‹ Caractères et paysagesChapitre 6 sur 35 · SI · texte numérisé non relu

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Le Ménage de Jean-Paul.

Voici une grande salle enfumée ; vous la prendriez pour une halle que les marchands ont aban-

{i) Jean^Paul-Prédérie Riciher , écrÎTain allemand, surnommé * rUnîque , » Dtr Einzige,

donnée. Au centre est un vaste poêle , avec deux niches propres à s'asseoir en hiver, pour y fumer, y sommeiller ou y rêver. Tout vous rappelle les intérieurs de Stein. Les solives noires sillonnent le plafond jaune. Des pigeons domestiques voltigent çà et là , en murmurant leur roucouleme;it mélancolique. Une vieille femme, armée de ses lunettes, tricote des bas auprès du poêle : une jeune femme fait la cuisine près de la grande fenêtre à gauche ; le cliquetis des ustensiles de ménage se mêle , sans s accorder, avec la voix sourde et monotone des pigeons qui ramassent , en caquetant, leur grain sur le carreau. Il y a une petite table de bois blanc vers la droite , et un large coffre de chêne tout à côté.

L'homme assis à cette petite table , c'est Jean- Paul-Frédéric Richter, génie admirable , un Sterne si vous voulez , un Rabelais s'il vous plaît encore , quelque chose de plus pu de moins que tout cela , le plus original des écrivains modernes. Il est enveloppé d'une grosse redingote dont la boutonnière est ornée d'une fleur des champs. Observez ses traits, c'est une étude physiognomonique curieuse: rien ne s'y accorde ; ils sont gigantesques et irrégu-

Jiers ; le feu jaillit de ses yeux mal fendus ; et sur cette figuré osseuse , vous trouvez un mélange de bonhomie et de fougue. Il tire à chaque instant du coffre ouvert à ses pieds de petits morceaux de papier , qu'il arrange et rattache bout à bout : citations /rêveries , extraits , recherches d érudition, rognures, recoupes , amalgame de toutes les études, fragmens de miUe couleurs, arlequinade savante , mystique, rêveuse , cynique, mélanco^lique. C'est ainsi qu'il compose ses ouvrages! Et ses ouvrages ne seront pa3 oubliés.

Les Allemands l'ont surnommé ï unique , Jean- Paul Der Einzige.

Ils ont eu raison. Son isolement est tel que, dans toutes les langues de l'Europe , pas une tra*duc tien de ses œuvres n'a été tentée. Madame de Staël a esquissé son portrait littéraire ; on y remarque plus d'éclat que de fidélité. Lui-même s'en est plaint avec assez d'amertume. « Ah! madame , s'écrie-t-il avec une bonhomie railleuse , laissez-moi barbare ; vous me faites trop beau! » Un fragment traduit par elle, et qui se trouve dans C Allemagne; un petit recueil de pensées publiées à Paris; quelques fragmens insérés dan»

la Revue de Paris ; voUà tout te qiie l'on connaît ea France dé Jean-Paul-Frédéric Ricther, auteur de soixante volumes qui étincellent de génie. Les traducteurs ont reculé devant ce phénomène complexe. Jamais on ne vit style pareil. C'est un chaos de parenthèses, d^ellipses, de soiis-eatendus ; nu carnaval de la pensée et dn langage; une population, de mots nouveaux qui viennent sous le bon plaisir de l'auteur, prendre droit de bourgeoisie dans ie discouns^ des périodes de trois pages, composées de cent phrases singulièremefit juxta^-posées , et se heurtant sans seclairer ; images sur images , empruntées aux arf S , aux métiers, k l'érudition la plus obscune. Dans ^ labyrinthe > point de fil d'Ariane pour vous guider ; une géographie tonte nouvelle ; des villes qui n'ont existé nulle part; Haarau , Scheerau , Blinloch, FlachsenBngen; un lexique, une grammaire , une estbétiqiïe imaginaii^s ; des princes dont onn'a jamais entendu parier, et qui viennent, comme dit Molière , montrer le hmit de ieur nez on ne 48ait ponrquoi ; des conseillers d'État qui arrivent on ne sait d'où , et se laissent patiemment railler ; le tout curieusement entrelacé , bardé de

citations, d'interjections , d'exclamations, de calembourgs, depigrammes, mêlé d élans inattendus, de scènes pathétiques, de feuilles blanches , de digressions qui s'enflent démesurément, d'épisodes qui envahissent le sujet. Jean-Paul ne procède que par dissonances^ Il ne sait ou ne veut point les sauver. Avant de le traduire, force est de le comprendre, et ce n'est pas le plus facile. Ce philosophe, ce poète, ce bouffon , ce moraliste , dont le génie est un hiéroglyphe confus et continuel , nous essaierons de pénétrer dans sa pensée, de lui demander ses secrets. Nous extrairons de ses œuvres nombreuses tout ce qui peut faciliter la connaissance d'un si bizarre auteur: Titan de la plaisanterie et Rabelais de la métaphysique. On verra combien de sensibilité , de tendresse , de grâce , de profondeur , se cache sous ses arabesques extravagans. On reconnaîtra dans la tumultueuse farce de ses ouvrages, une bienveillance universelle, un amour sincère des hommes > une éloquence forte et sympathique , une poésie touchante. Aumilieu de la brume épaisse qui recouvre tous ses écrits, au sein de leur confuse ardeur, parmi les longs éclats de rire dont

iisretentissent, on trouvera des passages d'un goût inexprimable , et Ton s'étonnera , comme si une

fée délicate vous apparaissait dans la caverne en-^ fumée du cyclope. Alors on s'expliquera peut-être l'énigme que présente un écrivain si célèbre et si inconnu , si volumineux et si peu lu ; génie tout germanique, et recouvert, pour les autres nations, d'un triple voile; le seul écrivan original qui , à force de l'être , n'ait trouvé ni imitateur dans sa propre langue , ni traducteur chez les au^ très peuples,

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Sicbenkaese.

Il y a , dans la longue liste de ses romans , un ouvrage plus naïvement bourgeois que tous leè autres, et, de tous, le moins difficile à comprendre : c'est Siebenkœse.

Un jeune Allemand pauvre a épousé une jeune fille belle, aimable, innocente, véritable Allemande de laclasse bourgeoise, ménagère habile , patiente , modeste ; sa tête est vide ; son ignorance complète , et sa sensibilité presque animale . L'auteur fait contraster avec une admirable vérité les vues étroites de Lenette (c'est le nom de la femme], et le génie, l'érudition, lenthousiasme dont il dote le mari. Il nous montre ce tourment de toutes les minutes qui s'empare de vous quand nulle sympathie d'intelligence ne vous attache à celle que votre cœur aime. Il prouve combien est fatale au bonheur cette dissonance établie par l'éducation entre la destinée de Thomme et celle de la femme. Il peint avec une minutie et une vérité dignes de Teniers la femme vulgaire alliée au poète exalté, Tincurable niaiserie d'un esprit obtus venant interrompre les rêveries du penseur-artiste ; enfin (supplice éternel!) la machinale économie d'un ménage sans élégance et sans grâce. En France , ce ne seraient point de telles leçons qu'il faudrait à nos mœurs; en Ailemagne , où 1 on ne demande guère aux femmes que les qualités d'une domestique fidèle , TÉlégie

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Satire de Richter était d une profonde moralité et d'un intérêt puissant.

" Il y avait dans Fâme de sa femme, dit Jean- Paul, un triste vide ; une tache comme une cicatrice sur un beau visage : et il ne cessait d'y songer; il se perdait dans cette contemplation. Jamais il n'avait pu exalter cette pensée traînante , l'arra^ cher à la terre, l'échauffer d'enthousiasme. Vous eussiez vu Lenette compter les heures que sonnait l'horloge , dans l'intervalle de ses baisers , interrompre un récit plein d'intérêt pour aller écumer le pot, et y courir les yeux pleins de grosses larmes sollicitées par cette narration pathétique. Pauvre homme ! il l'entendait, dans la chambre' voisine, marmoter de vieux psaumes d'une voix aiguë , et , au milieu du vers , s'arrêter pour dire:

* Gomment dînerez-vous aujourd'hui ? »

» Voici un fait dont il n'a pu chasser le pénible souvenir. Certain jour qu'il était plus éloquent et plus poétique qu'à l'ordinaire, Lenette, les yeux fixés sur la terre , Técoutait : elle lui dit :

« Demain matin , avant de sortir, vous atten*

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»dre2f , s'il ivous plaîl, que j'aie raccommodé vos » bas, qui sont troués. »

» L'auteur de cette histoire atteste que plus d'une fois des interruptions semblables l'ont ré-^ duît à un état de véritable désespoir. Quoi ! au milieu de nuages sublimes, dans le sanctuaire de la métaphysique la plus élevée , on viendra vous jeter vos bas à la tête ! Je ne demanderais pas qu'une femme me suivît dans mon char magique et lointain, maià que du moins la terre fleurie et lé ciel étoile ne fussent pas muets pour elle ; qu'elle vît dans l'univers aulre chose que la cuisine , la chambre des enfans, et la salle de bal; que son cœur pieux et tendre , sa sensîbîKté vive et éclairée, améliorassent l'homme auquel sa destinée serait unie. Voilà ce que l'auteur de cette histoire désire ; et rien de plus. «

Simple et admirable roman, dont voici quelques pages. Fîrmian désespéré s'abandotm^ à une mélancolie ironique. Cette ironie éclate surtout dans une scène de cimetière, aussi éloquente qu'étrange.

« Us sortirent. Le ciel était sans nuage. An-des-

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SUS des étroites ruelles de la petite ville , on voyait s'arrondir et s'étendre 1 ether bleu de la cité divine, illuminée, par tous les soleils semés dans le nocturne amphithéâtre ; routes lumineuses, mosaïque d'étoiles , caractères mystérieux qui traçaient le nom du Très-Haut sur la voûte du grand temple. Oui , toutes les fêtes devraient se terminer par une visite aux champs nocturnes^ couronnés par ce sanctuaire. C'est là qu'après les plaisirs terrestres il faudrait aller rafraîchir son âme en présence de Dieu, y puiser le calme, et boire avec délices le vent de la nuit.

• Us errèrent à travers la campagne ; la brise d'automne , ce souffle qui ressemble au vent léger du printemps, les animait et leur donnait une vigueur nouvelle. Toute la nature promettait un hiver tempéré, un de ces légers hivers, bénis du pauvre , qui peut alors , sans frissonner de froid , passer toute la saison des neiges; maudits par les riches, que la clémence de la nature prive de leurs parties de traîneaux et de leurs sorbets pour l'été.

à Les deux hommes commencèrent de graves discours, inspirés par l'aspect sublime de la nuit. Lenette se taisait et pensait qu'il faisait froid.

• Voyez Jà-bas , dit Firmian , ces villages entassés; qu'ils semblent chétifset misérables! Ainsi est notre globe aux yeux d'intelligences plus élevées: une balle que des enfans se renvoient , une bille dont ils se jouent. Le maître fait tourner la balle entre ses doigts, et la leur explique. Pour nous, ce petit globe, c'est un monde. Nous mettons autant de temps à voyager d'une bourgade à l'autre qu'une mite à voyager sur la carte.

» — Peut-être , interrompit l'ami , d'autres mondes sont-ils encore plus petits. Lé nôtre ne saurait être sans importance : Jém»est mort pour lui. 9

» Cette remarque fit couler dans le cœur de Lenette une naïve consolation. Firmian répondit seulement :

«'Christ est mort pour les habitans de la terre , non pour la terre, et quiconque a souffert pour les hommes s'est associé au Rédempteur. Il les prend par la main, et leur dit : Viensl toi aussi tu as souf" fertsous Pitate. »

• Lenette craignît que son mari ne fût un athée, ou tout au moins un philosophe. Firmian les conduisit tous deux, à travers des sentiers tortueux,

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jnsqu au cimetière ; mais à la porte il s arrêta , tout entier à ses rêveries philosophiques, et les yeux mouillés de pleurs.

« Oui ( s'écria-t-il , donnant un libre cours à ses méditations), oui, la nuit est bonue; en partageant notre existence, elle seule nous empêche de succomber à l'ardeur de nospensées. L'homme est comme une horloge; il se briserait sous la main violente qui voudrait exagérer son action , quand, toute la chaîne s'est enroulée autour de Taxe. Cette mort qu'où nomme sommeil nous protège seule contre l'éclat toujours croissant d'une seule idée, contre la fièvre de nos désirs , contre l'afflux vé-

bernent de nos pensées. Elle place entre nos journées brûlantes le môme intervalle obscur qui sépare les planètes. L'éternité nous accablerait; la continuité nous tuerait ; nous avons la mort pour nous consoler de la vie , pour nous aider à recom^ mencer une vie nouvelle ; nous avons la nuit pour jouir du repos, au sein de cette vie même que suivra un autre sommeil. »

» H ouvrit la petite porte de la haie, qui cria en lui livrant passage; des versets pieux, souvenir de mort y y étaient inscrits. Ils se dirigèrent du

côté des grands tombeaux, qui environoent 1 eglise comme un rempart : là plus d'une pierre sépulcrale se tenait debout sur les cadavres. Plus loin, de simples dalles étaient étendues sur les restes du pauvre , trappes qui conduisaient au royaume des morts.

» Firmian ramassa un crâne par terre, et regardant à travers les deux ouvertures qui lui avaient servi d yeux , il se plut à obsei-ver Tintérieur du palais ruiné , habitation de lesprit disparu. L eglise était ouverte ; il y entra, et montant dans la chaire vide, sur laquelle il déposa ce débris humain :

« Voilà , dit-il , ce qu a minuit sonnant un prédicateur devrait apporter ici , au lieu de la Bible et du sablier. Voilà ce qui devrait lui servir de texte. L'identité de cette tête nue avec les têtes qui ne sont point encore dépouillées de leur parure les instruirait assez; et, si l'on veut, que l'on détache mon crâne après ma mort , j'y consens. Qu'on en fasse le chapiteau funèbre d'un des piliers de l'église. Les hommes lèveront les yeux vers ce mémorandum redoutable : « Voilà, » leur dira-t il , comment nous sommes , durant

» celte vie, suspendus entre le ciel elle tombeau ! » » Lenette s épouvantait de ces parcrfes ; elle tremblait de cette ironie , près des tombes , près du domaine des esprits... Mavs, voyez-vous! ce n était qu'une exaltation déguisée. <r Ah! s'écriat-îl tout-à-coup, quelque chose au-dessus de nous, qui s'étend , s'élève et nous regarde ! »

»Ge n'était rien... un nuage chassé par le vent, et suspendu dans le ciel sous la forme d'une bière. Le centre en étaitblanc ; vous eussiez dit un corps étendu dans son dernier lit ; au centre brillait une étoile, comme une fleur blanche sur le sein de la fiancée. «

Une promenade dans les caveaux d'une église gothique, mérite d'être citée.

t Le grand Organiste me conduisait à travers la cathédrale gothique. Ses vieilles dalles étaient jonchées de roses fanées, de feuilles sèches, de bouquets flétris, débris que les paysans y avaient laissés en venant à vêpres, le dimanche soir. Je croyais voir l'emblème de la belle saison qui se flétrit comme ses fleurs , et des joies humaines qui finissent de même. Je pensais à ces

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jeunes villageois, plus frais que leurs roses. J'eusse Tolontiers ramassé ces cadavres de fleurs pour essayer de les ranimer. L'organiste me regardait d'un air ennuyé; il prit un balai, et repoussa tout cela bien loin de nous. »

or Nous descendîmes dans les caveaux , et nous foulâmes aux pieds, comme si nous eussions été la Mort, chevaliers et barons, ensevelis dans leur corselet d'acier, côte à côte avec leurs damoiselles en prières. Alors je me mis à penser profondément, et sans tristesse, aux vieux temps du catholicisme, dont cet endroit avait été la tribune et le théâtre. Une église catholique où le service est célébré m'oppresse; image trop vivante des sombres années du moyen-âge. Mais dans une église solitaire, le souvenir lointain de ces mœurs me plaît. Je deviens indulgent, et j'aime à me représenter combien de cœurs palpitans de l'ardeur de la fièvre sont venus se rafraîchir ici, que de soupirs sincères, que de prières s'exhalèrent sous ces voûtes. Je pense à ces pauvres êtres humains ensevelis sous le capuce du moine. Sans doute ils ne contemplèrent point , ils ne connu-

rerit pas la vérité éternelle, éclatante; ils lentrevirent dans son reflet , à travers Tombre épaisse. Eh bien ! c'est encore quelque chose. ]\ aimezvous pas mieux cent fois vivre sous la brume obscure de la superstition que dans cette atmosphère raréfiée par un scepticisme qui dessèche tout? Là on ne respire plus: on expire; et, dans ses convulsives inquiétudes , l'âme s'agite en vain pour retrouver la vie. »

< Qu'afait notre siècle? il a critiqué des erreurs^ sans en détruire les causes morales. Ceux qui nous ont fait subir l'opération de la cataracte , au lieu d'enlever le voile qui couvrait nos yeux , se sont contentés de le repousser sans l'extirper. »

Mieux que Sterne , Jean-Paul a étudié avec profondeur le caractère et la destinée des femmes. Destinée étrange et mystérieuse ! si faibles et si puissantes! si brillantes et si frêles! si rayonnantes de parure , de grâce, de gaieté , et si malheureuses après tout!

« Vous voyez sourire une femme, dit Jean-Paul:

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ne vous fiez pas à ce sourire; il vous trompe. Elle a pleuré toute la nuit. Souvent ces créatures tendres languissent muettes; elles cachent le désespoir sous la gaieté; elles se flétrissent en se jouant. L'œil étincelle de joie , le bon mot est sur les lèvres; et elles fuient dans quelque coin, où elles peuvent enfin, seules, livrer passage aux larmes qui les. étouffent. O jours de folie payés par des nuits de sanglots! comme on voit succéder des torrens de pluie à un jour d une sérénité sans égale, présage certain deTorage qui se formait! »

Le même sentiment de commisération pour les

femmes respire dans un morceau plus touchant encore. L'auteur accompagne dans sa route une jeune fiancée quiva trouver la famille de son mari.

« Nous partîmes à Tinstant même, et je m assis en face d'elle. Derrière nous s'élevaient les verdoyantes montagnes des enfans d'Israël, et devant nous la terre très aimée de Bayreuth et ses deux plaines. Moi et le soleil nous regardions en même temps la jeune fille ; nous projetions sur elle des rayons doués de la même chaleur. Cette jeune

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figure paisible me causait des émotions tristes» Pourquoi?

» C'est que je réfléchissais à cette loterie matrimoniale où les jeunes filles choisissent un maître, à une époque où leur cœur a plus de sentiment que leur esprit n a de lumière. Dans le vide de leur âme brûle une flamme sans objet, comme dans les temples des vestales brûlait la flamme du sacrifice, sans image de divinité. L'idole faisait un signe , aussitôt on approchait l'autel, et le sacrifice s'accomplissait. Je pensais que , comme ses sœurs , elle serait pressée, arrachée, flétrie par la dure main des hommes , comme ces faibles grains que l'on froisse rudement entre ses doigts. Je songeais au peu de beaux jours et de fleurs qu elle trouverait dans ce printemps de sa vie féminine. Je la comparais , elle et la plupart des fiancées , à ces enfans que le Garofalo aime à placer dans ses tableaux : ils sont endormis ; sur leur tête un ange suspend une couronne d'épines. La couronne d'épines^ c'est le mariage: dès qu'elles s'éveillent, l'ange laisse tomber la couronne , et leur front se déchire. J'avais toules ces pensées, et ce n'étaient pas elles qui causaient mon attendrissement. Tou-

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tefs les fois que mes regards se fixaient sur cette figure blanche et rose, si douce , si gracieuse, si aimable, j étais tenté intérieurement de m'écrier : Oh ! ne sois point si gaie , malheureuse victime , ce cœur tendre que ton sein renferme a besoin (et tu rignores) de jouissances délicates et pures, il lui faut mieux que du sang, et cette tète charmante réclame des rêves plus gracieux et plus heureux que ceux qui naissent sur Toreiller domestique. » Tu ignores, aimable fille, que celte fleur de ta jeunesse odorante va devenir un grossier calice, où rhomme ira se désaltérer. Bientôt il ne te demandera ni une âme sensible ni une tète forte et lucide; il n'estimera chez toi que le travail de tes doigts, la sueur de ton front, l'activité de tes pas; et si ta langue paralysée le laisse en repos , il bénira son sort. Cette voûte immense et éternelle , cette éloquente arche de l'empyrée , cet univers sublime se rétréciront à tes yeux , et ne seront plus qu'une pauvre maison, un économique réduit : tu n'y verras plus que des cordes de bois, des morceaux de lard, des métiers à filer, et quelquefois , dans les beaux jours, un salon de visite. Pour toi, le soleil ne sera plus qu'une énorme balle suspen-

due sur ta tête eu guise de poêle pour échauffer le monde. La lune se transformera en un de ces globes de cristal dont le cordonnier se sert la nuit, et que les nuages portent comme leur chandelier. Le Rhin superbe ne t offrira pour image pittoresque que quelquesendroitsgueablesoù tu iras laver ton linge. Bon Dieu ! le Rhin transformé en un chaudron de lessive ! Ah ! l'Océan lui-même ne se présentera à ta pensée que comme un réservoir de harengs-saurs. Dans Timmense foule des écrits germaniques, tu t'en tiendras à un seul ouvrage, YAlmanach pour la présente année ; et, grâce à la position que tu occupes dans l'échelle des êtres, le journal te fournira à peine un seul objet de curiosité, excepté peut-être la liste des étrangers qui sont venus , le passeport en main , loger à rhôtel voisin. Enfin si jamais tu penses au Génie universel qui régit le monde, tu te le représenteras sans doute comme un peu plus sage que monsieur ton mari , et voilà tout. Ainsi le veut ton état de femme , comme le disent les philosophes, ton nexus cosmologique.

w Tu étais née pour quelque chose de mieux; mais comment pourrais-tu l'obtenir? Ton pauvre époux

îî est pas en état de te donner un autre sort ; et la société ne lui permet pas de te traiter autrement. La mort viendra te surprendre quand les années auront feuille à feuille détruit ta sensibilité ; et les germes que la nature avait mis en toi ne seront pas éclos, quand lu seras enfin transportée sous un ciel plus favorable.

» Vous vous étonnez de ma tristesse ? Ne vois-je pas toutes les semaines comment on sacrifie les âmes , dès qu'elles viennent habiter un corps féminin? »

Quelle profonde et délicate sensibilité, sous toute cette bizarrerie ! Ce qu'il y a de plus grotesque et de plus délicat s'est accouplé dans cette tête humaine. Continuons.

«Je prenais des notes: j'écrivais, j'écrivais toujours, et mes regards s'obscurcissaient. Le soleil , dans sa profondeur lumineuse , me frappait par derrière, et mes yeux mouillés de larmes ne pouvaient plus rien distinguer. Bonne fille! tu ne savais pas d'où venaient mes larmes, et tu pleurais de me voir pleurer.

» Nous descendions des hauteurs escarpées de Bindloch y et à mesure que nous nous plongions dans cette profondeur, elle nous dérobait Téclat joyeux dont palpitait le soleil , et bientôt sept heures sonnèrent, et la lumière argentée dont le vaste ciel rayonnait disparut, comme dans les Tentes publiques de Lunenbourg et de Brème le marteau du vendeur éteint la lumière quand vient le moment fatal.

» Le monde reposait. Sur la montagne apparaissait la lune , semblable à la coupe d'un lis qui ne s'est pas encore épanoui. J'avais achevé d'écrire. Nous étions au bas de la montagne ; je dis à la fiancée que j'allais descendre de la voiture, et que je lui lirais quelque chose si elle voulait m'accompagner; car le bruit des roues nous assourdissait de son roulement monotone.

» Nous mimes pied à terre non loin d'une vieille colonne, auprès de laquelle je n'ai jamais passé sans soupirer. C'est une colonne érigée à la Mort. Devant elle je pense à cette destinée qui nous saisit et nous entraîne , pauvres vermisseaux humains, qui nous secoue et nous meurtrit comme la main des géans secouait Gulliver. II me semble

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que cette colonne eat un Hermès antique, une statue de Mnémosyne , placée là par le sort luimême y afin de réveiller dans le cœur oublieux de l'homme un souvenir de la puissance du hasard. Pauline ne se doutait pas que ce monument existât.

» Je Vj conduisis; et le lui montrant du doigt, je lui expliquai les figures qui se trouvaient sculptées sur le pilastre. On voyait une roue de chariot passer sur le corps d'une jeune fille, au visage doux et charmant , mais toute meurtrie parla roue inhumaine. Yoîci l'histoire j:

9 Les gens des viHages voisins racontent qu'un jour une jeune fiancée, qui allait chercher son fiancé, se trouvant dans la diligence publique, fut entraînée par les chevaux effarouchés dans le précipice de Bindloch , et que , sous les yeux de son malheureux amant , elle rendit l'âme , cette âme pleine d'espérances et si cruellement déçue !

«Les vapeurs du soir obscurcissaient déjà le disque de la lune , et Pauline avait peine à discerner les détails de cette sculpture consacrée au malheur d'autrefois ; mais son cœur tendre fut frappé, et la similitude de sa position se joignait à un souvenir si

touchant. Elle donna une tarme à cette sœur inconnue que ledestin avait brisée en ce Ken. Déjà les os-^ semens de la jeime fiancée étaient dev^aos poussière. Le calice des fleurs renfermait une partie de ces cendres transformées en pollen odorant ; cette poussière qui nous environnait, ces ossemens devenus cendrés , avaient perdu leor forme avant que l'âme qui les avait animés eut , du milieu de son voyage vers Té terni té, jeté un dernier regard sur le corps , son ancien asile. Ce fut là , près dé ce moiiument de souffrance , sous la voûte immense du ciel nocturne , que je lus à Pauline une poétique ébauche ; je Tadresse à toutes ses sœurs , et je Toffre à leur âme , etc. , etc. »

Telle est la bizarre mais frappante éloquence de cet étrange génie. L'unité manque à toutes ses compositions; inférieur, comme artiste, à Shakspeare, slirtoiit à Cervantes, peut-être supérieur à Sterne , il a trouvé comme eux le point de jonction où la douleur et la gaieté , le pathétique et le comique se fondent.

Voici un dernier fragment de Siebenkœie; il renferme toute la pensée de l'ouvrage , et sa forme

Tulgaire ea accroît l'effet paissant. Le mari-poète est las de sa ménagère sans génie. Il expire sous le poids de cette union sans accord.

« Une mort intellectuelle saisit le jeune bommte ; il s'assit dans le vieux fauteuil et couvrit ses yeux de ses mains. II vit se soulever cette brume qui nous cache Tavenir ; à ses regards se révéla sa vie future 9 vaste espace aride , couvert de cendres et des débris de feux éteints ; perspective désolée, jonchée de feuillages jaunis, de rameaux desséchés et d'ossemens qui blanchissent sur le sable. Il reconnut que l'abime entre son cœur et celui de ^ Lenette irait toujpurs se creusant ; il le reconnut avec un désespoir profond, avec une netteté désolante. Jamais tu ne peux revenir, ancien amour, amour si pur et si beau. Lenette ne quittera jamiais son obstination , sa froide réserve, ses babijtudes étroites. Son cœur est à jamais frappé de >mort , sa tète esi fermée à jamais à toute pensée; elle est destinée à ne le comprendre jamais, à ne jamais l'aimer. La froideur du jemie homme pour elle devenait de jour en jour pins amëre ; il jetait un regard sans espoir sur cette série interminable de silencieuses journées, remplies

ÇS ETUDES

de soupirs étou£fés et de muettes accusations.

» Lenette était assise et continuait de travailler sans rien dire. Son cceur blessé reculait devant les regards et les paroles, comme on se garantirait de l'atteinte des vents froids et glacés. La nuit tombait; elle n alla pas chercher de lumière , elle aimait mieux lobscurité.

» Alors on entendit tont-4-coap un musicien errant s'accompagner avec la harpe pendant que son enfant jouait de la flûte. Ce concert avait lieu sous la fenêtre de nos amis.

» Leurs cœurs étaient pleins et serrés; l'harmonie vint léÀ frapper comme de mille piqûres. Jamais notre âme ne parle plus haut que lorsque la musique l'éveille; rossignol, qui ne chante jamais mieux qu'auprès d'un écho sonore. Ah! que d'anciennes espérances surgirent tout-à-coup ! combien de souvenirs il retrouva quand les arpèges de la harpe rappelèrent les temps passés à sa mémoire! il se revoyait jeune, plein de désirs, confiant en l'avenir, cherchant un cœur f^it pour l'aimer, un esprit fait pour le comprendre. Il ressemblait au voyageur qui, du sommet de la montagne aride, jette les yeux sur l'Arcadie

ombragée, profonde, verdoyante, qu'il a quittée pour n'y plus revenir. Joies perdues! promesses menteuses! que de désappointemens! Où est celle qui devait lui payer son amour par du bonheur?

»/# ne l'ai point trouvée! Ces mots retentissaient comme une dissonance au milieu de la mélodie. Ses pareus bien-aîmés, les bocages de la maison maternelle reparaissaient à ses yeux; 4a musique les évoquait, ainsi que les amis et les afTections de son premier âge... Et maintenant pas une âmfe pour l'entendre, pas un être qui l'aime! Son courage fut vaincu ; il tomba étendu sur la terre* comme s'il eût voulu y descendre et s'y perdre. Rien ne pouvait soulager sa douleur.

• Les musiciens se turent. Cett^pause solennelle augmenta son émotion ; il s'approcha de Lenette, et d'une voix tremblante il lui dit : Allez donner cela aux musiciens. A peine les derniers mots furent intelligibles. La clarté des bougies de la maison située en face frappait le visage de Lenette ; elle avait, à son approche , affecté d'essuyer la vitre que soii haleine avait ternie. Il s'aperçut que des torrens de larmes muettes s'échappaient dev ses yeux.

» Leneiie , dit-il plus doucement , je vous en prie, portez-tear cela, ils vont s'en aller.

» Elle prit la pièce de mounaie ; leurs regards se rencontrèrent, mais ceux de la femme étaient déjà secs 9 tant leurs âmes étaient devenues étrangères Tune à l'autre ! Ils étaient parvenus à cet état déplorable f où une émotion commune n'échauffe et ne réconcilie pas. Le besoin d'affections partagées inondait son être, mais le cœur de Lenette n'était plus à lui. Il aurait youlu l'aimer, il en sentait l'impossibilité déchirante ; il connaissait cette nature aride et vulgaire ; il s'assit dans l'embrasure de la fenêtre, sur laquelle il appuya son front brûlant. Lenette y avait par hasard placé son mouchoir trempé de ses larmes ; car la malheureuse créature, après une journée de contrainte, avait beaucoup pleuré.

» Ce mouchoir humide frappa le jeune homme, comme un remords. Les musiciens recommencèrent ; la voix et la flûte seules chantèrent :

«Los morts sont morts , Ven est fait pour touioars ! »

» Une «ingoisse nouvelle le saisit comme un lin-

SUR JEAK-?AUL. 7I

ceul de glace. Il pressa le mouchoir sur ses yeux humides , et répéta en sanglotant :

« Oui , oui , c'en est fait pour toujours ! »

»La pensée du trépas se présenta à lui; ce fut une e^érance ; il lui sembla ^ue les musiciens , en marquant la mesure , sonnaient les derrières heures de sa vie ; il se vit descendre dans le tombeau , et respira.

» Bientôt il entendit Lenette entrer et allumer une chandelle. Il alla vers elle et lui donna le mouchoir. Si diésoléy i!ii jaavré^ si abattu, il avait besoin de ($e raita<:her à W être bu«»aia quel qu'il £at» Ii€^£iette »'ét^it plir» la f^mme d^e iloa chois; mais elle sQu£fraity mais elle wail plétiré. Leotemeot, 9ai9&^e baisser, saas prononcer un mot, il l'enlaça de se;^ bras et l'ati^a; mais elle détonna la lête firoideii^eat,. avee dé^ÂI, «e dérobant kson bai** ser . Il f m^esnentitune pfiiM aigu.

« Sutflrje doiic pins ikeoifeiiix que loi? » éik4\.

iiPuis, laissant tomber sa tête sur celle de Le* nette , il la pressa sur son sein. Vains embrasse* mens ! ÂIofs des profondeurs de son âme mille toix jaillirent et répétèrent : « C'en est fait pour toujours! »

S in.

Voyage , aventures périHenses , exploits et jours d'angoisse d un aumônier de régiment, avec une apologie de sa valeur et une narration de ses hauts fttts , contenus dans une épltre panégj** ricpe et catéchétique.

Vous ne coniiaissez pas le bon Attila Schmelzle : c'est une de ces créations typiques nées du cerveau du poète, fantastiques comme un rêve, vraies comme la vie réelle, et qui, dès que vous les avez entrevues , se rejurésentent sans cesse devant vous, se gravent dans votre mémoire , s'y fixent , vous poursuivent à la ville et à la campagne, font retentir leur voix à votre oreille émue, comme un thème musical dont vous ne pouvez vous débarrasser. Leur immortalité est là; celle de Panurge et de mon oncle Toby , celle de Falstaff et de Figaro. Schmelzle a comme eux sa date , sa nationalité , son caractère ineffaçable : il est Allemand. Jean-Paul Ricther Ta fait sortir de ses

SUR JEAN-PAUL. 'j5

langes yers l'année i8o3. C'est un personnage bien plus complexe , une physionomie bien plus difficile à saisir que celle des héros que nous venons de nommer; un être composé de nuances bien plus délicates ; le produit d'une civilisation idéale et scientifique, un homme qui a peur de tout parce qu'il veut tout approfondir; un Aumônier de régiment qui s'est fait une Théorie esthétique du courage , comme Ficht s'est fait une théorie du stoïcisme.

Au premier coup d'œil , vous prendriez Schmeizle pour l'emblème de la poltronnerie ^pour le type de la faiblesse morale , pour la peur incarnée. Mais regardez-y de plus près : cette faiblesse émane de la science; c'est l'incapacité d'action née de l'abus de l'analyse, Schmeizle a d'excellentes raisons pour tout craindre ; il est dialecticien , rêveur, philosophe , métaphysicien , algébriste, chimiste, analyste, plongé dans les vapeurs de l'existence idéale ; et dès qu'il approche de la vie positive , dès qu'il lui faut mettre à fin un petit voyage de trois lieues , sur une belle route , en diligence, au milieu du jour, par un beau temps, oh ! le pauvre homme ! sa tête se perd, les périls

reairironiient ; son imagination encyclopédiqae l'obsède de calamités possibles , probables et imminentes.

Suivons avec Jean-Paul , ce br»ve et honorable professcfor, personnification de TÂllemagne métaphysique. Toute sa force est dans la rêverie. Il est courageux comme on est pjtfaagoricien^brs^hmane on théosophe, dans cesheœ^euses o^nlrées oà une vie de somnambulisme intel-* lectuel absorbe la vie d'action. Pom- Schmelzte. tontes les vertus sont dans la faculté de les imaginer. Songer qu'on est un héros, c'est être un héros. Homme de la pensée , il n'agit qtfe d'a> près de profondes combinaîsons. Il écrirafit volontiers un traité des corps gras et de l'élasticité des substances animales pour se déterminer à porter des bottes ou des souliers, xm jour de pteîé. Sa philosophie spéculatrice , appliqu>ée ati» actes les plus communs de la vie privée , Fen-» traîne à des bizarreries aussi étranges c(tfe celles dont le héros d*Hitdrbras et le chetaKer de la Triste Figure noud ont donné le spectacle. Au fait, il est le Don Quichotte de la sagesse Esthétique ; la nature l'a doiïé d'une valeur de paladin, mais il

possède aussi la prévision et la prudence méticuleuses d'un mathématicien et dun savant. Vous' le connaîtrez mieux quand vous saurez de quelles précautions il s'arme contre le tonnerre , qu'il ne craint pas, mais qu'il repousse et éloigne scientifiquement de lui.

« Le vulgaire me trouve ridicule, dit Schmelzle, quand, sous un eiel sans nuage, il me voit me promener, un parapluie de toile cirée sur la tête. Ignorant vulgaire ! il n'a pasiu comme moi les chroniques du moyen âge , où tant d'exemples prouvent que la voûte azurée du ciel peut, dans ses momens de calme et de paix, lancer ses traits dévorans sur une' tête scientifique. Mpn parapluie , le seul parapluie rationnel , est un paratonnerre ^ messieurs ; au bout d'une canne de voyage e&t étendue ma toile cirée $ une chaîne en galon d'or est attachée au sommet, et traîne jusqu'à terre^ Tombe ensuite la foudre $ elle ne m'atteindra pas^ je la brave i le conducteur que je viens de décrire l'écartera de mon occiput , et la forcera de raxoi» per sur là terre , aux pieds triomphaiis de. l'aumôniér Schmelzle.

76 ÉTUDBS

» C'est très bien contre la foudre^ Mais les aércw lithes! Depuis quelques années la lune s'amuse à nous bombarder cruellement ; petit satellite imperceptible y mauvaise femme-de-chambre de notre globe , qui nous jette des pierres énormes. , très capables d'écraser un honiiête homme dans leur chute. Nous sommes en un temps de révolution et de rébellion universelle : une planète qui brille d'un éclat emprunté se révolter ainsi contre sa mère ! Comment nous garantir de ses atteintes? C'est à quoi je pense souvent, au clair de la lune, lorsque ma femme ronfle étque mes Hvres d'algèbre sont ouverts devant moi. Juste eiîel ! plus le monde vieillit , plus le courage est une vertu nécessaire. Les dangers nous environnent. tris^ tes habitans de cette petite boule terraquée, armez-vous comme moi d'une force d ame à toute épreuve. A peine Franklin a-t-il inventé le paratonnerre , à peine le grand Reimarus a-t-il donné l'idée de ce paratonnerre portatif que je lui ai emprunté ; voici la lune séditieuse qui nous attaque de ses batteries, voici que de nouvelles comètes à queue flamboyante traversent l'éther me-^ naçant. »

'Le vulgaire , dont notre ami Schmelzle se plaint si amèrement , n'a pas manqué de se moquer de lui ; il a pris , comme vous sans doute , pour une poltronnerie enracinée cette profondeur de prévisions. Écoutez notre professeur essayer * son apologie :

« Ckii f mes amis, vous pouvez l'attester; m'accuser de faiblesse , est une calomnie épouvantable. N'ai-je pas constamment chéri la société des braves , celle des sabreurs , des soldats , des ferrailleurs y pourvu toutefois qu'ils ne crient pas trop fort à mes dreilles ? Mon beau-||ère le dragon , par exemple, la fleur des duellistes, n'est-il pas l'objet de ma vénération ? Je l'avoue ; j'ai trop de penchant pour les idées de meurtre , de combat et de carnage : c'est là m'on faible. Une mêlée de Rugendas avec son champ de bataille couvert de morts , la bataille de Prague sur le piano (le presto con vio^ lenza ) , la .prise de Toulon sur la harpe ! ô ravissement ! ô bonheur ! Je les achète , je les admire , je les écoute , je les contemple. Heureusement ma fortune est bornée ; cela seul m'empêche de me livrer tout entier à mes goûts martiaux , et de faire beaucoup , mais beaucoup de folies. Mon cou-

rage , calomniateurs ! mon courage ! Vous yeirez si j'en ai , quand vous entendrez mes leçons ca* técfaétiques, mes paroles de fer, mes discours d'acier, mon cours adressé à mes élèves , que je veux , par la seule puissance de ma parole , couler en bronze et transformer en héros chrétiens. » Mes preuves en faveur de cette vaillance qu on me refuse sont nombreuses. Par exemple , si j'aperçois du sommet d'une colline une troupe de baigneurs qui nagent dans le fleuve , je me sauve à toutes jambes : pourquoi ? Je prévois ,. dans le cas où l'un de m|i nageurs se noierait , que mon cœur emportant ma tête , et ma tète emportant mes jambes , me précipiteraient infailliblement dans quelque gouffre maudit , où je périrais en voulant arracher une victime à la mort. Cent fois je vous ai raconté mes rêves , chers amis. Et qu'est- ^e qu'un songe, sinon le reflet de la vie éveillée? César, Alexandre, Attila, mon patron, n'ont pas rêvé plus courageusement que moi. J'ai pris Rome ^l'assaut , j ai jeté le pape et le sacré collège par les fenêtres, j'ai mis le Vatican en cendres, j'ai été enlever, à Aix-la-Chapelle, la perruque de Xlharlemagne ; à Berlin , le chapeau de Frédé-

rîc-le-Grand ; je me suis battu contre tout un consistoire; faî encloué vingt batteries de canon , etc. , etc. «

Rêve toujours , mon bon Schmelzle î rêve que ta «s un héros ; mais ne sors pas de ton cabinet d'études, et ne lance pas au milieu du monde positif le fragile esquif de tes théories. Lorsque , par exemple , tu as accepté par imprudence- la place d'aumônier d un régiment, et que, dès le premier jour de bataille, le bruit du canon t'a mis en fuite, au grand détriment des âmes soldatesques enlevées par la mitraille , et privées de leur médecin

spirituel , toute l'armée s'est récriée contre ta prétendue lâcheté. On n'a point voulu comprendre tes distinctions métaphysiques. En vain tu as fait valoir comme preuves indtibitableô de valeur ce créanciei' auquel tu • as fermé ta porte l'autre jour, et surtout tes goûts carnivores , penchans que tous les philosophes considèrent comme un indice de bravoure , voire menue de férocité. Pauvre Schmelzle, le vulgaire, que les apparences trompent, et qui ne comprend pas TEsthétique , s'est obstiné à te regarder comme un poltron. Renferme-toi donc dans ta cellule, et rêve ; c'est

ce que tu as de mieux à faire. Ces esprits grossiers sont-ils faits pour te Comprendre? Surtoul ne t'avise jamais de faire le cavalier, comme tu l*as tenté à Vienne , certain jour funeste , dont le souvenir est resté empreint dans ta mémoire, et dont ton autobiographie a immortalisé le souvenir. Mais cet exploit équestre mérite bien que je te laisse le soin de le raconter.

«rUn jour, ma mauvaise étoile voulut que je montasse , à Vienne , un cheval de louage , jolie bête, de poil bai-clair, mais déjà vieille, et la bouche dure comme la bouche de Satan. A peine fusje en selle , je me sentis emporté par cet animal maudit... Il allait au pan. En vain je tirais la bride, je ramenais le mors^ je tourmentais la bouche de ma monture. Impossible de l'arrêter ; le malheureux cheval allait toujours. Alors, je fis des signaux de détresse , et je m écriai : — Mes bons amis , mon cheval m'emporte ; ai^rêtez-le , pour Tamour de Dieu ! Mais ils riaient, et, voyant mon coursier s'avancer aussi lentement qu'un procès devant la cour aulique, ils ne faisaient pas un mouvement pour me tirer de peine. — Insensibles, leur dis-

SUR JEAN-PAUL. 8l

je, ne voyez -vous pas qu'il a pris le mors aux dents? ne voyez-vous pas que je ne puis en venir à bout? Eh bien ! les coquins s'amusaient de mon embarras. Le spectacle d'un cheval allant au pas , sans que je pusse le forcer à faire halte, les égayait singulièrement; et la moitié des polissons de Vienne, s'attroupant derrière moi, suivit les pas de^ma bête , comme la queue d'une comète. Le prince de Kaunitz, le meilleur écuyer de son temps, passait à cheval; il ralentit sa marche pour me contempler. Il fallait me voir balancé par l'animal rétif, raide comme un glaçon que rOcéan ballotte , pleurant de rage , tirant mes rênes en désespéré. Un facteur ae la poste, avec son chapeau à cornes et son habit rouge, passait et repassait devant moi, me persécutant de son sourire sardoniqiie, en distribuant ses lettres à droite, à gauche, comme s'il eût voulu me narguer. L'homme chargé dé L'arrosémènt des rues, le schwanschleuderery dirigeant un tuyau de cuir aussi long qye son nom , s'amusa, le barbare, à lancer sur moi et mon cheval le feu de ^batterie réfrigérante , au risque de me causer une fluxion de poitrine; car je me trouvais dans un

Su ÉTUDES

état de traospiration excessive. Misérable que j'élaifi! Cbeval maudit ! cheval de Troie, instru-* ment de perdition ! J'arrivai à Maldein^ faubourg de Yienae » 1 ei^rit troublé , le corps harassé , rame endolorie. Il étai|tard; le coup de canon du soir avait ordonné aux bourgeois de rentrer chefl eux et de quitter le Prater ; mais ma hète inferâ^le voulait a^bsolu^enJt se promener. Elle allait , elle allait toujours. Je crois que , grâce à elle f je me serais promené toute la nuit , si mon heureuse destinée n'avait jeté sur ma route mon beau-frère le dragon.

« Ah ! ah 1 uie dit*il en riant , vqus vous exercez à la voltige ?

9 — Mauvais plaisant ! lui dis-je , la voltige demande un cheval de bois.

» — C'est aussi ce que je ve^x vous dire. »

» Gr$c<^ au ciel jç rentrai chez moi sans frao tare, sans contusion , $ans encombre^ m^ jurant bien de ne plus monter désormais uu cheval rétif ou indompté. »

Ce ^ut le â2 juillet i8oi que notre professeur quitta sa ville natale , et partit poiu* Flœtz ^ .ville célèbre et imaginaire , située à . peu de

SUR JEAN-PAUt. 83

'di^TaBce iie la résidence du professeur. On avait vie k ce courageux ecclésiastique sa place d'aa<mônier de régimeni, sous prétexte que la vie des camps ne convenait pas à son caractère paci* fique : et il allait à Fiœtz réclamer auprès du gé* néral Shabacker contre cette destitution injuste. Avant son départ il rassemble ses domestiquer et leur tient un discours dont 1^ prudence exemplaire et la politique prévoyance sont dignes d'être éternellement admirées.Il a classé avec une régula«rité et une sagacité sublimes ( à i 'imitatioi^des catégories de Kant) les divers accidens qui peuvent attaquer ées propriétés et blesser ses intérêts pen* dant huit jours d'absence : incendie , vols avec effraction ; passages de troupes , émeutes , coups de tonnerre. Laissons-le parler lui-'mème :

« Je recommandai à ma femme, à ma Teuto»berga y de suspendre à ma croisée ma harpe éo<lientie, afin que les voleurs, s'il s'en présentait, iâsaginassent que je m'amusais à préluder sur cet instrument. Je la priai de ne pas oublier dé ren-^ fermer les chiens pendant le jour, et de les lâcher pendant la nuit. Je lui dis surtout de bien prendre garde aux foyers ardens que le hasard et

une mauvaise fabrication établissent au milieu des vitres gre^ssières dont les fenêtres dès écuries sont garnies ; je lui citai "plus d'un exemple d'incendies causés par cette imprudence. Que plusieurs rayons de soleil, traversant ce focas dangereux, aillent tomber sur Une botte de foin, voilà Técurie, la maison , le faubourg , la ville en feu. O science , 6 expérience , salut de l'humanité ! c'est à vous que je dois la prudence qui me distingue. Ce n'est qu'en Germanie, au sein de nos laboratoires philosophiques , que ces précautions admirables peuvent germ«r.

» J'eus soin d'emporter deux espèces de médecines, soigneusement empaquetées, l'une rafraî-* chissante, l'autre stimulante; mes instrumensde chirurgie , mes béquilles et* de la charpie , dans le cas où la voiture • viendrait à verser; des cordiaux de plusieurs sortes ; et un traité des frac* tures et de leur réduction. Pourquoi la nature n'a-t-elle pas donné à l'homme les poches sensi^ tives de la Sarigue? cela serait bien plus commode en voyage : nous porterions , comme Thaïes, tout avec nous ; nous ne craindrions pas qu'un accident vînt nous priver des choses les plus néces-

saires;iious ne Goafi^ions ni nos pcoyisions ni nos instrumens. aux poches souvent trouées d'une diligence publique. »

Gomme sauvegarde de surérogatioq, Schmelzle eomièae avec lui son beau-frère le dragon et un autre de ses amis. Malgré des précautions si ras-r surantes , dès qu'il a jeté les yeux sur les.personnages réunis dans la voiture , la terreur le saisit. Quelles gens! quelle conversation!

« Près de moi se trouvait assise une femme qui, selon toute apparence , était de moyenne vcrlu. Sur son sein je remarquai un nain que sans doute elle allait montrer à la foire. En face de moi, un gaillard aux yeux de lynx, dont la profession, à ce qu'il disait , était d'empoisonner les rats et les taupes, pressait du coude un voyageur aveugle , sinistre figure, enveloppée d'un manteau rouge. » Diable! medis-je, commentempêcher ces genslà de me tendre des pièges? Ne aérai t-ce pas une troupe de voleurs? et si l'on me voifc en pareille compagnie, qui peut m'assurer que je ne me trouverai pas forcé de comparoir devant quelque tribunal aulique! moi, moi que la prudence a toujours empêché de m'arrêter devant la porte d'une

prison, de peur qu'un espion de police , me voyant là , ne me prît pour un collègue ext^eur des habitans de la geôle, et ne m'accudit de tra» mer l'évasion d'un de mes amis prétendus !

»Que l'on n'aille pas m'accuser de m'alarmer trop aisément. Ce monsieur , l'empoisonneur de rats, Atropos masculin qui peuplait de souris la région des ombres, ne nous avoua-t-îî pas in-^ génument qu'il avait dans sa vie transpercé l'abdomen de dix hommes avec beaucoup de succès,, tailladé une cinquantaine de bras fort régulièrement 5 mis en lambeaux plus de trente cœurs , et réduit en atomes imperceptibles une soixantaine de cervelles?.^..

« Je ne crains rien , continua Fe monstre ; fe suis invulnérable. Voyez ma tête : que l'on place sur sa sommité tous les charbons ardent que l'on voudra , je n'y ferai pas la moindre attention. »

» Aussitôt mon beau-frère le dragon tira de sa poche un briquet et de l'amadou , et plaça l'amadou aliumé sur l'occiput chauve du personnage-. Vous eussiez dit le génie du feu ; lempoisonneur de rats ne bougeait point , et nous le regardions, avec surprise. Il souriait tranquilleaaent,^

SUR JBAN-PAUL. 87

« Mesâteoys , nous disait-il , vous me faites -plaisir , celk <né réchauffe uû peu, car eette pftHie de moù corps a toujours été froide 'comme glace. * » Le dragôti passa la main sur ce crâne mer* v^îiieux, et s'écria s « Mon Dieu, il n'est pas même ebaud! »

» Le gaillard, pour comble d'horreur, détacha la sommité de son crâne , et , tenant à la main cette calotte osseuse, partit d'un grand éclat de rire:

«Ne voyez-TOus pas, nous dit-il, que c'est le crâne d'un pendu dont je me suis fait tm bonnet de surérogation pour les temps de froid? Au surplus, il est très vrai que j'ai passé ma vie à mutiler des hommes et des femmes ; car tel que vous me voyez je ma» employé commte dissecteur dans un amphithéâtre d'anatomie.

9 Je n'ai pas encore parlé de mon compagnon de route en manteau rouge. Hélas! il n'était ni moins effrayant ni moins dangereux que ses confrères. Pour moi, je pense que c'est un émigré et unYéfUgié; car il parlait tour à toUr allemand et français , et ne parlait pas mieux une de ces langues que l'autre.

» Il s'appelait , disait-il , Jean-Pierre , Jean- Paul (i), ou quelque nom de cette espèce, si toutefois il avait un nom. Ce manteau rouge 9 rouge comme Thabit du bourreau , ne me causa point de terreur. Je suis philosophe et triomphe des préjugés vulgaires ; mais ce qui était ines-* plicable autant qu'effrayant, c'était le regard inquisitif du voyageur maudit, que j'avais cru aveugle , et dont la paupière fermée n'était que plus redoutable. Toutes les fois qu'on descendait de la diligence, il arrivait à moi , semblait vouloir me pénétrer d'un coup d'œil perçant, moqueur,. indéfinissable, puis tournait les talons et s'en aUait. Je veux bien faire la guerre en rase campagne ; mais ne savoir de quel buisson vient l'escarmouche qui vous menace, c'est horrible en vérité. Ce manteau rouge me causait des spasmes d'inquiétude. Mes soupçons redoublèrent quand il ouvrit une large bouche pour me parler de philosophie, de ten*dresse et de philantropie. Dès qu'un homnie vous tient ces beaux discours, soyez sûr qu'il veut vous escamoter votre argent ou vous soutirer vos secrets,

(i) C'est lean-Paal lai-môme qui a voiAi se faire reconnaître sous le costume et le nom du voyageur. en mantcaa roage%

c La sensibilité! in'écriai-je, la tendresse! la douceur! ne me parlez pas de ces vertus d'imbécile. J'ai du lion dans l'âme , c'est mon malheur et mon défaut. Je reviens de l'armée avec mon beau-frère le dragon , et tous les deux nous n'avons que trop de penchant pour le meurtre, l'incendie, le niassacre et le ravage. Lorsqu'un sang trop ardent nous bouillonne dans le cœur, c'est un bonheur pour nous , monsieur, d'être revêtus de la dignité ecclésiastique , éminemment pacifique, et faite pour apaiser la ferveur guerroyante... Cependant, me hâtai-je d'ajouter de peur qu'il ne prit avantage de cet aveu , la patience a ses bornes ; l'animal le plus doux se venge quand on le blesse : je ne peux pas répondre de moi dans le premier accès de colère : et d'ailleurs mon beaufrère le dragon est là , qui n'entend pas plus raison que moi , et qui , lorsque je suis attaqué , se charge ordinairement d'arranger les affaires. »

f Le manteau rouge souriait d'une manière ambiguë. Quel sourire! Il se donna pour être attaché au cabinet diplomatique. En effet il y avaii du renard dans sa physionomie. Je continuai mon apologie du courage sans gasconnade , sans fanfa-

go ÉTUDES

ronnade, avec ce calme profond qui n'appartient; qu'à rhéroisme.

« Je n'ai peur que d'uae ehose , lai dis-je , c'est d'avoir peur , comme le dit Montaigne.

^ — Etsi vous n'aviez pas assez peur d'avoir peur? reprit l'homme diplomatique.

» .^ Voilà, repris-je, une distinction bien sub^ tile... C'est de la philosophie à couper un cheveu en quatre, pour le disséquer.... •

Ici le grand professeur Schmelde commence une dissertation estéthique sur la peur de la peur, et htê linûles de cette peur de la peur, et les nuan-^ ces des différentes espèces de peur; âoeUeûte satire de la scolastique allemande et de ses dis^ tinciions, divisions, subdivisions, sophismes^ pà« ralogismes et nuages sans nombre et sans fin. Un^ omge survient, la foudre gronde; écoutes encore c^ prévoyant philosophe :

« J'^ii trop long-tempi médité sur les principes de- la philosophie naturelle pour ne m'être pas armé contre les atteintes de la foudre. Voici comment je me condms dès que la grande voix du tonnerre se lait entendre dans les nuages. Je m'a»" sieds sur une chaise de pftille , »u milieu dé La

SUR J3EÀN-PAUL. Qt

chambre. Tant que le ciel est menaçant el sotobre, j'y reste : chaînes de montres^ boucles de souliers^ agrafes 5 tous les conducteurs électriques , j'ai eu soin de les éloigner de moi. Dieu battrait le tam-* bour pendant toute Tannée , je resterais dans cette situation, et ne m'embarrasserais de rien^ Je me souviensqu'unjour, au milieu du service divin, une tenapête venant à éclater, je laissai toute ma con* grégation en suspens. J'^allai me réfugier dans le caveau mortuaire, et ne rentrai que lorsque la texapète fut calmée.

«Telle est, pour ma p^t» ma manière de me conduire quand il plaît aux élémeus de f^ ivftet la g4ierre. Mais hélas! dans cette diligence mau^ dite 9 pas un de mes confrères ne connaissait la philosophie naturelle. Personne d'mrtre eus n'e^ vaît étudié Schelliag. Quand je vis les nuages s'amonceler et se rouler eâ masses noires audessus de notre malheureux carrosse , Téclair s'y }ouer et serp#nter, comme le ver luisant sillonne le gason , je ne pus m'empêcher de prier à voix basse tous mescoUègues de déposer au nioins^ans une de» poches de la voiture leura montres ^ leurs hagu^ et leur argent, conducteurs éieciriques^

fort redoutables. Ils se moquèrent de moi ; et le dragon, mon beau-frère, s*élançant sur le siège du cocher, tira son èpée, et s'écria : « Je vais prier la foudre de passer à côté de vous. » Mortel sublime ! acte de dévouement admirable !

• Pour m'achever, Tempoisonneur de rats et la demoiselle lancèrent contre moi quelques épigrammes. Une fureur intime me saisit, et la foudre qui grondait dans mon cœur rivalisait de fracas avec celle qui retentissait dans les nues. Mais je me gardai bien de soutenir une discussion qui au* rait augmenté nos dangers. La colère est aussi un conducteur électrique. Couverts de sueur comme nous l'étions , entassés dans cette maison de cuir et de bois, confondant nos haleines dans cette prison incommode ; si par la chaleur de la conversation nous avions augmenté l'effeiTescence de l'atmosphère qui nous environnait, c'en était fait de nous : le même coup de foudre ne pouvait manquer de nous écraser à la fois. JElempli de ces idées, je parlais sans ouvrir la bouche, mettant la sourdine à toutes mes phrases, et développant avec une clarté parfaite la théorie de l'électricité; maissurtout faisant tout mon possible pour eDFrayer

SUR JEAN- PAUL. ^ gS

mes auditeurs : car Erxleben et Reimarus ont très bien prouvé que la peur suffît pour tuer un homme, et que par l'excessive transpiration qu elle cause elle peut attirer la foudre.

« Oui , mes amis , leur dis-je , je tremble que vous n'ayez peur, et j'ai bien peur d'avoir peur aussi ; mais faites attention à la situation où nous sommes. Serrés comme des harengs en caque , précédés par une épée nue qui brille au sommet de notre voiture et se joue dans lés nuages : tout haletans et palpitans ; quels dangers nous environnent ! il ne faut qu'un degré de peur de plus pour nous perdre. N'ayons donc pas peur , mes amis, si nous ne voulons pas en deux secondes être fracassés, brisés, rompus, anéantis... ô courage , courage ! magnanimité , héroïsme , combien nous avons besoin de vous aujourd'hui !

«Mes chers compagnons de route, quand vous serez descendus de voiture , vous aurez peur tant que vous voudrez ; dès que nous aurons moins de danger à craindre, vous serez poltrons tout à votre aise. Mais ici, pour l'amour de Dieu, n'ayez pas peur, nous sommes trop exposés. »

» Je crois bien avoir mérité par ce dîscours^a

couronne cîviqne , le prix accordé à ceux qui sauvent la vie de leurs semblables. Mon sermon de diligence piroduîsit son effet , nous arrivâmes sains et saufs à Vierstsedten sous un m&g&ifique arc-en-ciel qui dessina sa courbe triomphale audessus de nos têtes. »

On repart de YierstaBdten ; el toute la dili<gence s'endort, i^e pbilosopiitque Schmelzle a bien envie de mesurer, selon les principes de La<vater, langle facial de ses co-voyageurs ; mais il craint que lu» d entre eux, dormeur éveille , ne trouve impertinente son expérience pfaysio* ^nomonique. Il est donc obKgé de remettre dans sa poche le pied-de-roi qu'il en avait tiré pour s'as&urer éi la distance du menton à la bouche était égale à la distance de la lèvre supérieure à la racine du nez el à celle qui séptre les sourcils de la sommité du front, comme l'exige la régularité scientifique dontCampe, Lavater et leurs adbé* rens ont posé les principes éternels.

M'avez-^vouspas, dans ce récit burlesque , une complète philosophie de la peur .^ Le métaphysicien le plus subtil et l'auteur comique Iç plus naïf ni semblent-^ili^ pas s'être réunis pour nous donner

SUR JEAN^PAUL. gS

la logique , la poésie , les raisons secrètes , les justifications, l'enthousiasme, enfin Tanatomie entière de la poltronnerie ? et ces pages , qui ne sont en apparence qu'une débauche de gaieté , ont plus de portée encore. Sous cette grotesque caricature se cache une satire profonde. Plus l'homme augmente sa science, plus il redouble ses terreurs. Ce Schmelzle découvre dans les connaissances qu'il acquiert des sujets d'épouvante sans cesse renaissante. De quel côté se tourner.»^ comment vivre? en montant dans son Ht, il peut placer son pied à faux, chanceler, et se briser la tête contre le marbre du samno; la chute d'une aérolithe peut fracasser ce péricrâne spéculatif et scientifique; une fricassée de champignons peut l'étouffer; un rhume négligé peut le jeter dans le tombeau. Comme il n'est jamais sorti de sa cellule et de ses livres poudreux , tout ce qui s'offre à lui est péril, tout s'exagère et se grossit à ses yeux terrifiés. La peur, son idole et le bourreau de sa vie,* présente à son imagination un épouvanktti étemel.

On s'arrête dans un petit village. Pendant que le dragon et le postillon boivent d'autant, Schmelzle, toujours mélancolique , rêveur et poétique ,

JSchmelzle , que la beauté du clair de luue séduit, va se promener seul devant Tauberge.

« Au milieu d'un champ , derrière un groupe d'arbres, pittpresquement dessiné, j'aperçus, dit-il, une tablette blanche avec une inscription en caractères noirs. Pour l'antiquaire et le cu<* rieux, quelle occasion! Sans doute quelque ba* taille avait été livrée en cet endroit, et ce monument funèbce avait trait évidemment à quelque circonstance notable. Me voilà donc qui m'empresse de me diriger vers le mémorandum lugubre; mon pied foule des bruyères fleuries, et j'atteins le but de ma course. Horreur ! surprise ! douleur! A la clarté de la lune je déchiffre ces mots : « Prenez garde aux chausse-trappes. • La mort est donc là sous mes pas. Un ressort homicide , placé à deux pouces de mon talon, peut, si je pose le pied à droite ou à gauche, vomir sur moi trois ballesde calibre, et me lancer, fusée perdue, dans le domaine de l'éternité, au-delà des temps, par-delà l'existence. Les ciseaux d'Atcppos sont ouverts , la hache du bourreau est suspendue. Marche donc, Schmelzle, marche donc, dans ton indépendance et dans ta liberté ! Il faut que tu touches à peine le sol, du

lM>ut de l'orteil ; il faut y pour échapper au trépas <]ui te menace, que chacun de tes pas soit exactement semblable ( dans un sens rétrograde toutefois) à ceux qui par miracle t'ont conduit sain et sauf jusqu'à la fatale inscription. Hélas! dans l'état où )e me trouvais , comment ma mémoire m'eutelle H bien servi ? Appeler ! Personne ne m'eût entendu. Pas une lumière dans le village. Mon beau-frère et le postillon buvaient à tasse pleine, et s'embarrassaient peu de oe qui se passait au dehors.

» Cependant je rappelai à moi cette bravoure innée qui jamais ne m'abandonna. Je tirai de ma poche mon agenda, où j'inscrivis mes dernières volontés et les adieux d'un mourant à sa chère épouse. Ensuite, poussé par le désespoir, je mis toutes mes voiles dehors, et sans regarder à mes pieds , sans prendre la précaution la plus légère , je m'élançai à travers ce champ de mort^ attendant d'un moment à l'autre l'explosion de la machine infernale , qui devait me dire bruyamment le dernier bonsoir, et poser l'éteignoir sur la chandelle de ma vie. Eh bien! j'échappai à toiit : je ne fus pas tué. Quand j'arrivai à Tau-

berge, deux ou trois coquins se mirent à rire comme des fous. Ils prétendirent que depuis dix ans que .cette enseigne menaçante était sus^ pendue 9 il n'y. avait eu dans tous les environs ni chausse-trappes , ni pièges , ni coups de. pistolet à craindre. — «La police fait bien mal son devoir, m'écriai-je; que ne nous avertit-elle de ne pas croire . aux avertissemens ? »

Le dernier relais conduit notre héros et ses compagnons de route de Niederschœna jusqu'à Flœtz, but de son voyage. Il a passé à travers tant d'é^ cueils qu'il ne craint plus rien. Cependant un événement inattendu vint soumettre son courage à une épreuve nouvelle. Un géant, camarade du nain et son partner futur dans les scènes de la foire, Bttend les voyageurs au passage. Imaginez Teffroi de Schmelzle lorsqu'il voit ce Patagon , haut de sept pieds, surmonté d'un bonnet d'une aune, grandi encore par une plume d'autruche, arrêter la diligence ^ et, faute de trouver place dans l'intérieur , se jucher sur l'impériale. Qui sait ce qu'un tel confrère peut tramer , quels desseins homicides ont germé dans ce crâne démesuré! D'un seul coup de poing, le géant peut

démolir la, toiture du carrosse, jeter 1 aumônier par la fenêtre, et se mettre à sa place. Mais le géant s'endort ; il ronfle , ce qui rassure un peu le héros. Nous omettons une description trè^ poétique de la nuit passée en, diligence, du roulement de la voiture , se mêlant au long murmure qui s'échappe des fosses nasales du géant, et nous arrivons à Flœtzavec l'aurore, le carrosse et l'aumônier. Ici Jean-Paul se permet une diversion fort drôle contre les écrivains amphigouriques et pittoresques de son époque et de son pays.

« Je fixai, dit Schmelzle, un regard attentif et mouillé de larmes sur l'aiguille pointue de la cathédrale. Un clocher est pour tout homme sensible un objet d'émotions. Là vibrent les voix pénétrantes de nos destinées , là est la grande aiguille indicative du temps, le balancier qui frappe le coup de la naissance et de lamort. Soit qu'on arrive dans une ville pour en faire un port de refuge , comme le bourgeois enrichi; un champ de bataille, comme Je logicien, ou une manufacture d'écus, comme le marchand; ou une table d'hôte, comme le fonctionnaire public : c'est sur le clocher de la cathér drale que l'on arrête d'abord ses regards. Peut-

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