‹ Caractères et portraits, 1756-1812Chapitre 26 sur 40 · ERGASTE · texte numérisé non relu

ERGASTE

Qu e je suis aise de vous trouver enfin !

me dit Ergaste en m'abordant. J'ai mille questions à vous faire sur vous, votre famille, à laquelle vous savez que je m'intéresse, et deux ou trois conseils à vous demander. Depuis que je ne vous ai vu, voici ce qui m'est arrivé : j'ai quitté le service. J'ai un emploi public dans ma province. J'ai perdu ma femme, mais j'ai gagné un procès. On veut m'en faire un autre, mais mon avis est de m'accommoder. J'ai fait une connaissance charmante; c'est une fille parfaitement bien élevée, et qui a du bien, que je compte épouser. Je vois que vous êtes mon ami, ajoute Ergaste, puisque

vous me le conseillez. Je suis charmé de savoir tout ce que tous avez fait depuis que nous ne nous sommes vus, et, après avoir eu le plaisir de causer une heure avec vous, je m'en vais en faire autant avec monsieur un tel, qui, sûrement, de même que vous, aura bien des choses à me dire.

FORLIS

F or lis a de l'esprit quand il parle, et il n'en a pas quand il regarde ou qu'il écoute. Il ne remarque rien dans la société, et y est si excellent qu'on ne le soupçonne jamais de mauvaise intention : mais il y fait le diable sans s'en douter, et avec un air riant et de bonne foi, comptant faire plaisir à tout le monde, s'approche pour faire une bonne plaisanterie, à ce qu'il assure d'avance. « Pourquoi, dit-il à un mari, souffrez-vous que votre femme parle toujours à ce Monsieur? Et vous, Monsieur, que dites-vous toujours à cette dame?» « Ah ! Mademoiselle," dit-il à une autre, j'ai surpris vos regards d'intelligence; est-ce pour le

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mariage ? Je vais le demander à votre maman.

Madame, empêchez donc votre fille d'être si coquette. »

<t Vous avez l'air d'un fripon, dit-il, en riant, a un homme qui passe pour l'être : vous avez une singulière manière de jouer. »

« Mais êtes- vous sourd? dit-il à quelqu'un qui l'est; comment êtes-vous assez distrait pour me faire sans cesse répéter ? »

« Mon Dieu ! que je déteste une femme qui a eu deux amants! dit-il, à une qui en a eu trente.

— Est-ce pour l'embarrasser que vous venez de lui dire cela, For lis?

— Mon Dieu, non ; est-elle donc dans ce caslà ? Il fallait m'avertir. Ai-je peut-être aussi rencontré avec les autres, à qui je viens de faire toutes ces plaisanteries?

— Vous n'en avez pas manqué un : vous avez le tact le plus juste pour n'en pas avoir.

— Je vous remercie. Je m'en vais demander à cet officier des nouvelles de la bataille de Collin.

— Point! il s'est sauvé.

— Au moins à cet évêque des nouvelles de son diocèse.

— Point! il y est accusé d'un goût extrêmement baroque, et ne peut y retourner. »

Forlis n'y tient pas :

« Vous avez là, Monseigneur, le plus joli petit abbé que j'aie vu de la vie ; il a l'air d'une fille. »

« En vérité, dit-il à une dame qui entre , si votre mari n'était pas à l'armée, je vous croirais grosse ! Mais, vous avez raison ; on s'habille à présent comme cela : on a du ventre, et cela va bien. »

«TPour le coup vous voyez que je me corrige.

Je prends garde à chacune de mes paroles. Je vous suis bien obligé et je recommencerai demain. »

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