ALCIPPE
on Dieu! que la. nature fait bien ce qu'elle fait! Elle a des raisons pour tout. Si elle avait donné quatre pouces de plus, deux yeux hardis et une poitrine plus forte à Alcippe, il aurait alarmé tout le monde. Il a, en entrant dans une société, tout ce qu'il faut pour lui plaire. On est content de lui, sans savoir qu'on en sera enchanté. Si une conversation bruyante et générale laisse à Alcippe le moment et la force d'y glisser deux mots, on est étonné de la grâce, ou de la valeur, ou de l' à-propos de ces deux mots. Alcippe ne se presse pas pour recommencer. Il a bien quelques petits succès dans le coin d'une chambre. On entend
quelqu'un dire à un autre : « Savez-vous que je trouve M Alcippe très-aimable? » Un troisième répond : « Il l'est, comme s'il n'était que cela, et comme si peu de mérite l'y obligeait. » Un quatrième ajoute : « Il a du mérite comme s'il n'avait pas d'autre ressource pour réussir dans le monde, où il serait encore très-bien, sans être aussi distingué. »
N'avez- vous pas vu de ces gens qui font un grand feu d'abord, qui étonnent et se font entourer un moment? Eh bien, ces gens -là sont le contraire d'Alcippe. Il a sa marche, son calcul ; il arrive sans paresse ni dédain. La délicatesse de sa voix, de sa vue et de ses vues, paraissent servir la délicatesse de son esprit. S'il y a une plaisanterie de bon goût, une définition concise et piquante, des vers à faire ou à dire, un spectacle de société, tous les succès épars d'Alcippe, qui les a eus sans les rechercher, se réunissent et forment un chorus général. Comme il n'avait voulu subjuguer personne, on est conquis sans le savoir. On craint la foudre, les éclairs et les torrents ; mais on ne se méfie pas d'un ruisseau qu coule sur une prairie émaillée de fleurs et roule des petits cailloux argentés. Alcippe est tout étonné de son effet, après en avoir eu. Il tire sa lorgnette pour s'en convaincre, et lit, dans les yeux
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des autres, ce que les siens et sa modestie ne s'attendaient pas à y trouver. Le goût a donné de a mesure à son esprit, et le jugement à son imagination. Il en a assez pour être exagéré. Il ne tient qu'à lui d'être un sauteur en liberté : mais la connaissance qu'il a des hommes, des affaires et de l'Europe, et même un peu de l'Asie, l'empêche de franchir les bornes, ne croyant pas peutêtre y rentrer aussitôt. Comment se fait-il qu'Alcippe convienne à tant de gens qui ne se conviennent pas entre eux? C'est que son moral est parfait, et qu'il est agffab)e aux uns et utile aux autres. J'ai vu quelques femmes l'aimer à la folie; elles le croient discret, parce qu'il leur parle bas, et le croient tendre parce qu'il les regarde de près. Elles le croient attaché, parce qu'il est paresseux. Elles le croient constant, parce qu'il écrit à merveille. Alcippe ne m'a jamais incommodé qu'une seule fois de sa vie. J'avais encore quelques traits à ajouter pour prendre son crescendo dans les succès dont j'ai parlé, et en amitié qu'il inspire. Alcippe entre chez moi : il me dérange, car j'aime encore mieux parler à Alcippe que d'en parler, et je ne puis le quitter que pour lui-même.
HELOÏSE
Je suis un peintre minutieux, qui revient donner quelques coups de pinceau pour donner plus de vérité au coloris et prononcer mieux quelques traits.
J'ai parlé de la grâce à'Hèloîse; mais ce n'est pas celle d'une autre. Héloïse ne ressemble qu'à 4 elle-même. On ne sait de quel pays et de quel siècle elle est. Les grâces françaises sont si connues, si prévues, si égales, que toutes les femmes de ce pays-là se ressemblent, puisqu'elles ont eu le même couvent, le même coiffeur, la même marchande de modes, et le même maître à danser. Les Polonaises quelquefois ont trop de laisser 'aller, les Anglaises trop peu, et on est
«ou vent brouillé tout à fait avec les gratis dans les autres pays. C'est toujours de la justesse, du naturel, et du charme, dans le maintien, lei mouvements, le visage, et la conversation d'Heloî». J'ai parlé de aa douceur : elle est bien éloignée de la fadeur, à laquelle elle conduit souvent les autre»; Il y a du piquant, du trait, de la gaieté,
de s'eiprimer. A ta vérité, lorsqu'elle dit quelque cliose à remarquer et de parfaitement bien, elle laisse presque tomber sa voix, comme si elle en voulait demander pardon. Je me souviens qu'on peut avoir presque tout ce que je dis dans mon premier portrait, sans être parfaitement aimable, et c'est ce qu'elle est précisément. On ne peut pas l'Être davantage. C'est votre soit, malheureuse) femmes! vous êtes obligées à plaire, à plaire et ■ plaire. Il est extraordinaire d'y réussira ce point, , n'ayant pas, je le répète, le plus petit projet, ni fond de coquetterie.
cu ~ est décente sans pruderie. Elle doit s'êtrt
: elle-même; on ne donne pas ce qu'elle a.
tt pas sa vertu qui en impose. On n'a pu de la mettre jamais en avant, lorsqu'on
vée à merveille; et si elle perce, par ba-
>n lui donne des charmes qui la fout par-
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Qaand ses beaux yeux ne la servent pas bien pour regarder quelque chose ou quelqu'un, elle les ferme à moitié, et alors de beaux ils deviennent jolis et amusants à regarder. Qu'une autre l'imite, on fera une mine épouvantable.
Que les grandes beautés frappantes ne viennent pas s'asseoir à côté d'elle, qui n'est que touchante, car elle n'y touche pas. On verra les autres se faire peindre pour un grand salon d'antichambre, et on mettra le portrait d'Héloïse dans un cabinet où il n'y aura que 4e VAlbane, dû Corrige, du Titien, du Guide et du Raphaël.
Faut-il, après cela, qu'elle quitte sa solitude? Si elle a un petit intérêt pour quelqu'un, et pour ses occupations, elle le perdra. On voudra passion pour passion. Elle sera malheureuse de savoir, ou de rendre malheureux, en ne l'ayant pas. Elle sera excédée d'hommages, tourmentée par des fêtes et la jalousie des autres femmes. Qu'elle se . montre partout, tous les ans, pour qu'on sache qu'il y a au monde une créature céleste et un excellent peintre en ma personne.
SENSIBELLE
SENSiBBiLB ne ressemble à personne, et personne ne lui ressemble. On dirait que le Créateur a pris dans ses mains une poignée de tout ce qu'il avait de plus beau, pour parer son âme et sa figure. Il a mis un peu trop d'étoffe à l'une, et le contenant est moins considérable que le contenu. Il aurait eu de quoi en faire six femmes intéressantes et raisonnables, huit maîtresses ardentes, et dix ou douze vives amies. Elle a les plus beaux yeux du monde ; c'est un livre parfaitement relié, où on lit ce qui se passe en elle. Ses manières sont douces, nobles et aimables, et elle a de l'originalité, ou de la naïveté dans l'esprit, qui lui fournit à tout moment les traits les plus imprévus et les plus
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fins, sans qu'elle s'en doute. Voilà ce qui s'appelle un charmant édifice : mais, bon Dieu, qu'il est fragile! Un rien décompose 8a figure, ternit ses beaux yeux, et étonne son esprit. Le bonheur la rend sublime, et le malheur imaginaire qu'appelle la sensibilité, la met cent piques au-dessous d'elle. Sa raison est la première chose qui s'en va, et puis son tact, et puis sa justice, et puis sa gaieté, et puis sa santé : elle commence par se juger mal, et puis elle juge mal les autres. Elle devrait, dans ce moment-là, n'être point aimable, elle s'avise de l'être dans sa manière de penser tout haut, de rapporter tout à ses prétendues circonstances et de peindre comiquement, sans s'en apercevoir, les choses les plus tragiques dans son existence. Se nsi belle n'a qu'à faire des retours sur elle-même pour être contente d'être au monde. Heureuse par la quantité de sentiments qu'on lui porte, elle peut l'être par la qualité de celui qui l'intéresse le plus. Si le Créateur avait voulu doter une autre personne de la même portion de sensibilité, le reste du monde n'en aurait plus, et, ce qui m'accommoderait peut-être assez, un charmant laisser-aller, guidé par le plaisir, dégagé de tous les liens, établirait dans la société ce que je déteste dans un gouvernement, la liberté et l'égalité.
CÉLESTAPAARINE
Cél estapaarine a un nom aussi long que sa belle et grande personne ; c'est pour cela que je ne l'appellerai plus que Célestine tout court.
Elle est belle de loin et jolie de près; à mesure qu'on s'approche de sa physionomie, on y découvre quelque chose de si jeune, de si naïf, de si enfant même, qu'elle fait plaisir à examiner ; on y découvre aussi quelquefois un air étonné ou distrait, qui est divertissant. Tout cela se succède sans faire tort aux traits spirituels de cette même physionomie, où tout se peint d'une manière agréable, sans qu'elle s'en doute. Elle a ce que j'aime beaucoup et ce qu'ont donné les statuaires
antiques à leurs figures, la tête petite au bout de la sienne, je parie qu'elle a le reste de ce qu'on admire dans les figures pour la beauté et la justesse de leurs proportions. — Célestine a de la négligence dans la manière de se tenir, et de marcher, qui a de la grâce, ainsi que sa paresse à parler et son joli rire de souvenir, qui vient toujours un demi-quart d'heure après coup. Je n'en connais pas de plus drôle et de plus communicatif. Il a de petits éclats à petites reprises, qui lui vont à merveille; j'aime la coupe de son visage et un joli nez presque en l'air, sans être retroussé.
Célestine qui a fait, il y a quelque temps, un signe de croix en entrant dans une assemblée, prendra l'un de ces jours le curé de sa paroisse sur l'autel pour faire deux ou trois tours de wal\e avec lui; elle dira au lieu de bonjour : « Je bois à votre santé », et il n'y a pas de rai* son pour qu'à la Cour, si elle y va, elle ne tire son crayon de sa poche et du papier pour dessiner un paysage.
Son esprit se promène ainsi sur plusieurs idées, qui lui arrivent en abondance et en font souvent une réfléchisseuse. Mais son cœur ne se promène pas. Je ne parle point d'une couple de personnes auxquelles son devoir l'attache plus ou moins,
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mais je le regarde fixé sur un père fort aimable et une tante qui est son idole, sa divinité et son temple; elle absorbe presque toutes ses facultés aimantes et fera du tort à quelque être qui pourra lui convenir.- Elle aurait dans ce sentiment, si elle s'y livrait d'ailleurs, tout ce qu'il faut de confiance, de vérité et d'abandon pour en faire le charme, et elle a tous les symboles de la possibilité d'avoir ce sentiment. Elle aime la campagne, la nature, la lecture, et elle a sûrement une belle âme. Rien ne mène à la sensibilité comme le goût pour la nature et le plaisir à l'observer. Après avoir arrêté ses yeux sur un beau site, après avoir serpenté ses regards avec un ruisseau, les avoir ondulés avec quelques vallons ombragés d'arbres en fleurs, et les avoir fixés sur quelques prairies, on se sent atteint d'une mélancolie douce, qui n'est qu'à un pas du don de son cœur, si par hasard on trouve quelqu'un qui le mérite. Mais que le ciel préserve Majestine de dire à Céleste : a Frappez, percez d'un poignard l'auteur de votre portrait, » je tomberais sous les coups de ce Séide dirigés par Mahomet. Heureusement Majestine est telle que je l'ai peinte ; à cela près, Célestine a une grande indifférence sur presque tout, s'amuse ou ne s'amuse point, s'occupe, pense, ou n'est qu'une grande
paresseuse. Son nom la prononce digne du ciel plus que de la terre, et à plus forte raison des souterrains dont elle est la reine. Elle ressemble plus à une sylphide qu'à une gnomide; heureux celui qui la rendrait une salamandre par le feu d'une passion, qu'elle est faite pour inspirer!
Pourquoi la malignité se plaît-elle toujours à chercher dans un portrait le vice ou le ridicule? Pourquoi un lecteur n'estil pas comme un amateur de tableaux qui admire dans une galerie le portrait d'une belle femme, quand il est ressemblant ? Ne lisez donc pas celui de Zulime, car je n'ai que du bien à dire d'elle, depuis quinze ans que je la connais. Sa figure et son âme ne sont point changées.
Il n'y a que son esprit qui a pris encore plus de connaissances et d'agréments. Si elle les avait dû troquer contre la naïveté de ses autres quinze ans, elle y aurait perdu. Mais elle l'a conservée. Elle est sérieuse et enfant tour à tour ; elle arrive avec
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un air réservé et réfléchi, et un rien la fait rire une demi-heure à trois ou quatre reprises, entremêlées de l'air sérieux qu'elle reprend, et qui part encore, à la suite de quelque souvenir qui lai revient.
Elle est grande, belle, bien faite, compatissante, noble, bienfaisante, généreuse, aimable, sûre et sensible. Elle a les plus beaux yeux, le plus beau teint, les plus belles dents et les plus beaux cheveux du monde.
Puisque le lecteur malin cherche des défauts, en voici, moquez- vous de Zulime. Elle est si timide dans la société, qu'on pourrait calculer son degré d'amabilité pour le nombre des personnes qui la composent. Son plus mal est de n'y être qu'un peu froide et son mieux est d'y être charmante, si on ne la voit que seule, ou avec trois ou quatre personnes. Moquez-vous de sa modestie. Zulime, que je ne vois presque jamais, ne croit pas que je pense à elle, et n'aura pas l'esprit de se reconnaître dans ce portrait; surtout ci, pour la dépayser davantage, j'ajoute la vérité, que Zulime est une perfection.
Elle a toujours l'air de dire : que ne suis-je belle comme cette femme, aimable comme cette autre, aimée comme celle-ci, admirée comme celle-là! Vous ne savez ce que vous dites,
Zulime. Prenez-y garde, Zulime : en ne vous rendant pas justice, vous la refusez à ceux qui vous la rendent. Entrez dans un salon en rougissant tant que vous voudrez : gardez tout ce qu'il vous plaira, votre petit air silencieux, on aura plus de temps pour observer votre grâce simple et intéressante, et puis, soyez sûre de vos succès. Si vous dédaignez les hommages, Zulime, on vous aimera malgré vous, et malgré soi, et malgré vos trente ans, qui vous servent de prétexte pour ne pas vous croire pouvoir même être adorée. Je vous plains, Zulime! quelques personnes connaissent votre grand, franc et ferme caractère ; car vous seriez un fort joli et honnête garçon. On sait que vous êtes tout au moins sensible à l'amitié. On croit que vous seriez mieux encore, si vous trouviez un être tel que vous.
Enfin, Zulime, regardez autour de vous, et voyez si une autre femme vous vaut ; et s'il y a un peintre qui soit aussi bon et aussi vrai que moi.
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