CHARLES DE LORRAINE
aimable désordre de finances, l'indulgence et la bonté que sa grâce dans les manières, et l'amabilité de son esprit amusant, et si aisément amusable, savaient encore embellir. Donc, sa figure et son âme peuvent entrer dans le portrait idéal de la perfection que je désire..
Je reviens même à lui pour la valeur et quelques qualités militaires. Mais pour les autres que j'appelle plutôt talents militaires, le vaste, la fermeté, les connaissances, l'art de se faire craindre et obéir, et ce que je trouve plutôt dans un autre genre d'esprit, c'est celui de Frédéric, que je voudrais lui attacher, d'autant plus que je suis bien aise d'y coudre son amour ponr les lettres et la philosophie théorique et pratique.
Pour les vertus, l'amour de son devoir, joint à la fermeté dans le plus grand feu, la stricte honnêteté et la logique, je veux qu'on joigne aux deux autres le prince d'Anhalt, tué il y a six ans par les Suédois, et héros pour l'histoire. Ensuite, en voici un pour le roman ; c'est-à-dire qu'avec le même courage qui le rend amoureux des coups de fusil, ses manières chevaleresques y jetaient de l'éclat. Il tient du Maure et du Sarrasin dans leur beau temps. Il a de la galanterie et de la magnificence. Il est poète à la guerre et dans la société, sans faire de vers que dans sa langue
lusitanienne. Alors c'est un Camoëns : mais il est Camoëns dans ce qu'il dit et dans ce qu'il fait. C'est le duc de Bragance.
Ce n'est pas que ces quatre personnes n'aient des qualités l'une de l'autre. Mais celles que j'ai remarquées dans chacune, sont celles qu'ils ont portées au plus haut degré, et c'est en les réunissant toutes dans le même individu, que je prétends que, de même que la Vénus de Médicis a été composée de vingt genres de beautés de vingt femmes différentes, je réussirais au tableau parfait de la perfection, par ces traits détachés de quatre portraits aussi distingués.
Catherine le grand (j'espère que l'Europe confirmera ce nom que je lui ai donné), Catherine le Grand « n'est plus! » Ces deux mots sont affreux à prononcer. Je n'aurais pas pu hier les écrire, mais je ne me gênerai plus, pour donner d'Elle l'idée qu'on doit en avoir.
Cette esquisse de ses traits, ou plutôt tous ces traits de peu d'importance, n'ont point de prétention au titre d'anecdotes, et ne sont rapportées ici que pour qu'on se forme d'elle un portrait à peu près ressemblant, et c'est ce qui me vient dans la tête dans ce moment-ci, pour occuper mon cœur encore affecté de ce terrible événement.
IjO CARACTÈRES ET PORTRAITS.
Sa figure est connue en peinture et en relation, et presque toujours bien rendue.
Elle était encore bien il y a seize ans. On voyait qu'elle avait été belle plutôt que jolie : la majesté de son front était tempérée par des yeux et un sourire agréables, mais ce front disait tout. Sans être un Lavater, on y lisait, comme dans un livre, génie, justice, justesse, courage, profondeur, égalité, douceur, calme et fermeté ; la largeur de ce front annonçait les cases de la mémoire et de l'imagination, on voyait qu'il y avait place pour tout. Son menton, un peu pointu, n'était pas absolument avancé ; mais il était loin de se retirer et avait de la noblesse. Son ovale n'était pas bien dessiné moyennant cela, mais devait plaire infiniment, car la franchise et la gaieté habitaient ses lèvres. Elle doit avoir eu de la fraîcheur, et une belle gorge : celle-ci ne lui était arrivée cependant qu'aux dépens de sa taille, qui avait été mince à rompre : mais on engraisse beaucoup en Russie. Elle était propre : et si elle n'avait pas tant fait tirer ses cheveux, qui auraient dû, tombant un peu plus bas, accompagner son visage, elle aurait été bien mieux.
On ne s'apercevait pas qu'elle était petite ; elle m'a dit, lentement, qu'elle avait été extrêmement vive, chose dont on ne pouvait pas se faire d'idée.
Ses trois révérences d'homme, à la russe, se faisaient toujours de même, en entrant dans un salon, une à droite, une à gauche, et l'autre au milieu. Tout était chez elle mesuré et méthodique. Elle avait l'art d'écouter, et tant d'habitude de présence d'esprit, qu'elle avait l'air d'entendre, quand même elle pensait à autre chose. Elle ne parlait pas pour parler, et faisait valoir ceux qui lui parlaient. L'Impératrice Marie-Thérèse avait pourtant bien plus de magie et de séduction. Elle contentait et entraînait davantage à la première vue, étant entraînée elle-même par le désir de plaire à tout le monde en général, et par sa grâce qui lui en fournissait des moyens moins étudiés.
Notre Impératrice enlevait. Celle de Russie laissait augmenter l'impression bien moins forte qu'elle faisait.
Celle-ci lui ressemblait en ce que l'univers écroulé les eût trouvées impavidas ferient ruina; rien au monde ne les eût fait céder. Leurs grandes âmes- étaient cuirassées contre les revers : l'enthousiasme courait devant l'une, et marchait après l'autre.
Si le sexe de Catherine le Grand lui eût permis l'activité d'un homme qui peut tout voir par luimême, se porter partout, entrer dans tous les détails, il n'y aurait pas eu un seul abus dans son
empire. A la partie près de ces détails, elle fut sans doute plus grande que Pierre I er et n'eût jamais fait sa honteuse capitulation du Pruth. « Anne et Elisabeth », au contraire, eussent été des hommes médiocres ; et comme femmes, leur règne ne fat pas sans gloire. Catherine II joignit les qualités qu'elle leur trouva à toutes celles qui l'ont rendue, plutôt créatrice qu'autocratice de son empire. Elle fut aisément plus grande politique que ces deux impératrices, ne risqua jamais rien comme Pierre le Grand, et, victorieuse ou pacificatrice, n'eut jamais un seul revers.
L'Impératrice avait tout le bon, c'est-à-dire tout le grand de Louis XIV. Sa magnificence, ses fêtes, ses pensions, ses achats, son faste, lui resremblaient. Elle tenait mieux sa cour, parce qu'elle n'avait rien de théâtral ni d'exagéré. Mais le mélange militaire ou asiatique, que présentait le riche costume de plus de trente nations différentes, était imposant. A meilleur marché, Louis se croyait nec pluribus impar, et Alexandre, fils de Jupiter Ammon. Ses paroles étaient sans doute d'un grand prix; mais elle n'avait pas l'air d'y en mettre. Ce n'était point l'adoration extérieure, qu'elle exigeait. On tremblait à la vue de Louis XIV ; on était rassuré à celle de Catherine II. Louis était ivre de sa gloire ; Catherine la cherchait, et retendait
sans en perdre la tête. Il y avait de quoi, au milieu de la féerie continuelle de notre voyage triomphal et romanesque de la Tauride, des surprises, des escadres, des escadrons, des illuminations à dix lieues à la ronde, des palais enchantés, des jardins créés par elle dans une nuit ; au milieu des succès, des hommages, voyant à ses pieds des hospodars de Valachie, des rois détrônés du Caucase, et des familles de princes persécutés qui venaient lui demander du secours ou un asile. Au lieu d'avoir la tête tournée de tout cela, elle me dit, en visitant le champ de bataille de Pultawa : « Voilà donc à quoi tiennent les empires ! un jour en décide. Sans cette faute que vous me faites remarquer, messieurs, que firent les Suédois, nous ne serions pas ici. »
Sa Majesté Impériale parlait du rôle qu'on doit jouer dans le monde, mais savait que c'est un rôle. Tel autre, et dans telle classe qu'elle ait été obligée d'en jouer un, elle s'en fût aussi bien acquittée, par son profond jugement. Mais le rôle d'Impératrice allait le mieux à son visage, à sa démarche, à l'élévation de son âme et à l'immensité de son génie, aussi vaste que son empire. Elle se connaissait, et connaissait le mérite. Il y avait du bonheur ou de la faveur dans les choix de Louis. Catherine faisait les siens à tête reposée, et met-
tait chaque homme dans sa case. Elle me disait un jour : « Je ris souvent toute seule, voyant les alarmes d'un général ou d'un ministre, quand je traite bien ses ennemis. Ils ne sont pas les miens pour cela, dis-je en moi-même. Je les emploie, parce qu'ils ont du talent ; et je me moque de ceux qui s'imaginent que je ne me servirai plus des gens qu'ils n'aiment pas. »
Elle balançait même souvent le crédit des uns par celui des autres, qui, moyennant cela, redoublaient de zèle et s'observaient davantage. C'est d'après tous ces moyens de se servir, et de n'être menée par personne,, que je lui écrivis une fois : « On parle tant du cabinet de Çétersbourg. Je n'en connais pas un plus petit, car il n'a que quelques pouces de dimension. Il s'étend depuis une tempe à l'autre, et de la racine du nez à celle des cheveux. »
L'Impératrice, en quittant un des gouvernements qu'elle avait visités, faisait encore, en montant en voiture, des compliments, des rernercîments et des présents. Je lui dis : « Votre Majesté paraît bien contente de tous ces gens-ci. — Point du tout, me répondit-elle. Mais je loue tout haut, et je gronde tout bas. »
Elle n'a jamais dit que des mots bons, et j'en pourrais citer mille, mais jamais de bons mots :
a N'est-ce pas, me dit-elle une fois, que tous n'en avez jamais entendu de moi ? Vous ne vous attendiez pas à me trouver sa bête? » Je lui répondis, qu'à la vérité, j'avais cru devoir toujours avoir l'esprit sous les armes avec elle, qu'elle se permettait tout et qu'elle était un vrai feu d'artifice ; et que j'aimais mieux sa conversation négligée, qui ne devenait sublime que lorsqu'il s'agissait de beaux traits d'histoire, de sensibilité, de grandeur ou d'administration.
« Quelle figure me supposiez-vous? — Grande, roi de, des yeux comme des étoiles, et un grand panier. « Cela l'amusait, quand elle s'en souvenait, et elle me le reprochait souvent. t< Je croyais, ajoutais-je, qu'il n'y avait jamais qu'à admirer. Et l'admiration est bien ennuyeuse. » C'est ce contraste de simplicité dans ce qu'elle disait dans la société, avec les grandes choses qu'elle faisait, qui la rendait piquante. Elle riait d'une pauvreté, d'une citation, d'une bêtise, et s'amusait d'un rien. Elle prenait goût à la plus petite plaisanterie, et s'en servait le plus drôlement du monde. Je lui avais raconté que, pour me débarrasser d'un reproche que me faisait une dame de Pétersbourg, de ce que je ne parlais pas assez, et de ce que j'avais l'air ennuyé chez elle, je lui avais répondu que je venais d'apprendre qu'une tante, qui m'avait élevé>
était à la mort ; et lorsque l'Impératrice s'ennuyait, les grands jours de représentations, elle me disait quelquefois : « Je suis au moment de perdre mon oncle.» J'entendais dire derrière moi : «Noos allons avoir un deuil. » On cherchait cet oncle dans l'almanach, et on ne l'y trouvait pas.
a N'est-ce pas, me dit -elle un jour, que je n'aurais pas assez d'esprit pour Paris? Je suis persuadée que si j'avais été comme les femmes démon pays qui y vont, en voyageant, on ne m'y aurait jamais donné à souper. 1» Elle me disait quelquefois : «Votre imperturbable», en parlant d'elle, parce qu'une fois que nous parlions des qualités de l'âme, je lui disais que c'était la sienne. Ce mot qu'elle était un quart d'heure à prononcer exprès, en redoublant sa lenteur majestueuse et sonore, l'ara usai 1 : et surtout quand, pour l'allonger encore, elle disait : «J'ai donc de l'impartialité. »
« Que voulez-vous, disait-elle, M Ue Gardel ne m'en a pas appris davantage. C'était une de ces vieilles gouvernantes françaises réfugiées. Elle m'en avait assez appris pour me marier dans mon voisinage. M lle Gardel et moi, nous ne nous attendions pas à tout ceci. » C'est ainsi qu'il y avait dans une de ses lettres à moi, pendant un combat naval de la dernière guerre de Suède : a C'est au bruit du canon qui fait trembler les vitres de ma résidence
que votre imperturbable vous a écrit. » Je n'ai rien vu de plus prompt, et de mieux fait que ses dispositions pour cette guerre imprévue, écrites de sa main, qu'elle envoya au prince Potemkin, pendant notre siège d'Oczakow. Il y avait au bas : aAi-jebien fait, mon maître? A
L'Impératrice s'accusait toujours d'ignorance ; et un jour qu'elle me poussait là-dessus, et que je lui avais prouvé qu'elle savait par cœur : Périclès, Lycurgue, Solon, Montesquieu, Locke, et les beaux temps sérieux d'Athènes, de Sparte, de Rome, de la moderne Italie, de la France, et l'histoire de tous les pays, je lui dis : « Puisque Votre Majesté le veat, je dirai d'elle ce que le laquais du père Griffet me disait de lui, en se plaignant à moi de ce qu'il ne savait jamais où il mettait sa tabatière, sa plume, ou son mouchoir, « Croyez-moi, cet « homme n'est pas tel que vous le supposez ; hors « la science, il ne sait rien. »
L'Impératrice se servait de cette prétention à l'ignorance pour se moquer des médecins, des académies, des demi-savants et des faux connais-, seurs. Je convenais avec elle qu'elle n'avait pas de connaissance en peinture, ni en musique; je lui prouvai même un jour, plus qu'elle ne voulait, que son goût en bâtiment était médiocre. « Avouez, me dit-elle, en me montrant son nouveau palais de
Moscou, que voilà une magnifique enfilade. — C'est, lui répondis-je, la beauté d'un hôpital :les portes sont trop hautes pour chaque appartement, et sont, malgré cela, nécessairement trop petites pour une suite aussi longue de chambres qui, de même qu'à votre Hermitage, se ressemblent toutes. »
Malgré quelques défauts d'architecture, et à son goût près pour onze maisons gothiques que je lui connais, ses édifices publics et particuliers rendent Pétersbourg la plus belle ville du monde. Ses goûts lui tenaient lieu du goût que je lui refuse, de peur de la trouver sans cesse admirable. Elle n'en a pas moins ramassé, dans sa résidence, des chefs-d'œuvre de tous les genres. Elle se vantait de se connaître en médailles. Mais je n'en réponds pas.
Lorsque son oreille antimusicale s'opposait à ses progrès dans le mécanisme des vers, qu'au moins le comte de Ségur et moi nous voulions lui apprendre, dans sa galère sur le Borysthène, elle nous dit : « Vous voyez bien, messieurs, que vous ne me louez qu'en gros, mais qu'en détail, vous me trouvez une ignorante. » Je lui dis, qu'au moins elle devait convenir d'une science. — a Et quelle est-elle? — Celle des à-propos. — Voilà, par exemple, ce que je ne comprends pas — Votre Majesté n'a jamais rien dit, fait dire, changé, ordonné, commencé, et fini qu'à point nommé. —
CATHERINE LE GRAND. \yj
Peut-être, dit-elle, que tout cela a bon air. Mais qu'on examine à fond : c'est au prince Orlow que je dois l'éclat d'une partie de mon règne, car c'est lui qui m'a conseillé d'envoyer ma flotte dans l'Archipel. C'est au prince Potemkin que je dois la Tauride et l'expulsion de toutes les sortes de Tartares qui menaçaient toujours l'empire. Tout ce qu'on peut dire, c'est que j'ai élevé ces messieurs. C'est au maréchal Romanzow que je dois mes victoires. Voilà ce que je lui ai dit : Monsieur le maréchal, on va se donner des coups, il vaut mieux en donner qu'en recevoir. C'est à Michelson que je dois la prise de Pugatschew, qui a manqué de venir à Moscou, et peut-être plus loin. Croyez-moi, je n'ai que du bonheur : et si l'on est un peu content de moi, c'est que j'ai un peu de fermeté et d'égalité dans mes principes. Je donne beaucoup d'autorité à ceux que j'emploie. Si on s'en sert quelquefois, dans mes gouvernements voisins des Persans, des Turcs et des Chinois, pour faire du mal, tant pis. Je cherche à le savoir.
« Je sais bien .qu'on y dit : Dieu et l'Impéra» trice nous puniraient; mais l'un est bien haut, et l'autre est bien loin. Mais voilà les hommes, et je ne suis qu'une femme. » Elle m'a dit aussi : « On m'accommode bien mal , je parie , dans votre Europe, à vous autres. On dit toujours que je
vais faire banqueroute ; que je fais tant de dépenses. Eh bien, mon petit ménage va toujours son train. » Elle aimait cette expression, car quand on lai faisait l'éloge de l'ordre, et des heures qu'elle mettait à son travail, elle répondait souvent : «Il faut bien arranger son petit ménage. »
Ce mot : « d'avoir élevé ces messieurs, » me rappelle ceux que le délassement ou le partage de ses travaux a quelquefois appelés à la plus intime confiance, et placés par la sensibilité dans son palais. La force de son esprit se montrait dans ce qu'on appelle improprement la faiblesse du cœur. On n'a jamais eu ni pouvoir ni crédit ; mais quand on avait été formé par Sa Majesté Impériale elle-même aux affaires, après y avoir été essayé par la communication de celles sur lesquelles elle voulait bien s'ouvrir, on lui était utile. Ce choix, toujours honorable de part et d'autre, était le droit de dire et d'entendre la vérité. Ainsi j'ai vu le comte Momonow, qui professait parfaitement cette vertu, toujours prêt à lui sacrifier sa faveur : ainsi je l'ai vu contredire, défendre, protéger, recommander, insister, résister. Ainsi j'ai vu qu'on lui en savait bon gré et qu'on admirait sa fidélité à l'amitié, sa loyauté, et son désir continuel de faire le bien, et du bien. Elle me disait : « Ma prétendue prodigalité est une économie ; tout cela reste dans le
CATHERINE LE GRAND. I£t
pays, et me revient un jour. J'ai bien quelques petites ressources encore : mais puisque vous m'avez dit que vous vendriez, joueriez, ou perdriez les diamants que je vous donnerais, en voilà seulement pour cent roubles autour de mon portrait en bague. »
Elle a eu tous les genres de donner, outre celui de l'espèce de profusion, dont je viens de parler, qu'elle avait comme grand et puissant souverain. Elle donnait par générosité, comme une belle âme par bienfaisance, comme une bonne âme, par compassion, comme femme, et par récompense, comme homme qui veut être bien servi. Je ne sais si c'est de l'esprit qu'elle y mettait, ou seulement le style de son âme : mais elle donnait à tout une singulière tournure. Par exemple, elle écrivit au comte Suwarow : « Vous savez que je n'avance personne hors de son tour. Je suis incapable de faire tort à un plus ancien ; mais c'est vous qui venez de vous faire maréchal vousmême, par la conquête de la Pologne. »
Elle portait toujours en voyage le portrait de Pierre I er sur sa tabatière, et elle médisait: « C'est pour que je me demande à moi-même, à chaque instant de la journée : Qu'ordonnerait-il, que défendrait-il, que ferait* il, s'il était à ma place? » Elle m'a assuré qu'une des choses qui lui faisait
aimer Joseph II, outre l'agrément qu'il mettait dans la société tous les jours avec nous, c'était sa ressemblance avec Pierre I er , pour l'activité et le désir de s'instruire et d'instruire, et son dévouement i l'État. « Il a l'esprit sérieux, me disaitelle, et pourtant agréable. Il est toujours occupé de choses utiles, et sa tête travaille toujours. Malheur aux gens injustes qui n'ont pas senti tout ce qu'il valait! »
L'Impératrice était fort aimée de son clergé, dont elle avait pourtant diminué et borné les richesses et l'autorité. Lorsque Pugatschew, à la tête de ses brigands parcourant les campagnes, entrait le sabre nu dans les églises pour faire prier pour lui, un curé, à son approche, prit le saint Sacrement, et alla à sa rencontre : « Augmente tes crimes, scélérat, lui dit-il, en me massacrant, portant Notre-Seigneur Jésus-Christ dans mes bras. Coupe-moi la tête, si tu oses. Je viens de prier pour notre grande Impératrice. 11
On ne pouvait jamais dire du mal de Pierre I er ni de Louis XIV devant l'Impératrice, ni la pins petite chose sur la religion ou les mœurs. A peine pouvait-on se permettre quelque chose d'un peu hasardé, mais extrêmement gazé, dont elle riait tout bas. Elle ne se permettait jamais une légèreté, ni dans ce genre-là, ni sur personne; et
c'était en présence de celui que la plaisanterie concernait qu'elle en risquait quelquefois une bien douce qui finissait par lui faire plaisir à luimême.
J'eus bien de la peine, un jour, à me faire pardonner une remarque aux dépens de Louis XIV, en me promenant avec l'impératrice à Czarskoselo. « Au moins, lui ai- je dit, Votre Majesté conviendra qu'il fallait toujours à ce grand roi une allée droite de cent vingt pieds de large, à côté d'un canal qui en avait autant, pour s'y promener ; il ne savait pas, comme vous, ce que c'est qu'un sentier, un ruisseau et une prairie. »
J'ai eu occasion de remarquer son courage.
Avant d'entrer dans Barczisarai, douze chevaux trop faibles pour soutenir notre grande voiture à six places, nous emportèrent à une descente, ou plu tôt furent emportés eux-mêmes J'aurais eu bien plus peur, si je n'avais pas voulu voir si l'Impératrice en avait. Elle était calme comme au déjeuner que nous venions de quitter.
Elle était difficile pour ses lectures* Elle ne voulait rien de triste, ni de trop délicat, en quintessence d 'esprit et de sentiment. Elle aimait les romans de Le Sage, Molière et Corneille. « Racine n'est pas mon homme, disait-elle, excepté dans Mithridate. » Rabelais et Scarron l'avaient
fait rire autrefois : mais elle ne s'en souvenait plus. Elle n'avait que peu de mémoire pour tout ce qui était frivole ou de peu d'intérêt, et n'avait jamais rien oublié d'intéressant. Elle aimait : Plutarque , Amyot , Tacite , Amelot de - la Houssaye et Montaigne : « Je suis une Gauloise du Nord, me disait-elle, je n'entends que le vieux français. Je n'entends pas le nouveau. J'ai voulu tirer parti de vos messieurs les gens d'esprit en istes, je les ai essayés. J'en ai fait venir. Je leur ai quelquefois écrit* Ils m'ont ennuyée et ne m'ont pas entendue 1. Il n'y avait que mon bon protecteur Voltaire. Savez-vous que c'est lui qui m'a mise à la mode? il m'a bien récompensée du goût que j'ai pris toute ma vie à le lire et il m'a appris bien des choses en m'amusant. » L'Impératrice n'aimait ni ne connaissait la littérature moderne, et avait plus de logique que de rhétorique. Ses ouvrages frivoles, comme ses Comédies, par exemple, avaient un but moral, comme la Critique des voyageurs, des gens à la mode, des modes, des
z. Un seul homme appelé par Sa Majesté Impériale depuis ce temps-là, lui a convenu pour les idées en gouvernement et en littérature, et a été honoré de sa confiance et de sa correspondance jusqu'à sa mort. — Je souhaite qu'il continue VHisioire de Russie qu'il a commencée, sur laquelle l'Impératrice lui a souvent écrit de sa main, pour lui donner des éclaircissements.
sectes, et surtout des Martinistes, qu'elle croyait dangereux. Toutes les lettres que j'ai d'elle sont remplies de grandes idées, fortes, prodigieusement lumineuses, critiques, quelquefois avec du trait, surtout lorsque quelque chose en Europe l'indignait ; et puis de la gaieté et de la bonhomie. Il y a dans son style plus de clarté que de légèreté. Ses ouvrages sérieux, sont profonds. Son Histoire de Russie vaut, à mon avis, les Tablettes chronologiques du président Hénault.
Mais les petites nuances, le charme des détails, le coloris n'était pas son fort. Frédéric II n'avait pas de coloris non plus ; mais il avait quelquefois le reste, et était plus homme de lettres que Catherine. Elle me disait quelquefois : « Vous avez envie de vous moquer de moi. Qu'ai-je donc dit? — Un vieux mot français qui ne l'est plus, ou bien un autre mal prononcé. Votre Majesté dit « baschante », au lieu de « bacchante », par exemple. » Elle me promettait de se corriger, et puis me faisait encore rire à ses dépens, comme lorsqu'avec grâce, et en en accordant une à quelqu'un, elle faisait un coup de trois au billard, qui me faisait gagner une douzaine de roubles.
Sa plus grande dissimulation était de ne pas dire tout ce qu'elle pensait et ce qu'elle savait :
mais jamais rien de louche, ni d'insidieux, n'est sorti de sa bouche. Elle était trop fière poiir tromper : et quand elle se trompait elle-même, pour s'en tirer, elle s'en remettait à son bonheur, et à sa supériorité sur les événements qu'ei/e aimait à dompter. Quelques idées cependant sur les revers de la fin du règne de Louis XIV se présentaient, mais passaient comme des nuages. Je suis le seul qui ait vu qu'un quart d'heure seulement la* dernière déclaration de guerre des Turcs lui fit penser modestement que rien n'était sûr dans le monde, et la gloire et les succès incertains. Elle sortit de son appartement, avec l'air serein, comme avant son courrier, et la confiance qu'elle inspira d'abord à tout l'Empire.
J'avais fait son procès de son vivant, comme on faisait aux rois d'Egypte après leur mort: me faisant jour au travers du voile de l'ignorance et de la malice qui couvre souvent l'histoire.
J'aurais perdu le charme de sa société, ou plutôt je ne m'y serais pas livré. Ses traits d'humanité étaient journaliers. Un jour, elle me dit : « Pour n'avoir pas voulu faire lever trop matin mes gens, parce qu'il fait bien froid, j'ai allumé mon feu moi-même. Un petit ramoneur, qui croyait que je ne me lèverais qu'à cinq heures et demie, était dan s ma cheminée. Il a crié comme un dé*
mon. J'ai éteint bien vite mon feu et lui al demandé pardon. »
On sait qu'elle n'a presque jamais envoyé en Sibérie, où d'ailleurs on était fort bien traité; elle n'a jamais ordonné la mort de personne.
L'Impératrice sollicitait souvent les juges contre les jugements. Elle recommandait d'éclaircir pour prouver qu'elle avait eu tort, si cela était, et a fourni souvent des moyens de défense aux accusés. Je lui ai pourtant vu une sorte de méchanceté : c'est un regard de bonté, et quelquefois un bienfait, pour embarrasser ceux dont elle avait à se plaindre, mais qui pourtant avaient du mérite, quelque grand de l'Empire, par exemple, qui tenait des propos sur son compte. Voici un trait de despotisme : c'est d'avoir défendu à un homme de la société sa propre maison, en lui disant : m Vous aurez dans la mienne, deux fois par jour, une table de douze couverts. Ce monde que vous aimez à avoir chez vous, vous l'aurez chez moi : je vous défends de vous ruiner, mais je vous ordonne de continuer à faire de la dépense, puisque cela vous fait plaisir. »
La calomnie qui n'a pas respecté la plus belle, la meilleure, la plus sensible, la plus aimable des Reines, dont je suis le plus à portée de justifier l'âme et la conduite, va peut-être, sans respect
pour la mémoire du plus illustre des souverains, couvrir de ronces son tombeau. Elle a arraché les fleurs qui devaient couvrir celui de Marie-Antoinette. Elle voudra arracher les lauriers de celai de Catherine.
Les prétendus trouveurs d'anecdotes, les libel* listes, les faux furets de l'histoire, les indifférents, pour dire quelque, chose de piquant ou gagner de l'argent, les malintentionnés et les méchants de profession, voudront peut-être diminuer sa célébrité. Mais elle en triomphera. On se rappellera ce que j'ai vu moi-même, en faisant deux mille lieues avec elle, dans ses Etats : l'amour et l'adoration de ses sujets et, dans ses armées, l'amour et l'enthousiasme de ses soldats. Je les ai vus dans la tranchée, bravant les balles des Infidèles et toutes les rigueurs des éléments, se consoler ou s'animer au nom de « Matouschka » (leur mère) et leur idole.
J'ai vu enfin ce que je n'aurais jamais dit de l'Impératrice pendant sa vie, et ce que mon amour pour la vérité me fait écrire, le lendemain de la nouvelle, que l'astre le plus brillant qui éclaira l'hémisphère venait de 'disparaître.
SEMILLANTE
Sémillante croit pouvoir passer sa laideur en en parlant, et a l'air de dire en même temps : a On n'est pas laide avec une épaule un peu trop haute, tant d'esprit et de vivacité. D'ailleurs, qu'est-ce que c'est que quelques verrues au visage? peut-être que ça se passera. J'ai de la vivacité dans les yeux, et, preuve de cela, j'ai eu deux amants. » Quel champ de bataille pour son amour-propre que ces deux amours ! Celui de Monsieur prouvait bien le bon goût de .Madame, et le mauvais goût des amants. Depuis ce temps-là, préoccupée dès qu'on les nomme, soupirant, ou indignée en apparence, de ce que ces aventures ont fait tant de bruit,
elle annonce à tout le monde qu'on peut avoir une passion, et que, quand on ne s'en est pas bien trouvée, on y renonce pour toujours. Sémillante est adroite, car elle veut faire croire qu'on ne renoncerait pas à elle, si elle ne prenait pas l'avance. — Cela ne l'empêche pas de faire les avances et, sous cet air affecté de ne vouloir pins d'amant, elle espère que son sautillage, sa conversation entre-coupée de gaieté, de sentiment, de dissertations, lui en vaudra quelqu'un. Avec assez de tact pour voir qu'elle ne peut pas jouer le premier rôle, elle tâche d'en jouer un second, et, pour paraître moins subalterne, elle décide, parle haut et fait semblant d'adorer les soi-disautes amies qui la couvrent de leurs ailes; malgré cela, elle trouve le moyen de passer son bec au milieu, pour les pincer dans l'occasion. « C'est bien dommage, dit-elle, que l'une ne soit pas aussi bien faite qu'elle est belle, il n'y aurait rien de si superbe dans la nature, et puis elle est si obligeante! Elle a voulu me prêter ses souliers aujourd'hui pour aller au bal : mes pieds étaient en bateau.» — « C'est bien dommage, dit cette amie, que Sémillante passe pour méchante, car dans le fond elle n'en veut qu'à toutes les personnes qui ne l'aiment pas : à la vérité, le nombre en est três-considé- .raWe. » Elle aurait bien de l'intelligence pour faire
SEMILLANTE. I 5 I
des vers, mais elle ne sait pas l'orthographe. Sémillante paraphrase bien ce qu'elle entend et juge sur parole, mais elle est assez clairvoyante pour ne parler que d'après les gens qui ont de la réputation. Elle est généreuse, bienfaisante, et susceptible de prendre de la compassion, autant qu'on l'est peu de prendre une passion pour elle.