ROSAMONDE
J'avais voulu attendre que mon amour pour Rosamonde fût passé, pour la peindre. Il ne passe pas, ce n'est point ma faute. J'ai montré son portrait, on le trouve impartial, je l'imprime dans mon livre, comme il est imprimé dans mon coeur. J'ai quelque idée d'avoir vu une figure à peu près aussi belle et agréable dans l'histoire romaine. Elle n'a ni le profil, ni le sérieux de la Grèce, dont la noblesse est rarement tempérée par le gracieux; c'est ce que possède celle de Rosamonde, qui a une mobilité étonnante dans les yeux et la coupe de son visage, si l'on peut s'exprimer ainsi : l'étude de l'âme, l'amour du beau, le goût pour l'intéressant, le désir de peindre les
passions plutôt que de les ressentir, lui a donné, sans savoir comment, le talent de rendre le désespoir, la vengeance, la peur, la pitié, les malheurs de famille ou ceux de l'amour, dans une perfection inouïe et inattendue. Grand Dieu ! qu'elle en exprimerait bien le bonheur, si elle voulait. Sage, profonde, raisonnée, et cependant inspirée dans ses attitudes, sa superbe personne est la pins belle galerie que j'aie vue. Elle ne doit qu'à l'esprit l'animation de ses traits (mot nouveau que je lu 1 dédie), car ses traits ne paraissent pas assez prononcés pour exprimer si bien. Mais une bouche charmante et si fraîche, plus ou moins ouverte, un cercle de joie, ou d'infortune autour de ses yeux, aussi vifs, brillants, enchanteurs, ou incertains, ou éteints qu'elle le veut, produit cette magie. Tremblez, juge, sur votre tribunal de sévérité, si l'on vient ainsi vous demander la grâce d'un coupable; mais, roi sur votre trône, bénissez le génie de la beauté et de l'âme qui viendrait parler pour un innocent. Je n'ai parlé que de sa tête, belle en dehors, belle au dedans, ornée et bien organisée; cette tête est extrêmement bien attachée au plus beau cou du monde, entre deux épaules où commence sa grâce. C'est de là que part l'arrondissement, le plus ou moins de retenue ou d'étendue de ses beaux bras. De ce cou
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d'argent dépend le plus ou moins de tête baissée, qui détermine le corps ensuite, ou à se tourner comme sur une espèce de pivot, ou à se jeter presque tout en ayant, de côté ou en arrière, les yeux vers le ciel, et finalement à terre avec un bruit qui fajt, d'horreur ou d'intérêt, tressaillir les entrailles.
Il n'y a pas un instant de rudesse, d'aigu, de promptitude, de transition, ni d'art dans ses mouvements. Il y a une gradation et un moelleux extraordinaire. Elle peut être la nature souffrante, mais jamais défigurée ; sa beauté ne fait que changer, et ne cesse jamais. La mobilité de son esprit fera que celle de ses traits, pour les grandes aventures, ne sera jamais un jeu.
Sans cela Rosamonde serait un torrent que rien n'arrêterait, si elle s'y livrait. Mais elle est arrêtée par la crainte de rendre malheureux ses alentours sacrés. Elle a tant de douceur, de complaisance, et d'ignorance de ce qu'elle vaut, que cela seul la rendrait aimable ; elle a l'air d'être des trois pays dont elle possède la langue et la littérature à merveille. Elle ne serait pas si bien, si elle avait été tout à fait d'un seul, et celui qui lui a fait le plus de bien, c'est l'Angleterre, parce qu'elle n'y est venue qu'après son mariage. Elle n'en a ni le dédain, ni le raide de l'Empire, ni le confiant et le laisser-aller de la France.
Elle a les manières nobles et indépendantes des Anglaises, qui n'y ont jamais rien de mesquin, ni de vulgaire, comme tant de femmes les ont ailleurs. Rosamonde soutient encore avec plus d'esprit une mauvaise cause qu'une bonne, elle rit, arrête, déjoue, et se tire toujours bien de telle conversation qu'elle ait; elle la commence sans sa voir à peine ce qu'on dit, et tout de suite une idée neuve, originale, exprimée gaiement, vient la servir à merveille. Elle a deviné le monde avant de le connaître et pouvait s'y égarer, avant d'y entrer. Mais elle se moquera trop de ses amants pour en avoir. Si on l'aime trop, on est perdu ; si on ne l'ennuie pas, elle dit : « On devrait être malheureux, puisqu'on n'est pas aimé, et on ne sera pas aimé. » Son rire quelquefois part comme une fusée, et de ressouvenir. Dieu sait quand alors il s'arrête. Sa mémoire n'est chargée que de beaux vers français, anglais, allemands, et de traits intéressants. Elle est menteuse, mais ce n'est que sur elle, elle prétend qu'elle est capricieuse, cela n'est pas vrai; qu'elle n'aime pas les femmes, et elle a des amies ; qu'elle n'aime pas le monde et elle y est fort à son aise ; qu'elle n'aime pas la solitude, et elle sait s'occuper. Pour les petites choses indifférentes elle ne sait pas trop ce qu'elle veut, sortir, déjeuner, se chauffer, ouvrir ou fermer les