‹ Caractères et paysagesChapitre 10 sur 35 · ET SANCHO · texte numérisé non relu

ET SANCHO

naparle. Ne le troublez pas dans ses jouissances matérielles; il ne vous portera aucun dommage ; ses tendres soins pour son estomac et son repos ne sont pas mêlés de méchanceté active ; il n'est hostile que lorsqu'on le dérange. Toujours en train, toujours de bonne humeur, il possède un tact infini, et sait merveilleusement bien à quelle distance il doit se tenir des grands ; jusqu'où il peut pousser la familiarité ; quels sont les gens auxquels il imposera par son ton de supériorité .affectée; comment il doit, à force de gaieté, jeter un vernis plaisant sur le mépris qui s'attache à ses vices. Il faut l'pntendre développer la théorie de sa philosophie sensuelle , débattre avec lui-même les avantages et les désavantages de la bravoure , comparer l'éclat de la gloire avec le bonheur de jouir de la vie, discuter sur le point d'honneur, au milieu du champ de bataille , et tirer sa bouteille , qu'il nomme son pistolet de poche , en présence des cadavres que la guerre vient d'entasser à ses pieds. Jamais l'individualité d'un personnage comique ne fut marquée de traits aussi profonds, et aussi précis. Panurge .est bien plus fantastique et plus méchant à la fois. Falstaff

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mène une vie active et brillante ; il profite ^ en homme d'esprit , des éyènemens politiques qui se déroulent autour de lui. Par sa présence d'esprit y il échappe à tous les dangers ; par sa goguenarde indifférence^ il échappe à toutes les haines. G est encore ici le fou da prince^ mais lancé dans une carrière orageuse , où il faut qu'il paie de sa personne , et où sa supériorité comique , la fertilité de son invention , son dédain pour tout ce qui n'est pas jouissance matérielle , font vivement ressortir la partie sombre du tableau de guerres civiles y au milieu desquelles Shakspeai^ a jeté cette admirable figure.

Cette opposition de la vie sensuelle et de Texistence spirituelle; cette donnée du moyen âge, réalisée avec verve , mais un peu vaguement par Rabelais, reproduite avec une profondeur si dramatique par Shakspeare ; ce caractère bouffon , type du monde prosaïque , parodiant le monde poétique , se retrouve enfin chez Cervantes , qui Ta dessiné avec plus de grâce et d'élégance que ses deux rivaux. »

On reconnaît ici notre bon Sancho ^ Panpa^ paysan naïf , homme de sens , mais fort attaché

ET SANGHO. ibg

à ses intécéts; à la fois simple et madré , créole et défiant ; éclairé par son égoisme , dupe de ce même égoisme ; sentencieux comme un Espagnol, grave comme un Alcade; tendrement épris des qualités de son baudet , et séduit par les promesses de son maître. Cervantes , dont le génie le portait à une ironie douce f voilée et presque aérienne , n'a point accumulé sur son éouyer tous les vices de Panurge ; il ne lui a donné ni le titre, ni le rang, ni l'inépuisable gaieté satirique de Falstaff; mais simplement une bonne dose de fourberie et de logique naturelle, contrastant avec l'extravagance et la grandeur d'âme de son maître.

Chez Rabelais, c'est la science et la vie de courtisan ; chez l'auteur anglais, ce sont les mouvemens politiques; chez l'écrivain espagnol , c'est l'héroïsme chevaleresque que combattent ces trois Fous du prince , qui remontent à la même origine, et que nous avons réunis dans un seul cadre. C'est partout, ie monde idéal, la sphère de l'ambition , du savoir, de la grandeur, opposés au monde réel et vulgaire , tels que le temps et rhomme se plaisent à le faire.

l6o PANURGE9 FALSTAFF ET SANCffO.

De tels personnages sont plus qu'historiques; ils représentent des masses d'idées , des peuples et des époques.

Les empires ont changé de face ; les croyances ont perdu leur force; les limites des royaumes ont été tour à tour reculées ou rapprochées : les querelles «du seizième siècle sont sans intérêt pour nous ; mais ces Créations de l'esprit, cc^s personnifications si comiques et si yraies ont survécu à toutes les révolutions politiques et morales. Admirable puissance de l'esprit qui , s'emparant d'une idée vaguement répandue dans un siècle , la change en une réalité éternellement vivante , donne à ses visions une existence impérissable , à ses chimères l'immortalité.

St& i&atacombt» ttt fSkdni-Mtc\)an,

Hère' s fine révolution ,anf»e had ihs trickto $êe ! Did ihm hone$ eost no more tke breeding , but io pU^ at loggatt u>ith them f mine aehe to think on'U

Jolie réTolitUon , ma foi ! si- nous avions Tespriide notii en douter ! Ces os qai ont coûté cher à élever, étaieut-ils destinés à jouer aux osselets? les miens frîssonnent quand j*y pense.

Skakspiajib. Ijlamlet*

Dublin, 18 octobre 1816.

Vous me demandez sur Tëtat aotoel de llr^ lande quelques unes de ces particularitës naticH nales qui prêtent aux ouvrages modernes une teinte de vérité apparente et d'ingénuité factiee..* Songez-vous que je suis à. Dublin depuis tinq

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jours, que je rep<isserai dans trois jours l'Avon et la Saverhe , pour me rendre à Bristol et revenir à Londres : et ni'avez-vous pris pour un de ces touristes impudens, qui voyagent sur la terre comme le§ astrologues dans le ciel ,^ devinant ce qu'ils ne voient pas, observantle monde des fenêtres d'une auberge, étudiant un peuple à la volée, et ne demandant qu'une semaine pour vous le jauger, pour ainsi dire , tout entier?

* Ensuite, pensez-vous, avec quelques écrivains récens , que , pour être historique , il suffit de ramasser çà e-t là quelques lambeaux de l'histoire? Sont'-cfe des noms , des dates , des fragmens de coutumes, des débris de dictionnaires , qui constituent la, vie intime d'un peuple ? Quoi que l'on puisse faire , et quelque talent que l'on ait , jamais œuvre de mosaïque sera-t-elle une œuvre d'art? Walter-Scott n a pas étudié TÉcosse dans les pages des voyageurs: Thomas Hope n'a créé ce* beau roman d'y^nâÂlas€^i qu'en, observant sur place J'OrienL Si je formais, le projet de mettre , en. scène. l'Irlande avec ses misères invétérées, et i;iouraMes, j'irais, ce me.sei3Ql)Ae , oamper pen^ daint quelques années au milieu de ces unffiwmes

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et de ces haillons, parmi cette population de sauvages et de grands seigneurs : paradoxe unique dans les' annales du monde.

Prenez, croyez-moi, cette, résolution : votre

imagipation s éveillera plus puissante en fàccv de

la réalRé. Entrez d^ns ces cabanes de jonc , sans

toit , sans porte et sans cheminée , à demi cou-

vertes par quelque vieille draperie en lambeaiix,^

et où se pressent cinq ou six misérables, tout nus

comme leur asile : laisscz*vous servir des- frag-

mens de ce pain que Ton cuit tous les six mois ,

et que l'on coupe avec une hache. Vous verrez

cette famille d'hommes, de femmes etd'enfans,

s'asseoir sur le sol humide, comme les bêtes dans

leur tanière, et dévorer les pommes de terre mal

cuites, seul aliment qu'ils réservent pour leurs

jours de fête. Quand vous aurez ainsi observé

le fond même de la : société : son apparence

extérieure , son écorce brillante, ses concerts,

ses représentations théâtrales, ses bals élégans,

les prétentions et les saillies de ses salons, les

tirades pompeuses et les sourdes menées de

sa politique , n'auront plus le droit de vous

imposer. C'est alors que l'émotion vous saisira ,

l64 l'Es CATACOMBES

quand des voix virginales répéteront les mélodies patrioliques de Thomas Moore ; et peut-être, de^ fenêtres d'une résidence royale, entendrez-vous se mêler au bruit des instrumens j au murmure des danseuses , à Técho de leurs pas légers , les gémissemens de ces Parias d'Irlande, battus de verges sous le balcon du gouverneur, ainsi que cela est arrivé en 181 1 , pendant le bal donné par lord Castlereagh (i ).

Pour moi, qui n'ai pu étudier que chez quelques individus épars le caractère étrange de la nationalité irlandaise , si étourdie et si sauvage , si mélancolique et si passionnée , je ne vous obséderai pas de mes inductions morales.

Un siècle de théories ne vaut pas un jour d'observation réelle. Pour observer, il faut voir, sentir, souffrir ; l'observation se compose moins de souvenirs froids que de sensations animées. Or, voici ce que j'ai vu , ce que j'ai éprouvé hier, en visitant l'un des quartiers les plus pauvres et les plus déserts de cette ville. Un singulier hasard m'a fait retrouver tout vivans dans les tombeaux

(1) Vojcz iès éloqnens discours de Charles Pfaillîps, les journàui de 18 II.

DE SAINT MIGUAK. 1 65

d'une église délabrée , le nom de la France et le souvenir récent de nos troubles. Vous allez venir avec moi sous les voûtes de Saint>>Michan de Dublin , et vous ne me reprocherez pas de laisser vide le cadre plus sévère et plus brillant que vous m'aviez tracé. J'aurai du moins lavantagede parler de ce que je sais y et mon histoire d'aujourd'hui, toute fraîche de mes souvenirs d'hier, passera , si elle vous ennuie , comjpa^e la cofenned'un journaL

L'église de Saint-Michan est vieille et laide : c'est l'architecture saxonne dans sa pureté : lourde, massive, épaisse , sans originalité , sans élégance; emblème d'une barbarie qui n'a pas de grandeur« Un vieux sacristain catholique noufr montra des images , nous conta des légendes , nous entretint des fondateurs et réparateurs de Saint» Michan. L'Irlandais qui m'accompagne dans mesexcursions, l'écoutait avec patience: mais moi, j'avais peine à saisir quelques paroles de c,e dialecte hibernois, où toutes les voyelles, sont plus, brèves, où les sons sifflans se multiplient et se succèdent avec une rapidité et un luxe dont vous.

l66 IXS CATACOMBES

ne Yous faites, pas d'idée. Nous aUioos quitter Saiot-Michau, etpayer quelques pence au Sacristain*Kucerone , quand il nous retint pour nous apprendre que nous n'avions pas tout vu , que sa paroisse possédait d'autres curiosités plus intéressantes; et que • par Châzis/ {il prononçait ainsi le nom du Cbniflt) nous ne quitterions pa» Sa^nt- Michap sans "visiter son église' souterraine, oélebre p»r la propriété dje «oasenrer intacts lescadayres que l'on y dépose. Le guide alla chercher sa lanterne , et tout en exaltant avec une vivacité irlandaise le pouvoir surnaturel du bien - he^eux conservateur des morts, il nous fit -descendre l^uit ou di]i( marches en débris , qui aboutissent à un long corridor, creusé sous l'église.

La voûte est basse , et celte allée oblongue suit exactement les dimensions du temple extérieur. La faible lueur échappée de la lanterne du sacristain ne dissipait pas l'obscurité qui régnait autour de nous. Sur les parois, sur le sable que nous foulioj)s , aucune trace d'humidité. Rien i^e rappelait cette odeur nauséabonde, celte affreuse saveur de la décomposition humaine , qui annonce au voyagçur la proximité d'un cimetière.

Ite guide repoussait de'J:einps à autre avec son pied quelque crâae itiiportim, quîemban*assait »otre marche. Mou oompaguôu Tlrlandais^ houiiue lettré $ ne manqua pas de me rappeler la tirade d'HamIet, si populaire en Angleterre -:

Hkow ihi$ knave Jolie wiih thU hea^d (1)1 etc.

«Voyez mou coquin ! comme il se joue avec nos pauvres restes! Qui dirait que cette tête, aujourd'btii à la merci d'un vieux sacristain, l'ut peut-être celle d'uu grand politique ^ d'un profond diplomate , dont la ruse eût dupé TuniverS', et circonvenu Dieu sur mn trône ? »

De grandes ouvertures, pratiquées à droite ejt à gauche, et correspondant aux chapelles de l'église , forment des chambres mortuaires, les unes fermées par des grilles , les autres remplies de débris humains confusément entassés. Je reconnus avec surprise que la destruction, en épargnant les cadavres, avait fait disparaître la plupart des cercueilSé La maison du mort était vermoulue , mais l'habitant subsistait. Autour du corps, on voyait des monceaux de sciure de boisdécomposé, sem-

(«) Acle'V, scèiUîi.

l6& LES CITAGOHBES

blable à des cendres , et mëlë de quelques ferremens qui avaient clos le cercueil. Quelquefois il restait pour protéger le mort un débris de couvercle , une plaoçbe non encore détruite , à travers laquelle vous aperceviez la momie , avec sa peau bronzée, collée sur les os du squelette, et le des^ srnént tout entier.

Le guide éclairait de sa lanterne ceux qu'il nommait ses morts , cette population soumise à sa loi, et sur laquelle il prélevait tribut. En même temps il nous récitait sa presse ; la Grande-Bretagne (vous le save^) a ses ciceroni de cimetières : cet amour du lugubre , commun aux races septentrionales, est ici dans toute sa vigueur, et chaque bedeau d'église a sa légende funèbre à vous raconter. Le nôtre répétait d une voix monotone et criarde sa vieille leçon, que je n'entendais pas, que je n'écoutais guère. Eh! n'avais-je pas là , devant moi, quelque chose de plus éloquent : l'aspect de la mort, si terrible dans sa pitié même, et qui, si, par un phénomène rare, elle ne dévore pas nos restes , se venge en nous laissant reparaître , un ou deux siècles après l'enterrement , moitié sq^uelett^s» moitié momies, sans nom , sans

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âge 9 sans autre histoire que la tradition menteuse d'un Tieux sacristain , qui se fait un gagne-pain de ses cadavres?

Les sermons prêches, depuis cinq siècles, dans l'église de Saint-Michan ne valaient pas celui-ci. Xa foule muette des momies nous environnait.

Elles se ressemblaient toutes : noires, ridées, bien sèches. L Irlandais prenait le soin de m expliquer quelques unes des indications du sacrfstain , qui appliquait des noms et des dates à tous ces restes inconnus : ainsi leur biographie se faisait au hasard , à peu près comme l'histoire s'écrit tous les jours. Nous passâmes devant une abbesse « morte à cent-un ans, nous dit le cicérone, en odeur de sainteté. » A côté de cette religieuse, qui, pendant sa vie, avait fui les regards du monde, et qui restait exposée sans voile à tous les yeux, repose un meurtrier, assassin de son frère, homme athlétique, dont la longue barbe blanche s'est conservée , et dont le coude touche celui de la

sainte, étendue auprès de lui.

Cette vertu préservatrice , propriété chimique du sol 6ù sont creusées les cryptes de Saint-Miehan ^ s'exerce d'une manière différente sur les

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diverses conslitutioDS et sur les divers âges. Les ^nfans chez lesquels le système lymphatique domine 9 s'y décomposeut rapidement , et devienneat ceudre au bout de quelques mois. Les vieillards, protégés par la solidité de leur système osseux, se soutiennent dans une intégrité parfaite. II paraît que la sobriété du régime ou l'intempérance des habitudes n'influe en rien snr les variétés de ce phénomène. Le sacristaianousmontraun buveur célèbre , chasseui* effréné , baronnet pendant sa vie^ et mort dans une partie de débauche : «a chair était d'une aus^i belle conservation que celle du moine son voisin. Falstaff, M. Western ou notre ami Rabelais eussent trouvé là d'excellentes raisons pour boire sec.

Après avoir passé en revue une longue série de cadavres noirs et durs semblables entre eux, nous nous arrêtâmes devant une momie dont le bras se reploie encore sur sa poitrine, comme pour y presser un objet phéri. « C'est , nous dit le guide , une jeune, femme morte en couchçs il y a envi ron claquante ans. Ou l'a placée dans le oercueil tenant son enfant sur son sdn. L'enfant n'y est plus , mais la mère est restée. » Dites, connaisses-

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VOUS rien de plus touchant que cette attitude de la morte y ce bras sec et décharné qui se replie pour garder son trésor disparu ; énergique symbole de la puissance de ramour maternel , bravant le cours des âges, et vivant au sein de la mort?

Au fond du souterrain , parmi les cereueUs les plqs nouveaux, se trouvait une sorte de lit ou de nacelle , creusée dans un gfos tronc de chêne , encore garni de son écorce. Dans cette bière » plus large et moins longue que les autres, deux corps reposaient côte à côte. Quand la lanterne du sacristain se dirigea vers cet endroit je reconnus que les deux corps étaient sans tète ; ensuite une inspection plus attentive m'apprit que Tune àes deux têtes avait été placée à droite , à côté du cercueil , et que l'autre , attachée au cou par un de ses ligamens , avait été rejetée pendante sur la poitrine du défunt.

Je ii5 le tour du cercueil , tandis que le sacristain lisait tout haut les mots inscrits sur une plar que de cuivi» attachée à lune des parois : «Jf^/w et Henri Sheares frères ^ décapités à Dublin le 10 avril 1 799. » ,

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