‹ Caractères et portraits, 1756-1812Chapitre 29 sur 40 · GENIO · texte numérisé non relu

GENIO

Voulez -vous voir? Regardez une physionomie noire, bien prononcée,, des yeux vifs, qui deviennent agréables lorsqu'il parle d'une belle action, mais qui seraient terribles s'il en commettait de mauvaises. Voulez-vous entendre ? Écoutez une conversation toujours intéressante, où l'énergie de ses paroles, ajoute encore : chaque expression est juste, forte et pittoresque. S'il fait une description sur de grands sujets, son éloquence doit plutôt subjuguer que toucher ; mais quand son esprit et sa figure se tournent vers des objets de peu de conséquence, il est au-dessous de lui-même.

De même que les autres cherchent à s'élever au-

dessus d'eux, il se donne des peines pour être moins qu'il n'est, soit goût de société, soit contenance, ce n'est plus le même homme, lorsqu'il veut être séduit ou séduisant. En vain sa grande âme veut se reposer aux dépens de son coeur, elle paraît dans le moment qu'il veut l'oublier : elle s'exhale en trait de flamme, lorsque la célébrité, à laquelle il se voit obligé de renoncer, vient se présenter à lui. Ses vaisseaux se gonflent, son front se resserre, ses sourcils se hérissent, et il met son grand caractère à se rendre maître de lui, au lieu de l'être des autres. Génio n'est pas heureux : peu de gens lui conviendront, peu de situations seront agréables pour lui; il sent qu'il n'est, pas dans sa sphère, mais il ne sait pas dans laquelle il pourra se placer. Les gens qui lui seront le plus inférieurs sont ceux qui l'aimeront le moins. On voudra le juger comme homme du monde, au lieu de le juger comme homme d'État, on sera jaloux de ses profondes et sérieuses connaissances, et, ne pouvant s'élever jusqu'à lui, on cherchera à l'abaisser jusqu'à soi.

FÉLICIAN

Félician est né heureusement et ridiculement. Il a l'orgueil le plus aimable, le plus commode et jamais aux dépens des autres. Il aime tout le monde, à commencer par lui-même, et son optique extraordinaire, an moral et au physique, le porte à voir ainsi que lui tout ce qui l'entoure spirituel et beau comme le jour. Le militaire qui lui fait la révérence a gagné une bataille. Le ministre qui lui parle a fait le bonheur de l'Empire. Le prêtre qui lui dit la messe a refusé, par modestie, d'être archevêque. L'abbé qui le salue sera cardinal. Le gouverneur de ses enfants pourrait gouverner un royaume. Son médecin n'a tué per-

sonne, son apothicaire a guéri deux Impératrices, par des herbes d'Arabie pour infuser dans ses lavements. Quel cuisinier! Quels coureurs! Mon Dieu, que la fille de son cocher est belle, et ses petits jockeys jolis et adroits ! Pour sa famille, elle est ravissante de figure et de talent : elle ira à tout. On remettra la République de Venise pour faire Doge son fils! C'est une excellente tête, il a l'air sournois, et son cadet sera un philosophe, car il n'aime qne le jeu, et point les femmes.

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