JOLIETTE. I
« Il se contentera peut-être de ce que je ne m'en fâche pas. » Le Monsieur, avec la tête montée, ne s'apercevra plus si elle est femme à se fâcher ou à ne pas se fâcher : et Joliette, pour ne pas le fâcher, si accoutumée d'ailleurs à lui, sans avoir Jamais eu l'idée du danger, le rendra le plus heureux des hommes. Son désir n'a rien précédé, son remords ne s'ensuivra point. Son goût s'y trouvera, son jugement approuvera, son sentiment continuera, et le plaisir s'en mêlera.
CONFUSIONAX
Confusxonax est pressé de marcher, de parler, et jamais d'écouter ni d'entendre. Ce n'est pas qu'il n'apporte son oreille à chaque conversation, mais il ne s'en sert pas, parce que c'est toujours pour l'interrompre. — « Vous parlez guerre? dit-il, — Non, monsieur, politique. — Oui, voilà ce que je disais, c'est une belle chose que la guerre, et je sais ce que c'est. Je vais vous conter cinq ou sis batailles où je me suis trouvé. Ah ! ah ! messieurs, dit-il en s'approchant de quelques personnes qui parlaient ensemble, vous parlez de Rousseau? — Non, monsieur, nous parlions spectacle. — Eh bien, avez-vous lu ma tra-
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duction de Rabelais? Vous prétendez depuis une demi-heure que la chronique de nos rois ne se trouve pas dans la Bibliothèque du Roi. A propos de chronique, ma sœur fait la chronique scandaleuse de toute la ville. On l'augmente beaucoup, la ville, dites-vous? c'est qu'on bâtit. Vous savez la perte immense que j'ai faite de cet ami si instruit ? Il n'avait pas assez de religion, car enfin on a une âme, ou on n'en a pas. Je le regretterai toute ma vie, mais pour la conversation j'y gagne, car il me contrariait souvent : je ne lui pardonne pas de m'avoir empêché de deviner une charade et trouver une étymologie le même jour. » Confusionax gagne alors le milieu de la chambre, il parle à droite, il parle à gauche, il rit d'une découverte qu'il a envie de faire. Une partie de ses auditeurs s'en va, il ne Ven aperçoit pas, et leur dit : — « Messieurs, si vous voulez toujours parler comme cela, je n'aurai jamais le temps de vous répondre. Et vous, dit-il aux autres, je veux vous faire voir que vous avez tort. C'est un charme, dit-il en se tournant vers un coin de la chambre, où il n'y a personne, de causer avec vous autres, il y a toujours à profiter avec vous, il faut avouer que je suis un homme bien heureux ! J'ai une femme charmante. Vous me dites que son amant ne la rend pas heureuse, je vous
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répondrai que ce n'est pas faute de leur donner à tous les deux tort et raison vingt fois dans la journée, car je suis ferme et ne change jamais d'avis. Je m'en vais vous citer un exemple, mais laissez-moi parler , je vous conjure. En vérité, messieurs, vous êtes de terribles gens ! je n'ai pas pu dire un mot de toute la journée. »
AGANIPIDE
A g an ip ide a une imagination vive et un esprit lent. Elle croit saisir, elle tient ce qu'elle saisit, cela lui échappe, cela ne lui revient plus, elle saute à autre chose qui ne lui réussit pas mieux, elle a la tête vive, mais un rien l'arrête, elle est crédule, et comme c'est avec beaucoup d'esprit, sa crédulité est un trait piquant de son caractère. Un autre trait, c'est sa chaleur dans la dispute et son diffus dans l'explication. Son cœur est encore plus chaud que sa tête, et ses yeux sont l'image de tout ce qu'elle est; il y entre du feu, du distrait, du crédule, du mystifié, du bon, du sensible et du spirituel. Son miroir et son esprit lui disent
qu'il ne font pas trop compter sur sa figure. Moyennant cela, elle met tout ce qu'elle sent pour quelques personnes sur le compte de l'amitié, en disant qu'elle n'existe pas sans ce que les autres entendent par l'amour. « N'entrez dans aucuns détails, ajoute-t-elle là-dessus. Je le vois comme cela, moi. J'ai des amis. J'aime mes amis, voilà tout. » Mais Aganipide, dans votre amitié, n'éprouvez - vous pas les orages de son frère ? Vous avez de beaux yeux, mais vous n'avez pas la vue aussi excellente que le cœur et l'esprit. Eh bien, vous aimez, n'importe comment. Vous êtes aimée, n'importe comment. Vous êtes quelquefois heureuse, et toujours aimable.