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être ces pensées étaient-elles un peu trop poétiques ; je ne pus m empêcher de les communiquer à mon compagnon Jean-Paul , et je terminai ainsi ma tirade : « Oui, monsieur, ces pics. artificiels, ces sommités religieuses sont assurément les trônes où siège notre destinée.
» — Oui, reprit d'un air sardonique le diplomate en manteau rouge. Comme sur les cim^s des Alpes on bat le beurre et le fromage dont se nourrissent les vallées, c'est là, dans ces monumens gigantesques et sacrés, que d*honorabtes messieurs, en aube et en surplis, battent le beurre et préparent le fromage de notre avenir. »
» Je croîs qu'il se moquait de moi. Qu'en penses-tu, lecteur? »
La diligence s'arrête. C'est jour de marché à Floetz. Schmelzle, toujours observateur, contemple ces flots de paysans et d'acheteurs qui se coudoient dans la grande place. Il se demande combien de fripons et de coope-jarrets se trouvent mêlés à cette affluence ; il se représente ces deux classes , comme on double courant de sang et de boue , qui vient salir les vagues de l'Océan agité. Rousseau, dans ses accès de misanthropie.
ne rêvait pas plus tristemeat que notre profes-
seur à la fenêtre de son auberge. Ici se révèle l'inteation philosophique de Jean-Paul. L'ami Schmelzle a-t-il donc tort? Toutes ces peurs accumulées dans le cerveau du savant seraient«elles raisonnables? Notre homme chancelle entre la sagesse e% la folie : sa pénétration clairvoyante Téblouit et le tue ; il en sait trop long. Et quel est celui d entre nous qui voudrait conserver la vie une année, un jour, une heure, s'il savait la vérité tout entière, s'il comptait les dangers dont Tenvironnent et la nature et son organisme, s'il lisait dans tous les cœurs , s'il voyait face à face sa propre destinée et les mille fléaux toujours prêts à l'assaillir, et les maux sans nombre dont le germe est eu lui-même? Pauvre Schmelzle! pauvre don Quichotte ! on rit de vous ! Ne seriez-vous pas par hasard, l'un le plus sagace, l'autre le plus vertueux des hommes ?
« Toute la canaille de notre diligence, continue Schmelzle, descendit à l'hôtel du Tigre, la demoiselle, le géant, le nain, le sarcastique Jean-Paul et l'empoisonneur de rats. Le géant eut soin d«
soulever lé nain , et de le porter sur son crâne pour se grandir encore ; puis, couvrant sa propre tète de son manteau, il trompa ainsi la foule ébahie , qui crut voir entrer dans la ville de Flœtz un monstre de neuf pieds et demi. A l'aspect de notre hôtellerie, une question philosophique se présente à mon esprit. Comment 1 aubergiste du Tigre avait-il pu choisir cet emblème? Le Tigre! N'est-ce pas un loup qui s'écrie : Je vais vous dévorer; je suis le loup? Mon beau-frère le dragon me quitta pour aller trouver un marchand de chevaux. Il eut la délicatesse de retenir pour sa sœur (maTeutoberga) la chambre voisine de la mienne. Cependant je demeurai seul dans l'auberge, livré à mon intrépidité, à ma résolution^ à mes seules ressources.
» Assiégé de mauvaises âmes, qui peut-être tramaient quelque conjuration contre mon repos , j'eus constamment présente à ma pensée une image ardente et chérie, celle de ma Teutoberga. Femme forte , cœur vaillant et mâle , femme héroïque , dont la présence d'esprit eût été fort utile, en mainte circonstance, à un époux moins brave que moi ; femme qui eût pu le protéger
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dsois f occasion, au lieu d'en êtr^ protégée. ■ Le lieu de refuge du prêtre, c'est l'église.
Sehmelzlé se hâte de se diriger vers cet asile sacre. Que de périls s'y trouvent cependant! lé voisin n'a-t-il pas la pétite*vérole ? Le plafond ne peutil pas se détacher, le poids de la congrégation enfoncer les dalles et précipiter toute l'assemblée dévote et meurtrie dans les catacombes du saint lieu? N'est -il pas prouvé que les clochers attirent la foudre ?« Mais, dit Schmelzle, il vaut mieux qu'un chrétien périsse' en face de FauteK »
« Je m'acheminai donc vers l'égKse, et j'y entrai. Au milieu d'un psaume, je vis avec étonnement'unheyduque traverser la nef, et s'approcher d'un jeune homme pour le prier de ne pas faire usage d'une lorgnette d'opéra, qu'il dirigeait obstinément sur les dames de la cour. Moi-même je portais une paire de lunettes convexes, qui étaient tout bonnement des conserves. Si j'eusse suivi les règles d'une stricte prudence , j'aurais ôté mes lunettes ; mais il me fut impossible de m'y résoudre. Mes lecteurs me prendront pour ime mauvaise tête. Je bravai la cour et les heyduques, et je ne cessai pas de tenir mes regards fixés sur
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mon livre de Fsaumes. Pendaât .que la cour défi> lait deirapt moi, feus bien soin de ne pas lever un iostani: les yeux. C'était comme si j'avais dit : < Ne craignez rien ; mes verres sont convexes ! »Du reste, le sermon n'était pas mauvais pour un sermon de cour. Le prédicateur mettait ses ouailles en garde contre une multitude de péchés. D lui eût été tout aussi facile de parler des vertus nécessaires que des vices à craindre , et d'ailleurs ce dernier parti m'aurait semblé tout aussi moral et beaucoup plus prudent. Pendant le cours du service j'eus soin de prouver à tout le monde, par ma tenue décente et convenable , mon profond respect , non seulement pour la majesté divine , mais pour la majesté temporelle du prince illustre qui nous gouverpe. J'avais mes raisons particulier res pour cela. La cour est remplie de mauvaises langues qui tirent parti de tout , et j'avais besoin de repousser d'avance les calomnies auxquelles ont dû donner lieu mes deux dernières et téméraires publications. Personne n'ignore que dans le journal hebdomadaire de Flœtz j'ai publié une virulente satire contre l'empereur Néron, ouvrage hardi, où j'ai parlé de ce tyran comme un libre
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Germain doit le faire. Un ennemi pourrait ai<» sèment se senrir contre moi de cet acte d'imprii^ dence , et me présenter aux yeux de la cour comme un libelliste effréné. Dans les temps où nous vivons , impossible, ô mes amis, d écrire un almanach, sans que quelque diable de Teafer ne vienne y découvrir et y dénoncer le portrait ca- ractéristique de quelque ange couronné ! •
Le service achevé, Schmelzle se tient à distance, pendant que le prince et ses courtisans montent dans leurs voitures; il se détourne avec soin , de peur que Ton ne remarque sur sa physionomie une expression de mépris, d'ironie , ou d'orgueil. Le moment du dîner est venu, suivons- le àl'auberge.
« Après avoir affronté d'aussi grands périls , je bravai ceux qui m attendaiei^ à la table d!hôte ; car jamais, messieurs , figure d'homme ne m'a fait peur. Me voioi donc assis à la table du Tigre* Au second service un valet me passe une assiette d'argent sur le dos de laquelle ( ô surprise ! ) deux vers satiriques « dirigés contre le commandant de la ville de Floetz, étaient gravés avec un couteau. Je vis d'un seul coup d'oeil dans quel piège j'étais
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tombé ; et avec ce sang-froid étonnant dont m^» doué la nature, je me levai, et présentant l'assiette à la compagnie : ^
« Messieurs, dis-je aux convives , soyez témoins que je n'ai pas touché à mon couteau, et que ces vers impertinens ne sont pas mon ouvrage. ^
c Un officier échangea son assiette contre là mienne. Pendant le cours du repas, j'admirai la profonde ignorance de mes convives en médecine et en chimie. Un lièvre dans le ventre duquel on découvrit cinq ou six grains de plomb fut mangé tout entier, sans que personne fît attention au danger que courait la compagnie , sans que l'on remarquât que le plomb dont on se sert pour la chasse est toujours mêlé d'arsenic.
» Le dessert fut apporté ; on parla des coutumes de la ville. Une d'entre elles, qui devint l'objet de leurs commentaires, me frappa d'épouvante. Dès qu'une jeune fille, de bonnes ou de mauvaises mœurs, jure que vous êtes le père de son enfant, les tribunaux la croient sur parole , et votre paternité reste démontrée.
« Est-ce bien sûr? dis-je à un convive.
» — Très sûr.
» — Horrible ! m'écriai- je. Mes cheveux se dressent sur ma tète. Quoi! continuai -je, un honnête ecclésiastique, un aumônier de régiment, avec femme , enfans, et une réputation de sagesse bien établie, n'aura qu'à rencontrer dans une auberge, à l'auberge du Tigre j par exemple , quelque servante de mœurs faciles; et quand même il n'aurait fait qu'entrevoir ladite servante, le balai à la main , dans te cours de ses occupations domestiques ; le ministre de l'autel sera déshonoré par le serment d'une fille parjure. O abomination ! *
» — Allons, allons, interrompit l'officier, ne croyez-pas qu'une fille voulût par un faux serment se donner ainsi à tous les diables.
» — Quelle logique! Ah! mon Dieu , que de dangers!... Et supposez que je monte en diligence ; mon compagnon de route porte des habits*^d'homme, je ne crains rien, je suis tranquille. Arrivé à Flœtz , mon homme change de sexe et va déposer chez le magistrat que je suis père de son enfant. Cela ne s'est-il pas vu? Un serrurier de Vienne n'a-t-il pas récemment accouché de deux jumeaux? Et la chevalière d'Eon ? Miséricorde ! Nul homme doué de quelque sen-
timent de pudeur n'osera plus s'embarquer en diligence. Pour moi , je déclare que si cela m'arrive , je ne manquerai pas d'interroger du regard le menton de tous mes voisins* Diable ! quand vous êtes entré dans l'auberge , voir votre compagnon de route ôter ses bottes^ chausser des mules de femme, vous montrer une jambe fine, et vous rendre père en dépit de vous !
» — L'orateur est éloquent , repris un membre de l'assemblée; mais 9 à l'entendre parler si cbai]^^ dément, on dirait que lui-même est à cet égard d'une doctrine uq peu relâchée. »
• Le rouge me monta au visage ; je ne savais plus ni ce que je mangeais , ni ce que je faisais» Pour m'achever,je découvris qu'à l'autre bout de la table on parlait de la guerre. On attribuait à l'armée française je ne sais quelle défaite , sans douite sup*' posée. Moi qui venais de lire , au coin de la rue , une proclamation qui déclarait coupables et sus^ ce'ptibles d'être jugés par la cour martiale ceux qui entendraient ou propageraient des bruits re» Idtifs à la marche des troupes!... Je déposai furti*vement ma serviette , je pris mon chapeau , et je m esquivai en homme prudent. »
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Cependant il fallait se préparer à Tentrevue que Sclimelzie allait avoir avec le général Shabacker. Un barbier était nécessaire à notre héros , dont le menton noir et hérissé indiquait les dispositions martiales.
« On introduisit près de moi le barbier de Thôtel. C'était un visage polygone, une face en zigzag, évidemment prédestinée à la folie. Or je déteste incroyablement les fous. Jamais on n'a pu obtenir de naoi que je visitasse une maison de fous. Le premier maniaque venu peut vous saisir eïitre ses griflfes maudites et vous réduire en poudre. La folie n'est-elle pas contagieuse , et une cervelle sensée est-elle bien sûre de sortir de là aussi saine qu'elle y est entrée? Quand on me rase, je me sers d'une précaution très prudetite ; j'ai soin de fixer mes regards sur le barbier; ttites deux mains soloit libres et prêtes à agir ; et au mouvement le plus léger de mon bourreau , dès qu'un signe équivoque m'inspire le moindre soupçon , je m'élance sur lui , je le prends par le milieu du corps , et le renverse comme un capucin de cartes.»
i> Je ne sais pas trop comment cela est arrivé.
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J étudiais curieusement les ligues hétéroclites et \es aogles. saillans dont se composait le visage baroque de mon homme. Il me sembla que son arme redoutable appuyait un peu trop sur mon menton; mon poing fermé , exécutant un mouvement rapide, violent , spontané , attaqua si rudement sa région abdominale, que le pauvre diable, perdant 1 équilibre et tombant sur le parquet, fut sur le point de se couper la jugulaire. Je m'armai d une double cravate , contre mes principes et mes habitudes, et je cachai sous ce rempart de soie la barbe noire dont mon homme n'avait pas détruit toute rétendue. ».
Ainsi équipé , notre héros se rend chez le général, et remet à un valet de chambre la pétition qu'il avait préparée.
Le laquais ne me fit pas long-temps attendre ; il vint me rapporter à l'instant la réponse presque grossière du général Shabacker. J'espère que mes amis (par égardpour ce général) ne la divulgueront pas. « Si ce Schmelzle (me faisait dire Shabacker) oest l'A ttila Schmelzle , ancien aumônier de mon » régiment , qu'il décampe vite avec armes et bail gages , comme il l'a fait h la dernière bataille, et
9 qu'il s'en aille à tous les diables.» Un autre que moi aurait été stupéfût en entendant ces paroles : eh bien ! je toisai le valet du haut en bas $ et je lui répondis bravement :
H J'irai au diable ! 9
9 Rentré chez moi , je me demandai si ce n'était^ pas Teau-de-vie de Cognac qui avait parlé à
ma place. Mais comme Teau^de-vie de Cognac n'examine jamais, il est clair que c'est mon courage qui a répondu. Après tout ^ me dis-je, le patrimoine de mon excellente femme ne vaut-il pas mieux que vingt places d aumônier de régiment? n'est-ce pas elle qui a relié en maroquin rouge , avec fermoir dor et d'argent, le livre de ma vie? Et qu'aî-je besoin d'y ajouter encore des titres et des armoiries? Allons, je prends mon vol, je bats des ailes, et je ris de l'avenir.
» Ces pensées m'exaltèrent ; mon imagination était allumée. Je.devins démoci^ate, républicain, réformateur, Spartiate, puritain. Hampden,Caton, Brutus, n'étaient rien près de moi. Heureux temps où. un grand homme pouvait recevoir la bastonnade et s'écrier noblement : Frappe., mais écoute ! temps où j'aurais dû naître ! Aujourd'hui
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un soufflet , une parole , un regard , se paient iâ— chement d'un coup d'ëpée. Que d'images éclatantes se pressèrent alors dans ma pensée , que djG trônes je renversai pour me faire de leurs débris une échelle vers l'immortalité qui m'est due! Les hommes étaient devenus à mes yeux des pygmées , les rois des propriétaires de marionnettes, les peuples des acteurs de bois et de carton. Mon hé* roïsme républicain grandissait de moment en moment, s'enivrait de ses propres rêveries (l 'eau-devie de Cognac n'y était pour rien ) 9 et je finis par me promener à grands pas dans la chambre en gesticulant et me disant :
» Seras-tu chien de cour, carlin de prince , animal domestique, l'inutile instrument d'itn in- «Arument inutile , le joujou d'un joujou , le rien d'un rien ? — Non. »
O grand démocrate ! ô noble et sublime Schmelzle ! qu'il est heureux que la place d'aumonier lui ait été enlevée! Ces sentimens sublimes n'eussent pas germé dans son âme. Nous regrettons bien de ne pouvoir pas le suivre dans la longue et terrible bataille nocturne qu'il eut à
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livrer enoiite aux démons et aux. farfadets , c'està-dire à son beaurfirère le dragon, qui s'amu^ k répouyanter. Le bruit haletant d'un soufflet de oaîsine, la danse lugubre de tous les ustensiles de ménage qu'une ficelle réunit et f«yt mouvoir; la walse surnaturelle d'un pot de bierre et d'une soucoupe que le dragon met en branle , mérite* raient bien que nous donn0S6ioos au' lecteur un tableau exact de celte infernale mêlée , qui occupe , hélas ! une disaine de ps^és dans l'original. Hâtons*nousHl'arriver à une scène non moins burlesque , mais d'un plus haut comique , et où Tune des faiblesses inhérentes à* la vanité féminine est admirablement saisie. Teutoberg^ femme du professeur , est venue retrouver son mari à Flcetz. II s'agit de lui communiquer le refus du général Shabacker.
• Je ne voulais pas que ma p^uisre femme subit toute h cruauté des paroles 4e Shabacker ; c'était un fardeau qu'im hoimine seul pouvait porter. Je riésokiis donc de \m en cacher une partie, et d'épargner à son cœur naûif et joyeux une si piérnible révélation. Je commençai en ces termes : ;• . i
H4 ilUDES
« Chère amie» mon affaire prend une autre tour-» nure ; c'est une assez bonne tournure , il est vrai ; mais le diable de générai (qui n'a jamais eu le sen» commun) ne veut pas entendre raison* C'est un homme qu'il faut emporter de vive force, et je l'emporterai , aussi vrai que mon bonnet de coton est actuellement sur ma tète.
» — Ainsi y vous n'êtes rien, mon mari?
» — Pour le moment , mon amie.
t -^ Ce sera donc pour samedi soir?
» — Pas encore ce jour-là.
» — Âh ! mon Dieu I que cela me fait de peine ï Je sauterais par la croisée* »
» Et , cachant sa figure rose de ses deuK mains ^ entre lesquelles des larmes s'échappaient, elle resta long-temps en silence; puis, d'uùe voix tremblante et émue :
« Que Dieu me protège dimanche prochain , quand je serai à l'église de Neusattel , et que toutes les grandes dames de l'endroit me regarderont ' avec dédain, j'en mourrai de hont«... »
I » J'étais au lit; un élan sympathique me {Hrécipita verselle; jela vis, cette chère Teutoberga, les joues toutes couvertes de larmes brûlantes. Je m'écriai :
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'« Àmed'aûgel ne me torture pas! je veux mourir, si,même dans la canicule, dansces jours étouffans, je ne deviens pas tout ce que tu peux désir«\ Parle! Quelle pilace te faut-il? à quelle division ▼eu^-tn appartenir? Conseillère du cabinet? ConseîHère du comùierce? Couseillère des mines?
Conseillère des bâtimens ? Conseillère de législation? Conseillère de la cour ? Conseillère de légation ? Conseillère du disible , de sa femme et de ses d^scendans? Je te ferai tout ce que tu voudras; dis. J'achèterai tous les Conseillers et toutes kîttts places. Demain j'envoie des courriers en Saxe, ^n Hesse, en Finlande , en Prusse, en Russie^ à Katzenellenenllenbogenen^ et je fais acheter mes patentes. Je vais plus loin : je veux toutes les places à la fois. Tu auras un mari Conseiller aulique à Flachsenfingen , Conseiller des douanes à Scheerau, Conseiller des beaux -arts à Haarhaar (i). Conseiller de la chambre à Peslitz. N'avons-nous pas l'argent nécessaire? Ainsi, moi, possesseur d'un seul corpus et d'uç seul podexy je pourrai, sur mes deux jambes , former à moi seul
(i) Noms supposés.
un congrè.sdeConseiUersd'Éut, une Ijégion d'honneur ou d'honneurs, ce qui ne s'est jamais vu.
■ — Oh ! maintenant tu es un ange, dit-elle ; et des pleurs de joie ruisselaient de ses yeux. Mais tu m'apprendras quels sont parmi ces Conseillers les plus beaux Conseillers. Nous choisirons, n'estce pas?
• — Non, continuai* je entraîné par l'ardeur du moment ; cela n'est pas suffisant* Je yeux que tu puisses dire à la fen^me du vicaire : Je sui$ Con^^ $eUlère de$ affaires eccUsiu$tique$f à la £emme du bourguemestre : Je suis Conseillère de la cçwn à la femme de l'ingénienr ; Je suis Conseillère des ponts^ei-chaussées. Je veux que tu puisses changer de titres comme de robes.
« — mon ami , mqq bien-aimé , mon cher Schmelzle !
» — Et je serai correspondant de toutes les académies , et associé de tous les athénées , et ipspfit sur toutes les listes , et membre ( membre hopfi'^ raire , il est vrai ) de toutes les sociétés savantes ; et tu seras membre avec moi (membre honoraire) de toutes les académies, institutions, associations , etc. , etc. y etc. »
Oh 1 la boûne scène de comédie !
Il font voir ensuite Schmehie faire parade de sc^n Courage à l'hôte^ du Tigre, gronder les yalets devant sa femme , parce que les femmes aiment là bratoure ; la conduire à la ménagerie , à la parade ) passer avec elle devant les canon« et les baïonnettes du régiment. Teutoberga donne un soufflet au ^arde-de-nurt, qui veut arrêter le tnari et la femme dans une de leurs excursions sentimeùlales. « Oh? lionne! s'écrie le mari; je voudrait à mon tour qu'un grand péril vînt t*ass»illîr; tu connaîtrais alors le lion ton époux ! »
• Nous continuâmes notre route tranquillenienf et de bonne amitié. Nous rentrâmes; ma femme se coucha, et j'aurais pu être heureux cetle nuit , si le hasard n'avait fait tomber mes regards sur la page 206 du volume IX des Œuvres du professeur Lîcfatenberg; j'y lus avec effroi ces paroles :
«fil n'est pas impossible qu'à une époque plus
• ou moins rapprochée, les chimistes ne décou-
• vrentle secret d'une substance décomposante, » qui dissoudrait notre atmosphère , et la réduirait
• en eau, par le moyen d'une espèce de ferment, » Le monde périrait alors ! »
1 1 s £TÎJD£;S
■ Ah ! cela n'est que trop vrai! m ecriai-je, puisque la boule de notre terre est enveloppée d'ixne grande, bulle d'air, qu'on appelle ai]|* atmosphéri?*que : il ne faut qu'un n)auvai& drôle de chimiste 9. habitant quelque mauraise île (do côté de la Nou-velle-HoUande ^ par exemple ), pour inveatep la substance décomposante» et nous anéantir^ tous, A peine le ferment fatal s 'introduira^t-iL dans l'atmosphère ; une étincelle qui frappe uo. caisson rempli de poudre ne cause pas une éruption plus soudaine. Voici venir l'immense orage^ ^ui dévore le monde ; en deux secondes il atteint la ville de Flœlz. La toile tombe ; la grande scène est jouée , rbumanité fait la révérence; le globe n'est plus qu'un grand échafaud de mort, dont cechîmîste ^ que Dieu damne, est le bourreau învo?lontaire. Grande souricière, piège i^un^ense, oùles hommes et les bêtes viennent expirer à la fois-! Saint-Barthéfemi universelle , dont le diable seul recueillera les frqitsl
» A l'heure convenue y nous remontâmes en di?-^ ligence ; tout le monde était gai, content, excepte moi. La destruction du globe , au moyen d'un fer-ment chimique, fermentait encore dans le glob^
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âe mon cerveau : oe qui prouve bien que nos terreurs nocturnes n'avaient pas désorganisé mon intelligence 9 puisque je jouissais encore de toute ina faculté de réflexion. Le voyageur à niaateau rouge monta aussi ; il me regarda comme aufiara* Tant, d'un œil effrayant; mais je n'avais pl|is peur de lui.
• ToutesJes terreurs étaient pour moi une bmu** vaise pkdsanterie , une misère , dans un moment où je n'étais occupé que de la destruction génëM raie des- mondes» Que m'eût importé alors le sujet de orsântes. terrestres le plus naturel et* le mieux fondé? Tous mes compagnons de route eussent lancé dans mon avenir et dans mon pré^ sent les braddons de la terreur la plus dévorante^ que je n'y eiisse pas fait la moindre attention. Cherche-tHon à se déUvrer du bioncdonnement des guêpes lorsque le canon tonne autour de nous? Sent-on les battemens de son cœur lorsqu'un chirurgien est occupé à vous couper là jambe? J'avais oublié tous mes compagnons de route, et né pensais qu'à ce ferment qui pouvait, pendant que je faisais route de Flœtz k Neusattelv' sortir des mains innocentes d'un savant d'Europe i
I lO ITUDES
OU d'Amérique, allumer Tatmosphère qui ikmm entoure, et faire sortir le trépas de ruohrer^ du fond d'un misérable alambio. Chimistes » âssas? sifts futurs du monde ^ui vous a domBui l'être , arvètee*voos I Et votui potentats de la terre , don| ks sufets peuvent^ avec leurs oorniies» coufon* dre si aisément' planètes , gaz et corps solides , hfttes-vous de rendre un édit qui ,leur défende de toiter à Tavenir d'autres expériences que celles qui ont déjà été faites!
» Cette trisie méditation dura jusqu'à la fin du Mytige; j^ n'avais pas cessé de tenir mes yeux fixés siir ma femme, dans l'espoir de mourir au moins en la regardant , lorsque le déli:^ universcA viendrait nous balayer dans l'éteraité, et m'eakmr, ainsi qu\dlle% à cette vie de terreurs et de douleurs j^ dû la science etièmème sert k si peu de chose ! n
TeHe çst cette étrange plaisanterie , cette bmi^ lesqîle narration, que Jean-Paul Hiclher. a inti^ tolée Voyagé de SçhmdzU à Ftmtz. On y trouve
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en^eiat, avec phie de nhïveté que dans le fragméat sublime .traduit infidèlement par madame de Suiël^ le génie caractéristique de Jean-Paul ^ sans parler de cette bouffonnerie x>riginale5 qui s'élève quelquefois, comme dansle^&logiie nocturne du mari et de la fournie, jusqu'au comique le pkis ^g^retix et le plus piquant. Quelle idée naïvement forte, quelle bonne création que Celte de notre aummiier, qui déborde de science^ qui connaît tout, sait tout 9 approCondît tout, et , en définitive, est te {rfusloiais des mortes l cet hoBtin^ qui ose rêver lliércâsme et n ose pas monter en ditigènce ; ce ré« publibain forcené qve le regard d'un faayduqiie fait rentrer en terre ) cet enthousiaste de la vdéur ep peij^tûrej du couflra^ mis en noiiisiqûe et du palrioti^nie rédigé étx dithyrau^ibes! El tcHïte la prudence surhùmaijà^ qu'il déploie, et sa co<nmiséraMon pour le monde qui va périr, et son sentimentalisme poétique ^ e^ aeé jgrands mots à pr^f>Os d'un' olocbei- de cathédrale , et son élan misanth^optque ^ lorsqu'il met le nés à la fenêtre de i'aabefge l Kotatebues! o ffactilards,- parleurs dé vertu ) prédicateurs d'utopies , grands réforme-
tears> fitaissans esprits! la même ironie vous at-^
teint, vous et toute civilisation factice, sentiment taie sans passion réelle , savante et pédantesqtie sans résultat , rêveuse sans imagination, matérielle sans utilité , vaniteuse et £sinfaronne , mais senrsoelle au fond ; sans énei^ie et sans courage ;• perdue dans les mots, enivrée de phrases 1 '
Ricfater avait bien apprécié }e ridtciik de son temps; il a créé Schmelzte. Mais il faut lire Titan, Levana, et dix autres ouvrages du même Jean- Paul , pour connaître dans totite sa folie ceûepensée, qui semble un carnaval, un travestisse-: meut puéril et gigantesque; cette imagination triviale, fantastique, bouffonne, immense, infinie,, qui se moque de tout , et mêle les instrumens dti^ ménage à la cbnse des planètes; qui plonge un regard dans les abîmes de Fêtre , et revient es-' quisser une caricature de Call'ot. Vous dirier un' colosse qtii se joue, tant ses mouvemens sont pesâns et cs^pricieux; il parcourt sans transition , par élans irréguliers, TécheHe entière des idées, les plus disparates. A propos d un aumônier en voyage , voici la lune qui bombarde la t^rre. Dans un autre de ses romans, Mars devient pré^ dicateur et tient aux autres mondes un diseours.'
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IjfSiérodoxe. Entre les.maios de Riohtery ruDtytns est un jouet frivole dont il brise et réunit tou» h tour les fragmens; ses idées, les plus méta^ physiques revêtent un costume bouffon ; il prête une marotte au Temps et k TEi^aee. Débauche immense et incroyable, anarchie sans frein , Atelier magique , Forge cyclopéenne ,. où , au milieu des vapeurs et de la fumée , vous voyez apparaî*tre de petites caricatures humaines, finement esquissées , telles que celle de Schmelzle raumô** nier; puis des formes vagues», sombres, inouïes, tantôt éclatantes, tantôt lugubres ; puis des.trahs. de sensibilité prqfonde^ tels que nous les avons admirés dans Siebenkœêe, l'histoire déchirante^ d'un pauvre étudiant qui s'est marié par amour. ... Jean -Paul ressemblerait à Rabelaiis,.s'iln'y avak pas chez l'auteur allemand une puissance d'émo?. tk>n, une sympathie avec l'humanité qui manqiiaifc. au grand comique du seizième siècle ,au Pant^gi^ie) des bouffons. Bichter est aussi projfpndémenjtseu'-; sible à la beauté, à la grâce, à Tharmonie, . qu'il est • frappé de la laideur. Accessible à l'ironie, une Cen-r^ dresse de cœur intime l'associe à toutes les actions.; humaines,, à toutes les mélodies de la nature^ IL*
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nous intéresse même àlapoitronnetiede Schmekle et à la yanité de sa femme Teutoberga. Quand il a présenté Thumanité sous son ^^peet ridicule^ il nous contrainte la plaindre et à Taimer, toute ridicule et toute vicieuse qu'elle soit.
Dans riiistoire de l'aumônier esthétique , il se moque évidemment de tout son pays ^ de tant de travaux qui n'aboutissent à rien, de tant de rêveries scientifiques 9 républicaines y teutoniques; m»s comparez cette douce ironie à ceUe de Smift et de Voltaire^ Si l'on suivait jusqu'au bout la cbatae logique des idées , si l'on croyait aveuglément à Yoltaire et à Swift , qui nous présentent le monde comme une prison remplie d'esclaves qui s'entretuent, on n'aurait qu*u{i parti à prendre : qutt* ter bien vite cette caverne de brigdnds^ Ricbter ne nous déseif^re pas ainsir Comme eux, il aime à pénétrer dans les pixifoi^ideurs ^ il analyse lès détails , il cherche lé ridicule du sublime et le sublime du ridiqule. Voilà l'homme : ange et démon , néant et génie , ver de terre et intelligence , objet de compassion et de risée ^ le v<nlà$ pleurez 9 raillez , plaignez-le, méprisez-le, par^ donnez-lui. Sous ce rapport , Ricbter se rappro*»
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che de Cervunies; chez eux point de mépris , poini de haine , ils ont un sourire et des larmes ; leur gaie t^ émane d'une sensibilité vraie. Me croyea pas qu'ils dédaignent leurs héros ; ne voyes^yous point qu'ils les aiment avec tendresse^ et qu'il y a dans leur moquerie un mélange de pitié et de douleur ?
Si l'oii considère Jeui^Paul sous le rapport de l'art et de l'exéeution » il reste inférieur à Cer« vantes. La fusion» l'ensemble, la cohérence» manquent aux productioiis de Richter» Leur lec* ture laisse une impression confiise et hétérogène ; le Voyage die ('aumônier SchmehU est une de celles où l'unité , la grande loi d^ œuvres de l'esprit, est le moins hardiment riolée. I>e ce chaos de pensées et de sentimens îaillissent, comme d'un fer embrasé » des milliers d'étincelles ardentes, sublimes , comiques ; mais c'est un chaos. Le style de ces inçroyi^bles osuvres est lui-même un phénomène ; une forêt viei^e , dont toutes les branches entrelacées forment un inextricable rempart, TOUS offrent un obstacle invincible. Langage» métaphores, orthographe^ tout se revêt ehe« Jean-Paul de cet habit de saturnales. Il a des
phrases de trois pages sans virgtile et des mots de trois lignes sans trait d'union. Il a des parenthèses qui enfantent des soos-parenthèises , mères à leur tour de petites parenthèses, il vous fette des allusionssans nombi^ à ce que Vous ne savez pas, à ce que vous ne saurez jamais , à vue ligne égarée d'un auteur hébreu inconnu, à une expérience de physique tentée par un savant d'Odessa^ Le eiei, la terre et l'enfer sont convoqués dans une période de Jean-^Paul ; non seulement les mots, mais les idées se heurtent chez lui d'une manière inouïe. Sdllies épigrammatiques lancées au milieu d'une narration sentimentale ; allusion grossière , licencieuse , au milieu d'une idée profonde ou mystique! mélange sans égal de calembourgs, de jurons, d'images gracieuses, de rébus, de citations savantes, de dissonances, de fantaisies. .11 n'y a pas jusqu'à la géographie ei;ropéenne que notre auteur travestit à son gré. Il invente des altesses, crée des marquisats, plante des rois à la Rabelais surties trônes fictifs, fait des ministres pour se moquer d'eux, s'embarque dans des digressions qui usurpent des volumes , et fait un volume d'un erratum.
SUR J€AN*PAUL. l^J
Nous avons vu dans les aventures de l'aumœiier Schmelzle des cit^s inconnues, Haarhaar, Sohee^ rau, Flachsenfingen. Les traités sérieux que Rich*ter a composés (car il a écritdes ouvrages sérieux) sont eux-mêmes enveloppés de ces formesr fa&tastiques : et partout, au milieu d'extravagances si répulsives, vous trouvez le même caractère, une tendresse secrète , un besoin de bienveillance et d'amour, une reli^on de cœur, une sympathie universelle, cachées sous le grotesque le plusbi-zarre^ Ce parfum de bonté et de sensibilité devient enchanteur par le contraste ; les scènes de la vie bourgeoise la plus humble vous émeuvent ; leis * caricatures les plus grossières vous touchent : le sublime et le pathétique sont pris à rebours. Homère et Eschyle frappent le cœur d une émotion grandiose , en faisant descendre du ciel les dieux sur la terre. Sterne, Cervantes, Richter, Crabbe , obtiennent le même résultat , en creusant pour ainsi dire les affections les plus communes , les scènes les plus vulgaires, pour y trouver l'émotion, le pathétique, l'intérêt, la philosophie, la profondeur.
Qu'un tel écrivain puisse être lu et goûté en
laS ÉTUDES SUR JEAN-PAUL.
France ( même dans de légers fragmens ) , v:oilà ce que Ton n'aurait jamais espéré il y a quiase années , et cet esprit de compréhension univer-* selle et tolérante est le signe caractéristique d'un temps où les créations grandes sont rares, où Tintelligence éclectique domine. .
Ktir Cjrérution a mctt.
Herœs unknown to Famé.
Héros que la gloii^e oublie.
Btbon
J'ai traversé les trois* royaumes. J'ai vu la Grande-Bretagne, accablée du poids de son ennui, de sa dette et de sa richesse; l'Irlande, soumise au plus cruel esclavage par la patrone des libertés constitutionnelles : l'Ecosse et ses savans, ses rochers et ses femmes blanches comme la neige
ÎÔO UNE EXÉCUTION
qui couvre ses monts. J*ai vu ces trois iles , aussi éloignées du reste de la civilisation qu'elles étaient isolées de Tancien monde.
Plusieurs années de ma jeunesse passées dans ces brouillards, souvent pittoresques, toujours tristes , m'ont offert le moyen d'observer les seuls hommes qui, balançant l'aristocratie avec la royauté , aient fait du peuple le fléau de la ba lance. Là, malgré tout, c'est encore l'esprit national qui occupe le sommet
Quelques vices moraux pèsent sur Tatmo* sphère anglaise (i).
Le premier est l'hypocrisie religieuse {Cant ). On est dévot par ton et par mode , et la société est en proie à une sorte de pruderie incommode qui ne laisse un jeu naturel et libre ni aux sentimens ni aux idées.
Le second est une habitude de morgue muette » insûciale et dédaigneuse, adoptée par le plus grand nombre des Anglais. A voir ces hommes si gonflés et si vides , vous diriez ces vastes perruques
( i) Ces observations se rapportent à lespace de temps qui s*€st écoulé de i8iS à i8s5. Depuis celte épOcfM , les meeitfs de la société anglaÎBe ont subi une variation sennUe.
A HaRT. 1 3 1
étalées sur une tète de bois, et dont la bouffis* sure insolente cache une vaste nullité.
Le premier de ces vices corrompt la francfaise des mœurs y et le second en détruit le charme. Trop souvent une femme dans toute la fraîcheur et l'éclat de la jeunesse, mais silencieuse et ré<* servée jusqu'à Timpertinence, ou un jeune homme apportant à la société son contingent d'ennui et d'arrogance sombre , vous feront regretter les salons de Paris y ou l'abandon de la société italienne.
Ne blâmez pas trop bl^utement ce peuple insociable. Cette insociabiltté a se& vertus. L'origina* Hté du caractère, l'entier dévouement à une opinion adoptée et choisie ; la fermeté , la virilité , l'énergie , ne peuvent se former et se développer duas les pays où tout Je monde dépend de tout le monde , où tout le monde est flatteur et flatté , où la gibîre se fabrique à dîner, où Ton préfère à la v^ité d'uae affection bien sentie le mensonge d'une politesse agréable.
L'orgueil aristocratique est à son comble en imgleterre ; et ce qui «st très remarquaji>{e, c'est que l'esprit national n'en souffre pas. En Angle-
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terre , la passion générale , c'est le besoin de liberté ; en France , le besoin ^'égalité.
La ré¥Olution française est née de llnfltgàatton des classes inférieures qui se sentaient ravalées ; la révolution anglaise est née du besoin général dune sécurité établie sur des bases inébranlables.
L'orgueil anglais veut vivre indépendant ; la vanité française veut vivre l'égale de tout ce qui l'entoure.
On comprend encore assez mal en France le principe constitutionnel; on y comprend très bien l'égalité naturelle de tous les hommes. Eu France y un tribun du peuple , pour produire son effet, rappelle d'odie'ux privilèges , nés de supériorités usurpées. Hiîint^ en Angleterre^ entretient la multitude de sa sécurité Véellè et personbeMé, que rien lie peut , dit*il, établir si ce n'est la Réforme. C'est l'intérêt des masses qui a fait la'Béforme anglaise ; c'est l'amoui^'^propre qui aifait la révolution de France.
Des exécutions silencieuses, dès révoltée dirigées avec otdre , des fêtes populaires eV muettes, une énergie républicaine sous lé majiteau^de
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la vieille arislocratie , peu de vivacité et de leathouBiasme^peu de vaaitéet du dédain, des fem* mes angélicpies , dont la société , les corsets et les mères prennent, soia d'altérer les formes, les esprits et les âmes; ramoup du naerveilleax » et le besoin de tout calculer ; un état florissant et embarrassé , une machine que des r^mes d'or mettent en mouvement, roues, qui s'embrouillent et s'arrêtent d'heure en heure; une puissance for^ midable d'industrie , une civilisation en avant de l'Europe sous le rappqrt politique, industriel, commercial, en arrière sous le rapport de la sociabilité élégante ; une vie ennuye^5e et forte , qui nourrit la pensée et qui la fatigue : voilà , en peu de mots> le résultat de mes observations pendant mon séjour dans ce pays , que nul étranger n'ha^ bitera long-temps sans remporter de ces mœurs singulières une forte nuance et une teinte prononcée.
ExK mars 18 17,. je fus témoin d'une de ces exécutions silencieuses qui caractérisent profondément l'époque et le pays dont je parle. Un matelot, nommé Gasbman, fut condamné à mort
IJ/f UNS EXECUTION
pour aToir pris part aux troubles de Spa-Fîeid r homme du peuple , homme simple , dont la renommée n^a point répété les dernières paroles, et qui a salué la mort avec une naiteté d'héroïsme bien digne d^ètre coaserrée. Mais quel écrivain daigne consacrer sa plume aux derniers soopirs d'un misérable $ans fortune et sans famille ? Quel homme appellera, sur ce simple martyr, les larmes des autres hommes? On écrit pour plaire» pdiir s'avancer, pour avoir des succès; on s'adresse aux passions 9 on fonde sa gloire sur la flatterie de ses semblables. Gashman ! héros né dans les derniers rangs de cette société qui t'oublie , un des témoins de ta mort ne t'aura pas oublié.
Rien de pins triste que la nuit à Londres ; celle des autres peuples est gaie, brillante, comparée à ce long cri des gardUns noetarneê, an bruit de ces lourdes charrettes , à ces exclamations de meurtre et de vol qui percent de temps en temps un air épais. Aussi l'insomnie anglaise sufiBrait-elle pour dégoûter de la vie. J'éprouvais ce supplice. Le 17 mars au matin, j'avais, de quart d'heure en quart d'heure, suivi dans leur modulation lugubre les gémissemens des waichmen : il était
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deux heures. Tout-à-coup y le son de la trompette se fait eûténdre. II partait de la caserne appelée King's barrack^ et roulait avec le vent froid du matin y à travers les rues nombreuses qu'il avait à traverser pour arriver jusqu'à moi.
Ils appellent cet air militaire le Réveillé. Jamais nom ne fut plus impropre. C'est une succession de notes longues et ténues, qui se suivent de loin, et qui ne ressemblent pas mal aux nrodulatione du vent qui s'engouffre dans un long corridor. Après avoir cherché long-temps le motif de cette subite terreur que le son de la trompette allait porter dans toutes les alcôves de la Cité de Londres, je me souvins qne l'exécution de Cashman avait été fixée à ce matin même , et que c'était précisément devant les fenêtres du commerçant chez qui je logeais , et sur la place de Snow-hM, o j'avais été choisir un logement aéré et solitaire , que cette douloureuse cérémonie devait avoir lieu.
Cette pensée augmenta encore l'Irritation nerveuse que l'insomnie avait excitée, et qui , pendant le premier hiver passé à Londres, est le lot ordinaire des étrangers doués d'une organisation faible ou:
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îinpressible. Elle redoubla quand j'entendis son* ner le boute-selle. Le régiment des gardes-dncorps, qui devait protéger Fexécution , montait à cheval. Un homme allait mourir; un homme du peuple , entraîné par les séductioAs de gens puissans; un homme simple, que troi3 agens de la police anglaise avaient, pour la somme de quarante louis , jeté dans la prétendue conspiration qu'eux-mêmes avaient ourdie de leurs mains infâmes.
Ces pensées se pressaient dans mon esprit : le jour avançait ; le soleil , en perçant le brouillard opaque, semblait éclairer à demi une masse jaune et livide. Fatigué , je me levai. A six heures le jour était né ; il n'avait ni éclat ni chaleur : le soleil ne se montrait pas : il ne semblait envoyer à la terre qu'un pâle reflet.
La pl^ee se ^ remplissait de peuple. Gomme on élevait le fatal échafaud , et que cette vue me faisait horreur, je voulus quitter la maison. La foule avait déjà occupé toutes les avenues ; notre porte était obstruée; impossible de sortir. On accou* rait de toutes parts , pour jouir de ce spectacle , une exécution à mort ; la vengeance exercée par
A MORT. l37
la société sur un de ses membres ; la justice ^ qui punit le sang versé y devenant meurtrière , et s arrogeant le droit d enlever au coupable la vie qu'il tient de rÉternel.
Un grand bruit se faisait entendre. Une invincible curiosité me porta à la fenêtre. On eût dit une mer mobile ; toutes ces tètes sombres et mécontentes, agitées en différens sens, paraissaient n'avoir qu'une âme. Le ^ience dans la multitude , et dix mille hommes animés du même sentiment^ sont toujours un spectacle curieux. Lesassistans se composaient de toutes les classes de la société ; une cérémonie^ religieuse n'eût pas été attendue avec un recueillement plus profond. Cependant les ondulations de la foule annonçaient que ce grand corps nourrissait une agitation interne et un se-
cret courroux.
Je restai là , m'oubliant. Un murmure parcourut tout les rangs , et annonça l'arrivée du condamné. Cashman était vêtu en matelot; il saluait avec cette politesse cordiale que l'on trouve dans les camps et sur les navires. Alors du sein de la foule des gémissemens sortirent. La pitié publique prenait une voix sombre, tinîque, terrible. Un
l38 UNE EXÉCUTION
écho lugubre répétait de minute en minute r
« Shame ! skame ! » (Honte ! honte !) Vive Casliinan ! ^ive Gashman!
Si le machinateur politique auteur de cette exécution destinée à effrayer les mécontens a entendu ce long jugement de la multitude, je ne m'étonne pas que^ depuis cette matinée , ses nuits aient été peuplées de fantômes , et que la vie lui soit devenue cruelle. Cette révision de la sentence par le peuple dura une demi-heure. Un silence succédait à une sourde parole :
c Pour quarante gainées ! » cria un homme.
Quarante guinées ! répéta Técho populaire !
£t cette phrase répétée , on se tut. Enfin , pendant que les apprêts du supplice s'achevaient , on n'entendit plus que le mot : « Uurder! murder! » répété lentement et dans tous les tons par cette masse énorme, et circulant avec une solennité dont mon imagination encore épouvantée gardera toujours la trace.
La terreur de cette cruelle et sombre tragédie m'arrêtait, suspendu et comme fixé, à la fenêtre dans une sorte d'étonuement stupide. De toutes les matinées de ma vie , celle-là ma laissé Tim-
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pression la plus difficile à effacer. Le matelot» victime de la Politique, marcliait à la mort non pas courageusement , mais gaiement. Ses longs cheveux blonds, qu'agitait le vent du matin, son franc sourire , qui bravait Thorreur d'up tel moment , son vêtement singulier, sa jaquette bleue , son cou nu , la légèreté de sa démarche , et le son de sa voix, qui semblait prendre de la force et de réclat à rapproche de sa dissolution dernière; ridée que cette victime n'avait ni forfait à l'honneur , ni tenté d'action coupable ; ce spectacle , ces idées , cette poésie si triste , cette réalité si amère, m'absorbaient et m accablaient.
Alors, j'entendis Cashman parler à la foule qui était retombée dans le plus profond silence :
• Mes amis , j'ai été trompé ; après m'avoir séduit , ils me tuent. Vous savez que je n'ai ni volé , ni piUé. J'ai suivi les conseils d'un homme qu'on avait chargé de me séduire ! J'ai passé dix ans à me battre pour mon pays : vive mon pays! vive l'Angleterre ! J'aimerais mieux mourir pour elle sur mon bord , au milieu de la fomée du canon ;. mais enfin , puisque tel est mon sort , puisque je suis innocent , puisque vous le savez, vive la mort !»
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Il y avait de l'éloquence dans cette naïveté.
Par un mouyement spontané , tous les assistan9 ôtant leur chapeau, parurent s'humilier de?ant la grandeur d'âme du matelot près de mounr ! L'insomnie m'avait^etle préparé à recevoir . des impressions plus vives et plus inquiètes? je ne sais; mais l'effet des rayons du soleil, jaillissant des nuages déofairés» et illuminant toutà-coup cette multitude agitée dont les yeux se levaient avec effroi vers un spectacle unique , me frappa singulièrement. Bientôt un gémissement, croissant et grandissant toujours , me poursuivit au fond de la. chambre où j'étais allé m'asaeoir. C'était le peuple entier qui laissait échapper et grossir cette longue plainte. Elle cessa : Gashman était pendu. . . La mort l'avait lancé dans l'éternité !
Après avoir rendu fidèlement compte des impres^ns violentes qye me laissèrent ce spectacle, cette tragédie populaire, la mort, l'innocence et )a simplicité de ce matelot , qui mêlait à l'insouoiance de son état toute la fo^rce d'âme , toute la vivacité, toute Ja présence fi'^sprit, tout l'héroii^me que l'histoire admire dans les morts les
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plus fameuses , je livre à l'observation un grand phénomène moral : ce peuple entier qui entoure de son admiration et de sa douleur Téchafaud de la victime, mais qui sait que si elle viole la loi elle détruira toute la société ; l'étrange et solennelle éloquence de cette masse, animée d^unmème regret , d'une même pensée , assez forte et assez puis* santé pour arracher à la mort la victime qu'elle plaint, et répétant en chœur, aux pieds du gibet : • Pitié pour la victime ; anathème pour les bourreaux : mais respect à la loi !