OBERON
La personne à'Oberon est trop obscure pour qu'on fasse son portrait, si ce n'était pour donner l'idée d'un homme, piquant à force de ne pas l'être. J'ai vu des peintres arrêter an pauvre dans la rue, pour faire son portrait, parce qu'il avait du marqué dans la figure. Ceci est tout le contraire, Oberon n'a pas un trait. Il ne dit pas : Je dis; mais il dit toujours : Je ne dis pas. De peur qu'on- ne croie pas qu'il ait un avis : « Moi, messieurs, dit-il, je n'en ai pas. Je vous dis seulement que je ne dis rien. Mais on prétend que,.- — Voas croyez donc, igo&sfeur.*. — Moi, messieurs, je ne crois pas, mais seulement... Enfin vous verrez... On se tirera de là
comme on pourra. » Et en même temps, pour faire voir qu'il nage entre deux eaux, ses deux mains se lèvent, et se prolongent de droite et de gauche, comme s'il se jetait à la mer.
Quand, ses mains ne sont pas dans cette attitude, l'emblème de sa façon de penser, elles se rapprochent, comme s'il disait: « Je m'en lave les mains » ; et puis, sans en faire la figure, ses mains, qui jouent toujours un grand rôle, se joignent en long, et en les frottant l'une contre l'autre, il a l'air de dire: « Je me suis bien tiré d'affaire ! » Oberon n'est pas un mauvais homme, il a assez de connaissances pour être consulté ; ceux qui ont bien envie d'avoir raison s'adressent toujours à lui. Oberon parle haut ; on croit qu'il va éclairer. On croit avoir mal entendu, parce que ses idées ne sont claires, ni de puissance ni de volonté. Oberon faire dire du bien de lui, parce que Oberon n'est rien.
YOSOUGLOU
Yosouolou me fait trembler, quand il m'embrasse avec un air riant. Je vais bien vite me regarder au miroir, pour voir si je n'ai quelque signe de mort on de maladie sur le visage. J'ouvre la première lettre que je reçois, avec inquiétude, car je crois que ma maison de campagne est brûlée ; et je plains la chose publique d'aller aussi mal. Yosouglou a une manière de faire faire le mal, en disant qu'il le craint. Il en démontre si bien la possibilité et le profit, qu'il en donne l'envie. Comme on ne peut pas lui prouver l'air et la mine dont il accompagne ses paroles, on dirait même qu'il a donné une espèce de conseil pour
que ce mal n'arrive pas, à ceux qui ont senti les effets de son art infernal, sans en avoir pu deviner les ressorts. Il citera un mauvais exemple, il s'en plaindra, m II est séduisant, » dit-il avec force, « mais criminel peut-être, » ajoute-t-il faiblement ; il dit avec force et emphase un peu de bien de tout le monde, et ce bien, toujours porté sur trèspeu de chose, est suivi d'jin. mais, qui est la plus noire trahison. Yosouglou prend le parti de quelqu'un qui n'est pas accusé. Il dira : « Je ne sais pas pourquoi on dit cela de M. un tel : je ne le crois pas!... » Il jette des doutes tout, au moins, et a l'air de supprimer ce qu'il sait sur so compte. S'il ne prend pas cette tournure, et s'il veut tout uniment dire du mal, c'est à l'oreille, de façon que tout le monde l'entende, et toujours avec l'air du regret a de voir que quelqu'un se perd », dit-il avec bonté. Son rire a l'air de dire: « Je sais bien des choses sur vous! » Il fait sans cesse l'éloge de la vertu, et est sévère pour tout le monde. On dirait que c'est l'amour du bien qui l'oblige à dire le mal qu'il sait, et qu'il ne peut se refuser de s'échauffer contre le vice : « Car, ajoute-t-il, je déteste les méchants ! » .
IPHISE
Iphise ne va pas à la messe, elle se croit un esprit fort. Elle n'a pas d'amants, elle se croit vertueuse. Mais c'est une aristocrate de vertu : elle ne parle qu'à des gens qui en ont, comme elle, seize quartiers. Elle ne fait du bien à personne : elle se croit économe. Elle ne dit du bien de personne : elle se croit sincère et ennemie de la flatterie. Iphise ne lit pas : elle croit qu'elle réfléchit. Iphise n'est ni à Dieu, ni aux hommes, ni au Diable : Iphise est à elle-même, — et c'est tout ce qu'il y a de pis.
PHRAZOS
Phrazos a songé d'abord à sa fortune. Il a fort bien su les noms, les fêtes, les jours de naissance, les grands dîners, les saignées, les visites à faire : voilà de quoi faire fortune à la cour. II a été sévère, brutal, exact à la guerre : voilà de quoi faire fortune à l'armée. 11 a quitté le service, et, pour avoir du succès dans le civil, il s'est fait protecteur et protégé tour à tour. Pour marquer dans la société, il s'est fait distrait. Moyennant cela, il va son train, sourit à une veuve qui vient de perdre son mari, ou un amant qu'elle pleure, entretient une jolie femme du très-peu qu'il a fait à la guerre, parle de ses bonnes fortunes à un évêque bien rigide, plaint un
mari de ce qu'il est cocu, et lui apprend que M. un tel est bien fâché de se voir remplacé par un autre M. un tel auprès de sa femme; dit du mal de tout le monde impunément, parce qu'on ne croit pas que c'est ce qu'il veut dire; attaque le courage d'un homme, la vertu d'une femme, l'honnêteté d'un trésorier, le jugement d'un magistrat, le talent d'un ministre. Cela s'appelle être piquant dans la société ; mais c'est, fort aisé. Quand il rencontre juste (ce qui est facile,, quand on dit du mal ), on dit qu'il est franc : il voit bien. S'il ne rencontre pas, on dit qu'il est drôle : il est fou, il ne sait 'ce qu'il dit, il est distrait, et l'on rit. Phrazos n'a pas de distraction pour la fortune. Il dit du bien de lui-même. II sourit, comme s'il s'apercevait que cela est singulier ; on dit : « Qu'il est naïf ! » Quand il. était jeune, il faisait dans l'instant sa déclaration et sa proposition ; on disait : « Qu'il est enfant ! » Je parie bien qu'il ne l'a jamais été. Phrazos prouve que, sans esprit, on réussit par la finesse, la malice, et qu'on attrape ainsi le pauvre genre humain.
CALLIMEDES
Callimèdes n'est d'aucun pays, d'aucun service, n'a rien fait, n'a rien vu, vient de je ne sais où, ne sait presque aucune langue, et, faute d'existence, s'en est fait une : il s'est déclaré méchant. Je prétends même qu'il ne l'est pas : il n'est qu'amer; il dit le mal, et il ne le fait pas. On ne peut lui reprocher aucune mauvaise action ; il trouve trop à redire à celles des autres. Si vous lui dites du bien de quelqu'un d'une excellente réputation, il faut bien qu'il en convienne; mais dans l'instant il parle d'un oncle, d'un frère de cette -personne, et dit.: « Quelle différence ! l'autre est un coquin » ; il le prouve tout de suite. Si on lui parle d'une ré-
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putation douteuse, elle cesse de l'être dans l'instant. Callimèdes vous rapporte vingt traits, pour vous prouver que c'est un mauvais sujet. Malheureusement il ne ment pas ; il est cru. Ce n'est peut-être que par exagération d'honnêteté qu'il est comme cela, car il a l'air bon garçon et est rond, court, et de mine joyeuse. Il sait tout, il est à l'affût. Callimèdes vient d'acheter un régiment, pour être en droit de contrôler, de rechercher, de critiquer et d'empoisonner les actions de trois mille individus. Que de charmantes découvertes il fait! Que d'espions en campagne, pour trouver le mal qu'on dit et qu'on fait ! Mettez-vous à côté de lui à une table de trente couverts, je pari que chacun aura son paquet, et même le valet qui est derrière la chaise de son maître. Il trouve que l'un sert mal, que l'autre est impertinent; qu'un troisième fait trop de dépense, pour ne pas voler; qu'un quatrième a été chassé d'une autre maison, pour avoir procuré des filles aux fils de la maison; un cinquième, pour avoir favorisé des rendez-vous pour la fille de la maison. S'il s'avise d'aimer dans la société, c'est pour trouver toutes les amies de sa maîtresse « de vraies oies », dit-il, et les hommes « faits pour manger du foin ». S'il y en a un doux et complaisant, il le trouve « d'une bêtise énorme. » Si une femme a de la grâce, il lui
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trouve « de l'apprêt » ; si elle est simple et naturelle, il la trouve « maussade », et élevée comme une « gardeuse de cochons », dit-il. Si une femme n'a pas la plus petite aventure, c'est une u bégueule » à chasser de la société. Ne vous avisez pas de dire du bien de lui ; il ne vous le passera pas. Le mot « éloge, louange », n'importe de qui, n'importe sur qui, lui donne des vapeurs. Il rit, quand il apprend qu'on a dit de lui qu'il est bien méchant. Il croirait passer pour un sot, si l'on dit de lui qu'il a de l'esprit ; et pour un gueux, si l'on ose dire qu'il est un honnête homme. Si Callimèdes nomme quelqu'un, il a une manière ridicule de dire son nom, qui le fait paraître une injure. Il a une manière de se taire quelquefois, qui est pire que la plus grande méchanceté qu'il aurait pu dire ; et c'est peut-être par malice qu'il est plus aimable que son prochain.
EUTHIME
Eu t h i m e rêve pendant la nuit à ce qu'il fera pendant le jour; et, sans; avoir fermée l'œil, peut-être, ce met en marche à six heures du matin, pour s'occuper des gens qui font des réputatiqns. Aussi il enr a une jbî bonne, que personne? mêmef ne se permet -de. dire qu'il est bossu et qu'il, pue. « H a de la, physionomie, dit-* on^ et ses inconvénients, sur la propreté sentent l'homme de guerre, p Quel excellent militaire! Et comme il dit bien, après une; campagne, tout! çef qu'on fuirait dû. faire,- Quejle franchise! Comme il «erre la, main à un disgracié ! Cela es,t vrai ? mais personne ne l'a vu, et... le disgracié peut ren-?
trer dans la faveur. II faut être juste : Euthime dit du bien de tous ceux qui y sont, et a soupe, chassé, bu, et a été à la campagne avec tous ceux qui peuvent y arriver. Il prend à la cour un air sévère, qui va assez bien à sa laideur. Cela en impose à ceux qui ne le connaissent pas et qui disent : « On voit bien que cet homme est trop honnête pour ce pays-ci » ; et cela s'adoucit, vis-à-vis de son chef, par une bonne flatterie, en tournant la tête, comme s'il était fâché qu'elle lui ait échappé. Il n'a pas le temps de rire; mais, de temps en temps, lorsqu'on dit : « Euthime, seras-tu gai aujourd'hui? car tu n'es qu'un excellent ami, un homme essentiel, un mathématicien comme il n'y en * pas », Euthime conte une histoire qu'il a lue te matin, et ouvre de grosses lèvres en ovale, pour foire voir quelques chicots jaunes et noirs. « En vérité, dit-on le lendemain, Euthime a été bien aimable hier au soir! 11 Tout le monde l'aime, grands et petits. La femme de chambre d'une jolie femme, à qui il a rendu service, dit, en riant, à sa maîtresse : « Ah! madame, voilà M. le marquis qui vient ». Il court, oblige, excuse, raccommode, est sans cesse consulté, se prive de sou repos, de son plaisir, a assez de tête pour faire croire qu'il en a une excellente. C'est
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SJ
le premier gobe-mouche du royaume, et il prouve mieux que personne qu'il ne faut être que médiocre et attentif, pour faire la plus grande fortune.