‹ Caractères et portraits, 1756-1812Chapitre 22 sur 40 · QUE SUC US · texte numérisé non relu

QUE SUC US

pion, et la farce? Je crois, ma foi, le chapon farci. Vous ne me refuserez pas un peu de poivre ; vous en prendrez, n'est-ce pas? — Aimez-vous le citron? tout est à votre service. — Ai- je ma loge? dit-il à un de ses gens ; et y viendrez -vous? Quelle pièce Joue-t-on? et de qui est la pièce? Y a-t-il un ballet? J'aime beaucoup les ballets... » Quesugus est un bon vivant. Je vous ai dit qu'il était bon homme, et, preuve de cela, vous voyez qu'il n'a dit du mal de personne. S'il en sait, il cherche à s'instruire là-dessus. Il demande : <c Est-il vrai que cet homme a fui à une bataille ? Je ne le crois pas. Est-il faux ? Est-il vain r* Est-il superstitieux ? Son fils a-t-il toujours les yeux aussi jaunes? A-t-il pris médecine avant de partir pour son régiment ? Et la paix? croyez-vous qu'on la fasse bientôt? — ? Ah! ah! voici le dessert. Aimez-vous les poires? le bon-chrétien, la crassane, le Saint-Germain, le beurré gris, poire d'Orange, muscad elle, ou en compote, ou en confitures sèches? Aimez- vous mieux les abricots simples, ou abricots-pêches, ou abricots nains, ou abricots-ananas ? — Voulez-vous vous lever, ou resterons-nous à table? Qu'aimez- vous mieux? Et le café x aimez-vous mieux le prendre debout? L'aimez-vous, fort, ou avec du lait? »

Quesugus a peur qu'on ne s'ennuie chez lui. Il demande à ses convives : « Messieurs, avez-vous

votre voiture? » et 4 ses gens, si ses chevaux sont mis. Il n'a que deux ou trois visites à faire, mais il demande à son cocher s'il sait la demeure de vingt personnes de sa connaissance. Il s'arrête à quelques portes, où il ne veut pas entrer, pour demander au suisse « s'il sait si le petit enfant de la maison est guéri de sa coqueluche ; s'il est vrai qu'on a renvoyé le gouverneur ; ce que l'on fait aujourd'hui, où l'on soupe, et (au milieu de l'hiver) si on ira bientôt à la campagne. »Quesugus a toujours peur qu'on ne fasse injustice à ses soldats ou à ses paysans. Il va toujours chez eux pour leur demander s'ils n'ont pas de plainte à porter de personne. Il demande, le soir, à ses officiers de maison s'ils ont eu à souper, parce qu'il veut qu'ils soient bien traités. Il est indifférent à tous les habits et les bijoux ; il demande à son valet de chambre « s'il veut lui donner son uniforme ou un frac » ; et, n'ayant pas de montre et étant extrêmement exact, il demande, depuis le moment qu'il se lève jusqu'à celui qu'il se couche, « l'heure qu'il est » à tous ceux qu'il rencontre.

OMBRAJAX

Ombrajax est rempli de mérite, de vertus : il devrait en croire aux autres.

De peur d'avoir à se reprocher de former un jugement téméraire sur un individu en particulier, il aime mieux en former un sur tout le monde en général. Il disait tantôt, en parlant de quelqu'un qui lui faisait la révérence : « Ce monsieur m'en a rendu une beaucoup plus profonde, pour me faire voir que la mienne ne Tétait pas assez, et il m'a regardé, en se relevant, de manière à me faire croire qu'il m'en voulait... Mon Dieu! que ma sœur est coquette! elle a accepté hier une rose d'un monsieur qui venait de la cueillir dans mon jardin ; cela signifie bien des

choses, et je crois qu'elle a envie de l'épouser. Eh bien, tant mieux! Si cela lui fait plaisir, je vais parler à son père, car je ne me trompe jamais dans une conjecture. Par exemple, j'ai bien jugé l'autre jour que ce grand souper ne s'est donné que pour raccommoder M. et M me une telle, qui étaient brouillés. — Point du tout, dis-je à Ombrajax ; ils ont toujours été le mieux du monde ensemble.

— N'ai- je pas eu raison, monsieur, me dit-il, de deviner la paix, lorsque je rencontrai la maîtresse du valet de chambre du premier commis d'un ministre, causant avec est abbé italien? Il se cachait, quoique ce fût dans une promenade publique.

— Donc il ne se cachait pas;, du reste, je suis bien aise de vous dire que l'armistice est rompu et que la guerre va son train. — Je voudrais savoir pourquoi j'ai tant d'ennemis! Je suis encore prié à une partie dé campagne à cinq lieues d'ici ! — C'est, au contraire, parce qu'on est bien aise de vous voir. Quels rapports, d'ailleurs, excepté de société, ces gens peuvent-ils avoir avec vous? — Ah ! monsieur, vous ne connaissez pas les hommes : on ne fait rien pour rien, et si je ne vous connaissais pas autant que je vous connais, je croirais même qu'à présent... — Eh bien! à présent, je vous quitte, pour vous engager à faire quelques conjectures sur mon départ. — Je le savais bien ! dit

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Ombrajax; cet homme m'en veut depuis longtemps, et l'humeur qu'il a mise en partant va m'engager à me précautionner contre tous les traits de vengeance que j'aurai à essuyer de lui. »

Ombrajax va au spectacle. « Comment, dit-il en sortant, a-t-on pu permettre tant d'allusions ? J'y ai reconnu vingt personnes : Dieu, la cour, le gouvernement, doivent en être offensés! Je ne sais à quoi pensent les censeurs, car ils permettent de lire les Fables de La Fontaine, et j'y ai reconnu aujourd'hui le portrait de tout le clergé, dans la fable du Rat à qui on va demander assistance dans la guerre contre les Chats. » Cette conjecture d'Ombrajax, qui n'est pas sans fondement, lui en fait faire vingt antres. Il trouve^ par exemple, que le Loup est un président de sa connaissance, le Renard un procureur de ses amis, et le Mouton un provincial de ses parents. On a beau lui dire que La Fontaine était mort cent ans avant qu'ils ne vinssent au monde. Voilà bien des gens qui se rassemblent ! c'est sûrement pour voir passer un enterrement. Il a le cœur bon, et il s'apprête à pleurer le défunt, lorsque quelques cris de joie lui apprennent que c'est une noce. Il refuse d'aller au feu d'artifice, parce qu'il dit que l'entrepreneur s'entend avec une bande de filous qui ont résolu de le voler dans la foule, et puis il assure qu'il y

aura certainement un orage, car il fait depuis huit jours un temps fort calme et fort modéré qui ne

peut pas durer toujours. Ombrajax n'est pas assez méchant pour croire qu'on veuille l'empoisonner, dans une maison où on le prie à souper ; mais il se ressouvient que les enfants sont très-espiègles, qu'il y en a deux qui l'ont regardé l'autre jour en riant, et qui lui destinent une attrape, comme de frotter tout au moins de coloquinte son couvert et les bords de son verre. « Comme ils se moqueront de moi après ! » dit-il ; et il refuse un souper qui devait être fort agréable, et où on devait le surprendre par des couplets, des proverbes, et une petite fête pour le jour de son nom. Quand on lui parla de. ces surprises : « Ah! vraiment, dit-il en riant, je m'en doutais bien ; je l'ai échappé belle ! et voilà ce que c'est que-d'avoir delà prévoyance...» « Que je suis malheureux, dit-il, d'être aussi bien servi que je le suis ! — Mais, monsieur, lui dit-on, vos gens sont un modèle d'exactitude et de fidélité ! — Ne voyez-vous pas, répond-il, que c'est par malice, et que c'est me vouloir faire passer pour ingrat, n'étant pas en état de les récompenser? » Ombrajax est bon chrétien, mais il craint le jour de Pâques et la miséricorde céleste. « Comment se peut-il, dit-il, qu'un prêtre aussi pécheur que mon confesseur puisse me procurer le pardon

OMBRAJAX JJ

de mes péchés? » Il fait là une bonne hérésie sans s'en douter. Il pensa mourir l'autre jour, parce qu'il prit le contraire de ce que son médecin lui avait ordonné. Ombrajax a très-bien servi, et s'est distingué à la guerre dans les grades subalternes ; mais parce que son rang le fît monter au grade d'officier général, il reçut un grand échec devant l'ennemi, qui marcha sur son flanc droit : « C'est bien signe, dit-il, qu'il en veut à ma gauche. » Et il fut battu. Il était aimé des femmes, car il était aimable, quoiqu'un peu méfiant. Il en aurait épousé une charmante : « Mais il est impossible, dit-il, qu'elle m'aime autant, et c'est sûrement pour me tromper qu'elle me l'assure! » Délicat sur l'honneur, il eut dans sa jeunesse une affaire dont il se tira fort bien ; il ne tirait pas mal des armes ; mais, comme il s'imagina qu'on allait lui porter une feinte, il reçut un coup d'épée au travers du corps. Il perdit un procès qu'il avait presque gagné, en soupçonnant le juge de prévarication, et il fut exilé par la cour, parce qu'il y alla porter des plaintes contre le ministre qui le protégeait le plus. Il partit assez gaiement pour sa campagne, disant que cela n'était pas naturel, qu'il y avait quelque chose là- dessous, et qu'on le destinait aux plus grandes aventures.

ANTIVEROS

ANTivEROs a vingt- cinq ans, beau garçon et promet beaucoup, d'abord pour ne pas tenir, et puis, parce qu'on est prévenu en sa faveur. Il est bien élevé et a eu des maîtres excellents. Ce sont ceux des langues étrangères qui en ont été les plus contents, parce qu'il voudrait les savoir toutes, pour parler dans son genre à toutes les quatre parties du monde. 11 n'en trouve même aucune assez riche. Il a quitté le chant, parce que son son de voix n'était pas juste, et s'est dégoûté du dessin, qu'il avait commencé fort bien d'après nature, parce que, voulant copier un rocher, il faisait une église, et une potence à la place du Cotisée. Cela

8û CARACTÈRES ET PORTRAITS

ne valait pas la peine d'aller à Rome. Mais il s'y plut infiniment, et n'aurait pas manqué, pour tout l'or du monde, le sermon d'un prélat sur la chasteté, la pauvreté et la frugalité. Il lisait toutes les anecdotes de Pétersbourg et de Versailles, écrites par les honnêtes gens qui n'y avaient jamais été. Il cherchait souvent un trait d'histoire ou une citation dans les écrivains français, et trouvait de la justesse, mais trop peu d'imagination, dans les Mille et une Nuits. Il faisait grand cas des relations et de la conversation des voyageurs. Il lisait les gazettes de tous les pays, parcourait les dépêches officielles des officiers, car il avait de bonnes connaissances parmi eux; et, las de parler de chasse et de chasser, il entra au service. Il aurait été à toutes les batailles qu'il raconte, si la cour avait été en guerre. C'est la chronologie qu'il a le moins étudié : car, comme il est très-modeste, je l'ai vu au moment de s'attribuer la faute qui fit battre Pompée à Pharsale et Turenne à Mariendal. Il ne se ressent d'aucune de ses blessures. II a fait plusieurs chutes de cheval, à ce qu'il dit, et il tremblait, à la dernière, de tomber dans un puits. La crainte d'exagérer, quand il parle d'une de ses courses, fait qu'il cite la minute et deux ou trois secondes, « ou peut-être une demie, dit-il, car je ne veux tromper personne » On craint seulement

ANTIVEROS 8l

pour sa santé, quand il est on peu malade; car il ne veut pas alarmer son médecin par un récit trop exact de son état. Il est bon chrétien, quoique un peu janséniste. Je tremble tous les jours pour son salut, parce que, par humilité, il s'accusera de tant de péchés à l'heure de la mort, que j'ai tout lieu de croire que son confesseur ne croira pas pouvoir lui accorder l'absolution sans une permission de Tévêque, qui a les cas réservés; et s'il meurt avant son arrivée, le pauvre Antiveros n'aura qu'une éternité bien malheureuse.

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