TURCOMAN
Turcoman a la conversation la plus riche qu'il soit possible. S'il avait dans sa poche tout l'or qui roule dans ses propos, il achèterait le Pérou! Des voitures de 500 louis, des chevaux de course de 1,000, des équipages de chasse, des salons de xoo,ooo francs, des filles de Paris pour 100,000 écus, des jeux d'un million, des fantaisies qui n'ont pas de nom, mais de 2$ louis par jour. Voilà une belle dépense : mais Turcoman n'a pas le sou. Il a eu Madame une telle, et puis encore cette autre femme : mais Turcoman n'est ni aimable, ni aimé. Il est à merveille avec tel grand prince : mais ce prince ne le connaît pas». Qu'est-ce que
cela fait? Après avoir porté à la société ce petit trait de ridicule, il lai est utile de vingt façons. Il a beaucoup de noblesse, quoiqu'elle soit un peu factice ; il est complaisant, obligeant, et a une sorte d'esprit, quoique avec un très-mauvais ton. Il ne paye pas ses dettes, mais il est généreux. Que manque-t-il à Turcoman? De l'argent et du goût.
BAJAZET
Bajazet est bon diable, et s'il n'est de Tavis de personne, c'est qu'il n'est fait comme personne. Il demande à son esclave, en s'éveillant, quel temps il fait? « Trèsbeau, seigneur, répond-il. — Cela est impossible, dit Bajazet : il pleut. — Seigneur, voyez le soleil ! — Oui, mais coquin que tu «s, regarde les montagnes et ce brouillard ! — Seigneur, il n'y en a pas. — Ne comptes-tu donc pour rien l'orage que nous avons presque, car il fait un chaud affreux ! — Malheureuse montre ! dit-il, tu marques midï, et il est deux heures. » Bajazet aime à se promener à pied, car il a rendu tous ses chevaux rétifs : ils ne savent jamais ce qu'il
leur demande. « Paysan! dit-il, où va ce chemin? — A la ville! monsieur. » Voilà mon homme qui en prend un autre, et qui se perd toute la nuit dans la forêt la plus épaisse qui soit aux environs. Il est plus aimable que tendre; car il se brouilla l'autre jour avec sa maîtresse, qui lui avait demandé s'il l'aimait bien. Le oui se refuse à ses lèvres, et c'est pour un mot qu'il dit, il y a quelque temps, au Sultan, qu'il fut chassé du Sérail. — Tous les hommes sont vicieux, dit ce prince; mais ne peut-on pas faire quelque exception? — Non, répondit Bajazet. Et il fut mis à la porte de la Porte. Ce n'est pas par sincérité qu'il se perd, c'est par manie : car son non est, sans qu'il s'en aperçoive, très-souvent un outrage à, la vérité. Ce n'çst qu'un tort qu'il a; mais il devient compliqué, quand il veut prouver qu'il a raison. « Cette femme, dit-il, a vingt-cinq ans. — - Elle n'en a que vingt-deux. — Cela est faux, dit-il, car il y en a dix qu'elle en avait douze. » Il est quelquefois indulgent. Lorsqu'on lui parle d'un poltron à la guerre : a II est asseg brave, dit-il. — Cependant il s'est sauvé à, telle bataille. — Il ne s'est pas sauvé, répond-il, mais il a marché extrêmement vite au bagage. » Il est mauvais compagnon de voyage, car il fait aller lentement, quand les postillons veulent aller vite, et a déjà
BAJAZET
manqué de mourir d'une indigestion, parce qu'on lui a dit qu'il avait un mauvais estomac. Ce serait dommage, car Bajazet, quoiqu'un peu impatientant, est le meilleur homme du monde.