‹ Caractères et paysagesChapitre 33 sur 35 · XI L · texte numérisé non relu

XI L

JSkavit» mtvmiitux tt fantaetiqursi

Se Sbakspeare^

s I. — MIDSUMMERS NIGHT S DREAM. — THE TEIIPË6T.'

. Dans une jolie ballade » imitée d un vieux fabliau , Gœthe Vest moqué de .cette servililé aveugle et outrecuidée , partage ordinaire du de* mi-savoir. Un élève de sorcier a saisi au vol quelques mots de grimoire. Pendant 1 absence du maître*, il se hâte d'essayer sa puissance mimique 9 et de prononcer l'incantation qu'il a retenue. Voici , deux manches à balai qui remuent aussitôt , chan-

gent de forme, deyiennent des hommes, sortent

de la cabane, vont puiser de l'eau à la source ." ' ' '

voisine, et reviennent nettoyer le plancher. «Tout

va bien .jusque là ; mais quand Tapprenti magicien veut contraindre au repos les serviteurs qu'il a crëés , il ne sait plus comment s'y preodre. Us vont ^ raviennent, rapportant "sans ce€se lenrs baquets et de Teau nouvelle : c'est un déluge. I^ 'écolier abeafu prier et se fâcher; la chaumière inondée, tombe, en débris sur ses épauTes.

Nous ressemblons un peu à Vélève du sorcier.

Nous connaissons les paroles qui commencent toutes les révolutions, non celles qui les terminent. Ouvrir les digues est facile ; mais ensuite comment arrêter rirmndation? Nous l'ignorons; et nous allons toujours d'un extrême à l'autre, gâtant le dévouement par la servitude, et brisant la liberté contre la licence. Malheur ou travers national , allié de près à la vivacité des perceptions , à la violente impulsion des caractères , jéminemm.ent prime-psautiers^ comme disait Mon-^ taigne; tout ce qu'il y a de brillant dans le génie gaulois et de périlleux dans ses élans; toute la mobilité de notre histoire* , fidélité aveugle au

malheur, alternatives de loyauté et de.défectioo»

rëvoUes en chansons et à coups de lance; la <

Ligue , la Fronde ; -jusqu'aux bigarrures de$ treqte aganéea qui vienaeat dQ s écouler, découlent de cette source. Je* ne sais si jamais nous 'avons pu ' quitter une idée juste sans la pousser bien yite à ses dernières limites , et Técraser contre Terre'ur. En poésie, Timitation imprudente des formes grecque et latine nous est imposée par RoQsard; deux siècles de servage en sont la suite. A peine le culte d'Euripide eçt-^il consacré par riniroitable génie de Racine;* Ca^npistron et Lagrange* Chancel nousSorc^nfcde subir leurs contr'épreuves sans génie , copies mesquines , exécutées d'^prè's des copies^ véritables ombres d'une ombre. Sous Ja dictature de Lebatteux et ]e consulat de La Harpe , toutes les intelligences s'abaissent^ on est tenté de prendre la correction minutieuse du style pour lé dernier raffinement du bon goût , çt l'esclavage complet de la pensée pour une beureu^e soumission aux lois d'Aristote. Et aujourd'hui même, ce travers ne se reproduit-il pas sous une form^ opposée ? Ne serions-nous p^s toi^t prè^ d^ chasser le bon sens du domaine du géniç / et de

mettre ie^ raison hors la loi ? L'élÀve du sorcier

* inonde Te logis qu'il devait nettoyer. 1} eût mis le feu à l'édiSce pour rallumer la lampe de son maigre. CetaienL deux manières «fort différentes

* d'exagérer : mais qu'importe ? la maison n'en crou« lait pps moins. > ^ ,

Tous citerez plus d'un écrivain doué de qualités brillantes et dénuées de raison , génies capricieux; esprits incomplets et ébauchés : Théophile Yiaud, Saint- Amand, Diderot lui-même ; le vieux Marlow, contemporain de Shakspeare; JNathaniel Lee, auteur de mopslrés tragiques, étincelaps' de beautés. Ces gens ont deux intelligences , l'une iVre,* folle ou paralysée » l'autre saine, ëclatante et forte. Ils ont plus -de génie qu'ils n'en peuvent porter; ils çn sont les esclaves et non les maîtres; espèces d'anoqialies bizarres par le désaccord de leurs facultés diverses , puîsçans et débiles ; audess'us du vulgaire par leur grandeur, au-dessous de lui par leur faiblesse. * Ce qui manque à lejiilrs qualités, souvent éclatantes , c'est la raison supérieure , la force régulatrice , qui darfs les .œuvres de l'intelligence, planant sur l'ensemble, ordonnanties masses, surveillant jusqu'aux jdétails, y

DE SHiKSPEARE. 340

joue le* rôle de cette* âme cachée qui anime* le monde , entretient son éternelle jeunesse , et soutient son immense harmonie. *

Certes, personne n'a» plus osé qu'Aristophane,** parini les anciens ; que Dante , Shakspeare et Calderon ^ parmi les modernes. A voir.le caprice de ' leurs fantaisies, on peut les regarder comme des écrivains irré^uliers et fantasques , dont Tindépendance repousse toute espèce de loi, mèmç celle du bon sens. Qui les obsenr,era de plus près découvrir^* la raison profonde qui les inspire; raison politique, morale ,* tenant aux plus hauts intérêt^de l'humanité. Pour Aristophane, il s'agit de lutter col*ps à (forps contre une démocratie corrompue.* Dante a son siècle à punir, son pays à défendre, l'humanité à venger, lés trois mondes du crime , ^n repentir, de la vertu , à mettre en présence. Représentant , l'un des id*ées du nord, à la .fia du moyen -âge; l'autre, de'l 'Espagne chevaleresque et du dogme catholique dans sa plus forte intensité, Shakspeare etCalderon créent le drame de la vie humaine, métamorphosée par le christianisn>e. Le vaste sillon lun^ineux qui a suivi leur passage atteste assez leur puissance, et prouve

35o DRAMES MERVBiLLLEUt £T FANTASTIQUES

qfk'en dépit des défauts de leur temps/ malgré cfiVLj. que la faiblesse humaine mêle toujours à ses œuvrer / ils ont réussi dàni^de si grands des^ ' seins. Pour mùyèns ils ont eu la fécondité d'inventîon , d'éloquence , de poésie , de gaieté , d'émotion; pour soutien et pour but un bon sens subHme. Jamais leur pensée ne les domine ; ds en sont les maîtres, les rois; ils la .pétrissent , la •moulent, la trapsforment , l'exaltent, rabaissent à leur fantaisie; d'autant plus grands que, sans jamais perdre de vue le but de leur vol , ils s'élèvent plus h^t, et que dans leurs élans les plus excentriques, leur œil d'aigle ne se détache pai un seul moment de leur proie et de leur con-* quête. , • -

Ce serait une belle ei^treprise et une œuvre utile que d'approfondir le génie de ces grands hommes, de descendre jusqu'à ses bases, de mettre à nu leur raison puissante et inaltérable, En étudiant Shakspeare , non phrase par phrase , scène par scène , acte par acte f mais dans' le sens réel de ses drames , on verrait quelle sévère et inflexible perspicacité lui révélait l'histoire du genre humain, dont il a dît tous les secrets.

DI SHAK.SraA.RE. 35 1

Comtne la pUtpart des jugemeas dont il a été l'objet toiQberaieot «n poitsâère ! comme ite setû" bleraient ridici|li$^> 'ces sobriquets qu'on loi^pro-* digifô! Au lieu d'un génie nwnûrueux ^ on verrait un poète sceptique, observateur cahne et soui- ^eDi cruel , frère de Montaignç , ému d'une pitié un peu ironique pour les hommes et d'uù pfro-^ fond dédain pour les capribéâ du. sort, qui leâ élèvent et les écraâent. Au lieu d'un paysan grosaier , doué de quelque génie , et sublime par hasard, on ne reconnaîtrait pas £^an& étonnement le Véritable Shakspeare ; âme Tuélaûcolique et concentrée 9 homme de iQoeurs élégantes, ami du noble South arapton», favorisé. par Elisabeth, mais solitaire au milieu de cette pres.se de moude^ q^'if traversa sans s'y mêler ;.isolé par roriginatilé même d'une organisation mobile et tout intérieure ; doi|é à la fois d une eiattation platonique

«t lendre , d'une clairvoyante redoutable et d'une

compassion un peu ironique pour les prétentions et les hochets de ses semblables. On le verrait rev<ètir^au h^^sard toutes les formes populaires en vogue de son temps*: nouvelles, fabliaux ^ contes de fées , «narrations de rbmaocerie et de galante-

35a DKAMBS MERVBILUCX ET FANTASTIQUES,

rie 9 chroniques , légendes même': .persuadé que l'auteur dramatique oe s'adresse qu'aux masses , et que son génie , somme un levier puissant , doit les ébrjanler et les émouvoir à son gré, on le verrait se £ûre peuple , quant aux apparences ex<tériéures de ses œuvres; rester philosophe, qoant' à leur" sens întime. On trouverait ainsi dans ses poèmes et le mystérieux écho des croyances et des idées du moyen*âge expirant, des mœurs septentrionales, chrétiennes*, chevaleresques, et l'histoire éternelle de l'homme.

D'après ces vues , que nous détaillons pièce à pièce, et que .le géniç conçoit d'un seul jet , il a répété non seulement ce que l'homme fait, ce qu'il sent et ce quUl soutfre , mais ce qjii'il rêve. Nos songes, on le ^ait bien, constituent l'une des meilleures parts de notre vie. Et vers la fin du seizième siècte** quand l'idéal-, lé fantastique,* le surnaturel , tout ce qu'avait créé le christia^ nisme mêlé aux vieilfes. croyances du nord et aux fictions magiques de iTtalie et de 1 Espagne, s'était, pour ainsi' dire, fondu et transformé. en poésie , 1? sce))tre des Weirds et des fées n'était pas brisé pour le peuple :Shakspeaire s'eû empara.

B£ SHA&SPEARE. 355

De là ces drames fitntastiques, si peu cofnpr!S5 maintenant que le monde, changeant de croyance, de face et de mœurs j a effacé jusqu'au souvenir des chimères de nos aïeux. EniSgo, le coûte de fée s'environnait encore dé sou ancien prestige : le surnaturel des évènemens, le jeu merveilleux des incidens possibles , mais improbables , n'avait pas perdu son influence sur les esprits. Des hommes qui ne se refusaient pas aux illusious de la magie se prêtaient facilement et croyaient sans peine à toute la magie du hasard, A ce double genre de merveilleux , dont la parenté secrète ne pouvait échapper à la sagacité de Shakspeare , et qui charmait les contemporains de Torquato Tasso,' de Cervantes et de notre Durfé , se rattacheiit deux genres de drames, singulières énigmes aujourd'hui; mouumens bizarres et difficiles à d^ chiffrer; hiéroglyphes d'un autre monde.

Sans prétendre subdiviser par classes et par espèces les drames de Shakspeare, qui défient toiile classification, comme la nature se JQue des systèmes : on pieut essayer de les grouper d'après le genre d'impressions et de pensées qui prédominent dans chacun d'eux. Ici vous tixjuverez surtout

354 OHAMES MERy&lLLEUX ET FANTASTIQUES

le mouvement historique des efènemeos et des caractères; telle est la suite dies chroniqueê extraites de rhi&toire d'Angleterre : là, c'est la mé-^ dîtatiou philosophique sur la destinée booidiae (ffamlet) ; ailleurs, la peinture des passions mè* lée à rétude de l'homme {Othello) ; plus loin , l'invention comique et te burlesque du dialogue et des incidens, comme dans les MénscbmeSs Comment on dompte les femmee ( i ) , Timon d'Athènes (pièce plus satirique que comique) , les Gaies commères de Windsor* Ces ouvrages , qui se rapprochent plus ou moi.ns des formes draii9^tiques que la Grèce nous a léguées^ sont, en général, mieux compris et mieux sentis que les autres.

Mais plus de la moitié àà^ pièces de Shak&j^are échappent à. ces classifications : à la fois lyriques , tragiques , féeries brillantes ., ou contes romanesques , elles ne respirent que le capriceé L'invraisemblable, l'inattendu y régnent. Les

(i) Taming the Shrea. La plupart <ktf titres de ses ouvrages populaires sont des proverbes , qui , dans la tradfictîoii de Le- /ourneur^ ont été sittgalièremenitraTestis. ^ -

unes sont empruntées aux Novelas espanelas; ce sont des jeux d'tncidens, des enlèvemens, des péripéties imprévues, des catastrophes multipliées; tels soai lies d^ux jeunes Nobles de Vérone^ A mauvais commencement j bonne /în (i) i Justice pour tous (2) ; Béatrice et Benoît (5) ; La nuit des rois (4) ; esquisses légères et charmantes par la transparence du coloris > et où Tauteùr semblé se moquer du hasard qui se rit dé bous» Les autres ressemblent absolument à ces contes de nourrice où vous apprenez • comment ta fille du roi alla Jusqu'en Palestine à pied , surprise par des brigands , et sauvée par le pHnce Floribel ; » ou bien enjcore , « comment un Jeune chevalier devint amoureux

(i) AU*s well that^ds weU. • Tout est bien, qui finit bien. > C'est ainsi que MM. DeUplacc et Letourueur ont traduit çc titre an paroles barbares.

(2) Measure for measure. n Mesure pour mesure , » n'a aucau sens en français.

(5) Tel est le vrai litre de celle pièce, que les acteurs ont baptisée du nom de Mueh ado about Nothing ( Beaucoup d'embarras poar rien). Les premières éditions portent le titre que Shakspearo avilit donué à son ouiu*age.

(4) Tvoelfthnight. « La douzième nuit : » traduction également dénuée de sens.

356 DRAMES MERVEILLEUX ET FANTASTIQliiES

d'une belle dame , la tua par jalousie , et la retrouva vivante cinq années après. » Tel est le drame ébauché intitulé Périclèsy et qui n'a aucun rapport avec le Périclè^ de Piutarque , tel est le Conte de la Nuit d^ hiver ^ conte s'il en fut, que vous croyez raconté par la grand'nière, au coin du vieil âtr,e; telle est CymbelinCy drame bien plus achevé , mais tout aussi merveilleux. Quelquefois c'est une fantaisie presque enfantine, comme Peines d'amour perdues (i): ou même une idylle philosophique,, qpe la misantropie de Jean -Jacques semble avoir dictée, et où vous trouvez le même culte de la nature , mêlé à une raison plus résignée. De ce genre est une admirable pièce de Shakspfeare, fort peu connue, et unique dans son espèpe. Il la intitulée : Comme il vous plaira, sans doute parce qu'elli^ n'avait de type et de modèle que dans son gqni^ mélancolique et observateur.

Dans ces ouvrages , où rîen n est surnaturel , si ce n'est le sort et ses caprices, le génie de Shaks-

(i) hove's labour lost. Le titre le plus naturel serait Haine aux /emmes.

peare se meut en liberté ; la vie n'est plus à se& yeux chose sérieu$e ni digue d'estime ou de douleur ; b est, un jeu frivole qu'il reproduit avec une ' grâce extrême : aucun scrupule ne Tarréte. Rien de laborieux , ni d'appuyé ; tout est léger comme l'air; c'est le développement dramatique de ce mot profond du philosophe^ que le monde est une branloire perenne. Les caractères des personnages sont mobiles eux-mêmes'; tout vacille ; le poète esquisse le merveilleux des évènemens, sans se faif'e faute de l'incroyable et d^ l'impossible.' Ity a dans le monde certain caprice de jeunesse qui s'appelle amour ; Shakspeare s'amuse à le peindre au passage , aussi fugitif , aussi terrible , aussi in^ constant que l'éclair. Mais dans cette scène changeante , que de teintes brillantes , chaudes , vigoureuses! Gomme au milieu de ces nuances' rapides vous voyez apparaître des figures toutes vivantes ,, bien qu'à peine esquissées , et marquées cependant d'un trait si net et si vif , que Vous vous souvenez d'elles à jamais.

Quelquefois, comme ennuyé du mon^e tel qu'il existe , il se jette et se réfugie dans le monde dos rêves. Alors il abdique tout souvenir de la

558 DRAMES MERVEILLlUll ET FANTASTIQUES

réalité. Le Songe de ta mi-août ( i ) et la Tempête , pièces composées , Yune au commencement , la seconde à la fin de sa carrière (d) dramatique , épuisent toute la féerie septentrional^ : sylphes, gnomes, esprits de ténèbres et de lumière ; mortels dont le savoir commande à la nature ; per*sonnages intermédiaires entre l'homme et Tange, monstres placés entre la brute et l'homme ; petites fées , pyginées du monde idéal , êtres gigantesques et inachevés, commke les cyclopes. L'air et la lumière abondent dans ces deux pièces magiques, dont le paysage est frais, riant, immense, dont les periîonnages se jouent à tra- ,vers un univers enchanté. Abstraction faite du talent du poète et de sa pensée, c'est quelque chose de curieux que ce dernier retentissement des traditions du moyen âge, de ses superstitions populaires, et des traditions du Nord embellies d'un

(i) Midiumm0r'$ nighi*$ dream. Titrç impossible h tradoire exactement , nob seulement pour le sens , mais pour ie son.

(3) La première a été représentée en iSya , selon Malone; Shakspeare avait 'alors yingt-hult ans. La seconde^ eu 16 15, Rclon Je même commentateur. Shakspeare était âgé de quaranteneuf ans \ il venait de donner Othello,

DE SHAKSI»£AR£. SSq

vague reflet emprunté aux prëdéceisseurs de l'Ariost« et au conteurs du Midi.

Le Rhe de ta mi-'août ^ si tous le dépouillez de son prestige et de ses cotileurs poétiques» est une piquiante ironie de Vamour. Aujourd'hui que le désenchanteltnent de toutes les illusions s'est étendu jusqu'à cet ancien rai du monde , on peut l'avouer, sans ftire trop de tort à Shakspeare, rien n'est, moins romanesque que sa manière d'envisager ta bell€ passion. Il pense qu'elle vient on ne sait d'où , et s'en va de même , fièvre passagère, caprice d'enfant, périlleuse ivresse , redoutable dans ses effets, et frivole dans ses causes. C'est une doctrine qui n'eût convenu ni à madamie de Lafayette , ni à tnademoiselle de Lespinasse. Il trouve bien des teintes admirables pour peindre les joies , les délices , les transports , les dévouemens, les désespoirs de l'amour; mais rien chez lui ne rappelle la solennelle constance des héros de l'Astrée, les bouillantes langueurs du Pyrrhus de Racine , ou l'ivresse métaphysique de Werther. L'amour, dans ses pièces, est mdtns sublimé et plus naïf : nous reconnaissons celui que le. monde nous offre, non celui des romans;

c'est une jeuae fille solitaire et aimante , qui s'éprend d une tendre;sse imprudente pour le guerrier qui lui raconte les dangers cb sa vie passée : c'est un jeune étourdi qui refuse d'aimer celle dont la franchise inhabile a fait l'aveu, de son amour: c'est une beauté piquante qui> à force de harceler de ses épigrammes celui qu'elle croit détester, finit par s'occuper de lui très sérieusement; enfin c'est le plus fou, le plus léger, le plus ingrat ^ le plus enivrant des sentimens humains.

Donner pour but et pour objet à une féerie brillante et bizarre tous les caprices de l'amour, Ingratitude, du cœur, sa fragile faiblesse, ses retours fantasques , ses révolutions à propos de rien ; faire agir et se mouvoir, se jouer et se croiser dans tous les sens , les folies de cette passion '% peindre dans un tableau magique et mobile le peu de remords des coupables, et l'angoisse des sacrifiés, leurs changemens de rôles subits;, leur désespoir quand on les trompe, leur insensibilité quand ils ont fait des victimes; enfin la tyrannie et l'esclavage perpétuels qui composent toute l'histoire secrète de ce sentiment orageux;

c'était prouver un' peu plus de pénétration et de connaissance de rame que n'en a montré le grave auteur de VEssai sur les Femmes ^ Thomas, de pompeuse mémoire : c'était, comme on le voit, une pensée qui ne manquait ni de philosophie, ni de profondeur, ni de bon sens. Telle est la donnée générale du Rêve d'une nuit de la miaoût. Le petit messager céleste qui brouille et racommode les amans,.Puck, ne peut pas s empêcher de s'écrier en riant : LordyWhat fools thesé mortals be !

- JBoit DUa, que ee$ hommes $ont fous !

£t c'est la moralité de cette pièce qui, sous les formes les plus aériennes, porte la vive empreinte de cette raison sévère devant laquelle tous les voiles des illusions ^e déchirent et tombent. Shakspeare assure même, et ce n'est pas sans motif, que plus cette* passion est siocère, plus elle entraîne de chagrins. Cette pensée domine sa pièce , et se révèle dès le commencement , dans le dialogue d'Hermione et de Lysander^ qui , contrariés dans leurs amours, ont résolu dé

363 DRAMES MERVIILLEtlY ET FANTASTIQUES

fuir ensemble : dialogue charmant^ dont n(/u$ n espérons pas reproduire l'énergie et la grâce.

Que de m^uz atUcbé» à ramoiir véritaUe t Dans tout ce que j'ai lu , roman , histoire ou fable , La douleur obstinée empoisonne son cours.

Telle fille des rois s'abaisse en ses amours !

Que je la plains !

LYSAimtB.

SouTei^t llnsensible vieiUesaa Vient de ses chaînes d'or accabler la jeunesse.

luatmoiiB.

Union ^déplorable !

...Ou des parons cruels Traînent, malgré ses pleurs^ la victime aux autels.

HBRMIONB.

Nous fuyons ce malheur. ^. Que les dieux nous secondent i

LTSAIVDBB.

Ou si deux cœurs aimans Tua à Tautre répondent. Leur bonb^ur passager seml^l« irriter le lort : Il s'arme ^our les perdre : et la guerre et la mort De leur songe enchanteur brisent la faible trame. -^ Délices d'un instant I vain son ! rêve de l'âme ! Moins prompt vole réclalr, lorsqu'au sein de la nuit

SoA capriee (i) éclatant parait , Iniltc et ^'enfuit.

C'est Iqî l . . . co q est plus nea ! . . . -^L'éclair, le ciel, |c tnonde,

lletombont engloutis dans une ombre profonde,

Ainsi les plus doux biens que nous puissions goûter,

Nous les entreTojons. . . maïs pour les regretter (a),

Cetle triste réflexion, qui, après tout, est le Ibnd de l'ouvrage , semble échapper à l'auteur , .qui trahit involontairement son secret Sous queHe brillante féerie il se plaît k la déguiser! De quelles couleurs légères et transparentes il ^nime xe monde du caprice amoureux ! Si les

(l) Le inot eaprUêj A henreusemcnt appliqué par Shakspuare ^ la rapidité fugitif e "de réclaîr et à. celle de raino^ir, est ex* primé en anglais par le mot ipUen , qui a. changé de signification. Cette métamorphose subie par les élémens d*un langage, ^9^, nn phénomène ansai digne de remarque qu'il est pea observé. Tous les peuples voient ainsi leur idiome les foir et leur échapper, comme un fleuTe qui passe et s'écoule » tou|ours le sième et toujours changeant. Du temps de Marot, la prude femme t .ç*était« rhonnétcïeainie; >. et une coçif^fte était quelque chose de pis.On sait qu*9ujoprd*hui cette double ûgnification a bien changé. Si Tétude des mots , dans leurs racines grammaticales , dans leur emploi et dans leurs inflexions , est épuisée , celle du langage , dans ses mutations , et dans le rapport de ces mutations avec les mœurs , est encore à faire; et certes elle est pl^s importante.

(9) Mid$ummer*8 nighi's dream. (Acte I, scène 11. )

564 i>i(AMEs mëkveilleux et fantastiques

mortels sont , dans leurs attachemens , si inconstans et si bizarres, ce n'est pas leur faute : les mouvemens de leurs coeurs se trouvent soumis à de petits êtres que Sha]i:speare nous montre , légers, d'humeur volage, posant à peine sur le calice de fleurs, toujours errans, toujours malins, fantasques dans Jeurs goûts et régnant d ailleurs avec une espièglerie fort tyrannique* Voici le monarque Qbéron et Titania sa royale épouse , et toute une cour d'amour aérienne , qui s'endort dans la coupe d une clochette bleue , sous ua dais de bouton d or. Génies de la brouille et du raccommodement , Obéron et Titania scmt eux-mêmes en hostilité mutuelle et très vive, je ue sais pouf quel frivole motif. Si les souverains ont si peu de raison , jugez de ce que leurs sujets doivent être. Aussi, dans cette forêt habitée, par des fées, éclairée par le crépuscule et le clair d,e lune, toi^te peuplée de petits génies aux ^îles d'or, de nacre et d'azur, vous voyez naître une confusion incroyable d'inconstances, de jalousies, de brouilles, de déjpits, d'emportemens, de tendresses ; les génies malins qui les font naître s'en amusent beaucoups; et Puck^ le chargé d'affaires d'Obéron^

DE SHÂKSPEAKE.

)ouil surtout très tranchemeat de ces folies de h vie amoureuse :

Écoules donc ces deux amans t Bfaitre , écoaUz-les , je tous prie.

Us sont diTins , et leurs acccns Ont hi douceur de l'élégie.

Puis tiennent les emportemens , Les ivresses et les sermens , Les fureurs et la tragédie , Suivis.de raccommodemens !

Pour nous , la bonne comédie !

Que ces mortels sont amusans (i) !

Ilfauttoir avec quel art Shakspeare dispose les plans de cette grande épopée magique et moqueuse. Il commence par rejeter la scène de son action , bien Join de tous les temps historiques ; il recule le plus qu'il peut l'horizon de son drame; e^ comme l'époque héroïque de la Grèce est, à son avis, la plus fabuleuse de toutes, il s'en empare sans façon , et ne se fait point scrupule d'étnblir dans le palais même de Thésée ses intrigues de fée , sa petite guerre d'amoureux.

(i) Acte III, scène iv.

566 DRAMES MERVElUiEUX £T FANTASTIQUES

Il y trouve à la fois l'avantage d un magaifique climat, dont il reproduit en poète les teintes brillantes 9 les paysages embaumés et les nuits plus belles que les beaux jours du Nord; et celui dune époque mythologique qui répàtld sur sa pièce cette vapeur lointaine, si favorable à la magie. Quant à son altesse Thésée , duc d'Athènes , je passe condamnation sur cet immense anachronisme. L'ami d'E(ercule envoyant atd couvent une jeune fille rebelle à son père, est certes assez

peu historique. Dans ma «classe de cinquième, cette remarque ne m'eût pas échappé et je l'eusse notée, mon dictii>nnaire de CWmpre à la main. Effacez donc ces noms de Thésée et d'Athènes qui vous blessent 9 et remplacez-^leis pat tels noms qui vous sembleront convenables , Shakspeare n'y perdra rien et ne s'en embarrasseradt guèfe* Sdti bon sens lui apprenait que dans le royaume de l'invraisemblable, il n'y a pas de gradations,et qu'en fait de merveilleux, les nuances n'existent pas. Mais quel brillant parti le poète a su tirer de ces noms antiques ! quel beau cadre pour son tableau ! Les forêts retentissent du bruit des cors et de l'aboiement des chiens ; le héros grec et l'amazone tra-

b£ SHÂKSPEARË. s 567

Versefit la forê^ ;, ^eâsuité viennent Im préparatifs des noce^ royale$ et la naïve peinture de la confiance et de Tabandon sans réserve d une jeune fiancée qui va s'unir à son fiancé. L*aiiteur, comme s'il voulait parcourir toutes les nu^nce^ de la même passion, fait succéder à ce tableau du bonheur des amanâ, celui de. leurs peines; il en introduit plusieurs couples diversement con«trariés par le Sort ou trompés dans leur es[^ir. De là il passe aux caprices afiM>uretix des génies ,> es<^ pèces d enfans matins , bien dignes de présider aux fantaisies du cœur; il ose davantage encore > il donne à son ironie un sens plus profond , et met toute sa pensée à np. Voici la plus joKe petite fée du monde, la reine délicate des sylphides, victime d'un filtre magique que lui a versé son mari, ivre d'amour, ensorcelée comme les mortels le sont si souvent. Elle est lendremeiit éprise» . . faut-il le dire? du rebut de rkumanilé, du pet-* sonnage le plus hi^ieux que vient d'enrichir d'une belle tète d'âne la malice vengeresse d'Obéron. La beauté et la grâce sont aux pieds de cette slu* pidité difforme, dernier coup de pinceau de cette grande satire, amère critique de ces choâx étràn*

368 DRÂHBS MERVEIILEUX ET FANTASTIQUES

ges, si comiHuns dans les liaisons du cœur. Shaks^ peare n'a?aii-il pas yu rhomme le plus distingué^ sacrifié à un fat ou à un sot? La médiocrité vaniteuse et Timbécile présomption l'emporter sur le talent, l'esprit et la grâce? On serait bien tenté de trouver là quelque trace cachée des souvenirs personnels de la Tie du poète , fort jeune alors, et qui n'était point à l'épreuve de ces caprices qu'il décrivait.

Shakspeare va toujours aux dernières limites de la pensée qui le saisit. Vous avez Vu passer sous vos yeux l'amour volage des fées, celui des héros, celui des amans vulgaires et infidèles; il'descend jusqu'à la parodie la plus grotesque dessentimens tendres; il nous fait voir ce que devient la passion ' sans délicatesse , sans imagination et sans esprit. Cette étoffe de la nature ^ comme disait Voltaire , est une fort triste chose , dépouillée de sa broderie. Une bande de lourds manœuvres s'entendent pour répéter en dialogues l'histoire erotique et touchante de Pyrame et dé Thisbé. Ces passages, d'une gaieté folle valent les sublimes bêtises' d'Odry : c'est un maçoo^ un savetier, un chaudronnier dramatiques, qui viennent se placer ab-des-

BE «ItAKSPFARE. ' 56g

solus de Théisée, d'Hippolyte, d'Rertnione, de Puck, d'Obérôn> de leurs acolytes ; et , occupant ie dernier degré de 1 e.chelle , complètent cette moquerie de Tamour^ vu sous tontes ses formes, romanesqiie > éléga*Dte , idéale , coquette , passionnée , stupide ou grossière. Tant de teintes diverses se trouvent fondues et rapprochées avec un art incroyable; presque toute la pièce est rimée; le coloris et la verve lyrique y abondent, et vous diriez qu'un puage magique, un voile d'or et de pourpre, enveloppant toute cette création, sont destinés à cacher aux regards profanes l'observation cruelle qui lui sert de base , la fragilité du cœur de Thomme , et la folie de ses plus doux penchans.

Que l'on en veuille au poète; qu on lui reprochè son analyse désespérante; qu on le blâme de ' désenchanter les passions; qu'on s'afflige des i;ésultats auxquels il nous , conduit ; rien de plus loisible aux imaginations qui veulent être dupes. Il vousréj^ondrà que Son devoir n'est pas de changer et d'embellir la vie, mais de la peindre. La voici tout entière; l'explique qui* voudra. Ce n'est pas un de ces hommes à idées fixes , à con-

3^0 DBAMES MEKVEILLEUX BT FANTASTIQUES

yictions uniques. Il croit à tout , parce qu'il sait tout; il doute de tout, parce qu'il a tout compris. La sphère où* son intelligence plane est audessus de toutes les croyances subalternes et de toutes les idées secondaires ; mais il a foi à Dieu , à la vertu , à la dignité de lliomïne ,'à la puissance de Tâme sur le sort , à la merveilleuse beauté de la nature, au dévouement des femmes; et c'est bien assez, à ce qu'il semble. ,

La scène va changer. Nous quittons ce beau paysage de la forêt magique :

Enfoncemens des bois , océans de ? erdore ,

Dont le jeu du zéphyr Tient caresser les flots ;

Doux murmure des vents , da fenillage , des eaax ;

Sur rhamîde gazon , théfttre de féerie ,

Mille grains d'or semés comme une broderie ,

ta clochette d*albfttre an calice d*asiir,

La fleur taillée en uroe , et sa coupe d*or pur ;

Et le rubis ardent des jeunes primevères ,

Da peuple aérien parures éphémères ;

Frêles ^t doux trésors dont Téclat fait le prix ,

Par ces doigte délicats avec soin réunis ;

Enfin sous les'halliers , ce bruit qui se prolonge ,

Doux comme un pur encens , et léger comme un songe ,

DE SâAKSPEÀRE.

La chanson de la fée ; et ses lointains échos Berçant la jeune reine « et charmant son repos (i).

De ce lieu de. délices^ on nous transporte dans une île déserte et enchantée , au milieu d'une nature vierge, sauvage, primitive. ^Shakspeare nous ouvre lïn nouveau monde; il va y placer la raillerie piDilitique , la satire voilée des mouve-^ mens des empires, des moyens et des crimei^ qui ôtent et qui donnent les trônas. A vingt-huit ans , lorsqu'il se moquait de lamour dans 7^ Rêve de la mi-août , il lui fallait une scène brillante et fantastique comme la passion dont il traçait la peinture ironique. A cinquante ans , il lui prend eqvie de se moquer des tourmentes politiques; son drame commence par une tempête, se continue au bruit des vagues émues, au sein des grottes, dans les bois séculaires et sombres comme l'ambition. C'est là cette harmonie des idées et des rapports que le génie devine par instinct, et que nulle rhétorique n'enseigne.

La Tempête a bien moins d'action que la pièce précédente; il s'agit d'un magicien-roi qui, dé-

(1) Acte IV , scène m.

possédé^ attire les usurpateurs dans*l'île sauvage où il règne, et les force à lui rendre sa coùrqnne ; mais comme lexécuUon dramaticj^ue de'ce conte ancien est philosophique et profonde ! 'Le Rêve n'est qu'un magnifique poème de jeune homme,

attristé par ses expérience^ en amour. La Tempèle est Tœuvre d'un' J>enseur quTz vu les révolutions des empiré^ et lés a jugée». Daqs ce dernier ouvrage, deux élémens de la destinée hu- * maine se trouv^Eit en lutte^ l'ambition et le savoir; d'une part, le§ penchans bas, envieux,- l'amour de For, la soif du pouvoir, sensualité, fausseté, servilité, ignorance, tout ce qui courbe nos fronts vers la terre et nous assimile aux bêtes; d'ufte autre, l'étude patiente qui dompte la nature, l'amour dans deux âmes innocentes, la générosité qui pardonne, le charme de la musique, l'enthousiasme de la piété et de la solitude , tout ce qui élève rhomme et l'épure. Les deux régions sont

en présence : grossièreté démoniaque, féerie aé-

rienne; tendresse ingénue, haineuses et meur-

' trières intrigpes des cours. A la tête du premier

de ces domaines est Calibahy l'homme à l'état

brute , le génie de ia/ange et de l'argile, Tinstru-

D» SHAitSPEARE. , SjO

•ment des passions basses; autour de lui se groupent les matelots ivres > qui parodient là royatitë ; le6 Conspirateurs 9 qui veulent égorger leur roi endormi. De l'autre côté s'élève et se lOue Ariel , Je génie de l'air et de l'intelligence, le plus léger des esprits sylpbidiques; il obéît au vieux Prospero , sage nionarque , magicien puîsSaht , devenu maître des élémens à force de veilles et de sainteté ; brillante et douce portion de l'ouvrage , à laquelle se i^ttachent encore les naïves amours de la jeune fille , qui , n'ayant jamais vu que lés déserts et son. père , ne dissimule aucune "de ses émotions, et dont l'âme semble transparente comme le cristal. Le but réel de Shakspeare , c'est le contraste des deux mondes, sauvage et civilisé, pur et corrompu, matériel et întellectuel; et c'est merveille, comment il les oppose, de quel langage à la fois idéal et dissonant il doue Galiban le sauvage , quel dialecte aérien et lyrique il prête à son aimable Ariel. Les deux scènes suivantes, placées en contact immédiat et en contraste évident , prouvent combien Shakspeare attachait d'importance à cette grande opposition. J^c vieillard Prospcro est en scène avec sa fille

Miraada; le monstre Caliban, demi-démon, demibrute , est caché au fond de la carême , où le pouvoir de Prospero le retient.

PBOftPEBO , i' approchant de ta grotte.

« Toi qa*an démou créa dans son jour de colère , Dehors ! Tiens qajon te voie ! Allons , sors ! CAUBAN , êortant de l'antre avee une charge de b&is^ regarde

Miranda et son père.

.... Sur tons deax PleuTent tous ces poisons , que des marais fangeux Écumant le limon dans sa main desséchée , Ma mère recueillait , sous les Tieuz joncs cachée ! ^

Que le Tent du sud<est tous dévore Tivans !

PBOSPsao. •

Eh bien l je vais te rendre à tes anciens tonrmens. Tu veux que dès ce soir la doalear, sans relâche , A tes flancs , k ton sein , comme autrefois s'attache ! Qu*nn peuple de lutins t'écrasa at de son poids Te prive de sommeil et d'haleine et de voix ! Que de mille aiguillons les poignantes morsures En longs sillons de sang, tlmprîment leurs blessures. Tu le veux ; }'y consens ; et je te le promets ; Ce soir, monstre! /

CAUBAN.

.... J*ai faim , ^- je veux dtner en paix. ^» Cette lie m'appartient par Sjcorax ma mère.

Pourquoi me la prends-tu?... Le jour où Tonde amère To jeta sar ces bords où tu me rencontras ,

DE SHARSPEARE. • 3^5

Afec bumânité , d'abord tu me tr^iitas.

Ton langA^e^annieal plaisait à mon oreille.

Tu m'inseignais comment da fruit de la groseille On exprime le jus ; et pourquoi tour à tour Un globe tout de flamme et qui donne le jour Apparaît dans le ciel , soivi d'un feu plus paie , Qui brille dans la nuit ^t croit par intervalle. Je t*ftimai8 en revanche t et jeté découvrais Les trésors de mon tle , étangs , sources , forêts. . . , Tous mes secrets , enfin. m — qne le ciel m*en punisse! Puissent mille poisons , unis pour ton supplice r Distiller sur ton front tous les hideux fléaux Qui déchirent la chair et qui rongent les os. Jadis j*étais mon. maître... au fond jl'un roc Htérile Tu m'enfermes...

raosnao.

Tu mens , âme ingrate et servkle :

Sur toi, monstre , jam^s la bonté ne put rien. £n vain y pendant long-temps je t*ai comblé de bien ; Il te faut des tourmens. — ^ Vil rebut de la terre ^ Tu voulus de celui qui té traitait en père Déshonorer la fille. . .

CAUBAN.

Oui, c'était mon projet :

Tu m'en as empêché ; j'en ai vraiment regrcfc. De petits Galibans j'allais peupler le monde. C'est dommage ï

p&ospBEO , à lui-même.

Jamais cette «latuce immonde

Destinée k mal faire , à maadire , k servir,

Aqx plus faibles Testas ne pooira s*aft80uplîr. * ]

{ACaliban), • f

Étendu sur la terre , affatné . ou , saotage ,» > '

loi je te truuTai ; je t'apprh mon langage. »*

Je pris pitié de toi. T& «eus épais et loturds «

Qu'à peine révélaient quelques hiirlemens sourde» ,

i)e la noble raison virent- briller la 'flamme.

Vaius efforts ! soins perrlus ! Né*d'une face infâme »

Avec ton sang impur, tes vices circulaient ; .

Les besoins de la brute en tes veines coulaient. «

Subis ta peine , esclave .' ou ton sort sera pire !

CALIBATI.

Tu m as appris ta langue... — et je sais te maudire ? J*ai fn'ofîté f vois-tu ?. . .

PIOSPBAO.

Va , fuis, tremble ; je puis Torturer tout ton coi^s par des mabx inouïs.

Tes os vont se brber ; une insomnie affreuse Tarira ce saug vil dans sa source fangeuse.

GàUBAIf.

Non , non ; pardonne-moi. «. '

•Va , fuis , esclave , fuis !

V^a ramasser le bois , va , te dis-jc ! obéis !

( A peine le monstre a-i-il regagné ta forêt, qu'une mélodie douce retentit au loin. On entend l* hymne iuivani , quc^ chante Ariel au sein des airs. Le Jfune fils d^ roi , qui Véeoute , suit la direc-

DE SUAKSPEABE. v577

îioH de cette J^oix mysiérUtae , qui lui un^ance la mort de son père, naufragé, La nôuif^Ue est fausse : ce n'est quun prestige magique, comme le promeCia i^ni'&Ugère et brillante du chant funéèire).

CUAnr DARIEL.

Loin , bieu loin , au sein des ondes

TranspfUQeiites eLptofon^çs , ' Il repose moHeinent.

* Sur son lit de mousse marine ,

Une nymphe des eaux s*inclino ,

Et le flot roule doucoment.

^ Siiencej silence!

L'hynuic funèbre au loktdans l6& a^rs se balance ,

S'éteint, meurt et puis recommence.

Silence ! ' '

( Le chœur aérien répète à demi voix :. Silence , etc. )

FBRDtNÀTfD.

J eutends Thjmne'de mort; résonner daps loa airs ; ■ D*où peuvent émaner ces magiques concerts?

En vain , j*écoute....

ARIBL.

Perle, aux coulears diaprées , Corail aux tiges pourprées , F]ei|r,de8 ipiers aux longs raqnieaux , De Totre parure éterqçUe Ornez sa dépouille mortelle , Resplendissante au sein des eaux , Silence î silence ?

L'hjmne funèbre au'loin dans les airs se balance .

378 DRAMES MBKTEILLBUX ST FANTASTIQtSS

S*étâpt , meiirt , et paig reeommence.

Silence !

( Lb ehmar répète. Silence , etc. )

Le contraste de ces couleurs est encore asses visible dans nos vers : et c'est tout ce que nous avons voulu reproduire , désespérant de traduire de tels passages : ployer à notre versification peu accentuée , à notre poésie dédaigneuse , l'énergique tissu des pei^sées et du rythme de ce grand homme, serait la plus difficile des œuvres.

L'ironie, inspiration toujours présente et cachée des drames de Shakspeare , s'attache , dans la Tempête , à la politique et aux bizarreries de l'ordre social. Dès la première scène, l'égalité humaine renaît en présence du danger commun , et le monarque , tremblant devant le pilote pendant que le vaisseau est en péril , annonce les intentions de l'auteur. Prospero ,. qui parvient à. dompter Caliban ; le vieillard , faible , mais d'une raison puissante , triomphant du Géant inculte et l'asservissant à sa loi, offire une frappante image de la ciidlis^ion qui fonde les empires , de llnteHigence qui domine la force brute.

Arrivent Les naufragés. : à peine ont^ils la^ vie

DE SUAKSPEARE. 379

i^uve, que leurs intrigues de cour recommencent dans File déserte : il n'dnt plusniforlune, ni sujets, et îls conspirent* pour une royauté sans apanage ; Us trament des réYolutiens et machinent des complots, rien que pour se tenir ejçr haleine, pour n'en pas perdre l'habitude. Derrière eux est un vieux philosophe honnête et bavard, Tabbé de Saint-Pierre de ce tpmps-là. Pendant que ses compagnons font de la politique positive à coups de poignard, il s'occupe de politique idéale; il rêve des utopies. Tout le monde sera noble , riche, heureux sous sa loi : fraternité complète., communauté de bien; opulence pour tous. N'estil pas admirable ce rôle de l'honnête homme inactif, à côté de l'activité scélérate des autres politiques , moins bons théoriciens que lui , mais qui vont droit au fait? Et n'avons-oous pas vu toutes ces ^choses? Enfin, sur le dernier plan , de grossiers matelots , alliés à Galiban , prétendent aussi à l'empire ; car tout le monde , dans cette pièce , a de l'ambition , comme tout le monde , dans le Rêve de la tni-août , a de l'amour; c'est le plus hardi «t le plus brutal qui l'emporte. A peine le plan de conquête est-il

conçu , que le niais conspirateur tranche déjà de l'autocrate^ h^i son confrèVe, et nnit par lui octroyer sa gr&ee eivec une royale et édifiante coodeecendance. t ■

Faudra-t-it croire que tous ces fils épars , qui se réunissent dans un centre commun, et, par le tissu le plus merveilleux , coïncident dans tous leurs points , n'aient été réunis que par le^basard? Que les agitaitions, les peines, l<!s fureurs, les douleurs, le&remords, les abandons, les folies

de Tamour, se trouvent tous , et par hasard, ras-

semblés dans le Rê^e de la tni^-aoûty depuis les caprices qui traversent Tâme inconstante et aérienne des sylphes, jusqu'à l'iniitation la plus grossière , la plus épàiâse , la .pilus bizarrement discordante de ce que la piàssion a de romanesque? Est-ce fortuitement que ta Tempêèe , au miKeu de ses inventions merveîHeuses et comiques, offre à peu près toutes les leçons politiques imaginables, et une peituture de tous les caractères qui se meuvent dans la 'sphère des intérêts publics, depuis le roi-pl>iIosophe, dont Shakspeare a (ïïk un sorcier, jusqu'à ces matelots qui , trouvant un habit de pourpre et une couronne après

D£ SHA4CSPEARB. . . 38 1

le naufrage, joupiitau fKiona|*qi}e et an • ministre , tout aiissi Jbieâ qtj&Meitrs -Bisàîtresi^ Or4téut!S âif^ lus , égôïsteç ipptitiquès , bonhomie iiiaise des théëmstesy sagàcHé îiBfiB«eral6 ded^genif d'État^ la pratique lietireuse <le»> spéculations «^de^' Machiavel , riiupmssaBc^^ des:geii& dé bien ^ la .bassesse d'un peuple imbéoilé^ represenlé^par^^^an, qui ne &it, loi, des révolutions :qiio:pour.6aire du mèiï/earet « baisêroles pieds d'un nouveau maître .1 ttoût y esA; et, pour àcherver le eilefdœùvre^-taat dé profondeur et déraison se cache sous ^Qe profusion de richesses poétiqjoes,.V de scènes comiques y niedves ^ tnagique^Ji, borlatiques, \ qui ne laissent apercevoir que Fén v^oppe bril^ laute de ces grieiades moralités. > * .

La feitilit(i^ d'invention et Téclat dé.pNHiésie qui distinguent Shakspeàré sont fàeiles>à)apptéciër ; ce que nous réclamons eh saiavéuryelVàt^le^fMi-. vilége de la plu:i. haute, .die laplus%{Hns9aate;rài<son. Et peut-être , dans la situatÎQa ^actueUe^ des* esprits, n'^stil pas» inutile detudierysbnsA.ce rapport , ses céuvres admit*ables ; - dé prèuVein que ses créations les plus vaporeuses sont fégtes par une force secrète de vérifé etde bon: sens; ûe tels

382 DRAMES IfXRTEILLEUX BT FANTASTIQUES

travaux , exécutés par des mains habfles , tea'^ draient à détruire enfin ces distinctions de sectes et de partis littéraires , qui affligent tous les bons esprits, à ramener insensiblement les masses vers un éclectisme raisonné , vers un sanctuaire commun où tous le$ instructeurs des nations aient leur place et leur culte ; où Shakspeare ait son trône, et Racine le sien; où Dante apparaisse; où Sophocle brille éternellement de Téclat de son génie si touchant et si pur; d'où Ton ne bannisse' que le faux, le libaniéré, le servile. Sans doute, appeler ce moment de tous ses vœux , ce n'est plaire à aucun parti ; mais il y a une espèce de courage intellectuel à conserver sa conscience de penseur intact et sans tache ; il est peut-être temps que les hommes de sens se liguent contre ce fanatisme aveugle qui gâte les meilleures causes, comme Télève du sorcier abusait d'un excellent talisman; contre l'habitude malheureuse de se prosterner devant une idole unique ; contre l'oubli de, la vérité pure , de la raison consciencieuse ; contre le besoin d'accepter un vasselage hellénique ou germanique. Une intelligence, même médiocre, doublera sa puissance, si, au lieu de

DE SHAKSPEA&K. 385

s'enchaîner à des maîtres, eÙe se consulte» elle s'interroge, elle se comprend eUe-mèm|. Peutêtre l'époque est*elle yenue de réclameirle développement spontané des idées de chacun dans leur individualité propre, développement qui concourt plus qu'on ne pense au bonheur et à la puissance morale des nations* Si j'avais le secret de ces* paroles vives, hardies et éloquentes qui entraînent les hommes, et si notre siècle n'a« vait pas beaucoup - d'autres affaires importantes, l'en userais pour le convoquer à la destruction de toutes les folles nuances de I esclavage intellectuel , à la consécration de cette liberté qui affermit toutes les libertés et détruit toutes les servitudes , la liberté de l'esprit.

s U.—HAMLET.— MACBETH. —PÈRIGLÈS, ROI DE TYR.

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