugitif, '<et ne comprend pas sur quelles lois de la nature repose le phéno* mène qu'il admire.

XiCS êtres surnaturels qui peuplent ces deux ouvrages sont légers et de nature inconstante; la terreur ne les suit pas, èf X#?tliban lui-même est un objet de mépris plutôt que (l'effroi. Quand Shakspeare veut employer comme r^sort tragique l'intervention de^ esprits et dés ombres, il a soin de ne' pas affaiblir^ en la prodiguant, l'impression iqu'il veut produire. Alors k lâonde surnaturel se laisse à peine entrevoir; perspective lointaine, obscure, menaçante,; qui projette sur lavïe réelle

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des clartés effrayantes et passagères, he spectre é!Hamlei na besoin que de deux : scènes, pour verser lepouvante dans toute la tragédie. Ce que le poète veut peindre, c'est la mortelle incertitude du jeune prince « sa longue et amère méditation sur la vie et le trépas, sur la destination de l'homme , sur la vertu et le vice. Pour porter le trouble xlans cette. âme rêveuse, dans cet esprit mélancolique^ lombre d'un père assassiné est sortie du tombeau. Dès lors Hamiet ne vit plus sur la terre. Associé aux secretis d'un autre univers par cette apparition qui s'est emparée de toute sa pejasée , il se sent enchaîné parmi les vivatis. Le désir de venger son père, la terreur que lui inspire l'abîme inconnu où il veut s'élancer y le retiennent encore, et il demeure comme suspendu sur un gouffre entre les deux mondes. Tel se -montre Hamiet pendant tout .le cours du drame* Il rêve, il vit avec les ombres;, toute son.ârae-est avec son père assassiné. Quand les ridicules de Polonius, ses formules de courtisan, ses axiomçs niais, son affectation de gravité et d'élégance; quand l'hypocrite bonté du roi et les remords de la reine viennent réveiller Hamiet, et

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\ùi rappeler le soutenir oublié des réalités qui reo?ironiient , alors il faut voir comiïienf son mépris et son ironie éclatent, tout empreints encore des idées fantastiques qui lobsédaiént. Quelque dbose d'insultant, de Iriste, d'in^nsé , dé bigarre, ^ méie à tous sesi discours Ce n est pas là révélation du meurtre qui préoccupe seule sa peiisée; c'est sa communication récente avec le monde des esprits qui a jeté dans Éotï intelligence les germes de la demi-insanité qui le possède,

}\ devient crnri pour Ophélie, qu'il aime; if trouve un lugubre cbarme dans sa colivér$ation avec les fossoyeurs du cimetière. Jusqu'au dénoue* ment, il est animé d'une ivresse sombre, d'une épouvante secrète, d'une moquerie méditative et terrible. Gœthe est de* tous les commentateurs le seul qui ait saisi ce caractère. Samuel Jobnsoù, excellent lexicograpbe, babile éplucheur de mots, écrivain dont tes périodes cadencées ont toujours deul membres égaux et deux parties corrélatives ^ s'est trouvé fort embarrassé dans son examen critique à! H amie t. Rieti de plvs naturel cependant, rien dé moins bizarre que cette création si forte.

Ce n'est plus l'Oreste antique, obéissant à la

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fatalité divine qài enibnee son glaive dans le cœur maternel. Il suffit y (jioar comprendre Hdmiet, dé s'identifier avec le jeune prince , et de penser à la désorganisation qui aurait lieu chez nous , si )a figure d'un être que nous regrettons, que nous avons aimé» se montrait tout-à-coùp devaùt nos yeux, vivante, mais de la vie ,des oînbpes , éloquente, ma)estue»S6 , menaçante et plaintive.

Ce qu'il y a d'admirable dans Shakspeare, c'est que , tout en laissant à peiné apercevoir les êtres surnaturels qu*îï tnét en œuvre , il ne s'en sert jamais eomme d'agens passifs, de ressdrts secortdâîrés et commodes. La plupart des auteurs, en

saisissant le sceptre dcf magie, n'y voient que le moyen de s'assurer l'indépendance de la déraijîon , et Tabus d'un vaste pouvoir. Ces ombres, ces esprits y ne sont pour eux que des décorateurs

machinistes , chargés d'aniu^er le peuplé par deë époûvûntemens imprévus. Dès que Te monde sut-naturel apparaît chez le poète anglais, c'est in éôùtf aire pour dominer les mortels mal* heureux ; c'est pour planer sur l'ouvrage entier. Ainsi Mëtbeth a pour inobile principal l'appariliofi des sôi^lèrës. Dans leurs cavernes , au milieu

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de leurs danses, que le bruit de la foudre accom-» pagne, se préparent les sanglantes révolutions de l'Ecosse. Tout, dans ces deux ouvrages, est profondément calculé* Si Hamletj par son but métaphysique, se rapproche davantage de la manière mystique el rêveuse de l'école allemande^ Macbeth est de toutes les pièces de Fauteur celle qui a le plus de rapports avec le sys-

tènie du fatalisme antique. Œuvres profondément tristes, où le destin se montre dans toute

sa rigueur, où la félicité 9 la vertu de l'homme , la force même de son intelligence, nous révèlent toute leur douloureuse indigence; bien que des êtres merveilleux, des faptômes évoqués du sein de l'avenir, des ombres exilées du royaume des morts, y apparaissent, ce ne sont pas des drames fantastiques , mais des tragédies sérieuses et sublimes.

Au contraire, une grande partie^ des drames de Shakspeare dans lesquels on ne voit ni anges, ni ombres, ni esprits infernaux, sont de véritables caprices, des contes fantastiques, et bizarres. Désignés, on ne sait trop pourquoi, sous le titre ridicule de comédies , tes ouvrages ne sont

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après tout que des Nouvelles romanesques , soumises aux lois du drame et rarement assujetties à celles de la vraisemblance. Il faut, pour les comprendre, écarter tous les souvenirs de la Grèce el de Rome. C'est h la littérature des [>euples de VEurope chrétienne, depuis le douzième jusqu'au seizième siècle , que ces drames se rapportent. Lu donnée qui leur sert de base, c'est le jeu Au hasard , la lutte pénible de l'homme ballotté par ses caprices, l'infinie variété d'éyènemens et de contrastes qui régissent la destinée humaine. Shakspeare n'a point créé cette donnée , il Ta trouvée empreinte dans toutes les littératures contemporaines, dans toutes les traditions du moyen-âge, dans tous les penchans intellectuels de son siècle.

Sous le règne de la fatalité grecque, tout avait sa place fixe et assignée; l'esclave naissait esclave ; les castes restaient immobiles*, invariables , coulées dans le bronze. La grandeur des anciennes républiques reposait sur ce fondement. Quand Rome et Byzance chancelèrent, quand lé christianisme annonça au monde la liberté die J'âme et 1 égalité de tous les enfans de Dieu

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devant le trône éternel : le fatalisme et 800 iminobilité furent frappés de mort.^ La volonté humaine trouva son essor indépendant. Bientôt après 9 un incroyable chaos bouleversa tes em^ pires : théisme , polythéisme « platonisme confoDdus; hordes du N4>rd et du Midi réunies ;vruineSf terreurs , atrocités , vertus barbares ; dévouemens chrétiens; cette immense convulsion déplaçant toot ; ces catastrophes multipliées ébranlant toutes les fortunes, changeant les maîtres en esclaves, les esclaves - en maîtres , firent du monde une vaste scène où s entrechoquaient tous les acct-. dens d un hasard ffdoutable. Il faut lire dans saint Augustin les témotgMges de son étQnnement et de sa stupeur, à l'aspect de ces grands changemens. Rien n est invraisemblable aux yeux des hommes qui ont vu de telles chosers. Chacune des migrations qui envahissaient le vieux domaine dès Latins était une nouvelle entreprise , un 1*0'-' ^mau belliqueux, une aventure de guerre et de barbarie. Les peuples scythiques, les races caucasiennes, les pirates normands, les Arabes vainqueurs couvrirent notre sol des flots dé leurs soV-

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dats ; et notre Europe gr^^ndit^ et aos sociétés se formèrent, et nos institutions commencèrent , et nos idiomes prirent naissance du milieu de ces terj^ible^ fi^ fanantes merveille^. P^eipi» et cbréiîçîas , to^ i;jB^ peup^s nous $ip^rtèrent m trir hpij^nr^poïff^&f JLeurs tratijl^ioii^» |e$réçî.ls }^jj(9rres qui ci^ai^maiepjt ^eiir solitude. A peine |^s di^r^joa J^^gag^s^ n«s de là languie latiaie om 4^ Ti- ' dipme jLpf^ippif^ue , jbjégay;èrei|t-ils leurs premier! ejs^^is? à pe^e Im^Uigence ei^it^^elle le t^mp^.de se i^f^loppef et d'employé? o<?s noutreaux îdiopic^, îqsitrijimens epçore gi^o^^içrs ; ce fut pour dépei^^e les bizarxes jeux du sort , le3 grandes ^et jp,éril|e,\^§ ^y(9n|f:ures des. hé rps, le monde en proip au; Yfi^Japs e;t ^:^ h^iireti;:^ , quelquefois la iaSpifi^e oiglra^j^^^^ipsent saufc^^ et toute la

Wag^5>«4e^n.

Pè^ 1^ pr§iQièris ^ppqii^ de )a déc^denjce 9 les romai^ç g^?c§; , (dont nou^ possédons quelques fr^gui^s, ,Qffr/ent des tra/Qes deiçe aouveau peufiifffi^df t-j&^ritihuii^ain.Quandl'Ëiirope ébranlée s'^ ra|Sf^y qu^delle 9 pu pirendr<ç une forme l^àjble^ ç^ ypit i^aitre tous les nécit^ d aventures p^i^l^u^s où ^nt célébrée

Les Ogier» , LanceloU , et UolaDds »

De qui \y méuestrien font Ij -nobles romans.

C'est sur la même dooDee, dliéroisme aventureux, que repose te théâtre espagnol , auquel on pourrait donner pour épigraphe unique le titre d'une des comédies de Calderon : Lances de amor è de fortuna; • jeux périlleux de la fortune ^t de l'amour, » Cette habitude de regarder Finvraisemblable comme possible, et le hasard comme roi du monde, devint inhérente à tous les peuples de l'Europe, et se teignit, pour ainsi dire, de la nban.ce spéciale qui caractérise leurs mœurS. . De là nos fabliaux légers et moqueurs : récits malins et respirant à la fois le libertinage et la ^ bravoure. De là les grands rémans espagnols et les prestiges poétiques qui ont fait la gloire de TArioste. Richesses littéraires, essentiellement modernes, la Novela, des Espagnols, le Conte italien, le Fabliau du trouvère , émanent de la même «ource. Ne méprisons point ces trésors vraiment nationaux, inconnus à l'antiquité psdenne, auxquels nous devons non seulement ces vieilles et charmantes narrations qui ont fait les délices de

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l'Europe , maiç le Roland furieux » mais le chef^ d œuvre de Cervantes, une partie des créations de Shakspeare, les récits de Bocace, les plus heureux incidebs de la scène moderne ; et même cet admirable Gilblas, reflet lointain du roman d aventures, tableau comique et achevé des jeux du hasard dans- la vie privée.

Au temps de Shakspeare , les romans du moyeti* âge, élaborés, retravaillés, rimes, traduits d^une langite dans une autre, étaient en grand honneur. Henri lY, traitant dans son conseil la plus gravé matière, citait sérieusement Palmérin d'Angleterre et Lancelot Gauvain (i), pour prouvera M. de Sully et à deux autres barbes grises, qu'il devait se séparer juridiquement de Marguerite de Valois. L'immortel Cervantes écrivait Persilès et Sigismonde , roman , plus invraisemblable que toutes les fictions si cruellement raillées par Don Quichotte. La plupart des drames de Rotrou et de Hardy , son prédécesseur, < ne sont que de misérables parodies de ce genre, extrêmement facile et fort digne de mépris , quand il ne s'en-

(i) Voyez les aîscours de Henri IV eu son conseil , à la suite du Divorce satirique, paxD'Ajxbîgné,

3^4 DRAMES MERVEILLEUX ET FANTASTIQUEvS

fielik oi 4e peintures vraies , ni d^éloqœoee , m de poésie 9 lorsqae Ion se coate&te d'y accomuier catastrophes sur catastrophes , improbabilités sur «mpn^bahilités. Une ^ade partie des pièces de Lope de ¥ega n'ont pas d'autre mérite que la fertilité dlnveotiou nécessaire pour créer sans cesse de nouvelles ressources, et jeter au basard sur la ficèoe une imidtttade de merveithuseê occurrence», conune on disak au seizième siècle.

Shftkspeare , dont l'esprit souple s'est plié k iQiA^s les formes dramatiques en faveur paini ses eiMitemporam» , n^a o(»apos4 que éoif^x ourvri^^, taillés 9 si je puis le dire , mr ce gmMSsier pAtroa. <l'est Pérkièê, ébauche de sa prefff^i^ jeunej9^e , imitée d un rom^n antique ^ fivfk4 pajr l^ fif^jïx poète Gower» et le Conie 4'ffiv^ ii^miiif'^ Ta)e;, pièce invraisemUa-^ )>tie» pi4i$0^ §on ^esSi, mûri par tes années^ f^ (Iw^ ^A<^ empjreiptiB bien plus profonde.

<L|i «iM^op, qui n^^que au plan de cm deux ^j^fffà^&f fp retrouve dans les détails : c'est la verUîi ^fiypt -tiioEB^bant d? h destinée; eWiSt la supériorité des dons naturels sur les dans acquis, c'est la noblesse de lame aux prises avec le sort Si

VOUS aye^ lu dans un Doctrinal f^ihinu^f quelque vieux conte pleiii d'intérêt, de mouvemenlt et d'mcohévei^ce , vous ppuves vous faire une idée du charme d^ ces deux ouvrages , et de leur invraisemblance étourdie.

Sbakspeare ae s'occupe ioi que de la surface brillante et faalastiqtie dc9 évèneineas ; il e^ es* quisse les vicissitudes avec iiu pinoeau rapide ; il ne voit qu'une sotte de phénomènes M^^^i^^e^ daitô le vaste tableau du oaonde. Il ^e rapproche des dramaturges espagnols , et cil^aie eux, il est lao* tôt lyrique 9 tantôt passionné ^ toujours mobile el inconstant daitô ses f>eiQtures.

Mais ces caractères inhérens au genre que Shakspearé traitait pe suffisaient point k sou génie. Le pathétique d<^ scènes de la vie privée qu'il reproduit 9 Ja création de quelques persocK . nukges admirables de oaïveté et de gcâce , rift^hè^ tent l'incohérence du plan , qu'il emprunte à la légende gothiqite. Dans Pérùlhê, xax mari qui s'embarque avec sa femme, près de mettre au monde un enfant , la voit mourir au milieu de la tempête i ce mé}ange de la douleur intérieure et du danger présent, des convulsions de la nature

et de celles du cœur, est exprimé ^vec une simplicité qui touche au sublime. Dans le même ouvrage, une jeune fille, jetée parle sort dans un lieu de prostitution , non seulement écbappe aux dangers qui la menacent , mais répand autour d'elle comme une atmosphère de pureté et'de vertu auxquelles les âmes les plus corrompues cèdent en dépit d'elles-mêmes. Ainsi , mêlant à la peinture des jeux du sort celle du caractère, il relève , à force de vérité et de talent, la facilité triviale d'un genre où Ton peut réussir sans mériter aucune estime.

Dans le Conte d* Hiver , c'est encore un rôle de jeune fille qui fixe l'intérêt et sert de point central à un drame très bizarre. Perdita est bergère et princesse , modeste et passionnée , tendre et fière à la fois : elle a été déposée tout enfant au milieu d'une forêt sauvage , par un vieillard qui a reçu du roi l'ordre de se défaire d'elle : il prononce, en s'acquittîant de ce triste oflBce, ces paroles touchantes : • Pauvre petite! » puisse le destin te sourire ! voici l'orage qui

• commence; pauvre enfant! ainsi exposée à périr

• et de froid et de faim ! Adieu ! adieu ! il faut rem-

DE 8HAK8PEARÈ. %Q^

»pHr mon sertneni;! Le jour s'obscurcit, la nuit • vient! ô malheureuse fille des rois! que tu seras o durement bercée pendant ton sommeil ! » Ainsi commence une vie d'infortunes à laquelle s'attache un vif intérêt romanesque.

Depuis le seizième siècle , notre horizon s'est agrandi. Nous ne voyons plus il'histoire des hommes et des empires comme un jeu de hasard 9 mais comme le résultat de causes secrètes et profondes. Doit-^n aujourd'hui prendre pour modèles les créations fantastiques que Shakspeare empruntait au goût populaire , et sur lesquelles il a répandu tant de charmes? Ce serait oublier le but et l'essence même de l'art dramatique. Rien n'est plus actuel que le drame ; il ressort des mœurs du peuple auquel il s'adresse, il lui rend ce qu'il vient de lui emprunter. Curieui objet d'étude 9 Shakspeare n'est pas plus un objet d'imitation qu'Eschyle ou Euripide. Comme l'auteur anglais a puisé dans les contes du moyensâge, dans les chroniques en vogue , dans les idées contemporaines, ces richesses qu'il aféconçlées, ces formes dramatiques que son génie a rendues immortelles : c'est dans la société* qui vit autour

3^8 DRAMES MBR?BlE.£ttl iT l^ANTASTIQUES

de Dons, qui nom presse de ëmt itïûùtmtë , que se trouyent toutes nos ressonrees ; ël bietf ^e l'eiamen apprafoadi des productions de l'esprit dans leur rapport àtèc te temps <}ui lés a vas naître , soit profitable , titile et plein d'intërêt , te n'est maintenant ni sur Sbakspeare ni sur Sénèque qu'il fiiut se modeler. C'est l'bomnie, la vie , ta société , le monde existans qu'il ftut j reproduire t ces modèleil posent derant nous ; et il n'y a rien à gagôèr, Ce me semble, dans eette route de dénriHlé intéiléctueltfe , où , dé tous temps en Frsnee, ou ^'èst précipité avec zèle.

IPlècen pastorales.

S m. — TOW GENTLEMEN OF VERONA. — CIMBELINE.

— AS YOt) LIKÈ W.

La singulière tariété de forme dont Shakspeare a revêtu sa pensée correspond, ainsi que nous atons essayé de i indiquer, avec diverses tendances

ÀE SHAlLSPÈABE. • 3^9

appartenant h la même époque, avec les' goûts hétérogènes dont lé temps où il a vécu se trouvait bigarré : moment fatal où tout cbangeslit^ où tout était confus , ère de trausîtion , de renouvellement, de destroctioti ; celait une époque vieille èft jeune, naïve et pédantesque. Les raif&nemens de la civilisation Halienîie, ob}et d'imitation universelle , se trouvaient jetés sur un fond de barbarie , et faisaient tache au milieu de inœii^ souvent grossières ; et les souvenirs d'une anKqui^é mal^ étudiée et mal comprise se confondaient

avec les nombreuses traditions du moyen âge.

Ces dernières livaient une sëurcè i^atidnale et toute chrétienne ; c'était l'élément populaire. Quant à l'étude et à l'imitation des anciens , elles jaillissaient du fond des couvens ; e'élait la partie factice et savante déf la littérature. Admirons la souplesse et la fécondité avec lesquelles , résumant dans ses drames toutes les pensées contemporaines, Shakspeare leur donna une expression et une fof*me vivante , étemelle ! Les fées du Midi , l'éclatante ironie de l'Arioste ^ se jouent dans lé Rive de ta mi -^ Mût. Les sorcières du Nord dirfgettt la fatalité qui

400 DBAMKS MERTBiLLEirx ET FANTASTIQUI»

plane sur. Macbeth ; les Légendes et Moa^elies eq>agnoles ont dicté ces étranges compositions où lesprit daventures se ment et apparaît dans tons ses cs^ces , et dont le hasard est le seul mobile. Nous ne nous sommes pas arrêté long-temps sur ces dernières, qui se rapprochent beaucoup du théâtre espa^ol ; les évcnemens s'y croisent » s'y succèdent , s y jouent dans tous les sens , comme les rayons du soleil réfractés par une surface polie, traversent l'espace arec cette éblouissante rapidité que Virgile a décrite en des vers trop connus pour être cités ( i ). Ces esquisses , d'une facilité et d une transparence admirable ,

(i) Sieut aquœ iremuitany labrU ubi lumen kaenis, etc.

Virgile a empranté ce beau passage à un poète mal apprécié , Apoiloniuê de Rhodes :

Hf ^(OV nç xt xt êùfiotç tntvoîXXtxcu acyXv) ^ etc.

( Argonautiqae». LU. III, v. 766. )

L*éc1at et les inflexions variées, sonores, dalangagc hellénique* se prêtaient bien mieux que la séYérité de la langue latine à exprimer cette comparaison ingénieuse. Aussi, quelle que soit la pureté du style virgilien, FaYantage est-il resté au poète grec. Gamoens, qui se servait d*lin idiome moins fécond , mais remarquable par Itk plénitude et Téclat des sons , a introduit la même comparaison

DE SHARSIȣARE. 4^1

fiV>nt de mérite que par les détails; Je fond en est empranté ,. sans aucun changement , à de vieux romans populaires dont 1 origine se perd au sein dès traditions obscures et mythologiques! On retrouve ainsi toute Tbistoire de Perdilà\ bérbîne «lu Conte d'hiver, dans les vieux poèmes du pays de Galles ; et tel incident merveilleux dont Sbakspeare a profité, si l'on prenait la peiné de;suivre exactement sa fiKation historique à travers le chaos des souvenirs populaires, ne serait plus qu'une

antique fable religieuse, arrangée par les bardes, recomposée par les jongleurs chrétiens , retravaillée par quelque auteur de ballades, parvenue, à

dans ses Lusiades. Je cilerai celte imitation , parce qu elle est peu connue , et fort digne de Têtre :

Qaal o reflcxo lame do poUdo.

Espelho d\iço o de cristal fermoso Ghe do rayo solar sendo ferido ' Vay ferir noutra parte laminoso :

O sendo da ozioza mac moYidq Pela casa do moço cnrioso Anda pelas paredes e telhado Tremulo aqai e alli dessossegado , etc.

{ïéU$i4idaêj 'j, 86, 87.)..

4oa DRAMES MEUTEIIJ.BUX BT FANTASTIQUES

' travers tant de mutilations et de métamorphûses, jusqu'au x?i* siècle.

Un autre emploi du genre fantastique, une autre espèce de drames où Sfaakspeare renonce à la vente positive et fuit le monde rëel, mérite plusd'attea-!tioQ encore : ce sont ses pièces pastorales. Le gé* nie philosophique du poète Is'y prononce forte^ ment ; et la donnée originale de ses ouvrages résulte de l'une des singularités les plus piquantes du temps où l'auteur écrivait. Depuis un demi^ ^<!le f toute la chrétienté était en proie à d'horribles convulsions intestines et étrangères , religieuses et politiques. En France , la ligue expirait à peine ; en Angleterre , Henri YIQ et sa fille Elisabeth n'avaient épargné ni te sang ni les tortures pour affermir sur leur tète la tiare anglicane. Au milieu du feu et de la fumée des bûchers et des champs de bataille, on vit des hommes tout couverts de fer, habitués aux controverses théologiques, aux perfidies italiennes , et à la vie aventureuse des camps , s'éprendre d'une passion vive pour l'idylle et pour l'églogue. Vous eussiez dit que ces rêves de bonheur paisible les consolaient de leurs maux' réels , et qu'un besoin d'équili-

^ 0E «flAKSPEARE. 4^^

bre, dont Tesprit humain ne peut se défçiire, les jetait du monde sanglant qui s'^gHait autour d'eux 3 dans un monde de bergeHes qui les char* mait. D'Aubigné , Tun des hommes les plus ékw quens et les plus vrais de son siècle , a vu , dit^il,

« un brave guerrier de ses amis , blessé daas la mêlée , aller s'asseoir sur le bord d'un ruisseau , et là s'occuper à graver le chiffre de sa belle sur l'écorce des hêtres, et à soupirer des élégies. • Ce singulier mélange des mœurs militaires et de l'affectation pastorale se montre sous de^ traits plus grossiers et plus étranges dans les sonnets d'un capitaine de I^phryse^ que peu ^e per^ sonnes connaissent et que personne ne Ut (i). Ce vieux partisaQ , tendre comme Tityre et Mélibée, raffiné d'honneur comme les plus braves de la cour gasconne de Henri IV, dévot comme on le peixse bien , et cynique par-dessus le marché , ne va jamais au sermon que pour y voir sa maîtresse ; il lui fait sa cour dans Téglisq sous le nom du jeune Aicimadure ; il y récite son chapelet en prononçant à chaque grai0 qui s'échappe de ses

(i)P(N^iiei diversei du capitaine Mars (Marc) de Lasphryse, etc. ,

4o4 DRAMES MERVEILLEUX ET FANTASTIQUES

doigts une lettre» du nom de cette bergère , qui se nomme Églé; il va se plaindre de ses rigueurs au bord des ruisseaux en langage des halles; et sans quitter un moment les formes de Téglogue / la houlette et la pannetière , il supplie M. sainl Antoine de favoriser ses amours , d'attendrir la cruelle, et de lui faire trouver

Dans ses br<is rondelets cent Yoloptés mignardes !

Mélatiges grotesques; objet de surprise pour qui ne connaît pas lespèce humaine : quelles dissonances si bizari'es ne concilie-t-elle pas?

Ce fut cette manie pastorale qui produisit la Diàue de Montemayor, la Galatée de Cervantes; TArcadie latine de Sannazar, l'Arcadie anglaise de Sydney, et TAstr^e de Durfé , qui n est ellemêipe qu'une Arcadie française. Tout cela fit fortune. Au milieu des agitations de la politique et du scandale des schismes , une réaction singulière et secrète, ramenant tout-à-coup le règne de Tidylle , et s'appuyant du platonisme amoureux de Pétrarque , vint répandre sa fadeur pastorale sur tous les pays civilisés, sur toutes les cours

de l'Europe . On regarda coiume un modèle , an ouvrage , où sous des couleurs moitié champêtres et moitié romanesques » Tâuleùr a professé allégoriquement toute la sience politique dû xvi' siècle; c'est YArgeniê de Barcley , livre admiré pendant un siècle, et que Ion ne peut parcourir sans dégoût. Les meilleurs esprits , De Thou , Montaigne, Bacon , Cervantes , se laissèrent' séduire. Elisabeth écrivit des sonnets champêtres que ses courtisans nommaient «M£;m (sugared sonnets) et où son langage est en effet celui d une ' bergère et d'une vierge ; deux titres; qu'on peut également lui contester. Quelquefois; mais comme en dépit d'elle-même , elle oublie Pétrarque , yedevient Elisabeth et reprend son caractère despotique : c'est là qu'elle nous plaît davantage : « Mon glaive ( dit-elle dans la dernière strophe de l'un de ses sonnets curieux ) , mon glaive s'est long temps reposé. Mais que* les séditieux se présentent ; que, bannis des autres royaumes, ils cherchent à jeter l'ancre dans le mien, qui ne souffre point de tels hôtes. C'est contre eux que j'essaierai de nouveau le tranchant rouillé de, mon épéej et quiconque aspire à de tels chaugemens , qui-r

4<^ DBAME6 MKRTEILUU3L IT fANTASTIQUSS

conque ëe réjouirait de pâfeik troubles, f abattrai •a tète (i> JHlpêtt îkBit Wppeê.

L'ijispiration qui â dicte ce terrible sonnet n^était point douce et gturée , mats franche et fort ëaergique. Ailleurs , la reine reprend son ton de bergère platonique , et ce contraste offre tm trait de moeurs > qui jette sur l'époque la clarté la plds vive.

Shakspeare qui tfoUTait dans tous lès goûts de son temps de nouvelles ressources pour son art , mit à profit $ maïs en homme de génie , le penchant de ses contemporains pour les images pas* torales« Dans quelques unes de ses^ pièces il se

( 1 ) No f orrain banytht wjgkt Sliall ankor in this port ; Car realme brooket not seditioas secte »

Let them elsewhere ressrt !

My rastie sworde throagh reste Shall thas his edg employ ; To poU iké toppes that seek sach change »

Or gape lor sncti like joy.

Les poésies de la reine Elisabeth, éparses dans de vieux recaeils^ mériteraient bien d*ètre rassemblées ;. nous comptons en insérei fntl^nes ntket dans cet onfrage..

plut à esquiAser dès travaux ravissans de cette existence paisible, idéal^^ rêveuse, indépendante. Mais, ail lieu de tomber dans la fadeur et la niû.« aotcmie de ses modèles , saisissant ie côté pbilo*sophique de cette ddtmëe , il plaça , soit auprès de«ees bergers , soit dans le fond de son drame ^ les tourmens de la vie active , avei> ftes folles am^ bitions et son tumulte, tl montra , d'une part la nature et la liberté dans tous leui!^ charmes , et d'une autre ^ les occupations facttbes , la servitude perpétuelle , dures chaînes que la société tiou!^ impose. C'est la pensée première qui a dominé plus tard et tourmenté Jean-Jàcques Rousseau ; c'est celle que Schiller, dans ses brigands, a sk cruellement exagérée. Elle se retrouve entière dans les Deus genîiUkotnmes de Vérone^ dans.

CyHîbeUni , dans Comme il vont plaira. Toutes les idées intermédiaires qui devaient amener les> peuples à cette révolte contre leur société , révolte terrible que nous avons vue s'accomplir, sont franchies par l'écrivain du xvi* siècle : il proclame, par une divination étrange , les mêmes regrets et les mêmes désirs que Bernardin de Saint-Pierre , l'auteur d'Emile, Oœthe dans sa jeunesse, l'Anglair

4o8 DRAMES MEI^VIIIXEUX ET FAIfTASTIQUES

Gpd^in ^ oat ëloquemment exprimés deux cents ans après. Au. lieu de s'en tenir à des tableaux de bergerie et d'amour , comme le Tasse dans son jiminte, comipe Guarini dans sa pastorale, ce que Sbakspeare déyeloppe à nos yeux dans ses peiptures idylliques , c'est le .bonheur de Tindépendançe 9 ce sontjes délices de la rêyerie enthousiaste et solitaire , l'exemption de, toutes les fausses convenances et de toutes l^s exigences.factices,, légalité universelle et primitive. Comme Jean- Jacques , il fait voir quels rapports intimes unissent ces goûts naturels et tous les penchans vertueux ; combien dans la presse du monde, dans le calcul des intérêts qui s'y* combattent, il est difficile de conserver la pureté de l'âme et le calme^ de l'esprit. Il va même plus loin : et sans toniber comme Schiller, dans une déclamation frénétique, il laisse entrevoir dans les Detix gen tiUkommes de Vérone^ l'idée première qui, outrée par l'auteur allemand , a produit son drame célèbre.

Les deux amis, héros de cette pièce , qui n'est qu'une admirable ébauche, sont d'un caractère fort différent : l'un perfide, cauteleux, fécond en

DE SHÂK.SPEARE. 4^9

ruses et en flatterie , se parant de toutes les vertus et de tous les beaux-semblans,' réussit fort bien à la cour. L'autre , plein d'honnêteté et de loyauté 5 spbit le sort commun à tous les gens qui manquent de cet utile savoir**faire : il est banni de la même cour. -Des brigands^ outlaws , gejis qui jouissaient alors en ^ Angleterre dHine sorte; de considération périlleuse , rencontre ntJ'exiléV». le dépouillent, et, contens du, courage avec* lequel il leur tient tête ; ils lui offrent l'alternative de, périr ou de devenir leur chef. Tout ceci serait assez triste si ces aventures n'étaient légèremeut^esquissées^ et si des intrigues d'amour, si les dangers que court une jeune fille déguisée en page , si la douleur d'une maîtresse abandonnée et le pardion qu'elle s'empresse d'accorder au coupable repentant , ne jetait sur l'ensemble de la pièce un vernis de frivolité gracieuse qui' en déguise le fond. Le chef de brigands malgré lui , . l'homme • qui se trouve en tutte contre les^ lois , le banni , lé coupable enfin , -c'est l'homme vertueux. Shak$peare n'appuie pas beaucoup sur cette circonstance ; il indique seulement ce que peuvent faire le hasard et l'injustice des hommes; et àpeine arl-il lancé

4lO DKAMBS imTKILLEUX Ct PAffTASnQUSS

contre llncertitode de nos jogemens , contre Tar^ rangement de la société ce trait oblique et caché, fl se hâte de terminer son ouvrage par nn dénotifS ment jdein de force et de monTement dramatique. Cette Tie des forêts et des champs 9 que tons les poètes célébraient alors à FenTi, n'apparait qae de loin dans les Deux gentUihammeê de Vérone* Elle occupe , au contraire , la plus grande partie de Cpnbetine , drame romanesque , roman dlntrigne» tragédie pastorale. C'est là que lé poète i'esl élnftipln à représeAter, arec tous lés déyeloppemens de son éloquence, le bonheur des exilés qui abandonnent les plaisirs de la société pour jouir des biens de la nature. Deux jeunes princes ^ élevés dans le désert , par le sage Bellariiis f ignorent leur naissance ; cependant leur héroïsme naif, leur instinct de gloire et de grandeur se trahit dans leurs moindres discours. Imogène, héroïne de ia pièce, personnage d une grâce et d'une innocence idéale , se trouve exposée à tous les périls. Errante au milieu des forêts, elle arrive > déguii^ en homme , à la caverne qui sert de demeure aux jeunes princes. Les jeunes gens qui

n'ôui jamais vu que leur vieux père , s'éprennent

i)Ë SlIAKSPÊARE. ^l\

de fëmitié là pins touchante ^otîlr l'hôte mystérieux, pdtirle bel enfant qui leuf estëiitoyé piar le cîéL II y à dans cette teodresse de cœur, que rien n^ trouble, qui n'est mèléè d'aucun intérêt, d'aucune passion violente et vulgaire , un charme qui n'accorde meihreilleusetnènt avec là paix de la solitude sauvage oà vivent ArviràguS et son îrhte. Des ^ènes de thasse jettent du mouvement dans çétie admirable partie dé là pièce, et un enthousiasine dé dévotion naïve vient s'y mêler. Bellarius^ précepteui^ des jeunes gens et qui passe pour leuR père , les éveillé dès Taube :

BELLARIUS.

Sons le feuillage épais dont la grotte est Toîlée , L*aube Tient de briller ; enfans , éveillez-vons ; Ënfans, Voyez le ciel et tombez à genoux!

Ëntendes'TOut la Toit de cet oiseau sànvagè Qai chante et tous inTÎte à rendre un saint hommage Aux feux naissans du jour qui tient frapper vos jeux

LBS PBXITCIIS.

Salut! salut! 6 cieux (i) !

BBLLAEIUS.

Partons , enfans , partons ; à la châsie ! à la chasse (2) f

(1) Acte IV, scène ra. *

(s) HaiL keaven ! Hail l heaven l •«

4l2 DAAMES MERVEILLEUX ET FANTASTIQUES

Tel est le sublime dans Shakspeare; la simplicité la plus naïve raccompagne toujours. A ces scènes charmantes, il a opposé un grand mouvement d'intrigues , une cour pleine de faussetés , d'artifices et de méchanceté , surtout un caractère de prince niais, fat, imbécile et prétentieux, le prince Gloten , ce portait est un chef-d'œuvre. Élevé à la cour, il joint à tous les penchansvils, à toute la bassesse imaginable l'affectation des belles manières. On ne peut méconnaître le dessein de Shakspefire , qui, dans le même ouvrage, prêtant

un délicieux prestige à la naïveté des mœurs , à rélégancç naturelle des jeunes princes solitaires , réserve tous les ridicules pour un personnage que l'éducation de la cour n'a pu former et fait ainsi triompher la noblesse innée de l'âme et de l'esprit sur toutes les distinctions arbitraires et acquises.

Cymbeline^ qui réunit l'intérêt des romans d'aventure, des drames espagnols, des peintures de mœurs les plus achevées , de la pastorale lyrique la plus suave et. de la méditation philosophiûue la, plus profonde , me semble un des plus beaux chefs-d'œuvre de Shakspeare. L'intrigue

bK SHAKSPKARE. 4^^

en est compliquée , mais claire et rapide ; et les * lois de la perspective dramatique y sont si bien observées, une demi-teinte mélancolique jette sur l'ensemble quelque chose de si barmônieux

et de si doux, que les intelligences les moins poétiques en seraient émues. Madame Dùdeffant, elle-même , esprit fin sans étendue , sans portée et sans chaleur, avoue dans ses lettres' à Walpole, son admiration pour Cymbeline (i).

Les scènes pastorales occupent Une placé importante dans cette pièce , mais cependant une place épisodique. Shâkspeare , dans un autre dritoie , a voulu faire aussi son Arcadie , alors tous les gens d'esprit créaient la leur ; c'est la pièce intitulée : As y ou like it^ titre qui signifie à la fois , comme il vous plaira et comme vous V aimerez. Drame sans intrigue , pastorale sans fadeur , satire sans amertume ; c'est de. tous les ouvrages de la scène moderne , le plus original. Des bannis politiques, un roi exilé par un usurpateur, un jeune homme chassé de sa famille et privé de son pàtrilùoine ^ jse trouvent réunis dans la forêt des ArdedDes. La

(0 Tom, II, p. 35.

4l4 I>RAMBS MERYSIIXEUX ET FANTASTIQUES

même pensée que dous ayons déjà remarquée dans les Deux gentilshommes 4e Férone et àanM Cymbeline, acquiert ici soa entier développe* ment ; jamais la fraîcheur àe& bois ^ les l<Hsirs de la campagne » le bonheur du rien-faire , les déli«> ces d'upe vie sans entraves ne furent si éloquem^ ment, tt vivement, si naïvement dépeints. C'est loin de la villa , vers la fin d un bel et doux automne , qu^il faut lire ce drame singulier, dans quelque grande for^l solitaire , où l'on ^ilend frémir souç ^es pas les feuilles séchées et jaunies. C'est aJors qye Ton aent profoinlément TalKanoe intime du génie d^ Shakspeare et de la nature; alors qu'on s'associe h^ CQS images décevantes d'une vie sans troubles et sans peines, d'ciùle bruit d es iiitri^ gués ^t des misères humaines n'approche plus. l^es habitans de la forêt n'ont ni montras ni horloges; leurs journées, comme celles des habitans de l'ile Bourbon dans le roman de M. de Saint- Piçrre s se règlent sur le cours du soleil. Ils vivent 3ans copdpter les heures , non pour le saveur ou \9k glaire 9 SBAis ponr le bonheur. Une liberté sans bornes , une douce rêverie , une contemplation voluptueuse, remplissent toutes les pensées et

DE SHARSFSÂU. ^iS

tQUtes les âmes ; une bienveillance univerelle et jpbilosophique , une profonde pitié pour les agita* fions de ]a yie, respirent sous ces ombrages épais, dans cette retraite où Ton oublie tout excepté lii bonté, la volupté et la tendresse. L'écho lointain d'un monde orageux arrive comme un bruit va** gue jusqu'aux portes de la solitude, et frappe l'oreille des exilés pour leur rendre leur situation plus chère et plus douce. Quelquefois le tumulte de la chasse , les fanfares du cor, les soupirs ou les ivresses de l'amour^ animent le paysage sans y jeter ai|cune agitation violente. Jamais la volupté ne se montra plus naturellement alliée à la vertu ; jamais la nonchalance d'une vie oisive ne fut plus séduisante , ni la mélancolie plus friande.

Mais Shakspeare n'a pas fermé les yeux sur le ridicule de celte existence molle et rêveuse qui , seloii toute apparentée , s^accordait d'ailli^urs avec son propre penchant (i). Deux personnages, un ibu et un philosophe , se chargent de combattre en les exagérant , les chimères que le poète a

(i) Shaktpearc; à qvArante-knit ans , m retira dans «a petilr maison de Strat(brd-f nr-ATon , d*oii il 9e lortil plu».

4l6 DRAMES MERVEILLEUX ET FANTASTIQUES

évoquées. Le bouffon , qui se nomme Pierre-de^ touche j Touchstone ( mot insigniBant en français et grotesque en anglais ) , se moque de toutes les prétentions vaporeuses des autres acteurs , et sur^ tout dés ravissemens^de lamour céladonique : il choisit la plus laide des bergères , en fait jsa Dnl* cinée, l'idéalise , la pare de toutes les grâces et de tous les trésors de la beauté , et va promenant ses ironiques amours au milieu des autres bergers de la forêt. Quant au philosophe Jacques , melancoly Jaques , il est de> bonne foi , et plus à plaindre que ridicule ; c'est le misantrope de Shakspeare. Plus contemplatif que WAlceste de Molière, épris seulement de la solitude et de la rêverie , il se montre à nous comme le Don Quichotte de 1»

méditation philosophique. Il se jette au pied d'un arbre ; et là son bonheur est de se livrer à des réflexions mélancoliques sur les vicissitudes de la fortune^ sur la fausseté des mortels, sur les maux que la société se fait à elle-même , sur le joug tyrannique que Thomme prétend avoir reçu le droit d'imposer aux animaux qu'il asservit ou qu'il égorge. Une citation peut seule donner quelque idée de celte pièce singulière , de cette idyll/e phi-

DE SHÀKSPEÀRE» 4>;

losophique. La scène est dans les Ardennes , où le vieux duc vit retiré avec ses compagnons d'infortune^

Le duc ESUiB> aa milieu dt ses anciens courtisans. Eh bien , frères dVxil , compagnons , que tous semble? Depuis qne dans ces lieux , le malheur nous rassemble , Il s est passé , je crois , bien des jours , bien des ans. Autrefois sous la pourpre esclaves éclatans , Nos jours , qui s'écoulaient chargés d'inquiétude , Valaient>-ils le loisir de cette solitude?

Fausseté , ruse , envie et dehors mensongers ,

Vous habitez la cour t j'échappe à vos dangers.

Quels maux redoutons-nous , en ce bois solitaire ? La douleur imposée à notre premier père ?

L*orage dans le ciel et les vents irrités , Et le froid de Thiver et lardeur des étés.

Moi, quand la bise souffle à la fin de l'automne , Lorsque ma tête tremble et que mon corps frissonne . Cette étreinte du froid qui me fait tressaillir Me dit que je suis homme et que je dois mourir ; Conseiller éloquent , fidèle , mais sévère , Qui de ma royauté dédaigne la colère , Je Téconte et souris , et je me dis tout bas : « 11 vaut mieux que la cour ; il ne me flatte pas (i). »

(i) Acte U, scène 1".

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