EUPHROSINE
EUPHROsiKE est légère et élégante de corps, de cœur, et d'esprit. Qu'est-ce que cette élégance de cœur ? me dira-t-on. Js m'entends, et la voici : Son cœur ne fera jamais qu'un choix brillant. Il faudra avoir gagné une bataille et avoir eu vingt femmes, pour lui plaire. C'est pour cela qu'elle ne se mariera peut" être jamais. Et puis, il y aura encore une difficulté. Je suppose qu'A Ici biade ressuscite pour elle. Qu'une marchande de modes arrive en même temps qu'Alcibiade : sa tête, aussi légère que la plume dont elle va la parer, lui fait perdre l'heure du rendez-vous ou l'empêchera d'écouter sa déclaration. Un violon, qui prélude la fera voler
au musicien, des bras de son amant, entre lesquels un peu d'abandon et d'étourdcrie l'avait précipitée. Mais il part pour la guerre, cet amant. Pauvre Euphrosine ! que je te plains ! Il va chercher de nouveaux dangers, pour mieux te mériter. Euphrosine sent tout cela ; elle a d'ailleurs le cœur excellent : que de pleurs ne verserait-elle pas ! Mais sa mère est en couches, elle recevra beaucoup de visites, et Euphrosine aurait les yeux rouges. «Je pleurerai demain, dit Euphrosine ; il y a bal, mais cela ne» se verra pas; le soir, d'ailleurs, un chapeau, et bien des cheveux sur le front, couvriront presque tout mon visage. » Avec quel plaisir Euphrosine ne lit-elle pas sa lettre de la première poste ! Elle l'achèverait sûrement, si une de ses amies, moins jolie qu'elle, ne venait pas la chercher en phaéton. « Comment n'y pas aller pour l'écraser? Je m'y dessine si bien! dit-elle. Tout le monde dit que j'y ai un air de déesse. La pauvre petite femme se repentira de s'être montrée avec moi! C'est une bonne enfant, ajoute-t-elle ; je l'aime de tout mon cœur ; elle est un peu bête, et son amazone est bien mal faite ! » Elle est prête à répondre à son amant ; la poste part, mais une partie de plaisir arrive : il y a un déjeuner i une petite maison de la Chaussée-d'Antin. On lui envoie des chevaux ; Euphrosine s'habille en conséquence :
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quel négligé charmant! Elle espère qu'en partant au galop, au travers de tout Paris, le vent dérangera assez son ajustement pour qu'on s'aperçoive de la plus jolie jambe du monde. Elle rentre chez elle, fatiguée de succès et de tout ce qu'elle a vu, qu'elle sent bien ne pas valoir son amant. Elle y pense profondément : « Qu'est-ce que c'est, se dit-elle tout haut à elle-même, que ces hommages rendus à ma taille, à ma drôle de mine et à ma gaieté ? Ma liberté m'ennuie. Oui , dit-elle, une chaîne durable... une chaîne charmante... Ah! mon Dieu! à propos de cela, M me une telle en avait une aujourd'hui à son cou qui m'a désolée !
Elle est d'or et d'acier, et damasquinée à merveille, Je vais en commander une pareille, avec des petits nœuds de diamants et des petits carrés en arabesques... — Madame, voici, lui dit-on, une lettre qui arrive de l'armée. — Je la lirai en chemin ; qu'on mette mes chevaux, et qu'on m'habille au plus vite pour sortir. » Euphrosine a-t-elle un cœur ou n'en a-t-elle pas? Je n'en sais rien; mais, à coup sûr, et à peu de chose près, elle aura toujours son innocence.
MAJESTINE
Majestine paraît: on devine son nom, on devine l'élévation de son âme ; et, si on a la bêtise de s'arrêter pour la considérer seulement sous ce rapport, on perd l'agrément d'une société charmante ; supposé que le malheur qu'elle a d'être plus belle, plus grande, et d'avoir l'air plus noble qu'une autre, empêche de rendre justice à tout ce qu'elle a de bon, de doux, de simple même, de gai, de naturel et de parfait dans tous les genres, elle est bien dédommagée par ceux qui ont le bonheur de la voir souvent. Si elle avait moins de supériorité, on ne serait point alarmé de faire connaissance avec elle. Les femmes la lui pardonnent bientôt, puisqu'elles
découvrent qu'elle n'a pas envie de plaire à leurs dépens, et les hommes la lui pardonnent de même, parce qu'elle est toujours égale et ne dit jamais rien que d'aimable et d'obligeant. Du reste, dans cette obligeance, il n'y a jamais rien de fade, et sa conversation est gaie et piquante. Elle est peut-être trop réservée pour chercher des ridicules dans son prochain ; mais quand on lui en offre, elle en rit de tout son cœur. Ce n'est pas de sa faute, si elle est aimée de tant de personnes qui ne se ressemblent pas. C'est un roi, environné de sujets qui ne le méritent pas, et qui, sur parole, se croient obligés de l'adorer, comme s'ils étaient faits pour le connaître. Le roi sait très-bien les distinguer, quoiqu'il paraisse les confondre tous ensemble. Malgré ses soins, les courtisans sont si jaloux de la faveur du roi, qu'ils s'abhorrent presque tous. Du reste, vous saurez que j'entends par courtisans toutes les dames ses amies. Il y en a de grosses, de ventrues, de minces, petites, grandes, maigres, gaies, tristes, babillardes, et taciturnes. Qui le roi — qui n'est autre chose que Majestine, — aime-t-il le plus de tout cela ? c'est son secret. A-t-elIe eu de l'amour? a-t-elle de l'amour ? en aura-t-elle? c'est encore son secret. Ce qu'il y a de sûr, c'est que son sentiment, dépendant du tact le plus sur, fera toujours beaucoup d'honneur à celui ou celle qui
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le possédera. Majestine a le grand mérite de ne paraître jamais s'ennuyer avec personne, mais elle s'ennuie cependant tout comme un autre, quoiqu'elle sache tirer parti de tous les gens qu'elle voit. Elle est essentielle sans y mettre du prix. Elle n'est pas personnelle. Elle ne fait point trophée de ses vertus. Aussi ses vertus n'humilient personne : tant mieux et tant pis pour elle, qu'elle en ait. Mais ce qui serait tant mieux pour nous, c'est qu'elle ne fût pas si attachée à ses devoirs, à la campagne et à je ne sais quelle société, et que nous puissions être toujours dans la sienne !
HELOÏSE
Je sais bien qu'en nommant celle que je vais peindre, je fais tomber les deux autres, qui lui sont cependant bien supérieures dans le premier des genres, qu'elle n'a pas le bonheur de connaître. Mais c'est que ce nom approche le plus du sien, qui est Louise, et qu'il y a eu deux Louise» qui ont eu la sagesse de m 'aimer un peu, sagesse qu'elle n'aura jamais.
Les deux bonnes Louises avaient leur maître ; celle-ci ne trouvera jamais le sien. Elle en sait plus que ceux qui voudraient l'être. Elle a de jolis talents, de petits calculs, du raisonnement, et malheureusement assez de raison pour être le maître
de tout le monde, la maîtresse d'elle-même, et n'être celle de personne. C'est au temps à décider si elle n'aura pas tort de n'avoir jamais tort.
J'ai me rai s mieux avoir affaire à une bonne, tendre et mystique catholique, qui, après avoir pleuré, pendant tout le saint Sacrifice de la Messe, sur la Passion de Notre-Seigneur, serait capable d'en avoir une, et, après y avoir succombé, d'en obtenir le pardon des mains d'un prêtre de ses autels. Cette nouvelle troisième Héloïse est d'une religion sèche et sévère, mêlée d'une morale préservât ive, qui appuie beaucoup sur ses devoirs qu'on y pousse extrêmement loin; et, à moins d'avoir une âme extrêmement vive, qui fait tout sauter à pieds, on reste dans les bornes des principes de l'admiration et dans le cercle des vertus de convention.
La figure d' Héloïse est faite pour. être. sensible. Elle est trop . parfaite pour n'avoir pas reçu ce bienfait de la Nature, ajouté à tous ceux qu'elle lui a prodigués. Mais elle dépensera tout ce qu'elle en a en détail, pour n'être pas obligée de le dépenser en gros. Ce sera de la petite monnaie en amitié, en soins, en reconnaissance. Son trop d'esprit viendra au secours de son cœur, et, si elle a à combattre un penchant, je meurs de peur qu'elle ne gagne la bataille
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Je viens de nommer sa figure : jamais je n'en ai vu une plus séduisante. Elle est de cette taille proportionnée, susceptible de toutes les grâces, et son aisance passe dans ses manières. Tout ce qu'elle fait et ce qu'elle dit est naturel. L'art ne pourrait pas la servir comme la nature; mais c'est la nature embellie par le goût; et une douceur extrême, répandue sur toute sa personne, attire, touche et subjugue, sans qu'on s'en doute, par la marche la moins effrayante, et pourtant la plus rapide.
Tout ce qu'elle a y contribue. Son son de voix, ses petites attentions à droite et à gauche, sa façon d'écouter, son regard enchanteur, qu'on prend pour une faveur, quoiqu'il ne lui soit pas possible de ne pas se servir des plus jolis yeux du monde... tout cela prévient les hommes et les femmes, qui ne s'aperçoivent pas, les uns de l'ascendant qu'elle va prendre dans un instant sur eux, et les autres de sa supériorité sur elles. De peur qu'elles ne s'en doutent, elle a grand soin d'avertir qu'elle est d'une maussaderie insupportable et qu'elle ne conçoit rien à l'indulgence qu'on a pour elle. Les autres prennent les politesses pour des déclarations; celle-ci a la malice de prendre les déclarations pour des politesses. Elle est toujours occupée, sans avoir rien à faire. Elle a à parler à tout le monde,
pour que tout le monde soit content d'elle, et, avec cette envie générale de plaire, elle n'a pas la plus petite coquetterie. Elle change de place, elle commence vingt choses à la fois, et elle est vive sans que cela paraisse, parce que ses formes sont douces et ses mouvements jamais précipités.
Héioîse a vingt ans pour celles qui sont de son âge, et cinquante pour celles qui en ont autant. Elle se fait à tout, par une complaisance aimable. Elle a le tact le plus sûr dans la société, parle à merveille, remarque tout, n'est la dupe de rien ; un ton excellent, toujours de la grâce et du goût. Elle est fraîche comme une rose, et a les plus beaux cheveux blonds que j'aie vus. Elle est ravissante à cheval, elle danse à merveille. J'ai deviné, à sa mine, sa manière délicate de dessiner et sa jolie petite écriture. Elle a toujours de la délicatesse ou de la finesse dans l'esprit, de mime que dans la physionomie.
Elle a bien sa petite perfidie comme une autre, car il n'est pas possible qu'elle soit de bonne foi quand elle dit du bien de tant de femmes, à qui elle nous dit bonnement qu'elle voudrait ressembler. « M me une telle, lui dit-on, ne me paraît pas fort aimable. — C'est qu'il faut la connaître, répondelle. — M m# de *** est bien laide. — Sans être désagréable, et elle a beaucoup d'esprit. — Vous
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m'avouerez que cette autre femme en a bien peu, et n'a pas de grâce du tout. — Elle a les plus beaux traits du monde ; c'est une beauté. — Celle-ci a bien de la roideur dans la taille. — Ah! mon Dieu, point du tout; c'est moi qui en ai. Voyez quelle disgrâce!... Je voudrais être faite comme elle! »
On se regarde, on la regarde, on rit, et cette timide Héloïse n'en est pas effrayée. Il faut la voir protéger quelque absent. C'est un petit avocat des plus têtus, qui dispute le plus joliment, qui a le plus d'éloquence; et, quand elle est près d'avoir raison et de convaincre, elle reprend son petit air modeste, comme si elle n'avait rien dit.
Héloïse a le bon esprit d'aimer la littérature française et les jardins anglais. Une autre qualité qu'elle a, malheureusement pour moi, c'est d'aimer la campagne et de se plaire à l'orner de son goût délicieux. Dès que je m'en suis aperçu, j'ai parié qu'elle avait une belle âme. J'ai déjà trouvé qu'elle était compatissante et généreuse.
Je parie aussi qu'elle .a du caractère, et qu'elle aurait de la force dans l'esprit, à l'occasion. Elle est égale, sans humeur, sans caprice, et aussi aimable le soir que le matin. Mais, dans le fond,
comment Pa-t-elle été ? On a été enchanté d'elle
toute la journée ; mais si l'on fait une récapitula-
tion, le soir, de ce qui est arrivé, on n'est jamais content d'elle, ni de soi. Elle aura décliné une conversation intéressante par une insignifiante, qu'elle met adroitement à la place d'un petit développement de son cœur. On a eu mille choses à lui dire ; elle trouve le moyen d'en empêcher, on ne. sait comment. Elle vous échappe au moment où l'on s'y attend le moins.
« Pourquoi donc l'aimez-vous tant? » me dirat-on.Je n'en sais rien. « Qu'espérez-vous?» Rien. Mais je sens que je lui serai tendrement attaché toute ma vie. Que ce mot me coûte à prononcer et qu'il m'attendrit, lorsque je songe que je la passerai peut-être sans revoir l'être le plus parfait et le plus distingué, et qui réunit le plus de charmes à mes yeux !