‹ Caractères et portraits, 1756-1812Chapitre 21 sur 40 · ELZÉAR · texte numérisé non relu

ELZÉAR

Ity â seize ou dix -sept ans qu'il parât sur l'horizon de Paris un phénonomène qui n'avait rien d'effrayant. Ce n'était point une comète» car au lieu de queue, il porte souvent une tresse mal faite, ou un chignon qui tombe, ou un catogan -qui se défait. Ce n'est point une aurore boréale, parce qu'il éclaire tous les jours également» Ce n'est point un feu follet, car il n'est que trop sage, et n'est point capable d'égarer. Ce n'est point une planète, parce qu'il ne tourne autour de personne. Ce n'est point un astre, parce que, heureusement pour les pays de l'Europe, il n'est pas fixé dans le sien. Ce phénomène parle, mais pas assez ; pense,

mais beaucoup trop; marche, maïs pour s'asseoir de travers sur une chaise ; il y entortille ses petites jambes, les décroise pour faire à quelqu'un, qui est dans la chambre depuis une demi-heure, une petite révérence de la tête; la porte sur l'épaule gauche, pour sourire à une aventure bien triste qu'il lui raconte; il se met à écouter ce qu'un autre ne dit point, et n'entend point ce qu'un troisième lui dit» Cela s'appelle, je crois, un Elzéar» Il tient du génie; il a assez l'air d'un sylphe, car il est presque transparent. C'est une salamandre quand il écrit, car alors il vit dans le feu. Il a très-peu de chose de l'humanité; il n'en connaît ni les goûts, ni les désirs, ni les passions ; je crains qu'il n'en ait pas les plaisirs, et qu'il en éprouve les maux. Là sensibilité, par exempte, lui en procurera plus que de jouissance. La profondeur de ses réflexions se tournera plutôt vers le malheur que vers le bonheur. Il négligera les agréments du présent, pour penser aux désagréments de l'avenir. Il est quelquefois trop jeune, et quelquefois trop vieux; ce trop de jeunesse l'empêche de voir les charmes de l'existence qu'il commence à avoir; et ce trop de vieillesse, quand il s'en aperçoit, le lui fait mépriser. Qu'une femme s'avise de vouloir lui prouver sa reconnaissance d'un petit sentiment qu'elle aura remar-

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que en lui : Quelle horreur! dîra-t-il. Je vous destinais une élégie ; vous ne mérite\ qu'une épi' gramme. Le monde est donc bien corrompu! Il existe, sans doute, cet amour que tout le monde encense, mais il ne doit exister que pour s'en plaindre. Voyez-le se promener en redingote à petits collets, tête baissée, et le corps en avant, avec un gros livre sous le bras gauche, et un petit à la main droite, qui tient aussi sa petite canne à pommeau rouge qu'il n'appuie jamais à terre. Il s'enfonce dans le bois, gravit les montagnes ; ne le croyez-vous pas, à cela, pastoral ou champêtre? Point du tout: il quitte un ruisseau pour un torrent, qu'il entend sans pouvoir le trouver ; il foule aux pieds un tapis de violettes, mêlées avec des marguerites, pour chercher une belle horreur, et ne regarde les moutons que lorsqu'ils sont mis en fuite par un orage affreux, qui arrive enfin, au gré de ses désirs. Il a deviné tout ce qu'il n'a pas eu le temps d'apprendre ; il sait ce qu'il se peut pas savoir. L'harmonie, les images, viennent se placer dans ses vers, sans qu'il s'en doute. A-t-il une description à faire? la nature n'a rien de caché pour lui; la physique, l'astronomie lui ouvrent leurs trésors, la mécanique ses ateliers. Il a commencé en La Fontaine, il s'avance en Rousseau, et finira peut-être en

Corneille ou Racine, Étes-vous peut-être effrayé de ce phénomène, quoique j'aie averti, qu'il n'est ' pas effrayant. Rassurez- vous, il fait des merveilles sans être merveilleux. Ne soyez pas inquiet non plus de son humeur, ou de ses sombres méditatarions : car souvent ce jeune Young se met à rire en fou, et ne finit plus; ou bien, un rien le fait recommencer. Il est bon, simple, naïf, insouciant sur son compte, et n'a pas le sot orgueil de la modestie, car il ne sait pas ce qu'il vaut. Il avance quelquefois son petit paradoxe, comme s'il avait envie de le soutenir à toute rigueur ; on dispute, il ne s'en aperçoit pas; on rit, cela lui est égal ; on l'attaque, il ne se défend pas. Quand il a de ces petits torts, c'est toujours à force d'avoir raison, et la justesse de son esprit est battue par l'exagération de son âme. Son âme! ce mot que je viens de prononcer, me donnerait bien de l'occupation, si je voulais en dire tout ce que j'en ai remarqué. Lorsqu'elle est en société - avec son esprit, elle le sert à merveille ; de là, une sensibilité extrême, et une nouveauté, un choix d'expressions et une teinte de mélancolie douce et attendrissante, dont ses ouvrages et ses discours sont imprégnés. Quand l'âme d'EIzéar va toute seule, il se tire encore très-bien d'affaire; c'est ators qu'il fait un couplet pour sa mère, qu'il

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écrit à sa sœur, et qu'il parle à Christine. A la vérité, l'esprit, par l'habitude, vient encore se fourrer un peu dans tout cela; mais il n'en a pas besoin. Elzéar est blanc et couleur de rose, il a de la douceur et de l'agrément dans sa figure. Il a de la grâce, parce qu'il n'en a pas. Il a toujours du naturel et du piquant. L'originalité de ses manières tient à celle 4e son esprit. Il dit autremen qu'un autre, et dit mieux qu'un autre; il a des définitions à lui, de la plus- grande finesse ; il donne à tout un tour distingué. Elzéar plaira à tout le monde, quand il en aura l'envie — qu'il devrait même avoir un peu davantage; mais en attendant il peut être sûr que ceux qui le connaissent à fond diront, comme moi, qu'Elzéar est un phénomène.

QUESUGUS

Qvbsugvs est grand, bien bâti, et a bien fait la guerre. Il n'a jamais manqué l'heure, la distance, le nom des villages, le nombre des ennemis, parce que chacune de ces choses-là lui procurait vingt questions à faire. 11 perdait seulement un peu de temps à demander à son espion combien d'enfants il a, s'il est marié, de quel pays, de quelle religion, et s'il était de bonne humeur. Il sollicita un jour d'être président d'un conseil de guerre, qui se tenait sur un major accusé de malversations, pour pouvoir lui faire toutes les questions nécessaires à éclaircir son affaire. Quesugus n'était pas cruel : il ne donnait pas la question, car il voulait la

garder pour lui. Il ne lisait jamais l'histoire que par* demandes et par réponses; il n'avait jamais oublié de son catéchisme que les réponses. S'il avait écouté celles qu'on lui faisait, il anrait été bien savant. Sans s'en donner le temps, il demanda un jour, en ma présence, à la fois : « avec quels chevaux on courait la poste en Angleterre? si le tabac d'Espagne croissait dans ce pays-ci ? et s'il y avait des autruches en Autriche.» Quesugus est bon et humain ; il s'intéresse à tous les malades, il s'établit dans l'antichambre de celui qui traîne un peu en langueur : patient, médecin, chirurgien, apothicaire, tous les laquais, le portier en entrant, et même' en sortant, tout est questionné avec le plus vif des intérêts. Quesugus fait les honneurs de chez lui à merveille ; il a une excellente maison, il est magnifique, et y eut surtout que tout le monde soit bien servi. On a remarqué cependant qu'il n'y a ni crème, ni légumes à sa table, car tout cela ne lui procurerait qu'une simple politesse. Il en fait vingt-cinq en coupant un poulet, un.e perdrix, un canard, un pigeon, un dindon, et un lièvre : « Voulez-vous du bardé ou du lardé? dit-il en parlant du dernier; voulez-vous de la poivrade? c'est sa. sauce. — Voulez-vous, dit-il en parlant des autres; une aile, une cuisse, les filets, le lard, la feuille de vigne, le cresson, les entrailles, le crou-

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