‹ Caractères et récits du temps: La garde mobile. La comédienne CornéliaChapitre 11 sur 21 · GARAGTÈIIK8 HT RÉCITS B^ TEMPS · texte numérisé non relu

GARAGTÈIIK8 HT RÉCITS B^ TEMPS

digne des âges passés parmi les enfaifts les plos désor^ donnés de ce temps révolutionnaire. Enfin Je ledirai, un sentiment pieux s'éleva au fond de nfton cœur. Il est ce^ taines pensées qui n'apparaissent jamais dans l'âme qu'à la manière dont certaines étoiles font leur apparition dans le ciel, par chœurs immortels, par groupes radieux. Je ne pus aussi m- empêcher de songer pendant cette nuit, tout en n'établissant, bien entendu, aucune comparaison entre moifuéme et celui auquel je pensais, à cet éerivain dont les tristesses et les voyages ont occupé tant d'esprits au comtnencéineht de ce siècle. L'auteur de Iknê^ me disais-je, couché dans son man* teau au fond d'une forêt de rÂmérique , n'était pas plus perdu que moi et dans un mondé plus étrange. Un coup de feu partit tout à coup , au milieu de la nuit, dans notre chambre; aucuh de ceux qtii étaient étendus sur les lits ne fit un mouvement, et ne s'informa de ce qui se passait L'ivfesse de l'insurgé triomphant , compliquée d'une insouciance de boucanier, tel était le caractère de ces bandes encore armées et s'obstinant à garder leurs armes. La vie était peu dé chose parmi nous, moins que l'ôr parmi les ricbe^ ei les puissants du monde. C'est le, du reste, ce qui m'^ rendu , dès les premiers jours , ces mœurs supporta-» blés et chères même quelquefois. Le détachement de la vie est la première condition de la vie spirituelle et de la vie élégante. C'est p^r là que les bandits tOl)^ chent aux raffinés et aux saints.

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On parrint cc|)endant à nous ôter notre armement de malandrins, qui chaque jour entraînait des jicci* dents au>rtels , en nous promettant un armement ré* gulier. Je vois encore un de mes collègues » un chef de peloton» qui, depuis, est devenu ce qu*on nomme un bromur dans les régiments, avec une grande diablesse de rapière qu'il avai( prise chez un armurier, et doni il ne voulait pas se défaire. Pour aller à la corvée du pain , ce hi^arre fonctionnaire s*armait de son épée. Notre cuisinier avait un sabre, enlevé à un garde mu* Dicipal , qu'il portait avec son tablier. N'était-il pas cuisinier du roi comme VateU puisque nous étions tous souverains? Un jour, ce sabre à la main» il sortit avec quatre hommes , marchant par le flanc, Tarme au bras, et coiffés en mitrons comme lui. Cette sortie avait pour but l'exécution d'un chat, qui fut en effet passé par les armes pour s'être rendu coupable de vol, ni plus ni moins que certains vainqueurs des Tuile^ ries. Assurément ceux qui fusillèrent cette pauvre bâte auraient procédé avec beaucoup moins de soient nité, sHl se fût agi tout simplement d'un de leurs ea^ marades. La fantaisie régnait chez~ noua. Salvator Rosa et Callot auraient pu nous prendre des types , l'un de eonêouieri et l'autre de diablotins.

Nous avions cependant de beaux moments ; de ce nombre fut celui où l'on nous distribua des armes. Une nuit, Tordre nous est donné à tous de nous mettre sur pied et de nous assembler dans la cour de la caserne.

tftt CARACTÈRES ET RÉCITS DÛ TBMPS.

Nous descendons: que se passait-il? Le bruit courait déjà 4u*on se battait à Paris. Nous n'avons pas de fusils, mais nous en trouverons, criait-on de toutes parts, et puis les pavés sont là. Chacun se réjouissait et personne ne s'enquérait des ennemis qu*on devait combattre. Certains artistes ont pris pour devise l*art pour Tart ; les coups pour Us coups étaient la vraie devise de la garde mobile. On sort; mais, au lieu de se diriger vers les boulevards^ voilà qu'on prend la route de la barrière du Trône et de Vincennes. Bientôt la vérité est connue, nous allions chercher des armes.

' Je ne suis certes pas suspect d'être enclin aux enthousiasmes populaires; j'ai les scènes révolutionnaires en aversion, et cette aversion chez moi est même poussée si loin , qu'elle me gâte dans l'histoire de notre première république jusqu'à l'héroïsme de nos volontaires. Même dans le bruit des canons de Jem» mapes et de Fleurus, j'entends des plaintes dé femmel» égorgées, j'ai peur que quelques-uns de ces pieds-nus qui marchent sur les corps des Prussiens n'aient marché dans le sang de septembre. Voilà qui m'éloigne des héros en guenilles. Je l'avoue toutefois, nos guenilles me furent chères, et le côté militaire d'une ré- . volution me toucha, le jour où l'on arma le bataillon dont je faisais partie. Nous étions arrivés à Vincennes avec les premières clartés du jour; je vis le soleil se lever derrière ces tourelles qui appellent le cœur à la fierté et à la rêverie. Nos hommes, répandus dans

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les cours, examinaient en riant ces formidables amas de boulets et de bombes qui sont disposés avec symétrie. C'étaient des plaisanteries qui me charmaient et des désirs que je partageais à propos de ces trésors guerriers. On souhaitait que la France un jour les répandît sur toutes les plaines de l'Europe. Je le souhaite encore, et ne cesserai jamais de Tespérer. Tout à coup le tambour nous appelle à nos rangs , les portes de l'arsenal s'ouvrent, et le premier peloton est introduit. Non, je n'oublierai jamais avec quelle expression triomphante reparurent ces hommes qui étaient entrés sans armes quand ils sortirent avec des fusils. J'ai vu plusieurs de nos volontaires embrasser cet humble et puissant instrument de la gloire roturière avec autant de ferveur qu'en purent jamais mettre les Du Guesclin et les Bayard à embrasser ledrs épées. On entonna la Marseillaise, et je sentis passer dans nos rangs comme le souffle de la patrie.

A notre retour, une pluie orageuse de printemps tomba sur nous et perça les pauvres sarreaux dont la plupart de nos hommes étaient vêtus ; mais l'enthousiasme durait encore. « Pourquoi ne pleut-il pas des balles? » dit un enfant de quinze ans, qui marchait d'un pas leste et cadencé en portant sur chaque épaule un fusil. En ces instants je remerciais Dieu des compagnons qu'il m'avait donnés, et je me disais qu'il ne fallait désespérer ni de l'espèce humaine ni de la nation française, puisqu'il y avait encore des âmes guer-

ibk garagtèubs et récits m temps.

rières. Tant qu^an peuple aime la guerre, il est audessus de la matière : il comprend le dogme divin dU' sacrifice; il écliappe aux ténèbres de la fausse sagesse par la plus lumineuse de toutes les routes, celle où la gloire immortelle et la gloire de ce monde répandent en même temps leurs clartés.

. Combien de gens parlent du pwple, et ne Pont jamais connu I Chose étrange, mais que j'ai cent fois remarquée, le bourgeois n'a en aucune façon le secret du cœur populaire. Le peuple est pour lui l'objet d'un dédain grotesque ou d'une servile terreur. Eh bien! par malheur, c'est la bourgeoisie qui, depuis un siècle bientôt, guide ces. masses d'hommes pour qui elle n'a ni estime ni sympathie, dont elle ne comprend ni les entrailles ni la cervelle. Aussi dans les grandes villes comme Paris, le peuple a-t-îl pris une vie et des "habitudes tout à fait contraires à ses instincts; TEncyclopédie a usurpé auprès de lui l'autorité dç la légende. J'aurais peine à rendre l'indignation dont m'ft souvent saisi l^ spectacle de l'empoisonnement opéré chaque jour sur de saines n^tyres par des natures stupides ou perverties. On a remplacé chez le peuple, par la profane et vaniteuse indigence de l'esprit philq^ sophique, cette humble et sacrée pauvreté de l'âme

croyante doqt TÉvangile 9^ Imt un trésor, e| un trésor 4i|i f^clf^te le ciel. Cependant la simplicité papulmie ^^^ f^$ €ncor^ disparu, malgré la chawa que lui U* viFa )a patrioUsme pédant de la basse pressa et du club; on la trouva encore, même à Paris, et jusqu'en cette claase de bpbèmea d'out pour ma part, je la eroyais à jamais exolae«

Il y a toute une poésie parisienne dont j'ai eu Tid^ quelquefois de recueillir des fragments. Parmi les chansons que j'entendais répéter tous les soirs i Tè* poque de ma vie vers laquelle je me reporte à pressent, quelques vers me frappaient tout à coup qui me semblaient avoir d'étranges qualités ou de grâce, ou d^énergie, ou de profondeur. Le temps a emporté déjà les paroles qut me touchaient, mais il n'a pas emporté encore les émotions que ces paroles éveillaient en moi. G*est un peuple singulièrement chanteur que le peuple parisien « Il n'a pas jusqu'à ce jour» malgré TOr* phéon,reçu le don divin de l'harmonie î il chante md. Les échos de l'Allemagne et de l'Italie frémiraient i ses accents presque autant qu'au brait de ses canons et de ses tambours ; mais il comprend ce qu'il chante, et y prend un vif intérêt, qui se traduit dans chacun de ses gestes, dans chacune de ses expressions. Puis rien n'est plus Tarie que ses chants. Après ces hymnes de la rue, chargées décolère et d'orgueil, qui, le lendemain des émeutes victorieuses, s'élèvent des pavés remués et sanglants^ viennent des chansons de paysan ou dé

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soldat, honnêtes, généreuses, naïves, évoquant la martiale figure, le calme visage du grenadier et du moissonneur. Enfin , il est un genre de chants qui s*est malheureusement multiplié dans ces derniers temps? 6*est ce que j'appellerai la ballade socialiste^ lugubre, terrible complainte, où la faim remplit le personnage du fantôme dans les ballades allemandes. Elle enlève la fiancée au festin nuptial; elle ravit, comme le roi des aulnes, l'enfant à sa mère ; partout elle éteint le sourire, frappe l'amour, glace la vie. Il est à remarquer, du reste, que ces odes sinistres à la misère, qui se terminent presque toujours par des imprécations contre le riche, datent toutes de l'époque où l'on s'est imaginé que, pour ti'ouver des trésors, il fallait, non plus remuer le sol, mais bouleverser la société. Plus les ruines s'amoncellent et plus les trésors s'enfouissent, plus aussi cette triste poésie prend de l'essor. Jamais la faim n'a joué un plus grand rôle dans les chants populaires que depuis cette dernière révolution, qui s'est accomplie, par une pâle matinée d'hiver, à la lueur de palais embrasés.

Quoi qu'il en soit de ses chants, le peuple chante, et c'est là ce que je voulais constater, toutçs les fois qu'il se met en fête. J'ai assisté à vingt réunions dont les chansons, après le punch et le vin, faisaient tous les frais. Les chanteurs se succédaient sans laisser entre eux d'intervalle. On se quittait sans que la prose eût, à bien dire, été de la partie. Sont-ce là des mœura

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primitiveâ? Je le crois. J'ai pris souvent grand plaisir à cette poésie. Aussi, je trouve beaucoup de charme à me rappeler nne matinée chantante et buvante qui eut lieu au ChetxU blanc Le Checal blane était un grand cabaret dont les fenêtres donnaient sur la place de la Bastille. Le canon de juin a détruit cette pauvre taverne ; j'ai vu ses murs transformés en dentelle par les boulets comme des morceaux d*architecture gothique. C'était au mois de mars 4848 une joyeuse guinguette, dont ce jour-là la plus vaste pièce était occupée par toute une compagnie de gardes mobiles. Autour d'une grande table, sur laquelle fumaient le punch et le vin chaud, était un cercle qui, après tout, égalait en fantasque et surpassait en audacieuse poésie ces cercles d'artistes si chers à l'auteur du Chat Murr. Chacun était tenu de dire sa chanson. On ne faisait grâce à personne. — Je n'en sais qu'une qui est bien triste.— Chante toujours. — Je n'en sais qu'une qui est trop gaie. — Allons, chante vite. Et les chants se suivaient sans interruption, évoquant toutes les puissances de la vie, la douleur, le plaisir, même la vertu, même Thonneur. Il y en avait un parmi nous qu'on appelait lé Nœimand: ce pauvre diable qui n'habitait que depuis deux mois Paris, était l'objet de tous les quolibets. Chaque soir, toute la chambrée lui faigait des misères, comme il me disait avec un regard désolé et son accent traînant. Quand vint le tour du Normand : — Je ne sais, dit-il, qu'une chanson de mon pays.*—

Ta chanson, ta chanson, Normand! — Et force futbie» au Normand de s'exécuter. C'est ce qu'il fit, et alors il entonna certainement un des chants les plus anciens et les plus naïfs qui se soient conservés parmi les bon* viers de Normandie. Je ne saurais dire le bizarre effet que produisaient' ces champêtres accents résonnant tout à coup au milieu de ce qu'il y a de plus Parisien à Paris. J'aperçus les bœufs errants encore mieux que dans les premiers vers de l'ode immortelle d'Horace, et à cette odeur de poudre dont tout l'auditoire était encore imprégné se mêla l'odeur des foins. Lescamapides du Normand se montrèrent pour la première fois pleins de bonne grâce vis-à-vis de lui. J'ai souvent remarqué dans le peuple des merveilles de tact La chanson du paysan fut applaudie avec vivacité et sans moquerie* comme elle l'eut été par des gens habitués ^ suivre les règles du goût et les instincts de la bonne compagnie. Je ne dirai certainement pas, comme un faiseur (l'id^Ues ou comme un orateur démagogue, (|ue le peuple l'emporte dans ses mœurs sur les gens qui ont regu d\\ ciel la naissanc>e et de la société Tedupation, mais je rendrai cependant hommage à certaines réunions comme ce||p 4ont je me souviens en ce moment. 4'y M trouvé qu^l^m^fois des jouissances d'un ordre élevé et calme ; je n'y ai ressenti jamais ni c^s violents dégp^k^ , ni cet ennyi amer e\ infini qu'on rencontre à chaque instant dans le monde, tant qu'on a Tesprit droit et le cœur jeune.

U GARDE MCIBILC. H9

Tout en buvant et chantait, nos hommes faisaient leur éducation militaire. On avait envoyé de diflérents régiments de Tarmée quelques offioieps et un certain nombre de sous-offieiers et eaporaux désignés dans nos batf^iilon» sous le nom de eaàre^ qui étaient chargés de nous apprendre le métier de soldat. Le cadre fut d'abord assez mai accueilli, dans le bataillon du moins auquel j'appartenais. La première fois que le peloton de nos instructeurs parut ^ la porte de Reiiilly, ce Ait an tapage infernal dans la caserne. Oii courait aux armes ; on déclarait quMl n'entrerait pas. Le peuplé est un singulier mélange de confiance aveugle et dé sauvage défiance ; il s*endoFt à vos pieds ou vous met en pièces. Les nôtres étaient en humeur défiante ce jour-là ; mais quelques bonnes et cordiales paroles calmèrent une irritation sans cause. Officiers et soldats de la ligne parvinrent à pénétrer dans la caserne ; ati* bout d'une heure, on leur faisait fête. Je Tai dit en commençant ces souvenirs, l'esprit militaire est le fond du caractère parisien. Quand tés mobiles se furent bien convaincus que leurs instructeurs ne venaient point les traîner dans des geôles , mais leur apprendre l'exercice, ils les reçurent comme les enfants reçoivent des soldats. Tout Paris a été étonné de la rapidité mervellletise avec laquelle ces conscrits de la rue prirent des allures de troupier. Nos premières patrouilles marquaient le pas avec tant de mesure et d'ensemble, qtie les àpplaudisiàements partaient sur notre passage.

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Quanl au maniement, on l'apprenait avec un^ incroyable ardeur. J'ai vu des pelotons exécuter en huit jours les charges et les feux. Nous étions à Paris par le corps, mais par l'âme nous étions sur la frontière. La frontière ! quand je serai vieux, ce mot me rappellera les^ plus chères songeries de ma jeunesse. Qu'il nous semblait retentissant et radieux! C'était le seuil du monde de gloire, du jardin des batailles, du paradis de la trompette et du canon. ,

Ce n'était point seulement le maniement des armes que nos volontaires apprenaient des soldats. Leurs mœurs, chaque jour, se ressentaient de la tradition militaire. Ainsi le pugilat disparut et fit place à des combats plus nobles. L'humanité gagnait à ce changement. J*ai vu dans les premiers jours de la garde mobile un duel en règle aux armes naturelles ; je ne tsais point plus sauvage spectacle. Sur un des paliers de la caserne, où aucune police n'était alors établie, un grand cercle s'était formé, et dans ce cercle deux hommes étaient en présence, la poitrine nue, les jambes couvertes d'un mauvais pantalon, les pieds chaussés de bottes destinées à jouer un grand rôle dans la lutte. Les adversaires se mirent en garde dans cette attitude parisienne qui n'a ni la dignité, ni la grâce des attitudes de gladiateurs ; puis la grêle des coups de pied et des coups de poing commença^ et bientôt des lèvres fendues et des nez écrasés le sang se mit à jaillir. On entra alors en plem dans la phase féroce

Là GARDE MOULB. Iftt

dn combat La victoire fut un certain temps indécise ; on échangeait toutes les blessures que peuvent se faire des hommes sans armes ; les mâchoires mêmes étaient du jeu ; un des champions fut mordu à la joue. Enfin il y eut un corps qui roula sur le carreau. Onpouvait croire le duel fini ; point du tout. On sait le rôle que jouaient les poignards de miséricorde chez les raffinés du temps de Louis XIII ; ce rôle-là est joué par la botte chez les boxeurs parisiens. Le vainqueur s'approcha de son adversaire étendu à terre, et, au milieu du cercle silencieux, lui déchira le visage d*un coup de talon ; on porta le vaincu à l'hôpital, et je ne sais pas trop s'il en est sorti, du moins par la porte des vivants. En ce temps-là, pareils faits n'étaient qu& des bagatelles, surtout dans une caserne de mobiles. C'était le temps oit Marc Caussidière avec son grand sabre rappelait la police primitive qu'Hercule faisait avec sa massue.

Temps bizarre! que de scènes me reviennent!

Parmi les plus étranges, je dois placer celles qui se passèrent dans nos casernes au sujet des élections. Le moment était venu auquel les volontaires devaient, d'après les termes du décret qui les constituait en corps armé, se donner des chefs. Un matin, on nous lut à l'appel de onze heures un ordre du jour du général Duvivier. Le général Duvivier, comme on s'en souvient sans doute, était notre commandant supérieur. C'était une de ces natures comme il s'en rencontre

lit GARAGTÈim It RÉCn» DQ TEMPS.

quelquefois dans l'utuée» qui se sont exâltéBS et etn flammées, au lieu de s*abaisser et de s'éteindre dans la vie militaire. L'eialtation du général Duvivier avait quelque chose de mystique; elle était née dans le même pays que celle de saint Augustin et de saint Jérôme : elle venait de TOrient. J'ai eu récemment entre les mains le recueil eomplet des ordres du jour du général Duvivier* Il n'est point, pour ainsi dire, une de ces œuvres, — oar ce sont.de véritables (Buvres littéraires» ^^ où ne se trouvent de grandes images empruntée» à la vie du désert et les immortelles pensées de Dieu, de l'âme, d'un monde futur. L'ordre du jour qu'on nous lut pour nous préparer aux élections était particulièrement empreint d'un caractère religieux. On nous enjoignait, je me rappelle encore ces expressions, de liôus recueillir et de prier Dieu. Depuis, j'ai souvent entendu tourner en ridicule le ton d'homélie qui régnait dans ce singulier mor« ceau d'éloquence guerrière, et j'avotiè, en effet, que lé discours ne semblait pas approprié à l'auditoire auquel il s'adressait; mais j'ai une indulgence infinie pour la poésie des cœurs de soldais. Cette poésie, ha> bituellement gauche, malhabile, ou en deçà ou au delà de ce qu'il faut par l'expression, est tirée de sources profondes et vives ; elle est émouvante comme le péril, généreuse comme le courage, sacrée comme la mort. D'ailleurs, Tordre du jour du général Duvivier ne parut pas ridicule à ceux-là mêmes précisément

pour lesquels il était fait Les folontaires récoutèrent 6n silence et le visage sérieux. Si leurs élections.n'OBt pas donné à la France des Hoche et des Marceau, ce n'est ni la faute du général Duvivter ni la leur, c'est la faute du temps oii s'est accomplie et des éléments qu'a rémués la ré?olution de février.

On comprendra quelle réserve je dois m'imposér en parlant du choix des volontaires. Ce choix fut tout ''ce qu'il put être. Dans toutes tes casernes où quelques jeunes gens appartenant à d'honnêtes familles avaient en l'idée de s'enrÂler, ces jeunes gens obtinrent des grades. Des manières distinguées, une décente origine» loin d'être des motifs d'exclusion, étaient au contraire des titres au commandement. Ma vie au milieu du peuple m'a convaincu qu'un patriciat régénéré pourrait sortir de toutes nos révolutions, si ceux qui Talent ^ilelque chose par leurs traditions domestiques savaient aborder avec autorité et courage la grande famille sociale. Je suppose qu'au mois de février le caprice eût pris dans Paris à toute la jeunesse dorée dé s'engager dans la garde mobile : cette troupe levée par les ledfu-Rollin et les Caussidlère eât présenté le modèle accompli d*unc armée aristocratique. Officiers et soldats auraient formé deux classes tranchées comme aux jfours d'avant 89. Du reste, tous' ceux que les volontaires appelèrent à leur tète eurent du moins cet incontestable mérite, qu'au jour du danger ils furent à leur poste, sachant tuer et se faire tuer.

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Je ne sais ce que furent les élections dans tontes les casernes, mais je puis afSrmer que dans celle où j*étais elles eurent un caractère profond d'ordre et de dignité. Des opérations préparatoires avaient eu lieu avant l'opération définitive et avaient fixé les suffrages sur un nombre de candidats déterminé. Par un louable et singulier mouvement d'orgueil, tes volontaires avaient décidé qu'une autorité étrangère ne serait pas initiée à leurs cabales ; ils voulurent donner à tous leurs chefs le touchant et imposant triomphe de Tuna* nimité. Aussi, le jour de nos élections ne cessera ja* mais de s'offrir à mon esprit avec quelque chose d'attendrissant et de solennel. Je frissonne toutes les fois que je songe au vent du drapeau qu'un volontaire agitait sur mon front pendant que les tambours battalent aux champs. La fraîcheur de ce souffle m'est restée comme la trace d*une huile sainte; je me sentais ordonrU soldat.

J'ai vu sur plus d'un visage passer les sentiments que j'éprouvais. Un joyeux sourire était sur toutes les bouches, et tous les yeux étaient remplis de larmes. Bien peu de temps s'est écoulé» et presque tous les heureux de cette journée sont déjàdispersés. Quelquesuns sont morts par les balles» ce sont ceux pour qui le destin a mieux tenu ses promesses. D'autres sont allés chercher fortune sous d'autres drapeaux que celui de la France; d'autres n'ont pas quitté leur pays, mais ont vu la vanité de tous leurs espoirs. Heureu-

sèment nul parmi nous n'était doue de seconde vue, et les mêmes élans de joie faisaient venir sur toutes les lèvres cette même parole, qui est restée dans ma mémoire avec vingt inflexions de voix : « C*est un l)eau jourl » Quelques-uns peut-être riront de cet enthousiasme : Tenthousiasme est toujours sacré pour moi. C'est ce que le langage poétique appelle inspiroUon et ce que le langage religieux appelle t esprit. € Or tout péché et tout blasphème sera remis aux hommes, dit l'Évangile^ mais le blasphème contre FesprU ne sera pas remis. »

Les ofGciers , dès qu'ils furent nommés , prirent l'uniforme de leur corps et les insignes de leurs grades ; ils furent équipés promptcment , mais leurs soldats restaient en haillons. La république de février n'avait point, pour ne pas vêtir ses troupes, la même excuse que l'ancienne république, celle des grandes guerres et des victoires. Un auteur mystique a parlé d'un sourire qui dore de la boue; il y a quelque chose qui fait resplendir les guenilles, c'est la gloire; nos hommes se plaignaient de. ce que leurs guenilles . ne resplendissaient pas. Un jour, on nous fit faire

ÉM GâftACTÉaM R feÉGUS Ml TEKPS.

me longue sortie par nue pluie battente ; les fotentaires revinrent dans nn tel état, qae le lendemain H leur fut impossible d'aller i l'eiertité. Ces pdUvres gens étaient obligés de rester an lit pour donner à leort malhenreoses blouses le temps de sécbef. La plupart manquaient de chemise, et leur peati apparaissait par les trous de leurs pantalons. Quelques officiers furent navrés de ce détaûment; c'était Tépoqoe où tout s'obtenait, on, pour nliedx dire, §e demandait par députaiion. Ces officiers résoluhéilt d'aller trouver M. Ledru-Rollin.

On part après avoir pris le verre d'eau-de-vie, le vin blanc, l'absinthe et le vermouth du matin. On monte dans un fiacre et l'on se rend en fumant au ministère de l'intérieur. 6n pénètre jusque dans l'antichambre, le cigare à la bouche. Celui qui poilait la parole était un aristocrate qui n'oubliera jamais ces détails, dont il se divertissait prodigieusement. Notre aristocrate donc demandé à l'huissier le citoyen tni^ nigtre. On lui répond que ce citoyen n'y est pas, mdls qu'un citoyen secrétaire est pnet à recevoir la députdtion. On se fait conduire aii secrétaire et oh lui déclare, en phrases pleines d'énergie républicaine, qu'on Veut voir le citoyen ministre lui-même. Le secrétaire dit que le ministre est à l'Hôtel-de- Ville , on ne l'y trouve pas ; on revient furieux au ministère de Tintérieur. On est envoyé au Luxembourg, où le. ministre doit être pour sûr. Il n'y avait au Luxembourg que

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M. Lo«is Blaac, catéchisant lea tailleurs. On retourne au ministère de l'intérieur pour 1(| troisième fois > en traite Tliuissier d*escla?et et Ton envahit le salon de réception. On s'y promène en laissanttraîner les sabres sur le parquet ; les uns se couchent sur ee grand divan rond qui fait l'admiration des seus-préfets, les autres se mettent à cheval sur les chaises, t Nous bivouaquerons ]k, dit l'aristocrate^ jusqu'au retour du citoyen ministre ; nous fumerons ici, nous y boirons, nous y mangerons» et nous ne sortirons que par les baïen* nettes. » L'huissier effrayé se décide à dire que le ministre préside le conseil^ qui se tient rue de Rivoli au ministère des finances. On va sur-le-champ au ministère des finances^ et cette fois on apprend en effel que le citoyen Ledru-Rollin est là, mais invisible; des af* faires de la plus haute importance réclament son attention ; on serait George Sand même qu'on ne passerait pas. L'aristocrate écrit alors ce curieux billet dont il n'oubliera jamais la teneur : « Cinq officiers de la garde mobile ont besoin de parler sur-le-champ au citoyen ministre ^ leur service ne leur permet pas d'attendre. » Et H. Ledru-Rollin arrive. L'aristocrate» le foudroyant avec bonheur du titre de citoyen , lui peinty dans la plus révolutionnaire des harangues» la détresse delà garde mobile. — Que le gouvernement provisoirey prenne garde, les volontaires sont las. Si ta Fépubliqueveut se faire honorer par ses enfants, il faut qu'elle les habille. — Le ministre promit qu'au sortir

tes CAIUGTÈRKS BT RECITS 'VO TBMPS.

du conseil il se rendrait lui-mêmeàCltcby, OÙ H. Louis Blanc avait établi la société fraternelle des tailleurs. Ces tailleurs pouvaient être frères entre eux ; mais ils traitaient leur prochain de Turc à Maure. Quand on allait leur réclamer les habits qu'ils auraient dû faire et qu'ils ne faisaient pas» ils prenaient les plus farouches expressions de clubs et semblaient prêts à vous plonger leurs aiguilles dans le cœur. Je ne sais pas si M. Ledru-Rollln tint sa promesse et alla en effet les presser ; mais les officiers de la garde mobile et les gardes eux-mêmes se mirent à les harceler. CHchy fut le théâtre d'étranges scènes. Lorsque les niobiUs étaient en nombre, les tailleurs, avec leurs grands cheveux et leurs longues bafbes» les recevaient dans la morne attitude de prophètes outragés. Tout vainqueurs de février qu'ils étaient, nos hommes comprirent que des ouvriers, qu'on a l'air d'insulter, lorsqu'on leur demande son pantalon ou sa chemise, sont de tristes ouvriers. Cette leçon leur fut salutaire. J'ai entendu plus d'un volontaire dire: a Si celui-là , au lieu de prêcher , cousait ma tunique , la république n'en irait pas plus mal, et je ne serais pas tout nu. » Non-seulement ces majestueux tailleurs ne voulaient rien faire , mais ils prétendaient encore empêcher de travailler tous ceux qui ne siégeaient pas dans leurs conseils. Ils menaçaient de quitter leur Olympe pour donner des gourmades à tous ceux qui prendraient l'entreprise de nos habits. Enfin on se débarrassa de

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leur joug. < Moi qui ai brûlé un trône, dit un jour ua mobile, je brûlerai bien leur établi. » On adjoignit à ces frères unis les frères isolés qu'ils voulaient rosser et lie rossèrent pas , et la garde mobile fut habillée. Toutefois elle était encore dans son costume des premiers jours le 16 avril. C*est ce que ne regrettera jamais aucun de ceux qui ont vu dans ses rangs cette journée. Ces enfants en guenilles, qui marchaient d'un pas si résolu à la défense de Tordre et de la fortune publique, offraient un spectacle admirable et inattendu. Il fallait entendre les cris dont la garde natio* nale nous saluait 1 Des légions entières semblaient entraînées vers nos bataillons par une attraction magnétique. Des mains inconnues nous donnaient de rapides étreintes. C'est par cet enthousiasme que la garde mobile fut conquise à la cause qu'elle a si intrépidement défendue. Je puis affirmer que si le 46 avril, ceux qui épiaient l'heure de la guerre civile eussent osé tenter une bataille*, on aurait vu des barricades enlevées par des compagnies d*hommes en blouse. Je craignais à chaque instant de confondre les hommes que je commandais avec les ouvriers qui nous pressaient de toutes parts et s'efforçaient de rompre nos rangs. Les uns et les autres portaient le même costume ; mais je reconnaissais les nôtres à ce je ne sais quoi d'honnête et de déterminé dans ralïure que prennent les gens du peuple dès qu'ils ont embrassé la carrière des armes. Il n'y a point, pour

if4 GARACTÊRBS » RÉCRS tiH TE1tt»S.

Iét)ètiple> dé meilleure phitesophie que l'^ercice. La éàserné corrige le olub et finit même beùreusemefit iMr le défOrer. L'esprit militaire est le ootitre-pmson de h démagogie.

*é vetii, pour Hreuvé de Templre (ttt'exerealt cet esprit parmi ndtis, là manière dont furent fêtées nod îifemières cartouches. Quelque temps avàiît le l^mai^ à Cette époque ofa tdUt habitant de Paris se demandait té hiatin s*il n'aurait pas le soir (me balle dans sa cervelle et le feu dant sa maison, où Tinquiétade et \t péril étalent dans l'air, où l'on interrogeaii la rue èomme on interroge la mer dans la saisbri des tempê^ tes» un officier d'état-major arriva en bourgeois àiio^ tre caserne. On venait de battre poUf la soupe du soir. Kous avions été consignés toute la journée. On ne peut pas imaginer tous les bruits qui agitaient nos quartiers à la fin d'un jour de consigne. Les communistes brûlaient l'Bôtel-de- Ville, on s'égorgeait à la porte Saint-Martin, on pillait à la Madeleine; c'était une confusion de nouvelles qui auraient glacé d'effroi l'esprit de tout honnête citadin, mais qui couraient dans nos rangs à travers les rires et les chansons, l'officier qui arrivait tout à coup au milieu des rumeurs en même temps les plus sinistres et les plus joyeuses portait l'ordre à notre commandant d'en* ▼oyer à la place un détachcflnent en armes : trente hommes avec des sacs devaient recevoir des cartouches. Les cartouches ! c'était noire ambition , notre

reye. Les Parisien» ont pour la poudie one bizariB passlOD ; ils l'aiment comme les avares aiment ror« Si, pendant le combaii ils la dépensent en prodigues* une fois le combat fini ils la cachent, ils Tenserrent Nous n'avions pas^ d'homme qui n'eût au fond d'un vieux mouchoir de quoi ensanglanter le pavé et se noip* eir la bouche ; mais ces trésors individuels, ces épar^ gnes des barricades de février, n'auraient pas suffi* au mois d'avril, pour une brûlée, je me sers du terme militaire, telle que Paris l'attendait et que nous la souhaitions. Quand on sut qu'on allait faire une dis« tribution générale de cartouches, ce fut une joie qui eût rendu certain de la victoire un général chargé de noiis mener au feu. On frappait des mains, on sautait, on entonnait les refrains les plus gais, et quand les sacs arrivèrent, ce fut une ronde du sabbat dans la cour. Officiers, sous*officiers, caporaux et soldats se tenaient par la main. Un de ceux qui donna le branle reçut un des premiers, au mois de juin, deux balles en pleine poitrine. Aujourd'luii encore cependant je ne condamne pas cette gaieté. Je l'aurais mieux aimée aux frontières, c'est certain ; toutefois, même à Paris, je trouve qu'elle n'était pas déplacée. Il ne fautappo^ ter de tristesse dans aucune guerre. Nous verront comment la garde mobile suivit ce précepte que lui enseignait son instinct

C'était déjà dans Tabondance dés fusils et des cartouches^ mais encore dans la pénurie des vêtements,

itf CARACTfiRBS ET RfiCITS DU TEMPS.

qne la gardQ mobile faisait un service dont les bourgeois de Paris auraient dû garder un long et reconnaissant souvenir. Qu'on se rs^^elle ces jours où le socialisme triomphant voulut imposer la générosité, même la prodigalité, aux propriétaires. Quiconque ne se contentait pas de recevoir pour revenus de sa mai^ son quelques salves de coups de fusil et un drapeau portant une inscription en son honneur était menacé d'être brûlé ou pendu en efiSgie, et roué de coups en personne. C'étaient, à l'entrée de la nuit, dans tous les quartiers populeux, un effroyable tapage et des scènes incroyables. La rue du Faubourg-Saint-Antoine, entre autres, devenait pour tous les propriétaires un véritable enfer, un affreux Tartare. D'étranges processions, qu'éclairaient des torches, la sillonnaient dans toutes ses profondeurs.

Une de ces processions occupait on soir toute la largeur de la rue ; celui qui la conduisait était bien le plus rébarbatif des locataires : c'était un homme de quarante ans, la poitrine et les bras nus, la tête coiffée d'un bonnet phrygien, le visage à demi caché par une barbe de moine espagnol, une figure enfin digne de porter, dans un tableau d'histoire, la tête de la prmcesse de Lamballe. Heureusement ce redoutable personnage portait un objet beaucoup moins sanglant : il avait sur les épaules on mannequin affublé d'un bonnet de coton et d'une robe de chambre. Ce mannequin représentait un propriétaire condamné à être

LA GARDE MOBILE. 17t

brûlé par ses frères pour avoir réclamé au nom du vieux monde, comme dit la nouvelle école, les termes auxquels, dans son injustice et son ignorance, il prétendait avoir droit On réservait à TeflSgie de- ce misérable un exemplaire auto-dafé. Dix ou douze hommes , accoutrés comme le porte-mannequin» brandissaient des torches et chantaient le cantique de février» c'est-à-dire Thymne des Girondins. Une patrouille de mobiles, composée de seize hommes en guenilles que conduisait un ofiScier, arrêta cette troupe, jeta le mannequin dans la boue, et éteignit les torches sous ses souliers. L'homme à la longue barbe voulut se débattre, il reçut des coups de crosse dans les jambes ; on croisa la baïonnette sur ses camarades^ qui s'enfuirent, et la propriété fut sauvée d'un outrage. Je pourrais citer vingt traits pareils à celui-là. Ces blouses en lambeaux, ces vestes percées qui défendaient l'ordre, produisaient sur le peuple un effet magique. La garde mobile faisait alors ce qu'elle seule pouvait faire à Paris. Elle était insouciant^, énergique et dévouée : insouciante, parce qu'elle était composée d'enfants ; énergique, parce que, sortie des barricades, elle savait ce que pèsent les pavés ; dévouée, parce qu'avec l'esprit parisien, le cœur français, elle avait compris sur-le-champ ce que disent le tambour et le drapeau. Les calomniateurs de la garde mobile ont essayé àe la représenter comme une troupe dangereusement révolutionnaire» même après les gages san-

174 CARACTÈn^S^ ET RÎii^lTâ 1>V TEMPS.

glants qu'elle donna ans parlisan^ âe Voxéte : elle étui SI loin d'avoir Tesprit de confusion et de révolte, que, dès son origine» elle fut en guerre déclarée avee cens qui trouvaient vraiment leur oompte dans le boule* versement de la cité.

Cette guerre éclatait toutes les fois que nos batail« Ions étaient de garde à l'HdtelHle^'yille. Je n^ai point vu les saturnales des Tuileries, mais j'ai assisté à toutes les grotesques et scandaleuses mascarades dMt le siège du gouvernement provisoire fut le théâtM jusqu'au 15 mai. Gette demeura était devenue une sorte de citadelle, oti s'était établie une véritable féo* dalité. Une poignée d'hommes, dont quelques-uns avaient manié l'aune, d'autres griffonné des actes, dont certains avaient figuré, m'a*t-OH dit, sur des théâtres de la banlieue, dont un 'petit nombre avait servi, mais ne se serait point soucié de montrer ses états de services, une troupe de ces gens comme les révolutions en rassemblent s'étaient installés dans la maison de ville et y menaient la plus étrange vie. La fantaisie éclatait dans leurs costumes : ceux qui avaient des goûts militaires s'étaient donné des épau* lettes de capitaine, de commandant, voire de colonel; ceux qui avaient des penchants poétiques avaient adopté toutes sortes d'accoutrements romanesques» Je me rappelle un personnage, dont j'ai oublié le nom, qui sortait à cheval avec un chapeau à larges bords, des bottes molles, un habit de velours et une

longue ëpée. La plopart de ces amateuis du pitUn ^esque a?aient à leurs ceintures des pistolets et des po|« gnards ; maint canotier parisien s'était transformé en Lara. J'ai toujours eu l'affectation en baine : elle m^inspire un secret dégoût, même dans la plus brilr laute des sphères, quand elle se prête aux caprices du génie. Je n^ai peint de mots pour peindre la misère de cette afiéetation du ruisseau. Ceux qui ont vu ces parodies savent jusqu^à quel niveau peut descendra le triste comique de cette vie.

Parmi les affectations des seigneurs suzerains de THôtel-de-Ville était une superbe comme il ne s'en est certes Jamais rencontré chez Taristocratie d'aucun peuple et d'aucun temps. Dans les cafés où ils dai* gnaient souvent apparaître avec leurs longues barbes et leurs écharpes flottantes, ils tutoyaient et frappaient même les garçons. R y avait entre eux une sévère hiérarchie. La maison de ville, qui, du reste, était une maison de bombance, renfermait plusieurs tables auxquelles on s'asseyait suivant le rang que Ton occupait dans cette noblesse des barricades. Une de ees tables rappelait celle où le roi invitait autrefois les ojBBciers de service aux Tuileries; seulement on y bu* vait davantage et on y restait plus longtemps. Après les repas, on faisait des largesse^ au peuole. Des vaiv lets, portant de grandes corbeilles où des restes de pain et de viande étaient entassés, distribuaient ces débris à la multitude affamée qui se pressait derrière les grilles

t76 CARACTÈRES ET RÉCITS DO TEMPS.

du palais. La voix de la garde mobile fut la premièrâ qui troubla dans leurs fêtes les triomphateurs de rHôtel-de-Ville. D'abord Tinsolence de ces personnages Tirrita, et leurs airs féroces la firent rire. Les Parisiens 6ont familiers avec les masques de théâtre. Ces tyrans de mélodrame perdaient leur temps a enfler leurs voix. L'arsenal suspendu à leur ceinture n'inspirait pas plus d'effroi aux nôtres que leurs bar* bes hérissées et leurs moustaches pendantes. Les mobiles, avec leurs baïonnettes, se moquaient des poignards et des yatagans. Un grand escogriffe, équipé en malandrin, voulut traiter de Franc à Gaulois un homme de mon bataillon. Le mobile donna un soufflet au montagnard. Je Tavoue, je prenais plaisir à voir ces braves enfants courir en jouant aux fantômes qui faisaient alors trembler tout Paris. Ils traitaient ces épouvantails comme les matelots anglais traitèrent les dragons, les griffons et tous les monstres de papier peint dont les Chinois imaginèrent de les effrayer un jour de bataille. Si ces chevaliers de THôtel-de-Ville ne furent point canardés dans leur château, ce ne fut point la faute de nos hommes. Un matin, je ne sais quelle altercation entre un des leurs et un des nôtres, au commencement d'une garde, fit courir aux armes tous nos soldats. Des tirailleurs s'étaient embusqués jusque sur les toits. Avec leur flair particulier de la poudre, les mobiles savaient déjà où étaient les munitions. Je crois que, s'il y avait eu combat, la victoire n'aurait

LA GARDE MOBILE. t77

pas été incertaine. Notre jeune et vigoureuse troupe aurait fait passer de mauvais instants à cet amas d'iiommes fatigués par la débauche. Quelques esprits prudents apaisèrent cette affaire, et la féodalité mon* tagnarde conserva son fiel jusqu'au 45 mai.

Le 15 mai est peut-être» de tous les jours à caractère insolite que la révolution de février nous a donnés» celui qui m'a le plus frappé. Tous nos hommes enfin étaient habillés de neuf, leurs fusils étaient en bon état» leurs gibernes étaient bien remplies, nos tambours connaissaient les batteries, et presque tous les batail* Ions avaient des fanfares. Nous étions prêts pour les occasions. Le 15 mai arrive» et à midi le rappel bat dans Paris. Dès le matin, notre caserne avait été consignée. A deux heures, nous recevons l'ordrede marcher Nous étions obligés» pour nous rendre à rassemblée» sur laquelle on nous dirigeait» de traverser les boulevards. L'a!r des émeutes circulait dans cette grande voie. Les boutiques se fermaient» et les pavés» que frappait le soleil, avaient cet aspect sinistre qu'ils prennent au moment des batailles populaires. Derrière nous, toute une légion de la garde nationale marchait précédée de quarante tambours. Cette formidable batterie avait quelque chose d'entraînant, elle nous enlevait du sol Le tambour est un merveilleux instrument qui domine laïnusique de tous les orchestres, comme le cri de l'héroïsme domine tous les accents de l'éloquence; ses sons à la fois écrasants et agiles

171 CAn.VCTÈRBS BT HéCITi PC TEMPS.

renversent tout ce qu'il y a de craintif et fait ieve? tout ce qu'il y a do viril dans les cfleurs. Nous arrivons à la Madeleine, nous traversons la place Louis XV, et nous enfilons le pont qui conduit à la Cfiambre des Députés. Là, notre éolonne s^arr^te, et j'ai sous les yeux une scène qui est restée dans mon esprit avec les vives et étranges couleurs d'un rêve. Le PaIais-Bour« bon se dessinait devant nous sous un oiel digoe d*é<« clairerle forum d'une cité antique. Ses marches étaient garnies des nôtres, dont on voyait briller de loin les shakos rouges. La foule qui était pressée devant nos rangs nous cachait un immense tumulte dont nous n'avions pour ainsi dire que la sensation électrique. Des voix innombrables proféraient des paroles dont il ne nous parvenait que le bruit Nous sentions qu^an milieu de ce chaos un nouveau monde réTolutionnalfe essayait de se former et de surgir. La puissance qui révoquait était une puissance inconnue. Un de ces hommes qui n'ont ni le cœur ni le costume dn peuple, un de ces démagogues en habit noir qui disparaissent de la rue au moment où s'y élèvent les barricades, se glissa tout à coup dans nos rangs et se mit à crier : « L'assemblée nationale est. dissoute ! sa république est finie ! Vive la république démocratique et sociale ! s> Quelques instants aprc^ , je vis passer une bande d'hommes à longues barbes qui répétaient le même cri en ajoutant : « A rHôtel-de-Ville 1 » Puî$ nos tambours battirent la charge. Je compris alors ce

U OARbE MOBIU. f rt *

pt Yèitail de &*aeci[)mpllr, et j'eo» l'espoir de voir enfin le trésor des j listes colères se videra

L'heure de la Justice n'était pas venue encore. Leg niisérables qui Avaient tenté cette infâme entreprise, qu'un poëte a nommée une étourderie, manquèrent ce jour-là de icdèùh Là foule qui encombrait la place Bourbon et ébraftlâit les grilles de rassemblée se dispersa devant nous. Un de nos bataillons entra au {tas de charge dans la chambre et chassa du temple de la loi, non point les vendeurs * mais les larrons. Les autres bataillons se postèrent au* enVlrôhs et dans les cours mêmes de l'assemblée, je suis persuadé que, si, le i5 mal, une acttoil sanglante avait eu lieu, on eût mis en pièces lé di-apeaù rotige et ceux qui le portaient. La garde nationale était alors animée d'iiiie énergie qui était fort affaiblie aux journées de juin . Depuis un mois, des milliers d'hommes étaient exaltés par les fatigues et par les veilles. Toutes lés fois que le rappel battait, le plus pacifique bourgeois bourrait ses poches de cartouches, et'souhaitait, au péril de sa vie, d'aller conquérir son repos. Des fusils destinés aux lièvres et aux perdrix étaient décrochés chaque matin pour la chasse humaine. Paris n'était plus une ville habitable. Une presse exécrable y conjurait tout un essaim de fantômes qui donnaient le. vertige aux plus calmes. imaginations. Les sociétés des ténèbres s'étaient emparées de l'air et du grand jour. L'enfer des clubs ouvrait ses bouches de tous les côtés*

fftO CARACTÈRES ET RÉCITS DU TEMPS.

On sentait qu'il fallait, à travers la mort» enlever Paris aux dominations sinistres, et le rendre à l'esprit qui doit le gouverner, c'est-à-dire à l'esprit régulier, paisible et doucement actif des nations civilisées.

La garde mobile se fût battue le 45 mai comme au 513 juin. Elle fit tout ce qu'il était en son pouvoir de faire dans cette journée. Pas un homme ne poussa dans ses rangs un seul des cris factieux qu'on s'efforçait de nous arracher. Quand on ordonna aux baïon* nettes de se croiser, elles se croisèrent; les fusils ne demandaient qu'à faire feu ; nos cartouches brûlaient nos gibernes. Le soir, le bataillon auquel j'apparte* nais alla bivouaquer dans la grande cour claustrale du musée d'artillerie. Ce grand préau, dont le milieu était garni par l'herbe tendre et fine d'un gazon de mai, et qu'entouraient des canons démontés, avait un aspect original et attrayant. Nos soldats s'y répandirent avec une joie d'enfants et se mirent à cheval sur les pièces ; puis tous s'assirent en cercle sur le gazon et passèrent toute cette nuit de mai à chanter. Une compagnie de la garde nationale bivouaquait avec nous ; dans ses rangs était M. Mérimée, que je vois encore fumant sa cigarette. C'est ainsi que les guerres civiles forcent le poète à devenir soldat et à camper au seuil de sa maison. On s'attendrit sans cesse sur des pères de famille qu'unS balle peut atteindre; ne devrait-on pas s'attendrir bien plus encore sur ceux

LA GARDE MOBILE. ISi

qui eiposent avec eux à la destruction tout un monde enchanté ?

Un des derniers jours de mai 4848^ à quatre heures, je. quittai Paris par la barrière de J'Ètoile, et commençai ma première étape. Mon bataillon allait à Rueil. Ce (ut une vraie fête pour les mobiles quand on commanda le pas de route. Ce bienheureux pas , qui autorise dans les rangs, espacés en longues files sur les bords du chemin, non-seulement la causerie, mais la chanson, était fait pour une troupe comme la nôtre. Nos hommes étaient de si bonne humeur, chantaient avec tant d'entrain, avaient sous leurs petits shakos une mine si avenante, que les habitants de toutes les maisons dont la route de Paris à Rueil est bordée leur souriaient. Comme la jeune captive d'André Chénier, ils voyaient dans tous les yeux leur bienvenue. Nous étions à la fin de Tun des plus beaux jours du mois de mai ; la campagne avait toutes ses grâces printanières. Le printemps convenait à cette jeunesse. Paris, malgré les démonstrations vigoureuses de la garde nationale au 45 mai, était redevenu une odieuse ville, oii l'on sentait la barricade prête à sortir du sol, la crainte ou l'insolence sur tous les visages, la guerre dans les cœurs, la mort dans l'air.

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Quand on sortait de 66 repaire, on ne peut àke œ qu'on trouvait de charmes à cette nature dont Dieu a bien voulu mettre les lois au-dessus de nos folles et meurtrières fantaisies. Cependant cette sérénité même des champs avait quelque chose d'une poignante mélancolie pour une âme douloureusement occupée des malheurs du temps. Cette souriante et sage beauté des choses ramenait d'une manière pénible l'esprit sur les spectacles affligeants et insensés que donnent les hommes. Puis il était quatre heures^ ai-je dit, et c'est une heure d'exaltation mystérieusem^t triste, comme Ta remarqué Obermann. Quel nom ai-je prononcé à propos de mobiles ! On ne sentait guère autour de soi l'influence de cette heure où le poëte quitte sa plume^ s'accoude à sa fenêtre , el sent en lui un débordement de vie, si les accords d*un piano lointain lui apportent quelque air mêlé aux secrets de son coeur.

A Rueil commença pour nous cette vie de garni<^ son qui devait devenir plus tard notre vie unique. Je pus observer sous un aspect nouveau les hommes am destin desquels j*étais lié. Il est impossible de rendre tout ce qu'il y avait dans la garde mobile de verve ei d'entrain. Qu'une prise <l'armes eût lieu , n'importe i quelle heure du jour ou de la nuit , et pas un soldat n'était malade. Les portes de l'infirmerie étaient iermées. Qui n'avait pas de souliers venait pieds nus ; qui avait égaré son fusil se trouvait armé subitemenié

U CARlffi MOBILE. IB3

Jamais le danger n*aura pour aucune troupe l'attrac* bon qu'il eut pour nous. Quand Tappât des coups de fusil n'existait point, quand il s'agissait tout simplement de rexjercice^ c'étaient une apathie et une mauvaise bumeuf universelles. Tant que le maniement désarmes avait eu le charme de la nouveauté, on l'avait pratiqué avec «ntramement ; depuis qu'il était devenu' quelque chose de régulier et d'habituel , on l'avait pris en dégoût Je ne saurais mieux comparer la garde mobil3Q.qu'à ces ardents et capricieux génies d*artistes qui passent de Télan passionné pour tout ce qui est<lifficile et insolite au j^aresseux dédain des menus et ordinaires travaux de la vie.

Heureusernent nous allions ^u^enl à Paris ^ et BOUS y allions toujours les giberues pleines* Le trajet fte faisait en chantant* Quand nou« arrivions à la barrière, la musique jouait et le drapeau fldttait au vent. J'ai eu l'honneur de porter quelquefois ce drapeau , qui fut troué par des coups de feu ; je me disais, alors que je marchais dans le rang, mesurant mon pas à celp des soldats : « Ici lès balles m'atteindront peut-<étre ; mais ce que j'ai toujours craint et abhorré, ce que je trouve hontejtnxde mépriser, lâche de subir, la calomnie et l'injure ne m'atteindront pas. » Cette pensée m'inspirait un attendrissement plein de bonheur et de fierté dont je remerciais Dieu.

A Paris, nons campions sur les places publiques.

On jetait de la paille sur les pavés, souvent même la paille manquait, et il fallait s'accommoder du lit de pierre. L*officier appuyait son front aux jambes d'un soldat qui prenait son havresac pour, oreiller , et le sommeil n'en venait pas moins avec le cortège des son ges. Je crois qu'il y a une espèce particulière de rêves pour ceux que la lune et les étoiles regardent dormir. Le sommeil sous les cieux étoiles m'a toujours paru tout imprégné de la clarté des constellations. Quand le tambour, passant au-dessus des corps étendus, saluait des accents de la diane les premiers rayons de l'aube, on se levait avec autant de peine que s'il eût fallu quitter une couche moelleuse ensevelie dans une profonde alcôve. Qu'importe la couche que l'on quitte? c'est toujours, quand il faut se mettre debout, la fantaisie qui s'évanouit et la vie réelle qui recommence, Tâme qui voit tomber ses ailes, Cendrillon qui descend du carrosse des fées, Peau d'Âne qui, pour reprendre son ignoble vêtement, dépouille sa robe couleur de soleil* Ces nuits au bivouac, cette vie de campagne, étaient propices aux rapides liaisons. Deux chers souvenirs se rattachent pour moi à la garnison de Rueil. Deux o£Sciers qui ne sont plus augmentaient, en le partageant, le plaisir que je trouvais à une vie noblement

bohémienne. Antonin B et Guillaume de N....,

quoique leurs pas aient marché bien peu de temps à coté des miens, laisseront dans mon cœur mémoire de vrais amis et de précieux compagnons. D'origine et

de caractères différents, ils se ressemblaient par le

courage et par la jeunesse. Antonin B était d'une

naissance })ourgeoise et d'un esprit libéral ; mais le jour du combat m'a montré qu'il avait la véritable élégance, celle que donnent l'aisance dans le péril, le dédain moqueur de la mort. Ce joyeux et loyal garçon agissait, en suivant ses instincts, comme les gentilshommes d'autrefois, en mettant à profit les traditions. Je l'ai vu un jour se battre en duel avec autant de gaieté et de bonne grâce qu'en put déployer M. de Ségur en se mesurant avec le prince de Nassau.

Quant à Guillaume de N , c'était un enfant de

bonne maison , qui , croyant la France revenue aux jours dont les révolutionnaires de février semblaient vouloir poursuivre , à leurs débuts , la néfaste résurrection, était venu confier sa jeunesse, son honneur et sa fortune au drapeau. Il avait dix- huit ans; mais les événements dont était née sa courageuse résolution l'avaient mûri. Il se trouva qu'il était prêt pour la mort des champs de bataille.

Le jeudi 32 juin, à cinq heures, je dînais dans un cabaret de Rueil avec Guillaume et Antonin. Nous puisions à pleines mains en nos discours dans les trésors de l'avenir. Nous retrouvions en Italie et sur le Rhin les traces des volontaires, nos devanciers, et deux jours après nous étions tombés tous trois sur le pavé de Paris! Un seul s'est relevé et a repris, avec sa vie, les rêves de ses compagnons.

n egt un reproche que mon cœur ne se fait pas , c'çst , aprçs s'être écrié conime Hené : *s Levez-VQuai ^ orages désirés,» d'avoir gémi de mes souhaits çt maudit n^a destinée quand les orgges sont venus.

Ces journées de |qin furent pour tous des jour^ jl'été; pour moi, cp $ont des jours d'été et de j>uïiess^. Certes, j'aurais mieux ajmé cette grande mêlée^ cettQ |ête (Ju canon,, cette orgie de poudre^ sur les bords dij Rhin qu'au milieu de Paris ; mais enfin je suis t^eufoux d'f^^Pli* assisté à ces çouibats. Je ne pense pas que la guerre soit lo uial, et que le hasard et la violence, c'est Mire les puissances quç Piçu sqpportç liorsd^ ^ force et de aa justice, en soient sQules chargées, fç crois que Dieu se l'est résorvée au contraire , et» p*en déplaise apx prêtres philosophes qui se réunissept à des ministres réforqjés i^W fl^? congrès, je le crpiç ayec la Bible, mç l^ rifuel, qu) diséut : ï-e Djeu dçs armées I

Les journées (^^ juin furent upe véritable guerr^r Çoiume toutes le? guerres, elle§ upu? ont délivrés eu ug seul coup de m^iu^ que le tepipif n'eût guérie qu'après de nuisibles lenteurs, lie tempç est uu triste n)édep{a pour les générations malades. Ses tâtonnements, ses

LA <2ARDK MOBILE. 187

délais, ses expériences, font une part plus sûre à la mort que le remède héroïque des batailles. En juin, nous avons, pour la première fois depuis plus de soixante ans, coupé brusquement, dans un furieux accès, la fièvre révolutionnaire. Pour parler sans figure, nous avons prouvé à Témeule qu'elle n'était pas sacrée,*à la barricade qu*elle n'était pas invincible. La plus triomphante démonstration de cette vérité est due certainement à la troupe dont j'écris l'histoire.

Ce fut le vendredi, à midi, que commença cette immense fusillade oii furent brûlées trois millions de cartouches. Jusqu'au samedi, dans 'la journée, les plus grands efforts de la défense furent faits par la garde mobile. Le système du général Cavaîghac, si diversement apprécié, retirait l'armée de la rue, où nous restions avec les insurgés. Dans quelaues quartiers, la garde nationale nou$ envoyait du renfort; dans beaucoup, elle nous saluait et nous regardait mourir; dans certa^ins elle nous était hpstil^. On m'a assuré que le brave coipmandant du 4 6* bataillon, Cipollina, fut tué par un homme qui portait l'uniforme de la garde nationale. Cipollina fqt parmi nous un de ceux qui tombèrent les premiers. C'étî^it un des hommes dans lescjuels ^'incarnait avec le plus d'originalité et d'éclat l'esprit (le la garde mobile. Il avait une belle figure, une taille élancée et je ne sais quoi d'en même temps populairp et chevaleresque (|ui exerçait sur les masses un entraînement indicible.

Vrai chef de bande, il se faisait des soldats par l'autorité du regard et de la parole bien plus que par l'application de la règle militaire. Il possédait au plus haut degré ce que notre armée d'Afrique appelle la farUasia^ cette mise en scène qui a quelque chose de touchant dans le danger, quand elle relève de nobles actions et dMntrépides caractères. Lorsqu'il marchaità la tête de son bataillon, il y avait derrière son cheval, devant la fanfare, deux gardes mobiles, les plus petits de toute la troupe, habillés en sorte de pages; l'un d*eux portait une énorme carabine que le commandant saisissait aussitôt que battait la charge. Cipollina ne savait qu'inventer pour exposer cette vie qu'il a perdue comme il le souhaitait. Un jour, on l'avait envoyé avec son bataillon rétablir Tordre à un chemin de fer dont les ouvriers, pour se conformer à l'évangile de M. Louis Blanc , prêchaient le fusil à la main, au lieu de gagner leur salaire en travaillant. La garde mobile bivouaquait sous la gare. Voilà le commandant Cipollina qui imagine de se lancer à cheval au milieu des rails. Un convoi arrivait à toute vitesse. Ses hommes, qui l'adoraient, lui criaient : « Commandant, commandant, prenez garde à vous! » Je vois encore sa bonne contenance, sa grande aigrette. Son cheval fit à propos un bond qui empêcha l'homme et la bête d'être broyés. Je sus gré à Cipollina de cette folie dont les mobileà furent charmés.

Cipollina eut la poitrine traversée d'une balle près

yGbogk

d'une barricade que ses soldats enlevèrent quelques instants après sa mort, et où périt le capitaine adjudantmajor du 16* bataillon, brave jeune homme qui tomba en franchissant l'obstacle le premier. Dans le âJO"* bataillon, la moitié du corps d'officiers fut mise hors de combaty'^et par des blessures qui presque toutes furent mortelles. Nos hommes se montrèrent au-dessus de tout éloge. Le général Lamoricière les appelait ses zouaves. Je doute qu'aucune troupe ait atteint jamais leur entrain. C'étaient de merveilleux tirailleurs. Avec leur intelligence et leilr agilité parisiennes, ils s'embusquaient partout oii ils pouvaient faire un feu sûr et meurtrier. On en voyait sortir des cheminées et ramper le long des gouttières. Les émeutiers avaient trouvé leurs maîtres. Nos balles les atteignaient dans leurs barricades et à leurs croisées; où les balles n'allaient point, les mobiles allaient eux-mêmes. Un enfant de seize ans se fit descendre par ses camarades, à Taide d'une corde, dans une cave d'où partaient des coups de fusil.

Ce fut le vendredi soir à cinq heures que le bataillon dont je faisais partie entendit pour la première fois le canon. Nous étions à l'Hôtel-de- Ville ; le canon grondait sur le quai à quelques pas de nous. Au moment où éclata le feu des batteries, nos hommes avaient leurs fusils en faisceaux et mangeaient la soupe du soir ; tous, d'une même voix, entonnèrent la Mar^ seUlaise. A partir de cet instant, l'enthousiasme et la

gaieté furent dans nos rangs. Cependant une fenêtre s'ouvrit dans la cour de rHôtel-de-Vilie, au plus fort des chants dont tout le palais retentissait, et une voix nous rappela les blessés. Il se fit un silence subit. Ces salles» où Lamartine s'efforçait, il y avait quelques mois, dâ faire brillf».r aux yeux du peuple toutes les lueurs trompeuses dont se colore l'aube des révolutions , étaient transformées en ambulances. Les échos c[ui ayaient recueilli la parole dqrée du sophiste re« pueillaient les plaintes des mourants. La révolution avait sâs réalités hideuses quelle avait eu ses brillante mensonges.; où s'étaient fait adorer tes faux dipux^ coulait la sang expiatoire des victimes.

Parmi les blessés de l-Hôtel-de* Ville, il y eut un des plus nobles et des plus vaillants soldats qu-afi jamais eus notre pays, le général Bedeau. Je n'avais point rhonneup d'être à ses cotés quand le frappa la balle dont il faillit mourir 9 mais on m'a raconté qu4t persistait à se tenir en selle malgré une blessure qui ensanglantait les flancs de son cheval. On lui criait de toutes p^rts : « Mon général, descendez. » Et il resta, le visage toujours plus pâle et plus c&lme. On parvint enfin h l'enlever, et je le vis passer en litière svir 1^ place où je l'î^vais vu arriver, il y avait à peine quelques heures, les traits éclairés par ce hardi el amipal sourire qu'adressent les bravas gens à la mort.

La nuit du vendredi 93 au samedi S4 juin fut une ^qrte et belle nuit d'été. Un caprice obstiné de ma

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mémoire me rappelait à chaque instant ces vers de Victor Hugo :

L'été, \^ nyiît ^\ea^ et pipqfoQfi^ ^'^c^^pje a^ jour, lim^p ^i çlaff.

Seulement, au lieu d'entendre des chansons dans Tatr, comme dit encore le poëte, on entendait un nombre prodigieux de coups de fusil. A chaque instant nos factionnaires recevaient des balles. Jl fallait réveiller, pour relever les blessés, nos hommes, qui dormaient tous, sans s'en dotfler, du sommeil de M. de Turenne. Dès que l'aurore parut le lendemain , elle fut saluée par une explosion générale d'artillerie et de mousqueterie. L'Hôtel-de- Ville était dans une position critique ; Tinsurrection l'enserrait dans un cercle de feu. Le canon grondait à la place Baudoyer, au Petit-Pont et à la hauteur du Palais-de-Justice. La fusillade régnait partout. Les troupes se mirent en bataille sur la place, musique et tambours au centre ; les tambours battirent la charge, et les fanfares éclatèrent. C'était un bruit, pour me servir d^un mot de troupe, à faire prendre les armes au^ diable.

Je crus vraiment qu'il les avait prises, et que Paris allait s'abîmer dans tout ce fracas. Aucun spectacle ne me frappera plus, j'en suis^sûr, que me frappa tout à coup l'aspect de Wotre-Darae, dont une banâe de tirailleurs venait de s'emparer. La vieille église élevait ses tours chargées de 4nstesse religi^use

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et séculaire dans un ciel plein d'un effroyable vacapme, et des coups de feu partaient de ses longues fenêtres. Je me rappelle, entre autres, une gothique ouverture,* placée à Torient, par où s'allongeait à chaque instant le canon d'un fusil, a En voilà un qui s'est bien établi 1 » répétaient autour de moi mes hommes à chaque coup que ramenait un même espace de temps. L'ironie de cette arme infernale surpassait certainement celle de tous les démons que la sculpture du moyen âge attachait aux flancs des églises dans ses caprices bizarres et profonds. Je pansais que les derniers jours de Notre-Dame étaient venus , et que les ruines de la sainte maison allaient inaugurer la barbarie révolutionnaire. J'avoue que cette pensée n'était pas dépourvue pour moi d'un certain charme âpre et emporté : je n'aurais pas été fâché de cette tache au front de nos sauvages ennemis ; et puis , quand le sang coule, quand la chair humaine est frappée, quand les âmes émigrent, on voit avec plaisir les monuments suivre la commune destinée, entrer dans la poussière et dans l'oubli avec ceux qui les admiraient

Sur le pont qui unit THôtel-de-Ville à la Cité, arriva un-général dont je vois encore l'attitude pensive : c'était le général Duvivier. Ce vieux soldat de nos armées africaines était destiné, comme tant d'autres de ses compagnons, à tomber sous un ciel français, tué par ceux-là qu'il nommait ses frères en son lan-

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gage républicain. La république était la passion du général Duvivier. Il la voyait dans la Marseillaise^ dans les canonnades de nos grandes batailles, dans tout cet éclatant appareil qui a séduit tant d'âmes. Les scènes hideuses de juin lui déchiraient le cœur. Comme tant d'autres patriotes de son espèce, il sentait les griffes de ses chimères, car les chimères ont des griffes. Aussi sa tristesse était-elle infinie ; son courage seul régalait. Une balle lui fracassa le pied, et le fit mourir dans des transports de douleur. L'instinct de cette cruelle mort, si étrangement en harmonie avec les souffrances de sa pensée, était sur son visage quand je le vis.

J'aperçus aussi le matin sur la place de THôtel-de- Ville un homme en habit noir. Je m'approchai du nouveau venu , et je reconnus M. Victor Hugo qui, au sortir de la séance de nuit des représentants, cherchait à regagner son domicile, inquiet sur le sort de sa femme et de ses enfants. Quand le poète m'eut quitté, un vieux colonel d'infanterie m'aborda et me demanda à qui je venais de parler. Lorsqu'il eut appris que c'était à M. Victor Hugo : « Si j'avais su ! » s'écria-t-il. En ce moment, quelques coups de fusil, qui nous arrivaient par les jardins de l'Hôiel-de- Ville, amenèrent une décharge générale des nôtres ; mais la figure et l'exclamation de cet honnête officier sont restées dans mon esprit II y a une race calme et courageuse d'honnêtes gens qui, dans le danger, vivent

simplement leur vie, jusqu^au moment où les frappe la mort.

Cependant notre position à THôtel-de- Ville devenait si mauvaise , que le général Duvivier résolut à tout prix de la faire cesser, et il ordonna aux bataillons de la garde mobile dont il pouvait disposer d'aller attaquer les insurgés dans le labyrinthe des rues voisines, où à chaque instant de nouvelles barricades s'élevaient Mon bataillon fut de ceux qui se mirent en marche. Nos hommes prirent un vif plaisir à tirailler; ils prirent quelque plaisir aussi à jouer de la baïonnette, peut-être même poussèrent-ils un peu loin ce dernier goût Ils n'avaient pas l'âge de la pitié ; puis ils étaient les instruments du châtiment terrible que la justice divine voulait faire infliger au peuple par le peuple. Ce mot si douloureusement célèbre de Barnavel « Le sang qui coule est-il donc si pur? » a été pendant quatre jours non plus te cri d'un plébéien poursuivant l'objet de sa race dans les veines de la noblesse, mais le cri de bourgeois tuant des bourgeois, d'artisans égorgeant des artisans. « Il faudra qu'à son tour le peuple pâtisse, » avait dit autrefois M. de Maistre. les journées de juin ont donné raison à cette lugubre prophétie. Le peuple a pâti. Pour la premiène fois, il a fait lui-même l'épreuve de ses supplices. Il a su ce qu'étaient ces désespoirs, ces agonies, ces terreurs de rame et de la chair dont il n'avait été jusqu'alors que l'impitoy£*le spectateur. « Si vous l'a-

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viez vu, mon capitaine, il était pâle comme un linge, et ses cheveux se sont mis tout debout; il nous disait : Ne me tuez pas. Le caporal lui a donné un coup de baïonnette. Il ne fera plus de barricades à présent. >» Que de fois j'ai entendu semblables phrases! Quelques-uns de nos prisonnleps , le visage en sang , les mains noircies, conservaient avec orgueil leur attitude et ressemblaient aux démons de l'émeute.

Malgré les meurtres qui marquaient son passage , la garde mobile trouvait moyen de répandre la gaieté à travers les horreurs de cette guerre. Je me rappelle la rue Saint-Martin, vers trois heure», le samedi, à rendroit oh elle s'appelle , je crois, rue Planche-Mibray, et communique avec les quais. Certes, rien n'était plus lugubre que cette étendue de pavés bordée de maisons fermées , et où un soleil d'été n'éclairait que quelques cadavres gisants çà et là dans des flaques de sang. Mais à Ventrée de cette rue était une batterie qui tonnait contre une barricade établie à la hauteur du cloître S^int-Merry. Je ne saurais rendre tous les quolibets, tous les lazzis dont les mobiles qui soutenaient la canonnade accompagnaient chaque explosion du brutal, comme ils disaient. « Eh bienl criait QC)lui-ci, il doit être en colère le père Duohâne ; voilà qu'on casse sa pipe. — (rare la pomme cuite! — di» sait un autre avec Taccent d'un habitué des Funambules et un geste familier aux gamins de Paris. Un hûmme traversa la rue« je ne sm si c'était un insurgé.

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mais un boulet l'atteignit singulièrement. Sa tête fat complètement emportée, comme je pus m'en assurer quelques Instants après en franchissant son cadavre pour aller à une barricade. <c En voilà un qui veut remplacer saint Denis! » dit aussitôt un de nos .hommes. Certes, cette plaisanterie pouvait être réprouvée parle goût et la sensibilité. Ce qui doit la faire excuser » c'est qu'une balle atteignit au ventre celui qui se la permettait

Avant de recevoir moi-même une balle qui faillit me mettre pour toujours hors de combat et m'envoya étudier la douleur à l'hôpital, les derniers accents que j'entendis furent ce refrain d'une chanson que tout mon bataillon répétait :

Mystioo, dar, dar tire lire, Gli, clo, cla, la Iirelte, la liron.

Depuis j'ai changé de bataillon, et la chanson s'est envolée de ma mémoire. Souvent je la cherche, je l'appelle avec cet amour passionné qu'inspirent les chansons perdues. Ces airs qu'on ne retrouve pas et qu'on poursuit avec une sorte de fièvre du cœur me rappellent la légende païenne d'Eurydice, légende qui m'arrachait des pleurs a 'époque où l'on'est l'ami d'Ali-Baba et t'émule d'Achille, où l'on trouve tout à coup, au fond d'un vieux livre, cette fraiche Tempe dont parlent les poètes , où Ton dit de vous : Il n'a

pas encore véca, et où l'on vit de la vie enchantée.

Toute la gaieté militaire dont je viens de donner une idée ne me cacha pas cependant de grandes tristesses et d'irréparables malheurs. Là où s*est résultée pour moi Taffliction de ces journées qui ont laissé sous tant de toits des traces sanglantes, c'est dans une rencontre à laquelle j'ai songé souvent. Au milieu d'une rue où nos tambours battaient la charge et que des balles traversaient dans tous les sens, j'aperçus le long d'une maison une femme en noir qui joignait les mains et qui avait les yeux en larmes. Je rencontrai son regard en passant, et je lui adressai ces paroles dénuées de sens: «Calmez-vous; il n'y a pas de danger.» Pauvre femme I était-ce le danger qu'elle craignait? Peut-être avait-elle perdu un enfant! Les ombres de la mort sur de jeunes et hardis visages ne m'ont point touché comme cette apparition. Je ne voyais que les hommes et le sang; j'avais oublié les femmes et les pleurs.

J'appris à l'hôpital la mort glorieuse des deux ojfficiers dont j'ai parlé , Antoine B... et Guillaume de N... L'un fut frappé au cœur , l'autre au front Pour la première fois depuis que j*ai commencé ce récit, j'hésite sur le choix de mes paroles. J'aimerais et je n'ose m'étendre sur des souvenirs que le tombeau a rendus sacrés. Je me suis toujours demandé jusqu'à quel point il était permis à l'écrivain d'ensevelir ceux qu'il aimait dans ses œuvres. N'est-ce pas un endroit

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bien profane qu'un liyre pour de chères et saintes sépultures? Je ferai seulement ici, à mes deux camarades, le r&pide et viril adieu que je leur aurais fait 90US les balles, s'ils étaient tombés près de moi. Je serrerai en pensée leurs mains dont je ne sentfrai plus les cordiales étreintes, et je leur souhaiterai avec ferveur, en ce monde invisible qui s*est ouvert si brusquement peureux, ce bonheur, d'une espèce inconnue| placé par la foi et par nos désirs dans là mort.

C'est dans les journées de juin que se résume toute l'histoire de la garde mobile. Paris eut pour nous un de ces violents et rapides enthousiasmes qui font son danger et son charme. Toutes les orgues chantaiei^J nos exploits, que retraçaient toutes )es gravures- Le^ vieillards se découvraient quand nous passions, et le§ femmes devenaient, pour qui portait un shako rouge, ce qu'étaient les vjsUandines pour Verf-Ver^. Pui§ Paris, tout d*un coup, nous retira ses faveurs; f^flS nous déclara maussades, mutinç, ^paj^ei^rs, m^\ ai\rs, insupportables. « Il est bien peureux, disait qne a^r mabie personne qui, deu)^ mgis çiypgtravanl;, ^urajt voulu pouvoir mettre à TOpé^îi tout^ la gar^e o^obij^ dans sa lo^e, que yp^ f^tits mfimtre^ n'ajent pM tourné, »

Paris epfin npws bapnit. e\ envftyçtuptr^jçHne i}oiTfi^ comme pne vieille mqde, à la provincçi. Nojire yie cessç^ d'être mêl^® ^ ïa vie publiquci J^qq rçpit, ^tf'e^tpouf cela que je l'arrête, ne serait plus maintenant qu'une

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succession de souvenirs et d'émotions qui me sont tout personnels. Or , je n'ai jamais été enclin aux confidences. Je suis d'avis qu'un écrivain ne doit pas être absent de son œuvre, mais je ne veux pas qu'il soit son œuvre tout entière. Ce n'est pas pour moi d'ailleurs que j'ai écrit ces pages, c'est pour mes petits monstres comme disait cette personne que mes petits monstres ont peut-être sauvée d'étranges dangers. Je crois qu'on connaît à présent ces braves enfants tels que je les ai vus à la caserne et au combat , à toutes les heures de la vie, même à l'heure suprême, à celle où l'on découvre tout à coup quel trésor enfermait celui-ci, quelle indigence celui-là cachait. Ma destinée me séparera sans doute des compagnons inattendus qu'une révolution m'a donnés : ma mémoire n'oubliera point ces hardies et joyeuses figures, ces vifs esprits, ces cœurs dévoués. Je me rappellerai ceux qui, par un mouvement spontané de leur cœur, me nommèrent leur chef, n'importe en quel lieu et parmi quels hommes me conduira la profession que j'ai choisie pour concourir sans remords et sans dégoût aux œuvres de mon pays et de mon temps.

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