‹ Caractères et récits du temps: La garde mobile. La comédienne CornéliaChapitre 14 sur 21 · LES SOIRÉES DU BOUDJ · texte numérisé non relu

LES SOIRÉES DU BOUDJ

pagne, je lis peu, comme je vous le disais tout à rheure; cependant je n'ai jamais cessé d'avoir deux livres dans ma cantine : ces deux livres soqI TÉvangile et limitation de Jésus-Christ Un soir que je m'étais couché fatigué d'un combat assez vif , mais que je me trouvais , contre mon habitude , agité , inquiet, et privé évidemment pour de longues heures des secours efficaces du sommeil, j'ouvris mon Évangile et je tombai sur ce verset : Je vous le dis à vous qui êtes mes amis , ne craignez pas ceux qui peuvent vous tuer et ne peuvent rien faire de plus.» J'éprouvai ce frisson que l'enfant bien nourri , dit Montaigne, doit ressentir en lisant TÉnéide, mais que TÉnéide, pour ma part, ne m'a causé jamais. Je me dis : Voilà une parole qui surpasse en grandeur tout ce que l'histoire* nous a jamais transmis de paroles héroïques. Le mot de LaRochejaquelein n'est rien à côté de celuilà : ce n'est pas un homme qui a parlé.

Mon cher docteur, quoique je ne sois pas aussi ennemi de la matière que je voudrais l'être pour mon salut, j'ai toujours aimé l'idéal; je l'ai cherché longtemps dans les rêves des poètes et dans mes propres songeries, je le poursuis encore à travers les enchantements de la nature; jamais il ne m'est apparu comme à travers les pages de l'Évangile : c'est dans ce livre sacré que j'ai vu le divin fantôme. Aussi je ne comprends plus rien maintenant à ce cri éternel des philosophes : Où sont les

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miracles du Christ? — Les miracles du Christ sont dans l'œuvre même qu'il nous a laissée.

Des sentiments surhumains rendus en surhumaines paroles, voilà, suivant moi, les miracles incontestables que nous offre l'Évangile. Ainsi pour prendre un exemple entre mille, quand, dans cette maison où Jésus s'est arrêté afin d'enseigner la parole de vie, une courtisane entre tout à coup, baigne de ses larmes et essuie denses cheveux les pieds du divin maître, d*oîi vient Taction de cette femme?' d'où viennent ses pleurs? N'y a-t-il pas dans cette douleur de la pécheresse un mystère plus saisissant que la constance des martyrs, un plus éclatant prodige que la guérison du paralytique et la résurrection même du mort? Pourquoi cette créature se sent^elle souillée ? Quelle nouvelle idée de pureté est donc née au fond de Pâme humaine? Quelle puissance a fait jaillir la source de ses étranges larmes, pleines à la fois de tristesse et de douceur? Trouvez- vous dans toute la poésie païenne une femme qui pleure comme la pécheresse de TÉvangile? Celle-ci pleure l'amant qui l'abandonne, celle-là Tenfant qu'elle a perdu : aucune n'est atteinte de ce trait invisible qui met au cœur une souffrance bénie*

C'est parce que l'idéal est si profondément empreint dans toutes les pages de l'Évangile que je repousse avec énergie l'interprétation nouvelle que certains démocrates de nos jours ont voulu donner aux livres

EBS SOIRÉES DO BORDl. StO

saints. Je crois, docteur, que Fesprit ^e Jésus-Christ n'est avec aucun des vôtres. B'nous enseigne Thumilité, et vous êtes l'orgueil; — ta soumission , et vous êtes la révolte; — le renoncement aux biens de cette terre, et la conquête des trésors visibles est maintenant la seule croisade que vous prêchez. —- Qu'est-ce qu'a fait votre grande révolution , celle qui est pour vous la loi et les prophètes, que vous célébrez maintenant dans une sorte de langue à part, où le néant de la philosophie se mêle à Tobscurité du mysticisme f Votre révoltition a renversé la croix , elle Ta foulée aux pieds avec une rage dont on ne pourrait trouver d'exemple qu'en ces mystérieux accès de démence impie qui excitaient les saintes épouvantes et les terribles colères du moyen âge; puis maintenant vous venez trouver le Dieu crucifié, dont vous avez recommencé la passion, dont vos forfaits étaient depuis longtemps le supplice, car vos forfaits étaient les visions qui arrachèrent à sa nature humaine les larmes et les sueurs de la dernière nuit. Et comment vous offrez -vous à celui do»t vous avez été de si implacables tourmenteurs? Est-ce avec un cœur repentant, avec un esprit changé, avec cette humilité que de tout temps il a demandée à ses amis, comme il disait dans la divine mansuétude de son langage? Non : vous venez à lui avec la subtilité du scribe et là superbe du pharisien. Au lieu de vous prosterner à ses pieds et d'attendre que son regard vous cherche dans la

poussière, il semble que vous lui tendiez la main comme à un ennemi vaincu. Vous venez lui offrir une place parmi les vôtres » à la condition qu'il déposera sa couronne immortelle. Ce n*est plus la volonté de Dieu , c'est la vôtre qui va lui donner cette fois pour toujours la nature humaine. Allez, votre retour à Jésus n'est qu'un sacrilège, votre christianisme n'est qu'une folie !

Je suis convaincu que TÉvangile réprouve toutes les maximes séditieuses que prétendent en tirer certains esprits. J'ai lu, il y a quelque temps, les commentaires faits sur l'œuvre divine par une grande intelligence qui s'est perdue. Je n'ai jamais vu que contraste entre le texte sacré et la^prose du commentateur. Là où Jésus parle de la pauvreté, on m'entretient des richesses; là où il prêche la paix, je lis une invocation à la violence ; là où se montre la cité divine, c'est la cité humaine qui vient se placer avec tout son fracas, tontes ses vanités et tout son trouble. Je crois donc rÉvangile étranger à tous vos systèmes^ hostile à toutes vos nouveautés; mais je ne vous reconnais même pas le droit de l'interroger, parce que c'est un livre qu'on ne doit ouvrir qu'après l'avoir adoré. Je ne discuterai votre christianisme que le jour où vous reconnaîtrez Jésus-Christ.

Maintenant je ne suis pas seulement chrétien, je suis catholique. Je n'ai pas étudié la théologie. Quelques lambeaux de mon catéchisme, restés dans

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