‹ Caractères et portraits, 1756-1812Chapitre 13 sur 40 · CARITE II · texte numérisé non relu

CARITE II

sur ]'amour > De l'analyse elle a passé à Panatomiser, et ce petit squelette n'est pas bon à envisager. Il n'est charmant que lorsqu'on le prend, sans réfléchir, avec ses jolies petites formes rebondies. A-t-elle? N 'a-t-elle pas? A-t-elle eu? Aura-t-elle? C'est une énigme. Si cela est arrivé, ce n'a été que par curiosité; et, par sa supériorité sur presque tous les êtres, il ne lui sera jamais possible de faire cas longtemps de celui à qui même le dépit d'avoir cédé ferait bientôt échapper sa conquête. Je voudrais que Carite trouvât un homme qui lui ressemblât, et alors nous verrions beau jeu* Carite n'est pas heureuse. Cette incertitude, la crainte, ou l'espérance de remplir le vide qu'elle tient dans son cœur , lorsque par hasard elle le consulte, lui fait souvent verser des larmes.

Lorsque tous les agréments qui, par leur abondance, troublent sa tranquillité, seront passés, Carite retrouvera le bonheur qu'elle a perdu à force de le chercher.

POLYNOR

Polynob. est fier comme Artaban, et de quoi? Il n'a ni naissance, ni mérite, ni action, ni faveur, ni considération : il le dit lui-même. C'est un genre qu'il a pris pour faire fortune. Il veut qu'on croie que c'est fierté d'âme, mais c'est la fierté d'un corps trop roide pour se plier. Il marche la tête haute; moyennant cela, il croit n'avoir rien à se reprocher. Il se regarde au miroir; il se trouve un peu noir, mais il trouve que c'est un air de guerre. Il se découvre quelques restes de crins bruns et gris, hérissés sur le toupet ; il se trouve l'air du génie. S'il fait un compliment, il s'imagine qu'il fera plus d'effet qu'un présent, ou un poëme de

l£ CARACTÈRES ET PORTRAITS

la part d'un antre. S'il a souri à quelqu'un, il prouve d'abord qu'il n'a de dents contre personne, et croit que cela vaut une attestation de mérite. S'il laisse entrevoir à un autre un peu d'amitié, il s'imagine que c'est comme un régiment, un gouvernement. S'il trouve un grand parleur, il oppose à cela un silence raisonné qui le déjoue, et attrape quelquefois, parce qu'on croit qu'il pense» Polynor est adroit; Polynor est heureux.

^ôêF

FATME

Voulez-vous voir an cabinet meublé à merveille ?Mettez-y le portrait de Fatmé, vous aurez une galerie de portraits charmants : tous lui ressembleront, et aucun ne se ressemblera. « Qu'elle est belle ! dira l'un. — Point du tout, dira l'autre : elle n'est que jolie. — Mais comme elle a Pair sensible!... — Mais non, elle a l'air étourdi. — J'admire en elle une grande présence d'esprit... — Et moi, au contraire, une distraction fréquente...— Elle est triste... — Oui, à mourir de rire; rien n'est si gai. — Qu'elle est recherchée dans sa parure!.,. — Mais point du tout, rien ne lui tient. — Qu'elle est aimable!...» A cela, point de contradiction. Tous .les interlo-

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cuteurs sont d'accord. Voulez-vous que je tous explique tout cela ?

Voici ce que c'est. Fatmé a la taille la plus agréable, la plus élégante. Ses manières sont pleines de charmes. Son visage serait tourné à la majesté, si cent mille choses, qui se passent dans la région supérieure, ne la remplaçaient pas par des joies, des surprises, des vivacités, et des choses contradictoires et opposées en tout genre d'impression : ce qui fait que la grâce, que tout cela amène nécessairement, l'empêche heureusement d'être une beauté, et en fait une figure charmante et au-dessus du joli. 5a tournure est la pi as piquante que je connaisse, parce que rien n'est prévu, qu'elle tourne le dos à celui qu'elle veut saluer, fait un compliment à celui dont elle ne se soucie pas, embrasse une indifférente, manque son amie, fait une révérence serpentine, en entrant dans une chambre ; a .tout d'un coup des mouvements prompts, ou languissants; parle pour parler, .si elle s'ennuie, et jase comme une pie, ou ne dit mot. Qu'elle s'ennuie ou non, qu'elle parle à la société, ou à une autre, elle n'a jamais rien de commun ni de, médiocre. Son ton est parfait. Elle a toujours dans ses façons, dans son .style, quelque chose de distingué, et de l'éloquence, sans s'en douter. Elle a. une jolie finesse dans l'esprit, un. genre de plaisanterie

FATME If

piquant par espiègleries, alarmant quelquefois, et, par bonté jamais dangereux. Rien n'est perdu devant elle : elle entend tout. Elle a la grâce d'écouter, et fait valoir les autres en amabilité. Si. l'on parle de succès plus brillants que de ceux de la société, alors son esprit s'enflamme, l'enthousiasme la saisit, elle ne se possède plus au bien qu'elle dit, ou qu'elle désire. Si son esprit est vif, si ses manières sont vives, son âme l'est encore davantage. Je devrais en parler sérieusement. Dire qu'elle est noble, pleine d'élévation, compatissante, généreuse, est trop sérieux pour moi. Laissons là ses vertus, et parlons de sa vertu : cela sera plus gai. « Nous tremblons après cela ! » me diront ses amis. Rassurez-vous. Comment n'en aurait-elle pas? Son imagination vient à son secours ; elle n'en aurait pas plus que moi, de vertu, si elle n'avait pas autant d'esprit et de mouvements dans la tête. Qu'on fixe ses idées, on fixera son cœur, et peut-être aussi sa personne. Le malheur - est qu'elle est indulgente pour les amours, et se moque -des amants. Elle est d'une curiosité incroyable ; devine tout de travers, interprète, croit et ne croit ■plus ; approuve, blâme, aussi à propos l'un ' que l'autre ; déraisonne sentiment ; blasphème, rit et fait rire sur une passion ; aime les confidences et est sûre ' à l'excès. Je voudrais lui trouver quelques

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défauts, mais malgré moa envie de m'égayer sur son compte, je n'ai de vrai mal à dire que le peu d'espoir qu'elle donne à celui, qui l'aimerait, . Elle en donne presque, par son goût sentimental pour les devises, les chaînes, les cheveux et les romans. On croirait en faire un avec elle. Une de ses amies arriverait, elle lui sauterait au cou, pleurerait avec elle, si elle avait perdu un chien, et dans le moment rirait avec l'autre, si elle avait retrouvé son amant. En qualité de Polonaise, elle aimerait presque le romanesque, mais jamais le romancier. Un regard qu'on croit de feu, une vivacité de pensionnaire, après laquelle elle court d'abord le plus' drôlement du monde, lui fait quelquefois un honneur qu'elle ne mérite pas, « Quelle bête ! » dirait-elle au passionné, à la fin de sa déclaration. « Rendez-moi compte de vos aventures », dit-elle à quelqu'un qui en a. On croit que cette curiosité de détails donnerait lieu à d'autres sur son compte : point du tout ; dans l'instant, elle n'y pense plus, et, comme elle ne pense à personne, elle croit que personne ne pense à elle. Elle change, d'avis, de mal en bien, mais jamais de bien en mal. On n'a qu'à lui faire tout le mal possible et aimer un de ses amis, elle se met à compter celui-là au rang des siens, et ne se souvient plus seulement de ce qu'il a dit ni fait. La journée est trop

FATAfé 10

courte pour elle; elle est toujours en Pair. Elle remplit tous les devoirs, sans en savoir le nom et y mettre d'importance, parce qu'elle est toujours tournée au bien. Une privation en faveur de l'amitié est une bonne fortune pour elle. Elle est en coquetterie avec le ciel encore plus qu'avec la terre, et de temps en temps dévote, pour être bien avec tout le monde. Pour me faire enrager, cette sage étourdie n'a pas même les défauts sur lesquels je m'égayais.

Faiseurs de portraits, arrangez ce cabinet dont j'ai parlé , exprimez les disparates charmantes, la grâce, l'esprit, la bonté, la sûreté et la sensibilité. Mettez-y un cadre aussi séduisant qu'elle en met à ce qu'elle fait et à ce qu'elle dit : et que vingt femmes charmantes, dans une, puissent embellir notre vie, en passant la sienne avec nous !

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