‹ Caractères et portraits, 1756-1812Chapitre 14 sur 40 · IBRAHIM · texte numérisé non relu

IBRAHIM

Ibrahim est un joli homme que j'ai rencontré à une armée républicaine ; et, en attendant qu'il devienne ce qu'il sera peut-être un jour,, le voici tel qu'il est à présent. Il a un singulier et adroit esprit de peur de la guerre et à la guerre. Quand elle est déclarée — ce qu'il a de la peine à croire, — il dit : « C'est égal, l'ennemi ne viendra pas! nous ne l'attaquerons pas! la paix va se faire : qui serait assez fou . pour donner une bataille ou faire un siège? Ces sortes de choses n'arrivent plus et n'ont pas le sens commun ! Les armées ont trop de malades : les cours s'entendent. Malheur au premier général qui voudrait essayer : il serait perdu ! Aussi, avant, je viendrai avec tous

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mes camarades lui faire des représentations, en attendant la plainte et l'accusation, si jamais il s'en avise. Mais il ne s'en avisera pas : lui-même n'en a pas envie. Je suis fin, je connais mes gens! — Mais,, monsieur, on tire des coups de fusil. — Ce n'est rien ! — Monsieur, voilà -quelques coups de canon. — Cela va finir! — Voici l'ennemi en personne. — C'est un malentendu ! — Voilà des tués et quelques blessés qu'on apporte. — Faites enterrer les uns et guérir les autres, et qu'on n'en dise rien* — Mais, mon général, il faudrait avertir nos avant-postes, peut-être les renforcer. — Gardezvous-en ! il ne faut pas se brouiller avec les voisins.

— Le siège va commencer. — On en fait semblant.

— Ah ! voilà les batteries qui commencent à jouer. — Je ne me porte pas bien ; changeons de discours.»

OPTIMINE

Optimine arrive avec Pair content d'elle-même et de tout ce qui est dans la chambre. Elle vient d'écrire vingt lettres à vingt personnes aimables. Elle vientde faire dix visites à dix personnes charmantes. Elle est bien aise de trouver dans son salon cinquante parfaites créatures qui s'y trouvent. « Quel ennuyeux, lui dit-on, que ce monsieur-là! — 11 ne parle jamais qu'après minuit, répond-elle, mais alors il a de l'esprit comme un ange. — Cette femme est bien commère ! — Sa mère l'était bien davantage, dit-elle ; mais, ma mère et moi, nous lui avons des obligations que nous n'oublierons de la vie. — Et ce grand monsieur qui est là, si

sot, si fastidieux?... — A un cousin qui est un homme extrêmement aimable, et, d'ailleurs, c'est le fils d'un de mes meilleurs amis... — Est-il vrai que cette petite femme, qui est là dans un coin, est une tracassière? — Je suis dans le secret : on a raison de le croire, je suis l'amie intime de cette autre femme qui la déteste ; elle ne pouvait pas faire autrement, et une autre, à sa place, aurait fait dix tracasseries de plus. — Il faut avouer, dit un monsieur qui entre, qu'il fait un bien mauvais temps! ■ — Il pleut un peu, répond-elle; mais le temps pourrait être plus mauvais dans cette safcon-ci...

— Je mourais de peur, lui dit une autre : j'ai vu vos chevaux vous emporter!.'.. — Ils le devaient nécessairement t un petit enfant battait du tambour ; outre cela, un postillon qui passait a fait claquer son fouet ; mes chevaux ne pouvaient pas «'empêcher de prendre le mors aux dents. — Je viens d'apprendre un trait horrible de M. un tel...

— Vraiment, je le sais bien, répond-elle; mais il a sacrifié sa réputation à un excès de délicatesse. » Optimine a un mal de tête affreux, mais elle son a onze heures du soir pour consoler une veuve qui a perdu son mari, un homme qui a perdu son procès, et un ministre disgracié. Elle aime ces deux derniers, qui avaient grande raison, dit-elle ; mais malgré cela, les juges n'ont pas pu faire autre-

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ment pour l'un, et la cour pour l'autre, puisqu'ils n'avaient que la vérité pour eux, et que toutes les apparences leur étaient contraires. Optimine est à présent très-malade de cette sortie d'hier au soir. Elle sentait bien que la saignée pouvait lui faire grand tort : « Mais, je me mets, dit-elle, à la place de mon médecin : il ne pouvait pas faire autrement que de me l'ordonner. »

ZI&PHÉ &7

ZIRPHE

ZiRpHÉ ne ressemble qu'à elle-même; Les peintres de portraits en couleur, se tirent d'affaire en prenant les yeux de l'un et la bouche de l'autre ; et les peintres en caractères, en donnant à l'un une partie de celui de l'autre. Le portrait de Zirphé serait manqué. Regardez-la. en Lavater, et écrivez. Ses yeux sont la palette de son âme et de son esprit. Vous y lirez tout ce que vous voudrez de bon, de délicat, de fin, de sensible et de lumineux. Elle approuve, réprouve, blâme, loue, sans parler. Vous y verrez de l'indulgence, de la gaieté, de la profondeur et de la raison* S'ils avaient été de même tournés à la. folie, ils n'auraient pas démenti son ftme, assez

vive pour toutes les exagérations. Mais elle a fait un miracle. Elle a donné à l'ataiitié un don qu'on ne connaissait pas avant elle, qui fait des passions dans ce genre-là. C'est l'amour vêtu décemment, avec un flambeau qui éclaire sans brûler : c'est l'amour sans orages, comme sans incendie. C'est sa sœur embellie des agréments qu'il prend ordinairement pour plaire. Ce qui prouve la différence de l'un à l'autre, c'est que tous les passionnés qu'elle fait s'aiment entre eux de tout leur cœur, et paraissent fiers de l'aimer. Zirphé est le point de ralliement du goût, de la grâce et des vertus. On dirait qu'on la recherche pour qu'elle en fasse la distribution. Je voudrais entendfé le dialogue d'un aveugle et d'un sourd sur son compte* « Je ne sais, dirait le premier, qui j'ai entendu parler. Un son de voix doux et pénétrant m'a fait une vive sensation. J'ai cru d'abord que c'était un philosophe qui avait passé sa vie à méditer, et à qui tout est connu; et puis j'ai cru que c'était une femme aimable et sensible. Cependant, avec tant d'esprt sans la moindre prétention, j'en doute encore. Serait-elle bonne sans fadeur, et piquante sans méchanceté? » Le sourd lui dirait: «Pauvre malheureux, que je vous plains! vous ne- la voyez pas. Je l'ai vue, moi, et je la sais par cœur. Je devine ce qu'elle est, ce qu'elle dit, Ce qu'elle fait,

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et je vois que sa tête travaille souvent. » Le sour a raison, et Zirphé a tort. Je ne sois pas son flatteur. Sûre de la protection des Dieux qui lui ont déjà marqué leur intérêt en faisant de son fils une créature qui leur ressemble. Le sort le plus heureux est déjà écrit pour lui dans le livre des Destins. Zirphé n'est donc pas parfaite, puisqu'un nuage d'inquiétude rembrunit quelquefois son beau / regard. Et puis, pourquoi la loue-t-on d'aimer i.^ s £ ,

cette extraordinaire émanation d'elle-même? Elle 'v/. G?j

est trop heureuse de dépenser pour lui la vivacité - ^ *

de ses sentiments. Cherchons-lui quelques défauts. N'a-t-elle pas tort d'avoir autant de supériorité ? Non, car elle n'alarme personne, pas même son sexe : c'est tout dire. Son sexe lui. pardonne. N'at-elle pas tort de dire aussi bien ce qu'elle dit? Les choix des mots et la pensée si juste — lorsqu'on parle sensibilité et élévation, — cela n'est-il pas insultant pour les autres ? Non, car si elle parle Angleterre et sur les nouvelles du temps, ce n'est pas la même chose. Et puis, quand elle a raison, elle y met, quand elle s'en aperçoit elle-même, un tel cadre de simplicité, qu'elle n'offense personne. Et c'est, je crois, par adresse que, lorsqu'elle ne peut pas s'empêcher d'être éloquente et précise, elle enferme ce qu'elle dit dans la phrase la plus courte, dont elle se débarrasse le plus vite qu'elle peut et

le plus bas possible. Elle pousse si loin l'envie de n'humilier personne, qu'elle craint de n'avoir pas tort dans la dispute; et elle n'y réussit pas. mal quelquefois. Vous savez que j'aime sa figure; elle a la taille d'une nymphe : eh bien ! quand on n'est pas de son avis, elle devient un écureuil, elle saute de branche en branche. On la poursuit, elle échappe. Elle oublie, confond, se rappelle, revient, retourne, convient, nie, se met à rire, croit tout ou ne croit rien, et recommence le lendemain comme si de rien n'était.

Voilà Zirphé, peinte tant bien que mal. Je ne puis l'essayer que de cette façon-ci. Mais Zirphé a les deux manières de peindre, dont elle se sert à merveille, et son crayon va de pair avec sa plume;

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