‹ Caractères et portraits, 1756-1812Chapitre 5 sur 40 · LE PRIVCG OE LIGNE IX · texte numérisé non relu

LE PRIVCG OE LIGNE IX

ment de leur ville, et s'en parent aux yeux des étrangers comme d'un don de la nature, le prince de Ligne a prodigué sa vie dans les camps, par goût et par entraînement, bien plus que sa carrière militaire ne l'exigeait. Il se croit né heureux parce qu'il est bienveillant, et pense qu'il plaît au sort comme à ses amis. Il jouit de la vie comme Horace, mais il l'expo«e comme s'il ne mettait aucun prix à en jouir; sa valeur a ce caractère brillant et impétueux qu'on se plaît à attribuer à la valeur française. On peut soupçonner que, dansles dernières guerres, le prince de Ligne eût souhaité qu'on lui offrît plus souvent l'occasion d'exercer sa valeur française contre les Français : c'est la seule peine d'ambition qu'on aperçoive dans un homme dont il faudrait louer la philosophie, s'il y en avait à se contenter de plaire et de réussir toujours. Il a perdu une grande fortune avec une admirable insouciance, et il a mis une fierté bien rare à ne rien faire pour réparer cette perte ; enfin, le calme de son âme n'a été troublé qu'une fois : c'est par la mort de son fils aîné, tué en s'exposant dans les combats comme son père. C'est en vain alors que le prince de

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Ligne appelait à son secours sa raison et même cette légèreté d'esprit, qui non seulement sert a sa grâce, mais quelquefois aussi pour distraire des peines de l'âme. Il était blessé an cœur; et ses efforts pour le cacher rendaient plus déchirantes encore les larmes qui lai échappaient. Cette crainte de paraître sensible quand on s'est permis quelquefois de plaisanter la sensibilité ; cette pudeur de la tendresse paternelle dans un homme qui n'avait jamais montré aux autres que ses moyens de plaire et de captiver; tout ce contraste, tout ce mélange du sérieux et de la gaieté, de la plaisanterie et de la raison, de la légèreté et de la profondeur, font du prince de Ligne un véritable phénomène : car l'esprit de société, a l'eminent degré où il le possède, donne rarement autant de grâces en laissant autant de qualités. On dirait que la civilisation s'est arrêtée en lui à ce point où les nations ne restent jamais, lorsque toutes les formes rudes sont adoucies sans que l'essence de rien soit altérée 1 ».

i. Préface pour les Lettres et Pensées du prince de Ligne, publiées par M»« de Staël en 1809.

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