ET SANCHO
fèuêei celle de Vâne ont lieu dans les églises : la mort, objet de terreur et d'espoir sublimes, est en butte à la satire; on la fait danser; et le genre humain danse avec elle. Les cérémp nies d un culte révéré se transforment en mascarades; la naissance du Christ n est plus qu'une farce; la messe devient une bacchanale : en face de lautel cette parodie des choses saintes lève sa tête chargée de grelots. L'âne de Bethléem est un personnage ; les hautes voûtes des cathédral.es retentissent du braiement des choristes ; on donne à l'animal grotesque, une litière abondante, de beaux habits. « Du foin assez et de l'avoine à planrez ; »
Cardinaux et évêques sont remplacés par des masques indéceas; les psalmodies solennelles de la Liturgie se changent en danses obscènes, où des hommes nus è^ mitres, se jettent des seaux d'eau froide sur le- corps. Ainsi, l'esprit humain repreuant son équilibre, se venge de sa foi crédule par sa licence moqueuse. Il ressemble beaucoup , dit Martin Luther, à ce paysan ivre, à cheval, qui cherche en vain à retrouver son aplomb,. cl qui retombe à gauche après être tombé à droite.
Voyez cette ironie symbolique prendre plaQC
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au milieu des robes rouges de Messieurs du par* lement. La Basoche parodie la justice ; elle .a son Roi burlesque , et ses grands jours et ses privilèges. A la table des sourerains s'assied le bouffon autorisé, yètu de jaune, coiffé de sa barrette, armé de sa marotte , libre et impudent dans ses discours , chargé de faire rire les autres aux dépens d'eux-mêmes et à ses frais. Création sin- ' gulièrement profonde dans sa burlesque gaieté ; symbole piquant du néant de la grandeur, et de ce côté plaisant , qui , malgré toutes les préteurtions humaines, vit toifjjours dans nos occupations les plus graves, dans les tourmens de nos ambitions , dans les angoisses de nos plaisirs.
Non seulement le Fou du roi tient sa placé à la cour; mais dès que les nations Européennes ont une littérature , il s'y glisse et y règne. Type de la gaieté du moyen âge ; être idéal , mais fils du génie universel de cette grande époque; sym- ' bole de celte jovialité effrénée , excitée par une exaltation démesurée; on le voit, avant d'inspirer les chefs-d'œuvre, et de servir de modèle aux créations immortelles que je caractériserai bientôt , animer de son bizarre génie les
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pr^emiers essais de la prose et de ta poésie. Puloi qui se moque de la clie?alerie en présence d^s. Mëdicis; l'auteur allemand du roman du Renard , satire devenue européenne ; Fauteur non moins goguenard de la fameuse Nef des fcHi ; Hugues de Bersy, qui se plaignait de voir lei^ bomnaes de son temps se rapetisser sans cesse ,
Cl Si bien qa'un joiir ils tiendront en on pot « Qoarante an moins. »
Jehan de Méung, le blasonneur des dames; TAnglais Ghaticer son imitateur ; ce Burchiello , barbier de Rome , dont la muse cynique
Combatteva col rasojo ;
Le Sotadique Arétin ; le Macaronique Folengo, créateur d'un patois érudit, et dune épopée trop, peu connue ( i ) ; son imitateur Joseph de Aréna ^ qui raconte les exploits de Charles*» Quint en style plus curieux encore :
Âjtqne bombardœ tota de parte peUi>ant(8).
Hutrich de Hutten; Érasme ^ dans son Éloge
(i) Baldns.
(a) Meygra Ëntr^rejaa GaUioliqù imperateris , etc.
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de la foKe; les uns bouffons, les autres spirituels, quelques uns seulement burlesques, ont reçu à différens degrés les inspirations de ce bizarre génie.
'Enfin, trois grands hommes, Rabelais, Cervantes, Shakspeare, réalisant et personnifiant le fou du prince , chacun selon les vues proprés à leur esprit; lui donnant un corps, une âme, un visage ; le façonnant et le moulant à leur guise , réunissant dans cette création tout ce que leur intelligence avait de saillie et de profondeur ; mêlant, pour accomplir leur œuvre, la philosophie et la satire, la poésie à l'observation; profitant de toiit ce que la tradition des peuples leur offrait; ornant ce fils de leur amour, de toutes les idées comiques dont leur imagination pouvait s'aviser; mirent au mondé Panurge^Falstaff, Sanctio; Trinité bouffonne, êtres vivans, que nous connaissons tous, que nous avons vus, que nous aimons, que tous les arts ont reproduits dans mille attitudes diverses , et dont Tes^istence immortelle et railleuse se gaussera des hommes , tant que l'Europe conservera ses Arts.
Ils se ressemblent en un point. Nés au Seizième
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siècle y quand le moyen âge expirait , ce sont des types de la sensualité matérielle et de 1 egoïsme voluptueux 9 opposés aux affaires sérieuses et aux croyances idéales. Tous trois > ils ont pour leur corps une tendresse profonde et durable : lé bienvivre et le bien-rêtre , voilà leur philosophie. Us forment un chœur goguenard , qui nous donne la critique complète et inexorable de tout ce qui entraîne Thomme au-delà des limites de la vie matérielle : amour platonique , be^in des conquêtes, ambition, n^élancoliè, mysticisme. C'est la volupté des sens qui raille les besoins de Tesprit; le corps qui se moque de l'âme.
Panurge> nous arrive le premier, c'est l'aîné de la bande. A sa mine effrontée et narquoise , je reconnais ces valets de grands seigneurs, qui, de tradition immémoriale, étaient savans, poètes, gens de cour, buveurs, et un peu fripons. Ainsi vécurent nos Trouvères, ainsi vécut le gentil Marot. C'est la première source de notre servilité littéraire; là remonte cette habitude de suivre la cour et ce besoin de plaire «aux grands, qui ont exercé sur les chefs-d'œuvre du génie, français une. si long:ue influence. Mais écartons ces ré-
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flexions philosophiques : leur sérieux ne va pcHnt à Panurge. Parlons moins tristement de cet excellent garçon, aieul de Figaro en ligne directe, prototype de Fatutto et de Pangloss, armé d'une belle impudence de valet, d'une sublime effron* terle de filou, de dents toujours aiguës, de ventre toujours vide , d'appétit toujours strident et de gorge toujours sèche. Notre homme sait treixe langues , et n'emploie qu'à regret sa langue ma^^ ternelle; car* il est savant, et rit au seizîèmie i^ède. Expert en Yillonnerie , fripeur, buveur, bat* teur de pavés , la terreur du guet , « subtil de stê doigts f comme feu Arachné,f escamotant leis écus dans la patène, vidant poches, coupant bourses , attachant à l'église la robe de madame à celle de monsieur son voisin ; poltron , vanteur, querelleur^ fourbe , amoureux de toutes les femmes, et inventant de sublimes vengeances contre lès rebelles ; grand faiseur de dettes , emprunteur éternel , mangeant son blé en herbe ; d'ailleurs homme de ressource et fort habile, puisqu'il recoud les tètes coupées : tel est notre bouffon. Ajoutez à sa gourmandise et à sa bassesse , une souplesse , un esprit infini , de l'érudition , de
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la malice , et Tart d'un courtisan accompli ; car Pànurge est \e joyeux du /irrn^^/Rabelais le dit lui - qpiême ; et son rôle , si mal compris par les crîticpies, n'est que la satire de la vie mendiante de ces poètes de cour, à qui leurs vices ne faisaient pas toujours pardonner leurs talens.
Si Rabelais met des rois en scène , ce ne sont pour lui que d'énormes mannequins; il ose à peiûe lés draper : vraies marionnettes gigantesques. Mais Panurge, de quel amour il l'environne, avec quel délice il le pétrit ! comme il le caresse ! Que c'est bien là le fou du prince y né en France , vivant au seizième siècle , parmi un peuple destiné à la sociabilité la plus haute , ami de la raillerie , pardonnant la ruse en faveur de la finesse, excusant les gaudisserieà de Villon , en faveur de son adresse ! Quelle personnification vivante de la gaieté matoise des Parisiens, Tourangeaux et Normands , sous Louis XII et François P' ! Dans cet unique caractère, respirent toute une race, toute une nationalité, toute une époque, non sans doute sous leur point de vue idéal et grandiose , mais sous leur rapport populaire et trivial.
Rabelais nous montre son Panurge sous des
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formes extérieures qui ne manquent pas d'élégance : il est svelte , « et pourvu de bons linëaraens de visage. » 11 est actif, et le plaisir de faire des dupes est pour lui la première des voluptés. Il offre surtout la parodie de ces parasites escrocs et fripons , attachés de tous temps à une cour galante.
Occupons-nous maintenant de son rival et de
SOJ2 successeur. Falstaff est vieux, Panurge était jeune; Falstaff est baronnet, Panurge était roturier. Voyons les mêmes vices y poltronnerie, gloutonnerie, égoïsme sensuel, menterie habituelle , escroquerie déhontée, se diversifier chez; I un et lautre.
. Shakspeare .vivait dans un pays aristocratique , où de tout temps les affaires politiques eurent beaucoup d'importance , et le rang héréditaire beaucoup de poids. Il a fait son Falstaffnohle et homme de cour; ce qui ne Tempêche pas d'être lâche, et de se contenter du beau titre d'ami du prince.Doué d'une énorme corpulence, il né s'occupe que de pourvoir cette grosse personne, qu'il aime tant , de tout ce qui peut la restaurer. C'est un homme carré sur sa base, comme disait Bo-