LES SOIRÉES DO BORDJ
Je les connais , ceux qui ont blasphémé la guerre ; je les connais , ceux qui ont maudit Tuniforme, et qui Tauraient, morbleu! bafoué, si on les avait laissés faire. Je ne veux pas m'occuper d'eux aujourd'hui, parce que je méprise les ressentiments et hais les colères ; mais bien des fois , depuis tantôt trois ans , j'avoue que leur peur m'a indigné.^ Aussi combien d'hommes maintenant veulent que l'armée les défende, qui devraient eux-mêmes être de l'armée! A bien peu d'exceptions près, nous sommes tous les compagnons de Gautier Sans-avoir. L'armée est à la société d'aujourd'hui ce que fut la Vendée à la royauté du dernier siècle : elle combat pour des biens qu'elle n'a pas. Tant mieux; son rôle en est plus beau. Ce qui a donné tant d'éclat aux luttes vendéennes , c'est qu'il n'y a guère coulé que du sang de gentillâtre et de paysan.
En vérité, quand je vois tant de braves gens rassemblés sous nos drapeaux , ou par la loi de leur pays ou par la loi de leur cœur ; quand je les vois ce qu'ils sont, patients, actifs, courageux, et n'ayant qu'un unique désir, celui de mettre toutes leurs qualités au service d'une autorité énergique et digne , je me demande comment on a laissé s'en aller la grande famille sociale. Les gens en uniforme qui obéissent au tambour, c'est bien du peuple, et un peuple qui vaut, j'espère, tous les ouvriers de vos villes. Pourquoi ceux qui devraient être ses guides sont-ils en si petit nom-
M GARACttKSâ èf RÉCltS D.cf ttaiPS.
bre dans ses rangsf Qtï^est devefiu le teïfips où on allait perdre aux armées cet air Bourgeois c(tf où ne perdait pas à la cottrf Mais j'eû sais qui se sont gloriaés de Fair bourgeois jusqu'au jour où on est venu lètir dire qu'il fallait prendre l'air ouvrier. Ils se sont indignés alors ; il était trop tard, tl y a d'irréparables insolences dont la société à eu à souffrir.
C'est k peu près ainsi que parla ï^lenho, la dernière Moirée qu'ail passa au bordj avec ïe docteur et ce personâage qui eut là discrétion de ne^rien dire. J'ai pensé que les discours du capitaine auraient quelque intérêt Nous trouverons toujours grand plaisir à ce qu'un démon soulève pour nous le toit d'une maison ; peut-être donc éprouvera-t-on quelque charme à pénétra dans une âme.
C'est aux œuvres surtout que s'^applique pour moi la célèbre maxime de Térence. Toutes celles-là me semblent avoir le droit d'existence qui ont en elles quelque chose d'humain. Je ne mets pas toutefois un cœur de plus sous les regards du public ; je n'ai montré du capitaine Plenho que ce qu'il est permis à tout le monde d'en voir. Cet honnête soldat garde son cœur tout entier dans sa poitrine; les balles, si jamais elfes y pénètrent, trouveront intactes les cendres sacrées que les joies et les douleurs humaines ont amoncelées dans le triste foyer de cette noble vie.
UNB
.<rr Je mm, flie dit uo soir iine persooae k qui jd #si;BJ8 inflaiiuent plaire, que vous Btô .contiez use histoire très-passioimée, im peu moqueuse, ^et ayant yn iCôié édiûafit.
— Je sais, répondisrie; une légeade d'une espèce toute partû^uliére qui pourra peii^itiStre yous salisfaire. UoD histoire, eq. touseaâ, aura pour vous £et iutérét, que presque tous les persouu,a^s ¥ous ep sont conuus. Suivant moi, il y a entre l'hér^ne et vous nombre d'aaalogies que, pour la plupsu^l certainement, vous refuserez d'adsiattre. Quant au faéro^ , j*ai toujours eu, je
Tavoueraî, l*ardent désir et même la prétention secrète de lui ressembler.
Toute Tannée d'Afrique a connu le capitaine Séléki, du 2® régiment de la légion étrangère. Si je fais jamais, comme je le désire, le portrait du capitaine d'infanterie, caractère qui répondrait, par son humble et sacrée poésie, à celui que M. de Lamartine a tracé dans Jocelyn, le capitaine Séléki me servirait de modèle. Tous ses camarades avaient pour lui une amitié sérieuse comme sa belle figure, et forte comme sa belle âme.
Quant à ses soldats, ils l'adoraient. Séléki pratiquait envers eux une véritable charité d'apôtre , qui cependant, en ses détails les plus infimes, avait une sorte de grandeur royale. C'est de cet air bien certainement que saint Louis devait laver les pieds des pauvres, me disait un de ses amis en me racontant comment, pendant les longues marches, il aidait le chirurgien à panser les pieds des blessés. Son visage, au feu, était empreint d'une bonté limpide et d'une sereine tristesse. On le disait pieux, et il l'était. Or, voici comment lui advint sa piété.
On se rappelle l'expédition qu'en 1832 la duchesse de Berry fit dans la Vendée. A cette époque, il n'était bruit dans la garnison et parmi la jeunesse de Nantes que d'un gentilhomme des environs appelé Robert de Vibraye, dont la batailleuse ardeur demandait chaque jour un aliment aux querelles de café. Robert avait à
peine vingt-deux ans. La révolution de juillet l'avait empêché de prendre le métier des armes, pour lequel son appétit d'aventures, son courage sans bornes, sa loyale et turbulente humeur, son regard impérieux, ses traits virils, sa taille à la fois droite, ondoyante et flère comme le panache d'xm chevalier, toute sa personne enfin, intérieure et extérieure, lui criait qu'il était né. Notre héros souffrait donc de toute l'irritante douleur d'une vocation frappée par la destinée. Il ne pouvait pas se persuader que la chasse fût, comme le lui avait dit son précepteur, l'image de la guerre. Les perdrix qu'il atteignait sous l'aile, les lièvres dont il brisait le train de derrière, ne lui faisaient pas l'illusion de combattants étendus sous le ciel. De là vint qu'il se précipita dans le duel avec emportement et délices, tes blem et les patavds, comme il appelait dans son langage arriéré les militaires qui avaient accepté et les bourgeois qui avaient fêté la révolution de 1830, étaient chaque jour l'objet de ses provocations. Plein d'une ardeur contenue àl'épée, d'un calme glacial et terrible au pistolet, il était rare qu'il n'envoyât pas ses adversaires au moins jusqu'au seuil de la mort. Les jours où il avait couché un homme par terre, il avait le visage illuminé d'un enthousiasme Scandinave, sa parole était bruyante et joyeuse, sa démarche légère; aussi l'appelait-on Robert le Diable 4ans le pays.
Ce nom ne lui venait pas seulement du plaisir qu'il
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prenait, pour pie sgrYJr 4'"P^ 4ff ?®§ expressions, à débarr^er les âipes ^e leur envploppe; on appelât ainsi Robert pour une autre ca.Bse coij^iup (jp toute ]^ Vendée. Le père de Robert, le comte TJi^erry de Yibraye, était un de ces geptij$boçuïf§s i^'hpmeur jKiz^rrg et indomptable à la façon du iB§rq}}|§ 4q ^jrabeap ^ du comte de Montlo3|er, qui r^pré8eijte,iei|); la, viejjjg noblesse dans son excentrique ipdéppî}dai)çe pt s^ caprices hasardeux. Pen4?'^?i^ ^ F^Y^lHîiPP» \] ^Y^iJ servi dans l*^mée de Coudé. La gloire impj5r|file ng Favait pas récoijcilié avec )a France réyplutiopp^ire, et, jusqu'en 1815, il était resté dans }es troupes étrangères, se souciant aussi peu qw'up Armagnac pu un Saint-Pol de savoir s*il offeqsâit ou nop les dieux de la patrie. Tout en guerroy9,nt suf le Rhin pour la jnaisoç catholiqup de Bourbon, un beaji jour il devint amoureux d*nne descendapte de ces gampfeld qui dour nèrenl asile dans lepr château à Luther et se firent les plus zélés défenseurs de la religion réformée, ta pomtessc Griselidis avait des yeux qui lui parurent valoijr mieux qu'une mBsse. On ex}geâ que pour Tépouser il se Ht huguenot. Notre gentilhomme n^eutpasà se fairç protestant plus dp ^scrupule <|uç n'en avait eu le comte de Bonneyal à embrasser nslamisme. Depuis, il jnit son orgueil à justifier par maint paradoxe ce qu'il avait fait par amour. Le culte réformé, disait-il, ètaîj; le seul qui convînt au maître d'un fief. La religion catholique était entachée de démagogie; elle avait en façté
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}SL ligue, tijé pçpri ÏV, prosterjiiè toute }a noblesse aux pieds 4e§ confesseurs de çq^r. Lp comte de Vibraye écrivit sur cette Ratière m fiyre reqapji d*e?Lpressiojis violentes et heurtées, cjais gyi proiuisajen); en se heurtant de singulières étincelliy. ï^*œi^yre fit ^my dale, fut foudroyée par l'Égl^s^, ej cop^awi^a M. de Vibraye, fnalgré ses canipagi^es ^ou^ tous Jiçs étend^d^ royaux, à moijrir, en pleine fçs/;auration, ^fia& }a so* litude et la disgrâce. Çober/; ^vait dix-^pit ^ns aim^i il perdit spa père; depuis dei^x années, sa m^r^ avait laissé vide le graf^4 fauteuil qix elle réyait à la p9|Tie allefnande. Jjà jeunesse se lev;^ poiir ^ui sur dey^L jtom^ beaux.
Il se livrait à une tristesse empoftéç, coo^Qie Vé^t ^pjours chez lui toute pensée et tou); s§nùjfxent, quaii^d yint à Nantçs M™® de Kerhouët, que vous save?, qui a écrjj, spps le pom de Marie Stella, la Valliedes Larmes, les Amours 4*un Ange, la Ifarjfe et ]s f^osaife, et d*aijL* très romajjp pl^fps de pysticismç, où se montre en définitive une belle âme; car M"* de Kerhouët est une excellejate personne, à qui ne mapque que le don profane .^u talent. Elle était up geiji parante de Robeflt, que ses soixante ans lui perjnîfent <Je traiter avec une expansive affection. No|;re jeain^ hopxpie. ayait, m^gré ses instincts violents et sauyages, i^nie certaine grâce sentimentale, fruit (Je ses promenades à travers bois çt surtout d'une éducation doAnée par unç mère. Jj^ douairière le trouva channaat, et résçlut de Tenleyer
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à la damnation éternelle en le tirant des griffes de Luther. Robert, à vrai dire, ne savait guère en quoi un catholique différait d'un luthérien. Malgré le sang chrétien qui coulait dans ses veines, c'était, en religion, une sorte deiiuron. M"« de Kerhouët était la seule personne qui représentât pour lui le plus indispensable élément de notre vie, la tendresse féminine; elle désirait qu'il fût catholique, il fut heureux d'avoir à lui donner une marque de soumission, et se résigna courageusement à s'entretenir chaque jour avec l'évêque de Nantes, qui voulut lui-même offrir cette âme au Seigneur. Tout alla pour le mieux dans cette conversion. Robert reçut l'eau du baptême avec toute la dignité d'un roi sicambre. M"® de Kerhouët, sa marraine, en faisait le héros le plus séraphique de ses romans, quand se passa la scène infernale qui jeta brusquement Robert loin des voies bénies, et lui fit mériter plus que tous ses duels son sinistre surnom.
L'évêque de Nantes, fort digne homme du reste, était un peu janséniste. Son inflexible conscience ne lui permettait point de tempérer, même dans une vue chrétienne, les plus rigoureux dogmes de sa foi. Un jour, Robert eut l'idée malencontreuse de lui demander s'il pensait que sa mère, née et morte dans la religion luthérienne, était damnée. L'évêque lui répondit qu'elle rétait indubitablement. Robert gardait de sa mère un souvenir d'une tendresse passionnée. L'évêque parut tout à coup à son esprit chevaleresque et impétueux
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un suppôt maudit de la puissance qui condamnait sa mère aux tortures. Robert le somma de rétracter ses paroles avec un regard furieux et un geste menaçant. L'évêgue prit Tattitude d*un martyr et répéta sa terrible sentence. Robert commit le même sacrilège que Marino Faliero: il donna un soufflet au prélat; puis, sentant lui-même tout ce qu'il y avait d'irréparable et de monstrueux dans ce transport de colère, il s'enfuit, s'élança sur un cheval, et courut s'enfermer à Vibraye. M"® de Kerhouët ne revit plus son filleul, qui, à partir de ce jour, passa toute sa vie à chasser, se battre et mettre à mal les jolies filles. L'outrage de Robert à son illustre directeur avait fait un tel bruit, que, même à Vibraye, on s'en entretenait, en se signant, sous les plus pauvres toits; mais le jeune comte avait tant de bonne grâce dans ses intrépides allures et répandait un charme si*singulier sur ses plus fougueux caprices, que ni le dévouement, ni l'amour, ni le respect n'étaient éteints pour lui dans le village qu'animait sa jeunesse. Seulement on recommandait son âme avec ferveur au Dieu qui a pitié des corps souffrants dans les chaumières et des âmes tourmentées dans les châteaux.
Robert était donc encore, en 1832, un des hommes qui pouvaient tenter avec le plus de succès, à une certaine heure, de remettre la foudre et la mort dans les buissons de la Vendée, quand on apprit tout à coup que la duchesse de Berry venait demander de nouveaux
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miracles d'béroïsme à 1^ ]^S^ 4?^ J^Pf^!#P ^ 4as Charette. On ponjiprçïid p,y^ g!Ofil]^ ar(^e»r yibi:aj^, qui chaque jour ris(j[uai;; ç^ y^e ^ur le^ plju$ yulgaJX/es et Jes plus futiles if^(fi^î^f epfi^f^^ 1^ pl|i^ émouyaqie et la plus romanesquie <]és ^u^ef . jÇ^ ^e îj^ pas lui qfii s'inquiéta jdies for^ qyi soyitW^eçjt et ^^ forcer jfffii combattaiept 1^ prin^çeçfp. T-^t 4W8 (^^^ .expé- (Jition lui sembla 1^ ^eiix coipbiAé, ]^ mienu conduit et le plus r^sonAable du ff^c^e. Si la ^ère de Ye^]^ ^\ai^ trouva bem^us 4^ soldais de œtte espèce^ le ^rapeau l^aac fifif, floj^ autre part que ^rrièfe l^eç i)uissop6 jet aur quelqiues masures. Robert jtjLia qiiatr^ hormis de ^ P^ w jcombat de la Vieille-Vigne, dirigis» jtr/ws r^urs offensifs au 0r()$r-CJ^e , et prijt s»ft çoflo à riw&pri^ /usmsLde dp la péniçsière.
Ce fut p§i^ i^na Quijt de julii .qu*«Mt Jji^ cette mer^eilleyse actjloQ, qui m^t dans Fjtiistoice moderne «ine page ^s ^iicie,n.nes chr^fiiq^ues. fmn, m France, es! ua mois sanglanj;. jÇejtjl^ gju^rf e mU^ en plein jchajap avaijt ^n jaspiecjten mên^e jten^ps pl»s gra^d et moiiiis désdé que no$ jco];nbat$ epIfiB 4/bs 0»iraiiles. Aurd/s&sus .d€ l'espace embrasé où se croisaient les balles, le cîeldér ployait ses vastes id traq^^9^r0ntes ^Utudes, qui, à cette heure ^lém^e peuHtre, allaienit devenir l'asile 4|» plus d'une lâme de héros. Ce cor qui, à une autre époque, aurait eu, comme la trompe de Roland, les honneurs d'une légende, cet instrumeat des temps passés
yGopgk
tJNB lÉGENDB MONDAINE. S5(
eïi étrange harmonie avec ïes âttrès cfn'il exaltait, envoyait, à travers lés coups de feti, àuÀ éôhos des forêts ses ûotes vaillantes, et sonriait* sans' felâche, jetant dans fe cœur des.assaîïlân'^s, |)ar séâ accords plus stridents et aussi obstîlîéô (pxë ïdt fùsîïtafae , une sorte de malaise superstitieux.
On sait comment succomba; la Pénîssièfe. te feu fut mis à une grange qui atfenait au château. Quand les assiégeants virent s'abîmer au milieu des flammes l'édifice délabré dont une poignée d'hommes avaient fait une forteresse invincible, ils s^éloîgrièrent. Deux murs, en se rejoignant, formèrent un atri où les défenseurs de ïa Pénissière échappèrent à rincèndie, et, lorsque le sîIénCe fut rétabli dans la campagne, plus de quarante combattants sortirent de ces décombres. Parmi ceux qui retournaient ainsi à la vie après avoir subi les plus terribles embrassements de la mort était Robert de Vibraye.
Quand cette procession de revenants eut fait quelques pas, elle s'arrêta. Un même avis fut émis par tous les membres de la petite troupe : on décida qu'il fallait se séparer. La cause de la légitimité était perdue, La défense héroïque et l'incendie de la Pénissière étaient le funeste et glorieux dénoûmeht de la dernière guerre de la Vendée. Maintenant chacun des intrépides combattants qui venaient de donner au drapeau blanc une noble sépulture n'avait plus qu'à songer à sa sûreté. Plus d'un de ces vaillants soldats était gravement
iht CARACTÈRES ET RÉCITS DU TEMPS.
blessé. Robert avait une côte brisée par une balle. L'étroite veste de chasse dans laquelle était serrée sa taille retenait seule le sang qui s'échappait de sa blessure. Toutefois il ne voulut être accompagné par aucun de ses frères d'armes, et, s'appuyant sur un fusil, il se mit seul en quête d'un asile. Tout près de la Pénissière est un ch&teau appelé Saint-Nazaire qui appartient au duc de Tessé. Ce fut vers ce château que se traîna Robert. Il arriva presque défaillant à la grille. Les gens qui vinrent lui ouvrir recueillirent un corps inanimé entre leurs bras. En ce moment, le salon du château était tout resplendissant de lumière. La belle duchesse de Tessé était venueif^promener dans cette pauvre Vendée toute saignante les élégances et les caprices de sa vie oisive et agitée.
J'ai failli être très-amoureux de la duchesse de Tessé. Je trouve un coin d'originalité à son caractère, et une distinction touchante à sa beauté. Elle est Écossaise, comme vous savez, et se nomme Elisabeth de Kenworth . Elle est née dans un château que vont visiter tous les touristes, dans un de ces châteaux qui font croire aux fées, et nous donnent un amour maladif des âges évanouis. Sa famille est catholique, et a servi les Stuarts
à travers toutes les vicissitudes de leur fortune. De là s*est dweloppé en elle un ardent et mélancolique instinct du vieil honneur chevaleresque. Il y a dans toute sa personne quelque chose de gracieux et de fatal. On reconnaît dans ses veines un sang qui appartient aux morts violentes, dont Théroïsme et le martyre ont disposé; mais ce sang anime des lèvres créées pour le sourire et pour choses meilleures encore. Elle n'est point blonde, et sa chevelure toutefois se ressent de son pays. Vous avez remarqué ses cheveux, comme les peintres italiens les aiment, qui, pour être de la couleur des épis, n'en sont pas moins ardents comme le Vésuve : les cheveux d'Elisabeth' sont d'un noir qui ne les empêche point d'avoir les pâles reflets et la mystérieuse fraîcheur d'une chevelure d'ondine. Tout, du reste, est en elle apparition du bord des laôs. Sa taille élancée et légère semble faite pour disparaître dans Tonde et les nuages. On ne peut point la voir valser sans tomber dans une rêverie d'où l'on sort avec un mouvement de fièvre au cœur.
Mais, si de tout cela vous concluez que c'est une personne rêveuse, élégiaque, qu'on fera marcher, comme l'ombre d'Eurydice, avec les accords d'une lyre, vous avez grand tort. La duchesse de Tessé soupe gaiement et monte hardiment à cheval. Elle est bruyante, elle est rieuse, elle accepte avec une résolue étourderie tout le train ordinaire des joies monHaines. Seulement il lui arrive parfois à l'Opéra, entre deux
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sourires, de se jeter tout d'un coup brusquement au fond de sa loge, et de répandre dans un mouchoir, où plusd-une bouche passionnée s'enseveliraitavec ivresse, quelques larmes brûlantes et limpides^ perles de feu qui viennent d'une mine inconnue de douleur et de tendresse. Le souffle de l'éventail sèche ses pleurs, et la duchesse rentre dans sa vie habituelle, plus animée, plus légère, plus oublieuse de toutes les grandes tristesses, plus clémente envers la folie et mênae envers la sottise, car la duchesse de Tessé a fait avec les fous et les sots le pacte que le plus tyrannique des défauts force les plus fières e,t les plus spirituelles. beautés à former avec les gens de cette espèce : elle est coquette. La duchesse de Tessé, tandis que Robert se traînait, épuisé, dans la nuit, à la porte de son château, travaillait à une tapisserie destinée à recouvrir un immense fauteuil où elle voulait ensevelir son joli corps en se^ jours de langueur ou de méditation. Auprès d'elle^ le marquis de Penonceaux jouait avec des éçheveaux de laine que de temps en temps elle lui arrachait sans mot dire, et se livrait, en langage de précieuse, à des réflexions de vétérinaire au siyet des dernières courses. Le comte Théobald Lanier, gentilhomme de 1830 ej - un des fondateurs du jockey-club, était pçrdu dans la contemplation de la botte qui emprisonnait un pie4 auquel il attachait de grandes prétentions. M"* de Mauvrilliers, qui, pour venir donner un mois à sa chèr^ Lisbet^l 8*était décidée à quitter des gens qu'elle n'ai-
maitpas, des lieux ^où eUe ^*ennuyail, et à faire un voyage da&s la plus t)elle saison de Tannée, promenaîl mâancoliquemenl ses Mies mains, à la peau transpaseule et ^ux lignes sé¥èces, sur un piano chargé de fleurs.
André, dont je yeux vYOUs dire qualquas mots tout de suite, s'affligeait de ce qu'un air d'ennui fût répandu sur les traits de sa femme. Je connais peu de natures plus aimables et meilleures que celle du duc de^essé. C^est£lneâme douée de toutes les délicatesses d'une âme féminine, et cependant capaMè de répondre aux exigences de Thonneur viril. Le duc de Tessé est Inrave; mais la bravoure n'empêche pas, dans certaines conditions surtout, le cœur d'être atteint à maint endroit de dangereuses faiblesses. André n'avait jamais eu Aine volonté assez énergique pour mener une vie digne de son caractère et de son nom. Ainsi la cause que naturellement il était appelé à défendre lui était devenue tout à fait étrangère. Maint attachement l'avait lié à tout un ordre de gens et de choses dont ses Instincts le séparaient. Peu* à peu il avait oublié la grâce difficile et périlleuse d'une vraie vie de gentil homme pour les commodes et paisibles élégances d'une existence de gentleman. Il avait tendu la main à la paresseuse noblesse et à l'entreprenante roture des Penonceaux et des Lanier. Les buts vulgaires, donnés forcément à toutes ses actions et à toutes ses pensées par de semblables liaisons, avaient été funestes à la
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personne qu'il aimait le plus en ce monde. Elisabeth aurait eu besoin de trouver dans son mari un légitime objet d'enthousiasme; cette expansive et généreuse nature n'aurait pas épuisé en prodigalités capricieuses des forces qu'elle aurait pu noblement et utilement dépenser. Puis André, tout en adorant et même en respectant sa femme, n'avait pas su la soustraire aux détestables influences du monde qu'il avait adopté. Il avait laissé cette âme, empreinte d'une distinction sérieuse et touchante, se livrer à toutes les stériles préoccupations, à tous les frivoles soucis des natures inférieures. La duchesse de Tessé avait parfois des misères qui rappelaient la courtisane. Sous la direction de MM. Lanier et de Penonceaux, elle avait pris quelque chose de la haine irréconciliable dont les créatures de plaisir poursuivent toute œuvre de la pensée. Son esprit toutefois tentait de fréquentes révoltes contre les dominations de triste et sotte espèce qu'il était obligé de subir; de là ce malaise qui régnait continuellement en elle, et dont nul à ses côtés ne se rendait compte. Par cet instinct, cependant, que donne l'amour, André comprenait bien, à certaines heures, quand^l la voyait tout à coup lever au ciel des yeux tristes comme la Romance du saule, qu'elle rêvait évidemment à un autre monde que celui où chante Mario, où danse Carlotta et où court M. d'Écoville.
Le soir où ce récit commence, un domestique entra tout à coup et vint parler à l'oreille du duc de Tessé.
L*air et la démarche de cet homme avaient ce je ne sais quoi qui vous fait comprendre que vous êtes dans Tatmosphère d'un fait ém^ouvant et mystérieux. « Que se passe-t-il? s'écria la duchesse quand le domestique, à qui André avait répondu d'un ton animé et rapide, se fut retiré. — Mon Dieu I dit André en se levant pour sortir, quoique Lanier soit un défenseur de la monai^ chie de 1830, je puis dire ce dont il s'agit: un Vendéen qui a reçu une balle dans la poitrine vient nous demander un asile. On croit que ce blessé est notre voisin M. de Vibraye, qui, probablement, était au chârteau de la Pénissière. J'espère que mes gens, dont la plupart sont du pays, ne le trahiront pas. Je vais moimême le faire transporter dans la chambre du commandeur. Dieu veuille que nia maison porte bonheur à ce pauvre homme! — Je vous suis, André, dit impétueusement la duchesse, j'ai un culte pour les blessés; celui-là est un héros, j'en suis sûre. Je prierai Dieu pour lui ; Dieu m'entendra. Je le soignerai, il guérira. Pourvu que le trajet ne le tue point! Vos gens saurontils le porter ? Je vais faire de la charpie avec ce mouchoir. » Et elle déchirait un mouchoir garni de dentelle, d'un tissu aérien comme un voile de fée.
— Voilà bien, dit Penonceaux, notre chère duchesse s'enflammant à chaque objet nouveau. Si ce Vendéen est quelque vacher, il ne vaut pas la peine qu'on fasse à son sujet tant de fracas ; si c'est M. de Vibraye, ou tout autre gentilhomme des environs, je le déclare un per-
sonnage de fort mauvais goût, qui vise aux efiféis romsH nesques en se faisant transporter ici.
— Le beau mérite, dit à son tout Lanîer, d'être blessé en ces temps de guerre civile! Tout le monde peut être blessé mainteiiant... Mon portier a reçii une balle dam Ja dernière émeute.
— Chère Lîsbeth, ctta M»* de MaiivrîBîers,' né far gite pas. Tu àais hïèn que lés grandes émôtidfts te foiït mal. Laisâe notre bon André ^'occuper du Wessé. Le pauvre hôAmé sersl tout aussi bieiï soigné, et tu n'acFràs paâ d'afffèux rêves.
Mais ni Panonceaux, ni Lanier, ni M"* de Mâuvrîlliers n'arrêlèretit Elisabeth, qui n'entendit inêflfe pas tes paroles où se révélait chacun de ces trois caraictê^ ires; et quand Robert de Vibraye rouvrît ses yeiii, qu'avait fermés une longue défâîllarice^ il vit à son eh^ vet une apparition qu'il ne devait plus diiblier. Aussi i-lAl dit souvent : « Non, Une côté Briàëé h'à pas payé assez cher cette bèîlé iiùit cofeiaëiièêè daiis les coups de fu^il et terminée sous un aflbfàblë regard. ùtiît unique dé ùia jeunesse! i
tiL
Elle était detout ail chevet dé Robert, pâlè comme là crainte et ardente ôbmnûtè l'espêrànçe. Sa ôhévêlilfë,
UNE LÉGBNDK MONDAINB. f 69
disposée autour de son front en bandeaux onduleux et aériens, avait cette poésie passionnée que les grands maîtres italiens donnent aux chevelures de leurs anges ; le regard que Charlotte enfonça sous le pauvre front de Werther n*avait point plus attrayante et plus mystérieuse profondeur que le sien. Elle tenait ses deux mains blanches et longues croisées sur sa poitrine dans une attitude qui était empreinte d'un héroïsme céleste : tel devait être, à Theure suprême, sur le seuil des invisibles royaumes, le maintien de ces nobles et gracieuses créatures qui montaient à l'échafaud} le siècle dernier, avec une enthousiaste tristesse, emportant^ dans la joie divine où leur àme était d^à plongée, une compassion angélique pour les douleurs et les crimes d'ici-bas. Sa taille^ qui avait qudque chose en même temps de sacré et de voluptueux dans Tétroit corsage^ semblable à celui de î'Hérodiade des cathédrales» où elle était enserrée, se penchait en arrière par un mouvement plein de hardiesse et de charme, tandis que ses genoux, dont les contours arrondis se dessinaient sous les plis flottants de sa robe, s'inclinaient en avant, appuyés comme à un prie-Dieu au lit de Robert. Je conçois qu'on n'oublie point une pareille vision.
La chambre du commandeur était une pièce tendue de damas rouge, qu'on appelait ainsi parce qu'il y avait dans un de ses angles une statue qui ressemblait h cet ennemi de pierre dont la main abattit don Juan. On avait mis là l'image funéraire d'un ancien
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comte de Tessé enlevée à un tombeau pendant la révolution. Cette statue sépulcrale ne devait avoir en cette chambre qu'un asile provisoire, et, depuis près de vingt années, on l'avait laissée à la même place ; les destinées de la vieille maison dont elle rappelait les temps héroïques étaient représentées d'une façon assez frappante par cet hôte d'une terre sainte et d'un grand ciel renfermé entre les murailles étroites d'une chambre profane. Robert promena d'abord des regards pleins de curiosité sur tout ce qui l'entourait, puis bientôt il ne vit plus qu'Elisabeth, et sentit dans son corps blessé un indicible tressaillement d'allégresse. Quelquefois déjà il avait aperçu la duchesse de Tessé à travers champs, faisant franchir à ses chevaux anglais les haies touffues et hautes de la Vendée ; mais cette élégante et intrépide amazone ne lui avait pas donné l'idée de la figure pleine de pitié, de tendresse et de rêverie qui, en lui rappelant les plus fraîches pensées de son enfance, excitait les plus ardents élans de sa jeunesse.
— Ah I dit-il à sa charmante hôtesse, si vous pouviez m'apprendre que je suis mort et que je vais vous voir toute l'éternité...
Elle lui mit sur la bouche une main qui le fit rougir et frissonner : — Ne parlez pas, — fit-elle d'une voix tendrement impérieuse.
Puis, par un mouvement naturel à ce caractère oublieux et emporté : — Comment avez-vous été blessé?
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Vous êtes M. de Vibraye, n'est-ce pas? Vous étiez au château de la Pénissière? Depuis ce matin, je savais qu'il devait y avoir là une action sanglante. Les coups de fusil que nous avons entendus toute cette aprèsdtnée me retentissaient dans le cœur. Je ne me connaissais point d*amis dans les combattants d*aucun côté, et cependant je me sentais dans un état douloureux comme celui où nous jette Forage. C'était un pressentiment ; je devais connaître un de ceux que ces lugubres coups de feu atteignaient.
— Oui, répondit Robert, je suis M. de Vibraye, votre voisin, et j*ai regu une balle au château de la Pénissière. J*en rends grâce à ma bonne étoile, qui , jusqu'à présent, était restée pour moi dans les nuages. C'est la première fois qu'avec un peu de sang j'achète une grande joie.
En ce moment, André entra, amenant avec lui un chirurgien qu'il avsdt envoyé chercher sur-le-champ. Malgré ce qu'a toujours de si profondément inopportun et désobligeant, pour les gens qui sont à l'âge où tout entretien féminin est plein de charmes, l'apparition dans l'intérieur conjugal d'un mari quel qu'il soit, je dirais presque quelle que soit sa femme, Robert ne sentit aucune répugnance à la vue d'André.
Le duc de Tessé, qui alorsétait à peine âgé de trente ans, avait une physionomie mélancolique et bienveillante ; on se sentait dès le premier abord disposé pour lui à l'intérêt et à l'affection. S'il n'y avait pas derrière
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set CARACTÈRES ET RÉCITS DU TEMPS.
cette douce et téyeuse expression de graâdês profondeurs d'intelligence, il y atàit de vrais thésors de bonté; Les dissipations de la vie mondaine n'araieiit point détruit chez André un fond précieux de charité chrétienne et de dbuceur étangélique. Il attacha sur RU* bert uti regard rempli de cette compassidn efficace qtii soulage ceux dont elle s'inquiète. Quahd le niëdêl^fk fit Yénit sur les traits du blessé, dont il sonda la pMé\ cette terrible pâleur dont la plus couragiBUse des dottleurs ne peut prévenir Titivasidn^ mais qu'elle semble tenter de combattre en allumant dans les yeùt du patient une &pre et violente flamme, le duc de Tessé sé sentit défaillir. Robert s'aperçut de Féniotioiî catiséé dans ce cœur fraternel par le spectacle de son combat avec la souffrailce, et, arrêtant le chirurgien qui allait poser le premier appareil sur sa blessure découverte et sanglante : — Occupez-vtjus de M. le duc, dit-ih — En ce moment, il était beau. Il y avait sur son visàgej à l'endroit de sa blessure, une expressiôkl dé diirëté sauvage et de dédain chevaleresque; Il avait, c'était là du.resté sa nature, à la fois du preux et du Hdt^on.
Elisabeth, bien d^ femmes sont faites aitisi; était plus sensible à iin regard héroïque qu'à un cri dé douleur. En contemplant le visâg'e dé Robert, doht felte n'avait jioint voulu quitter le chevet, parce qu'elle avîadt toujours eu en elle un ardent désir d'être sdeur de charité, elle fondit btusqueméht en larmes. Ainsi l'avait fait pleurer tout à côùji, par une soiiièe du dcrhiét
IH» tÉGBNDB «OIOMUim. tfS
hiver, la Halibran jouant Tanerède afec ce seliffle passionné qui derait l'empdrtM* srant le teffips dans hi mort.
Le eliinirgien déclara que la blessttrë de M. de Yibraye n'était point mortelle ( maié Ùii os avait é(i brisé, et Une redoutable fièvre pouvait tt CheUiue iiis^ tant se déclarer. Il fallait au blesié m repdâ ptofdiia et des soins de tous les ihoments. ^-^ Je vcallêrài ëtiF lui, fit Elisabeth; — Alors, lui dit Robert Tl'iiiie Vdii à la fois pénétrante et voilée qu'dlto seule entendit^ j'aurai les soins , maii^ ié repos ! . ; :
Ici je dinû tout de suite q^e Sobel't, qfttdiqu'il efit vécu fort loin du monde, était loin d'Strë ufi sot et avtit eomtnè une idtelligencë Innëe de m art ptëciéux qui mène; sùivailt une Charmante dëfitiitiott dû tëtnp§ des Lafayette et des Sévigné^ k posséder ce Qu'dtl àinie avec beaucoup de délicatesses et de mystères. Il avait reçu cette charmante édùeàtioii du foyert}tti hâte d'uilë façein merveilleuse la maturité sans tuer là jeunesse chez ceux qu'elle forme ft la Vie: Son përê , t}iii , au temps de l'émigratton, avait été l'un dès pltiS brillante seigneurs de la eour de Cofclentt; sa mère, lèhét qui Ih rêverie germanique prétait uhe grâce ânguliëre S l'élégance iuondaine , avaient ddnné à son ôar^ictëji'ë une rare et aimable originalité: II savait le mondé comme il nous arrive souvent de ÉÊvtnt ta langue d'un pays qite nous aimons sans l'atoir jamais visite. Il eti OQnnfiRssiit oHtaifiM reeberolies» èertaillâf toUrs 6W^
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gants et purs infiniment mieux que les naturels ; mais il y apportait un accent étranger et en ignorait plusieurs usages vicieux d'une grande ressource dans la pratique. Quoique leMitanthrope et les Maximes de La Rochefoucauld lui eussent appris ce qu'on entendait par la coquetterie, quoiqull eût à peu près deviné, par quelques romans du xviii* siècle, ce qu'était un ^oué ; quoique , enfin , quelques faciles aventures et quelques vulgaires orgies semées dans ses loisirs de province eussent assez mal traité les grâces candides de sa jeunesse, il avait gardé de la famille, des champs de la solitude , la simplicité qui Tenleva au monde et le gagna au ciel.
La fièvre qui suit les blessures d'armes à feu se fait quelquefois longtemps attendre. Il arrive souvent qu'après avoir reçu au travers du corps une arquebusade, comme disait Brantôme, on peut, pendant plusieurs jours, converser librement avec qui vous visite de toutes choses gaies ou sérieuses. On est alors dans une assez agréable situation. On sent dans une bonne mesure l'aiguillon de la douleur qui ne manque point d'un certain charme. On ne sait point si l'on reprendra jamais part à tout le vain et insipide travail de cette vie, ce qui donne aux pensées une incertitude pleine de douceur. On a en même temps une légère agitation de corps et une grande sérénité d'esprit qui composent, je crois, l'état le plus approchant du bonheur. Vibraye, qu'Elisabeth soignait ardemment, eut
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plusieurs }ours qui furent certainement les plus neureux de sa vie. L'enthousiaste Écossaise lui faisait raconter dans tous ses détails la suprême campagne de la Vendée, et sentait bouillonnera ce récit tout ce qu'elle avait de sang jacobite dans les veines. Ses yeux res«* plendissaient de lueurs héroïques quand il lui disait comment une poignée d'hommes armés de bâtons et de fusils rouilles engagèrent résolument une guerre avec ^ toute une armée, toute une nation, tout un siècle, et de belles larmes pures, sacrées, idéales comme des larmes d'ange, tombaient silencieusement le long de ses joues, quand il lui montrait cette pauvre chevalerie, semblable à celle que railla et pleura en même temps Cervantes, fracassée, à ses premiers débuts, par les réalités implacables auxquelles s'était attaquée sa glorieuse et inutile valeur.
— En vérité, répétait souvent Robert, quand certains regards de brûlante admiration portaient le trouble, l'enthousiasme et la joie au fond de son cœur, en vérité, quand je vois cette sympathie bienfaisante, cette précieuse émotion, je suis honteux du peu que j'ai fait; je rougis de cette misérable blessure ; cent batailles et vingt coups de feu me paraîtraient payer trop peu encore de pareilles faveurs. — Bt on voyait quelle expression sincère de sa pensée étaient ces ardentes paroles.
Il avait vingt-trois ans, une âme prompte aux mouvements violents et soudains; la vie lui faisait cette grâce qu'elle nous fait si rarement, de revêtir ses pa-
S«e GARACTJfcRES BT RÉCITS DU TEMPS.
rufies les plus romanesques; il aima avec illusion» avec emportement^ avec ivresse, enfin avec tout ce qui. compose Tamour. Rien n'était plus simple que ce qui se passait dans son cœur; mais rien n'était plus compliqué» plus mystérieux* plus rempli de lumière décevante et de tristes ténèbres que le drame dont un autre cœur était le théâtre. Ce pauvre Robert le Diable, comme on l'appelait» qui avait brisé des bouteilles et tué des hommesi qui connaissait la double ivresse de Vorgie et du combat, n'était qu'une naïve créature sans défense et sans détour près de cette femme qui n'avait jamais vu tomber un combattant ni un buveur, mais dont les pas avaient erré à travers les chemins du monde. Dans ces' festins où quelques hardis compagnons s'attaquent à la magie de la coupe, l'esprit s'éteint un instant, puis se rallume; dans unebatailie, i les corps tombent et rien de plus, la mort n'est que l dans ces enveloppes sanglantes dont nous délivreront les souffles du ciel, le bec des vautours et les mysté^ rieuses vertus de la terre. Dans un salon , pendant , un bal, au milieu de ces femmes que parent les dia- i mants et lesfleursi la mort est partout. Chaque heure dont le pied sonore « comme dit Chénier, retentit au milieu des accords de l'orchestre sonne sous toutes les poitrines des funérailles* Chez celui-là, c'est la candeur qui est frappée nfortellement par le regard 4' une coquette. Une pensée vaniteuse vient de tuer l'amour chez cet homme aux cheveux noirs ; une pensée ambi-
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lieuse vient (te tixef la verttl chei: cet homme ehattve. Chez cette feihine que sa beauté; sa jeunesse et sa pièrure font^ au milieu de cette ardente nuit d'hiver^ au souvenir de la fratbheur lùatiHale^ une imagé du printemps; rdmitië vieht d'être tdée par urie pensée Ja-^ lottse. Et pendant que i»Us ces trépas ë'accduiplissenti il n'est pas un Visdgë dû se peigtié tii là tristesse, hi répouvante ; chaque Visag^e resté ëdlpreiht du Même sourire. TOtis bes siepulcheà cachés^ bmmë ditTÉvangllé avec sa sUrhduiàine éloquehee, balancent graeieu-^ ftëmeiit leurà càdàVres au son dèb instruments defèW; Allet AoM demaîider eiisuite tout be qde réclamé ra^ mobr, une Igtfôrahcè ctùi ne ^hpuint de l'ah, une sëâ^ sibilité qui ne Sbit pas du bapriee; des emponediénts qui ne soient pas Un jeu» Uhe doùcebr qui lié sbft pô§ de M fatigue, S dbs femmes qui but ëté; comme la dubhëssë de Tessé, les faëroïnes de bes champs dé bataille l
Et cependant j'étais trop dur tout à TheUre quahd je coniparais les larmes arinaichées à Elisabeth par le pâle et intrépide visage de Robert â celles que répandait cette même femme sur les feintes et Uiélodieusés douleurs de la Malibtan; La duchesse de tessé voyait dans de blessé, qu'elle soignait avec iiU dévoUemétll sincère, autre bhosë qu'une source de rares et romanesques émotiôhs. Quelquefois; quand les yeux de Robert, agrandis par la dôiiléUr et embrasés par la passion» attachaietit sur elle Un de ces negaMs qui vont jusqu'au fond de l'âme oÛ les ehvoie un mysté^^
rieux et suprême effort, il hii semblait qile des pensées iBConnues et des rêves évanouis faisaient surgir tout un monde enchanté dans son cœur. Alors elle laissait sa main dans les mains tant^ glacées, tantôt brûlantes du blessé, et se penchait sur lui comme la rêveuse divinité d'une fontaine se penche sur Tonde harmonieuse et profonde où elle entend chanter ses louanges par les esprits qui lui sont soumis.
Tout à coup la blessure de Vibraye prit un caractère alarmant. La fièvre vint, amenant le délire et son enfer. Aussitôt que disparaissait le jour, Robert apt)artenait aux spectres. Il le disait lui-même à Elisabeth dans un langage où se retrouvait Tesprit de la comtesse Griselidis. « Adieu ! murmurait-il , ma chère gardienne» je m'en vais au pays des fantômes ; si je pouvais vous y entraîner cooune le chevalier noir des ballades, je ne le ferais pas, on y souffre trop. » Une nuit on crut qu'il allait mourir. « En avant I criait-il de cette voix d'une sonorité étrange, qui semble, sur la bouche des mourants, un souffle sorti de profondeurs inconnues ; en avant à travers ces flammes ! en avant à travers ces ténèbres! Mon corps n'est plus 1 Suivez mon âme I La voyez-vous? Elle est de feu et d'acier. — Le duc de Tessé, qui cette nuit, avait voulu le veiller lui-même, le soutenait entre ses bras. Elisabeth, qui était accourue aux cris du malade, s'était jetée à genoux, et priait, je dois lui rendre cette justice, comme l'eût fait la plus pauvre paysanne de la Vendée.
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L'heure où Robert devait rendre à Dieu son âme vaillante n'était pas encore venue. Le jour parut sans que la mort eût frappé le malade de ces coups qu'elle aime à porter dans les ténèbres ou aux premiers rayons du matin. Toutefois, Tétat dé Vibraye était loin d'être rassurant. Son lit de douleur était illuminé déjà par les payons d'un soleil maître de tout Tborizon, et il ne s'était pas assoupi encore. Le délire, il est vrai, l'avait quitté, son regard n'était plus animé des clartés sinistres de la vision, l'heure qui dissipe les ombres l'avait délivré de ses fantômes ; mais tous ses traits étaient empreints de cette triste et pesante fatigue, chasuble de plomb que jettent en s'enfuyant les spec* très sur ceux qu'ils ont tourmentés. Elisabeth, en se dirigeant vers la chambre du blessé, d'où elle ne s'était éloignée que sur les prières de son mari, pour prendre quelques heures de repos, rencontra le médecin, qui quittait celui qu'elle allait retrouver.
— Si M. de Vibraye, lui dit cet homme, peut passer avec calme la journée qui vient de commencer, peutêtre viendrons-nous encore à bout de le guérir. Maintenant, une crise semblable à celle qu'il a traversée cette nuit le tuerait. Il est en ce moment dans un tel état de prostration , qu'il n'entendrait pas la voix de sa mère, si elle sortait du tombeau pour venir lui par^ 1er à l'oreille. — Cette image était suggérée au médecin, qui était loin d'être une intelligence poétique, par le pieux emportement avec lequel il avait entendu
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le blessé p&rlet' de sa mère^ à ees inMiits où Tin^âse de la doaleur nous âcHnie Tis-è-yis des jdas insensibles objets et des plus ingrates natuto un irrémsttble besoin d'expansion.
Elisabeth entra sur ces paroles dans la chambre dé Vibraye. Une vieille gouTomanté, Qhe la duchesse diargeait de la remplacer auprès du malade quand elle était forcée de s'éloigheri Tenait de s'absenfer pour un moment; Robert était ëeul; et ne paraissait point, du reste, s'éh âperceroir; Ses yeut étaieht £bieé) et ne semblaient plus devoir donner jamais aiicUii regard à l'appareil mouvant des choses humaines ; soh visage avait cette pâleur sous laquelle on seht eé Je ne sais quoi de profond^ de ténébreux ek de glacé qui m^ nonce danè une enveloppe moHellé rinvasibn de lA mort. Je ne sais pas alors ce qiii se t)a9sa dans l'âifié d'Elisabeth : Dieu seul peut comlaître et juger ces, mystères ; mais elle s'approcha léhtement du lit de Robert^ et se pencha sur lui si bas, que le àbuffle de sa bouche dut effleurer l'oreille du blessé. Alors^ d'une voix qui aurait t)énétré jusqu'à cette ânle quand même elle attrait habité déjà les profondeurs d'un inonde inconhu : « Robert^ Bt^-elle^ OÙ veh^ êlës, m'ëm téndee-vdus ? Je vôiis Urne I »
Un éclair passa sur Ib visage dti rnalddé, et du ioitg frisson courut dânë ses tneulbrës. Elisabeth isë retira vivethent a^ec une sorte d'ét^dûVaiitë, cdthtolS Une âp& ptentié magicienne effMyée par rëffei 8'uhe eodjurft-
UNE LÉCntNDE aONMOtB. "" f7{
tioil dont elle vient de se servir. Heureusement cette excitation ne dura pas. Lesyeui de Vibraye se fermèrent, et son corps qui cessa de trembler^ passa d'une attitude d'agt)nie à une attitude de repos. Une potion qu'il avait prise, il y avait quelques instants^ exerçait sur lui sa bienfaisante influence. Il s'endorinaait, emportant dans son sommeil la parole qui devait maintenant à jamais colorer ses songes. Elisabeth le contempla un instant^ puis sortit sur la pointe des pieds èé cette chambre où elle venait de se livrer au mouvé^ ment le plus étrange et le plus fatal de son humeur, fille sortit en adressant au ciel les vcéux les plus fervents pour celui dont un de ses caî^ices avait eihbràsé la vie. fille était fille de ddn lâan et d'une épouse dèi ebrist.
^ Elle ferait de^ boquetteries à m mdbfftnt^ disait Pehoncbàux:
— Elle en ferait à un mort^ répondait Lahiêr; oîi pem dire qu'elle fest affîfMée d'tilië véritable monohianiëj Slle est comme bès (ihàsëëdi's qui né foht grâce à aucune espèce de gibièf^ et, àpfès avoir tùé vingt faisans, ^'arrêtent pdur abattre uh Ihdinéaii. Ce travers lui a badsé déjà et lui cauàël*a ehéorë mainte fâcheii^
S7f CiOUCTftRBS BT RÉatS DD TEMPS.
aventure. Enfin j'espère que son hobereau ne lui fera point faire de longues folies. Il mourra, elle le pleurera et l'oubliera.
— De temps en temps toutefois, ajouta Penonceaux, quand elle sera triste sans savoir pourquoi, elle nous dira : Je pense à ce pauvre Vibraye, qui était un héros trop grand, trop pur, trop noble pour ce temps-ci.
— Et elle fera, reprit Lanier, des comparaisons désobligeantes de ce sublime personnage avec nous: ce Vibraye sera un mort impertinent et ennuyeux.
MM. de Penonceaux et Lanier étaient de fort mauvaise humeur. Depuis le jour où Vibraye était arrivé à Saint-Nazaire, M""* de Tessé avait disparu pour eux, et ils commençaient à être las de leur séjour en Vendée. Ils ne pouvaient point se décider pourtant à par* tir, car tous deux étaient attachés à Elisabeth par des liens qu'ils rie voulaient pas rompre. La duchesse était pour Penonceaux une de ces relations dont se compose le charme mondain. Il n'en avait jamais été très-passionnément épris, la passion n'avait rien de commun avec sa nature; mais il trouvait dans cette coquetterie, qu'il accusait, un trésor inestimable d'indulgence, pour l'ambitieux babil de sa galanterie; puis M">* de Tessé était encore pour lui ce qu'on appelle une maison, maison agréable, commode, riante, où le désœuvrement et le plaisir parvenaient à s'accommoder. C'était une maison bien autrement précieuse pour Lanier. Le comte Théobald» fils d'un ce-
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lèbre marchand de drap mort dans un fauteuil de pair en 1831, sans avoir pu déshabituer les Parisiens d'ajouter son nom à une espèce de drap particulièrement propre aux cafricks des temps passés, le comte Théobald n'avait, comme bien^ on pense, qu'un désir, qu'une pensée, pénétrer dans ces hautes régions que la bourgeoisie de juillet voulut escalader aVec ses pavés. Le duc de Tessé, en le présentant à sa femme, lui avait causé une joie qu'il avait longtemps portée écrite sur son front; puis du bonheur de M. Dimanche, il avait essayé de passer à celui de Don Juan, et, par cette loi qui rend très-souvent sincère rattachement des courtisans pour leur souverain, il s'était pris d'une assez sérieuse affection pour Elisabeth. Je lui rends cette justice, il fut amoureux de la duchesse. La boutique de M"' Prévôt le vit souvent occupé à choisir des bouquets avec une véritable rêverie. Ce qui rendait Elisabeth douce envers Penonceaux la rendait clémente envers Lanier. Un moment vint cependant où Théobald trouva que ses bouquets et ses soupirs n'obtenaient pas tout ce qu'il avait rêvé depuis que rien ne paraissait plus impossible à son ambition. Avec une prudence et un bon sens rares chez les personnages de son espèce, une fois qu'ils se sont entêtés des gens de qualité, il accepta un rôle plus humble . que celui auquel il avait d'abord aspiré. Il renonça aux attitudes passionnées et farouches qu'un soir seulement il avait tenté de prendre, et devint un de ces
ilA CARACTÈRES ET RÉCITS DO TEMPS.
amoureux bien dressés, qui se rendent utiles dans tous les intérieurs, les plus élégants et les plus modestes. Il fut un des plus soumis desserrants de cet amour domestique si commun dhns nos salons, qui font à Paris ce que font les follets au Mogol, suivant La Fontaine, c'est-à-dire qui s'occupent des affaires du mari, servent tous les caprices de la femme, et même, au besoin, soulagent dans leur besogne les gens de la maison.
Penonceaux et Lanier vivaient en fort bonne intelligence, mais tous deux s'entendaient pour exercer sur la duchesse une sorte de surveillance. Ils ne prétendaient point à écarter d'elle les amoureux, seulement ils ne voulaient parmi ses adorateurs que des gens bâtis d'une certaine sorte. Ils étaient comme ces académiciens qui ne veulent avoir pour collègues que des écrivains de leur école. Ils sentaient dans Vibraye, quoiqu'ils ne l'eussent même pas entrevu, un élément nouveau qu'ils étaient décidés à repousser. Un véritable amour se levant sur la vie d*Élisabeth dans toute son orageuse splendeur eut mis à néant toutes leurs galanteries. C'eût été l'hippogriffe de Goethe et de Byron s'abattànt dans des bosquets taillés à la française. Il fallait prévenir un pareil malheur à tout prix.
Tandis qu'à leur insu ils étaient établis dans ces pensées, la duchesse de Tessé entra au salon, où ils tenaient les propos que j'ai rapportés. Son visage était pâle et portait des traces réelles de fatigue ; son
tms liCBNDB MONt^AmS. IttS
iisprit était encore plus las que ses traits. Cette vîe exfiitante et fébrile passée dans l'atmosphère d'une ^andure de malade lui donnait un besoin impérieux 4e moQTeHiai^t et de grand air. En ce moment un so- ^1 de juin verrait la lumière a Ilots par les quatre ^asoisées dont le sakm était éclairé, et appelait tout ce qui n'était pas impot^it à venir voir au dehors le triomphe de l'été.
— ^^ Chère duchesse, idit Fenonceaux, je ne sais point comment va M. de Vibitaye, dont fai, du reste, fort peu de seud; mais je sais que nous vous laisserons dans le cimetière de Saint-Nazaire, si vous ne faites point trêve aux fatigues qui vous tuent et qui ont déjà changé vos traits. Il faut à toute force que vous sortiez un peu de l'espace étroit et malsain où votre dévouement vous confine. ¥enez avec nous aujourd'hui voir Montceny, qui est dans son château depuis trois jours, et qui s'est désolé hier de ne pas vous avoir rencontrée, car il est venu hier dans la matinée, pendant que vous faisiez l'ange gardien dans la chambre du Wenheureux blessé. Montceny compte sur nous. Sa maison n'est qu'à deux lieues d'ici ; vous monterez miss Anna, qui a, comme vous, grand besoin de sortir. Dans trois heures au plus, nous serons de retour, et vous aurez tout le temps nécessaire pour faire votre besogne de sœur grise.
André et ia comtesse de Mauvriliiers, qui entrèrent sur ces derniers mots, joignirent leurs instances à
celles de Penonceaux. M"** de Mauvriiliers était vêtue d'une amazone bleu sombre, qui lui allait merveilleu* sèment Cette vue décida tout à fait Elisabeth ; elle disparut, et revint, au bout de quelques instants, dans un costume de cheval qui lui donnait la grâce» si idéale et si vivante toutefois, de cette Diana, fille, comme elle, des nfontagnes de TÉcosse.
Elle s'élança sur*miss Anna, charmante bête au col délicat, à Toeil ardent, dont la longue crinière était tressée avec autant de soin que la plus élégante chevelure de jeune fille, et les pieds enduits de ce brillant vernis qui inspirait récemment des élans d'indignation républicaine à un patriote revendiquant l'égalité entre le sabot des chevaux et ses bottes. Elle montait à cheval avec une adresse pleine de charme; sa monture semblait toujours dans le secret de ses pensées. Certainement il y avait affinité mystérieuse, secret accord entre sa nature et cette nature chevaline, capricieuse, ardente, inquiète, en rapport avec les esprits invisibles de l'air, passant des allures confiantes aux tressaillements ombrageux, de la soumission gracieuse à tous les écarts désordonnés de la révolte.
On allait de Saint-Nazaire à Montceny par un de ces chemins à travers bois, qui sont routes du pays des fées. Bientôt, en galopant sur l'herbe verte, elle eut oublié les images de mort et de douleur qu'elle venait d'avoir sous les yeux. A travers la chevelure
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des bois, le soleil buvait ses larmes, et les bonds rapides de miss Anna envoyaient au vent ses tristesses, comme le mouvement emporté d'une valse effeuille sur le sein d'une danseuse toutes les fleurs d'un bouquet. Enfin, suivie de tout son cortège, elle arriva au château de Montceny. Cette noble et pensive demeure» bâtie au temps où les pierres se remuaient avec le signe de la croix, comme dit la ballade, présentait un aspect singulier. Les portes en étaient fermées avec soin. Il fallut baisser un pont-levis pour faire entrer la cavalcade inoffensive qui venait rendre à ces vieux murs une joyeuse visite. Quelques valets armés se promenaient dans la cour.
— Ah çà I mon cher comte, dit le marquis de Penonceaux au beau Raoul de Montceny^ qui arrivail audevant de ses hôtes, vous disposeriez-vous par hasard à soutenir un siège? Sommes-nous encore au quatorzième siècle, et avez-vous quelque démêlé avec un seigneur voisin?
— Non, mon cher Penonceaux, répondit Raoul de Tair le plus naturel du monde. Nous sommes fort loin de ces temps héroïques pour votre malheur et le mien ; mais nous sommes en 1832 et en Vendée. Je suis venu ici, où j'espérais assister encore à quelque action. J'ai trouvé les nôtres dispersés, Madame réduite à se cacher, et les gendarmes de Louis-Philippe maîtres de la campagne. C'est contre les défenseurs du trône de juillet que j'ai fait ces préparatifs dont vous êtes
étonné. Hier, en ceveoajkt de Sajuit-Na^ajûre» un de mes gens m'a éii que tes bleus songeaient à me faire une visite armée» Je ne serais pa3 surpris que mon nom me valût en effet cet honniewr, auquel j'ai voulu me mettre en mesure de répondre* Ainsi», madame la duchesse 9 fit*il en setouraajpi avec une inclination gracieuse vers Elisabeth, vous allez vous trouver peut-être parmi des assiégés.
Lanier ne put point s'empêcher de prendre à l'endroit de ce chevaleresque péril un certain air d'incrédulité bourgeoise, et, se penchant a l'oreille de W^^àe Mauvrilliers : — Je désire, dit-il, que vous ne vous trouviez jamais à d'autre siéga que celui de Hontceny. Avant deux ans, vous verrez Raoul aux courtes dans la tribune du duc d'Orléans. Ce brave garçon est incapable de faire la guerre à un gouvernement établi* et cette juste opinion que tout le monde a de lui nous garantit une pleine sûreté; mais je comprends sa mis^ en scène, ajouta-t-il en regardant Elisabeth. Ce que je ne comprends point pourtant, fit-il de nouveau à voix basse, c'est ce qu'il porte là sur son habit. Voilà une décoration que je ne connais pas.
Ce qui excitait avec raison, je dois le dire, Tétonnoment de Lanier, c'était une croix délicatement brodée en soie blanche, qui brillait comme un camélia sur le frac élégant de Montceny« Du reste, toute la tenue de Raoul mérite de ne pas être oubliée. Le dandy avait revêtu un costume complet de Vendéen. Son habit de
chasse étatt giis, à revers tioirs c^ôtniiie les nobles habits qu'usèrent les broussailtes dû Bocage et que percèrent les balles républicîèthïefe ; sealeniCTit Thabif de Montcény n'avait pas la moindre trace iii de bivouac, ni de combat; il était d'une fraîcheur îitéprochâblc, et âtrrait pu figurer de là façon là plus gsd^nte dans trn quadrille de bal toas^ué..
Deux mots du comte de Montdèny. C'était, en 18SSI, un des chefs de la jeunesse dôréè. Il avait une jolie égme, nnè belle taillé, montait t^aùcfaiteûient à cheval 'et possédait tout fèsprft nécessaire pout ne point déparer ces qualités auprès de ceux surtout qui les goûtent le plus. lè fait est qu'il ne ûianquait pas d'une certaine finesse. Comme ce prince de Bambuccî dont parle Gèorgies Sând, il ne pouvait être trompé ni sur un cheval ni sur un taibleau. Il avait aussi quelques notions des fenimës et 'rie faisait jatnaià de faute dans une partie avec une coquette. Ufie chose pouvait le déconcerter en ittiatière ô!mouréuse : c'était l'amour, dont il n'avait pas plus l'idée que des toupà-garou^. On le disait d'uûe bra'toot^e assez médiocre ; mais il avait tous les dehors dé la vèttù dont il n'était pas sur d'avoir le fond, et ces dehors suffisaient amplement à la seule vie qii'îl voulût meiïer. Au demeurant, c'étàft tin dé ces hommes qui savent traverser ce mondé dan'è un équipage à la fois agréable et commode, et qui ont, aT)rès tout, dans lès faivèùrs dés belles, plus large pati que les héros et les poètes, sans faire trouer leulrs
habits par des balles comme les premiers, et par la misère comme les seconds.
^l avait fait, pendant une partie de l'hiver, à Élisa* beth, une de ces cours d'habitude et de précaution destinées à porter leur fruit quand ilplaira au ciel. 11 était alors sous la domination de lady Greenwich, qui s'avisa, pendant six semaines, d'être jalouse, afin d'avoir tout connu, dit-elle un jour avec un accent inimitable, et que la jalousie ennuya profondément L'été le trouva libre, et il songea dans sa liberté à la duchesse de Tessé, qui était sa voisine de campagne. Il résolut d'aller à Montceny ; puis, pensant que Madaime était en Vendée et qu'Elisabeth était romanesque, il fit mettre dans sa berline un costume vendéen.
Deux jours après son arrivée, il alla faire une visite à Saint-Nazaire. Là, il apprit l'enthousiasme de la duchesse pour Vibraye, et il bénit secrètement son habit gris. Il pria André d'amener sa femme chez lui le lendemain. La fortune, qui, en sa qualité de personne plus que légère, se coiffe volontiers de gens comme Raoul, inspira justement à la duchesse l'idée de galoper sur miss Anna. Les préparatifs de Montceny ne furent point perdus, sa fable de siège eut plein succès ; Elisabeth, se piquant d'héroïsme, voulut attendre jusqu'à la nuit les gendarmes. Pendant ce temps, l'habit vendéen produisit tout son effet En retournant au tomber de la nuit à Saint-Nazaire, la du« thesse pensait avec complaisance à RaouL Ce faux et
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pimpant Vendéen lui avait fait oublier le vrai Vendéen tout sanglant, dont le matin elle avait bouleversé rame. Rentrée au château, son premier mouvement ne fut même point dé monter dans la chambre de Robert Quand la vieille Brigitte, qu'elle avait laissée auprès du malade, entrant tout à coup dans le salon où elle devisait avec Penonceaux, s'écria : — Madame la duchesse, le médecin dit que M. de Vibraye est sauvé I — Ah I Dieu soit loué ! fit-elle en rougissant, elle qui rougissait peu, et elle monta précipitamment dans la chambre du blessé comme pour réparer un oubli. — Elisabeth, lui dit le malade, que je meure, si des paroles dont je crois me souvenir n'étaient qu'un songe. Le médecin dit à présent que je vivrai. Je vivrai, si vous voulez, et mourrai, si vous voulez : je vous aimel
Je ne sais pas au monde, en définitive, de plus grande puissance que l'amour : c'est l'avis des poètes et des pères de l'Église, de Pétrarque et de V Imitation. Robert prit donc sur Elisabeth un certain empire; une absence de Hontceny le servit admirablement Le beau Raoul fut obligé de suspendre sa campagne vendéenne pour aller sur-le-champ à Paris, où une grand'tante, dont il était l'héritier, tenait d'avoir une atta-
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SS9 GABACTÊRES Et ftÉCITS bO TBMPS.
que (fapoplexie. ÂDcnire passion hë lui aurait fait négliger ce voyagé. Tibraye fut de ùouveau pour là duchesse le seul Vendéen à aimer, il passait avec elle de longues heures et s*étohnait de tout ce qu'il y avait en cet esprit, que les frivolités dti ïûoûAé auraient dû épuiser. L'état daîis lequel il était donnait forcément à ses amours un touf idéal ; là diichessè, qui en certaines matières avait grande expérience et grande prévision, appelait à ton aidé, pour enchaîner chaque jour davantage le pauvre Vibfayc dans le monde iihmatériel, toutes les délicatesse^ passionnée d'un christianisme séduisant dont elle possédait merveilleusement Us secrets. Et ici, qu'on faâse bieh attentioiî, je ne veux médire en aucune façon d*ùn certain catholicisme de bel air qn'on a accablé dé plaisanteries rebattues, de mauvais goût, fort dangereuses, et pour lequel, d'ailleurs, j'ai grande prédilection. Si la religion peut être un ornement, tant mieux, je n'y vois qu'une preuve de son inimitable beauté. Mais on la profane, dit-on ; ceux qui d'habitude ont ces scrupules sont des gens qui la profaneht de bieii d'autres ma* nières qu'en tirant de son divin êcriii de touchantes et radieuses parures. Le plus grand crime qu'on puisse commettre contre le ciel, d'est dé l'oirblîér. On mè dira que ce sont propos de jésUite. S'entendre appelei* jésuite aujourd'hui n'a riett de bieïr hlimllisint Quoi qu'il en soit, dii t-eâtè, c'est ainsi qiië pensJait M^* dfé Tessé.
Elisabeth entreprit de convertir Robert le Diable , éâr elle savait que Vibraye était désigné par ce nom daiis le pays. Elle lui lisait ce que les œuvres chrétiennes ont de plus tendre, ce fameux chapitre de ttfnitàtîôfi sur Tamouf , 'qui est un véritable printemps ihystiqiië, un ensemble de souffles passionnés et tristes, de parfums secrets et de voix touchantes jusqu'aux plenrs. Robei^t s'attendriésait et promettait de ne plus tûerson prochain pour une parole, surtout de ne plus maltraiter les évêqiieâ. Qtianî à pervertir les Vendéennes, c^étàii asse^ deà yeux d'Elisabeth pour Teri empêcher désormais. La duchesse avait un disciple docîlô. Une occasion vint cependant où Vibraye reprit Brusquement ses anciennes allures. Lanîer fut Tinstf ument dont se servit le tnalin.
Nous avons vil que le comte Théobald était, comme Penortceaux, fort hostile au Vendéen. La première fois que Robert, âsse^ fort j)our descendre quelques heures au sàlori, tit les deux représentants de la jeunesse parisienne, il répondit d*instinct, âvechsiifè, àlamalteillance dont il était l'objôt. — Votre Penonceaux, dftdt-il à Elisabeth , lie vaut pas uh coup d*épée , et votre Lanier vaut à peine un coup de bâton. Commeni souffrez- vous les grimaces de si sottes gens? Je suis presque honteux d*être gentilhomme quand j'entends les impertinences du marquis et quand j'examine cette incroyable inutilité ; heureusement que le comte me dégoûte d'être foturier* Combien! j'avais raison de
haïr la révolution de juillet» qui me fait rencontrer M. Théobald, sans qu'il y ait entre lui et moi au moins rétendue d*un comptoir ! — La duchesse défendait ses amis, souvent même avec une certaine vivacité. Vibraye alors entrait dans le courroux d'un amoureux contre toute apparence de rivaux, et, oubliant la blessure qui le clouait encore au fond d'un fauteuil, ne parlait plus que d'abattre des oreilles et de couper des nez- Elisabeth était grandement irritée, mais sa colère s'éteignait toujours dans cette indulgence secrète qu'éprouvent les femmes pour les rages viriles dont elles sont cause.
Un jour, le duc et le marquis étaient à la chasse, madame de Mauvrilliers s'était enfermée en sa chambre ; Vibraye se trouva seul dans le salon, à midi, avec la duchesse et Lanier. Le hasard établissait ainsi un des plus pénibles et des plus fatigants entretiens à trois qui aient jamais été infligés à gens du monde. Lanier, s'abandonnanttout simplement à son mauvais vouloir contre le Vendéen, entama une conversafion où Vibraye ne pouvait point placer un mot. Il se mita parler, avec une affectation dont le moins délicat se fât offensé, de personnes et de choses connues uniquement de la duchesse et de lui. Il épuisa le chapitre des chevaux d'abord, puis celui des chanteurs, puis celui des danseuses ; puis il en vint aux médisances de salon, puis enfin aux toilettes que telle femme avait à telle fêle. — - Mon Dieul disait-il, quelle singulière
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robe avait donc lady Greenwich au dernier bal de l'ambassade anglaise 1 C'était une robe en. . . Aidez-moi donc, madame la duchesse. •
— En drap Lanier peut-être, dit du ton le plus ni barbatif Robert, qui avait jusqu'alors été muet.
— Monsieur, fit Lanier tout suffoqué de cette impertinente'folie, en disant semblable chose, vous prétendez certainement..
— Vous rendre en une secorfde, interrompit Vibraye, ce que je reçois de vous depuis une heure : beaucoup d'ennui.
Le comte Théobald se leva, pâle de colère, et, se dirigeant vers la porte du salon, dit à la duchesse avec un regard plein d'une sombre dignité : — Vous comprenez, j'espère, madame, à quelles convenances , à quelles lois, à quels devoirs j'obéis en ne poussant pas plus loin une affaire engagée devant vous, et, je le pense, à cause de vous.
Au moment de cette sortie tragique, la comtesse de Mauvrilliers entrait. Il est grandement temps que je vous dise^quelques mots de l'ange, car madame de Afauvrilliers a porté ce nom, ni plus ni moins que madame de Grancey.
Le vieux comte de Mauvrilliers, à près de quatre-
vingts ans épousa par granàe vertu soî-dîsant, avec toutes sortes de façons éthérées et patriarcales, une toute jeune fille, sans aucune espèce de fortune, mais douée des plus beaux yeux du inonde, d'un teint transparent et d'une chevelure séraphiquè'. Léonie d'Alpieyce avait été confinée , comme pupille , a ce vieux suppôt du mariage , pour me servir d'une expression qui m*a réjoui. Son tuteur lui proposa un jour de Tépouser; elle accepta, et se mit à jouer à V Adèle de Sénange. On dit même qu'il y eut un lard Sydenham de la partie, mais beaucoup moins Grandisson que le héros de madame de Sôuza. Toutefois madame de Mauvrilliers , qui chantait en s'aocompagnant de la harpe, et avait dans sa taille, dans son visage, dans ses cheveux, quelque chose de si aérien et de si lumineux, que toute sa personne était une vraie vision céleste; madame de Mauvrilliers, qui d'ailleurs entendait à merveille lé monde, voulut être ange et le fut. Quand É. de îftauvrilliers mourut, elle lui donna de belles larmes, et ne reprit les Couleurs tendres qu'après avoié passé par toutes lès gradations qui les séparent du noir le plus sombre. Veuve à vingt ans et avec une très-grande fortune, elle résolut de s'élever à cette dignité de beauté vertueuse \ qui est le but de toutes les habiles, en pratiquant une tigrerie sereine et candide. Nulle ne s'entendait mieux qu'elle à interrompre tout à coup, par un rire bien haut, une phrase murmurée
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bianbds, ^i^mmem^U au milieu d'une conversatioû générale, les paroles hasardées (Jans son oreille, enfia à faire toutes les démonstrations put)ljques de la plus intrépide et de la plus irréprochable innocence qui se soit jamais promenée à l'Opéra, aux courses, à tous les copcerts et à tous les bal^.; car, si madame de BlauvriUiers était un ange, ce n'était pas, coni^ine disait quelqu'uû, Vajage de la solitude. On larencoutraijt partout : c'était la mondçune par excellence. Tout ce bruit l'obsédait, disait -elle; mais il faut bieçi sortir pour yoir les gens qu'on a,ime. Était-ce s.^ faute, si ses amis ne vivaient pointa Port-Royal? Et tous' les soirs, avec une résignation pepsive, elle app^aissait tantôt ici, tantôt là. Le gran4 art avec lequel était conduite sa vie lui donnait une incontestable autorité en certaine matière. Ce fut donc en véritable prêtresse des convenances qu'elle attacha sur la duchesse un regard miséricordieux, mais sévère, quand elle entra dans le salon abandonné par Lanier. £lle avait entendu les paroles de Vibraye, et voyait le trouble d'Elisabeth. Robert n'osait pas lever les yeux sur la duchesse, qu'il craignait d'avoir offensée. Ému tout à l'heure par la colère et maintenant par des regrets, il se leva, car il commençait à pouvoir marcher, et prit le chemin de sa chambre. Son départ était une grande faute, ^ieux vaut cent fois laisser une femme que vous aimez et que vous venez de froisser avec un de vos rivaux qu'avec une de ses amies.
— Obère Lisbeth, dit Léonie, aussitôt que Robert se fut retiré, je suis enchantée que nous soyons seules. Tu fais des folies pour ce Vibraye, qui est un homme insupportable» et qui te donnera, si tu n*y prends garde, de ridicules embarras. J'ai remarqué qu'hier ton man avait un air soucieux. Certes, André n'est pas jaloux, il t'en a donné plus d'une preuve : il te laisse gouverner ta vie à ta guise avec une résignation pleine de douceur dont souvent tu m'as vanté le charme; mais 41 ne prend pas ta préoccupation de ce nouveau venu comme il a pris cent fois tes caprices enthousiastes pour maint autre. Ce qui se passe en lui ne m'étonne pas, vois-tu, chère belle ; tel qui veut bien avoir le cou rompu en chaise de poste, ne veut pas s'exposer dans un iwagon. On ne consent à courir que les dangers avec lesquels on est familier. Vibraye est pour ton mari un danger nouveau et inconnu. Il n'est pas accoutumé à ce qu'on te fasse la cour à la violente et mélancolique façon de ton blessé. J'ai entendu dire à M. de Mauvrilliers, — j'aurais dû oublier cette folie, mais elle m'est restée, je ne sais comment dans la mémoire, — qu'un académicien de ses amis, grand ennemi des drames modernes, et marié à une femme très-coquette, répétait souvent : Je lui pardonnerai tout, si elle suit les anciennes règles; je la chasse, si elle donne dans les Antony. Il y a dans le duc de Tes«é un peu de cet académicien. Et puis, que tedirai-je? certainement M. de /Vibraye v^ut mieux
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que Lanier de toute façon, et mêmeje crois bien, que Penonceaux. Il est de bonne famille, il a un caractère chevaleresque. Toutefois, une aventure avec lui, ou du moins un soupçon d*aventure, est chose fâcheuse. Une femme, vois-tu, est tout à fait classée par un amour de province. C'est toujours un amour pour quelqu'un qu'on ne connaît pas. Paris est sans pitié pour ces sortes de passions. La médisance profité de réloignement pour tout obscurcir et confondre à dessein. On dit : Elle aime quelqu'un, je ne sais où, d^ns une petite ville, aux environs de son château. De ton Vendéen on fera un sous-préfet ou quelque chose de ' pire. Et tes amis seront au désespoir de te voir ainsi calomniée. Chère Lisbeth, laisse là ce Yibraye, pour qui tu n'as déjà eu que trop de bontés. Reviens à tes amis naturels et à ton train ordinaire de vie.
M>** de Mauvrilliers ajouta encore bien d'autres choses sur ce ton. Ce Robert était entêté d'une sotte et dangereuse manie de querelles qui amènerait les plus ennuyeux éclats. Puis, il prenait déjà des airs d'amoureux du plus mauvais goût. Ainsi, que signi* fiait ce lardon provocateur si brutalement lancé à ce pauvre Lanier ? La patience de Théobald était fort heureuse. Que serait-il arrivé, si M. de Vibraye avait trouvé aussi fou que lui? Les paroles de Léonie éveillaient chez Elisabeth plus d'un écho. Elles faisaient entendre à la duchesse la voix même du monde s*élevant pour la retirer d'une fantaisie hérésiarque et la
ramener aux caprices orttMdbxes. A coup* bût, pttir d- un in^inct, plus d'un sentiment en elle prenafenê faicasnse de Robert* BUe comprenait bien qn^ert cedr pintrine qui s'offrait si vaillamment anx BalVss, ifj anmit de» trésors ignorés desr jouets habituelsr de soir Gcrar, 4e tou» les fats qni fsôsaient guirhndls antottr dîeUe ; mais, a'était certain, Vîbraye n'était poiht dÊ son Bimde, et la jetait en des voies inccmnues. ITnF dernier raisonnement' de Léoniéla détermina. « €ttëre keliïB,. dit le fitvole et sévère oracle, les personnes adoptées par le* public comme excentriques, — tu es dti nombrei n'est-ce pas? — ont un écueH à éviter soigneusement'. IT est une excentricité qu'on ne leur pardonne pas, c'est celle dont le mond^ ne fait pas son profit. Aie (Bx amants à tes couleurs, et donne dés fêtes, on prendra cela en belle humeur; maïs ferme ta maison pour y lire Ossiàu avec un Werther, et on ne te pardonnera pas. Cest cequî fait qu'on est si impitoyable pour les enlèvements, et on a raiison ; il y a tel amour qui est la vie de la société, et tel autre qui est sa mort. CTest bien le moins que nous combattions ce qui nous tue. »
Une heure après ce long discours, la duchesse de Ttessé traitait Vibraye avec tant de hauteur, de colère et de dureté, que le pauvre Vendéen demeurait tout suffoqué, sentant la rougeur à ses joues,. les larmes dians ses yeux, et ne sachant ce que voulait son cœur. B' bissa parler Elisabeth sans trouver un mot à lui
répondre. La tendresse et te fierté se Repaient en Wi Ufi de oei$ nwte» eombats qui sont le désespoir âeW afliouf eus. On* foi f e^oeb^t (les choses étont là seiiftf pensée TMEratt il»! moinir de* honte. Il éMt coupéblè} loi disâit^err^ ff^mîif viyolu compromeftre, ^r se» zim emportés et vnupérieni, eelte qu'il adomit. lorsque iè^ dn^fiesise se faf Mirée, H' fef^sd^ tomber sa tête enfre^ ses mirtfts, ef pleura lotigtemp^. Toute Ui' jbtirnée, if raM edfeiFQié ctoo^ s»» chambre; ptiil^, qt)fdi>â' vki(> Fll«w« d» diftôf, i* deaceiicfit e» cfiattcelant danà îe* pwi^'Sttni'êt^ere'beepvé, gdgtt« une port^' dérobée, et' 9ê frouva en plein ebanîp. A la ntiît tonifiante, i? frappai! à ht^ porte* de son^ciiâ^eau, qui était à deux* Kënes* âetrietttent dé SWnt^Nazaîre. Vu vieux servi-^ leur, qui le emyaît mort, le recevatît entre ses bra^ afee force excliamaiiOM. ie WessJé de la Pénissiére étiBât épflfeé par cette marche imprudente. Sa blessure étôit nyu verte: On' te porta dams' la chambre de sa' HièrtJ. Après une longue défaillance, il revint à lui, et poar là première fois ressentit une douleur que j^ ne sotthaîie à personne; « AH V disait-il, pourquoi lëi^ baBes ne-m'ont^^le» pas frappé au cœurl »
H était dans lia chambre ou sa mère était morte, couché dans le lit où il avait vu pour la dernière fois cette chère figure. Tous' les objets dont il était entouré
39f CARACTÈRES ET RÉCITS t>0 tBMPS.
lui rappelaient des souvenirs qui lui faisaient sentir cruellement les souffrances délaissées de son corps et la douleur méconnue de son âme. Il était dans ce misérable état où l'on se fait pitié à soi-même, où l'on se sépare en deux moitiés, dont l'une est sans vie et dont l'autre répand de^ larmes glacées. Le temps s'écoulait, et il ne se demandait point ce que lui amèneraient les heures. Il souffrait de la nuit sans souhaiter le jour. Le jour lui enlèverait-il ce linceul sous lequel l'ensevelissait la solitude? Que dirai-je? La tristesse de ce malheureux, qui avait fait, comme tout homme généreux et passionné, une religion de son amour» était si profonde, qu'il faut pour la peindre avoir recours au cri de l'agonie divine : — Mon Dieu» mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné 1
Ce cri était dans l'âme, sinon sur les lèvres de Robert, quand tout à coup le pauvre Vendéen vit s'ouvrir la porte de la chambre où il souffrait, et la plus étrange, la plus inattendue des apparitions s'offrir à son regard, où l'extase allumait son immobile clarté. C'était bien Elisabeth telle qu'il l'avait vue tant de fois, telle qu'elle était vivante au fond de son cœur qu'elle dévorait Elle se dirigea vers son lit d'un pas hardi, droit, rapide, et d'une voix brève et vibrante : — Ainsi, dit-elle, pour obéir à un mouvement d'orgueil et de colère, vous ne craignez point de désespérer qui vous aimel Vous avez outragé mon hospitalité Qt mon affection ; vous avez tout oublié.. .. — Ah ! s'é-
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tNC LÉGENDE MONBAINS. !!9S
cria Bobert, c'est maintenant que j'oublie tout ce qui n'est pas celte heure, mon désespoir d'il y a un instant, mes angoisses d'il y a quelques jours, mon inquiétude et mes tristesses de toute ma vie, j'oublie tout, excepté, dit-il après un moment de silence pendant lequel ses yeux s'emplirent de larmes, mais de chaudes et douces larmes, excepté ma mère, Elisabeth, dont je pense que l'esprit me protège et vous envoie ici. Elle lui raconta comment elle était venue le trouver par un de ces mouvements emportés de dévouement naturels à cette âme, où Dieu avait mis sous la poussière de tant de pensées frivoles et arides un fond immense de^ bonté. Agitée d'une sorte de remords en songeant à la scène du matin, elle était montée, après le dîner, dans la chambre du blessé ; elle avait trouvé cette chambre vide, et avait compris la vérité. Le duc avait été faire une visite dans les environs avec Lanier et Penonceaux; elle demanda un cheval. Quelquefois elle faisait dans son parc des promenades comme celles que M""* de Sévigné faisait à minuit dans son mail; elle aimait la lune, la songerie et la liberté. On l'avait donc vue sans étonnement s'enfoncer dans les allées. Bientôt elle avait gagné les champs; en sautant haies et fossés, elle était arrivée à Vibraye. A son retour, si on l'interrogeait, elle dirait qu'elle s'était égarée ; si on la pressait trop, elle ne dirait rien, car il s'éveillait facilement en elle des accès d'indomptable fierté*
^U GAnACTtREft GIF «tofi V9 TEMPS.
Robert, pendant ^v'^lle p8rl«it« couvrit de baisers ses deux mains, q4i*eUe livcait fLUUlransports de cette bouche altérée avec .un .abandon à la fois plein de 4i- ^ité et de tendresse.
^ Écouter, dit tout à .coup la ducbesse , il faut ju^tenant que vau^ juriez derei^eatr demaîiià Saitf- Nazaire» et de fie plus quitter oe pauvre châlew, dont vous ne garde^ef: pas im mauvais convenir, n'est-ce pas« sans n^i^a^oir dit adieu ?
L'amoweux jura tout ce qu'eue lioalut. Cependant il était urgent pour U duchés^ de qniUer Vibraye. Le (Château de Rober«t était , à juste titre^ beauconp ^ns ^u^pect et plusexpc^ à de fâcheuses visites que le ^ château du beau Raoul de Moiatoeoy. A diaque tastanl, 09 pouvait , au nom de la ioi, pénârer jusque dans la chambre où le blessé goûtait tes dâices de seç pui^s et héroïques amours. Alors que devenait Éliaab^ ? S fut convenu qu'elle retouraarait sur-lei^bao^p à Saint^asaîre, accompagnée par le serviteur 4e Robert, di^a'et et dévoué comioe peut l'être un jserviteur vendéen. Quant au liéros de la S^issière, H regagneiwt le hmMmsm, au lever du jour^ son premier asile; il était facile d'attribuer sa soitie furtire à quelque secrète ^ffair^ de parti* Saint^îazure était un lieu sur. Le duc de Tesséétait en ti^p bonne odeur auprès du gouvernemi^t nouveau pour qu'on osât ^• voyerjcbez lui les commissaires et les gendarmes, même dans le cas oii Ton se douterait que s^t maison
VUB LE6«iDB MQKWéHIB. ftH
abritât quelque soldat de Madame ; et ce cas, du reste» n'était pas à craindre, car les gens d'André, presque tous Vendéens, étaient plus royalistes que leur mattre. Robert resterait donc sous le toit hospitalier où la for* tune Tavait conduit jusqu'à guérison complète de sa blessure. — De laquelle 7 dit-il en souriait à Elisabeth, quand elle proooufa ces deraiers mots. Il ea est nue dont yous savez biea que je ne serai jamais
guéri Il voulut, avant qu*elle quittât cette chambre, qui,
disait il, devait être imprégnée d'elle comme le gant ou le bouquet qtfelle avait porté, lui faire entendre de ces paroles qu'on prononce une seule fois dans sa vie. — Écoutez, fit-il à voix basse, je veux vous dire des choses que je ne puisse plus jamais adresser à une femme. Je suis à vous. Tenez, sentez mou âme dans ces baisers que je mets sur vos mains, s^tez-la dans mon accent quand je vous dis : Je vous aime et vous aime ! Il me semble qu'avec ces mots toute ma vie s'échappe de mon sein. Je le voudrais, car je crois bien que j'ai eu cette nuit tout le bonheur qui m'était destiné en ce monde. Ahl Lisbeth, chère Lisbeth^ dites-moi qu'après cette vision tout ne sera plus pour moi tristesse et ténèbres 1 EélasI vous êtes là, et tout à l'heure vous n'y serez plus ; mai^ vous ne m'oublierez pas, n'est-ce pas ? Ma mère, vous qui me l'avez envoyée dansée lieu même où je vous ai dit adieu, oh ! je vous en prie, faites qu'elle qi'aime 1
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996 GARACTÈRKS ET RÉCITS DU Ti'.HPS.
Le 45 juillet est la Saint-Henri ; Hontceny voulut célébrer ce jour-là par une fête. Il était de retour en Vendée depuis une semaine : Théritage qu'il avait été chercher à Paris était différé ,4a mort lui avait rendu sa grand'tante ; mais il était assez riche pour donner un bal en Thonneur de ses rois, et, quoiqu'il ne fût point prodigue, il aimait encore mieux payer avec de l'or qu'avec du sang ses* fantaisies légitimistes. Le moment n'était pas très-bien"choisi , il est vrai, pour des réjouissances. Madame était persécutée » la Vendée abattue. Montceny dit à la duchesse de Tessé en l'invitant : « J'ai voulu suivre la vieille tradition française, mêler le bruit des violons à celui de la mousqueterie, égayer les guerres civiles par des fêtes. » La fête que Raoul destinait à ce but chevaleresque devait avoir lieu dans les jardins de Hontceny. Une fête l'été, et dans un parc, devait se passer à l'italienne. Montceny, qui avait longtemps habité Rome et Venise, décida que les femmes auraient des loups et des dominos. La duchesse de Tessé avait annoncé qu'elle irait à ce bal, sur lequel M"* de Mauvrilliers comptait beaucoup pour désespérer Robert; tnais chose étrange, elle déclara, le matin même du 4 5 juil-
let, qae la Saint-Henri se passerait d'elle, qu'elle avait une affreuse migraine et une profonde fatigue de toute chose, que l'idée de Montceny était absurde, qu'on ne venait pas à la campagne pour aller danser en domino, enfin^ qu'elle resterait à Saint-Nazaire par la loi souveraine de son bon plaisir.
Il y avait alors à Saint-Nazaire, depuis deux jours» la marquise de Tessé, la belle-sœur d'Elisabeth, grande femme mince et sèche, qu'on rencontrait partout , et qu'une très-méchante personne appelait le squelette des fêtes égyptiennes. La duchesse pouvait donc persister dans sa résolution sans imposer sa retraite à M*** de Mauvrilliers , qui était sure d'avoir une compagne pour aller au bal de Montceny. André était parti la veille pour aller passer quinze jours chez sa sœur la princesse de Froslay ; partant elle n'avait personne qui put lui demander compte de son caprice. Lanier leva au ciel un regard résigné; Penonceaux sourit d'un contraint et aigre sourire; Léonie prit un air douloureux; Robert attacha sur la duchesse un regard d'une reconnaissance passionnée.
Depuis quelques jours, le pauvre amoureux ne savait plus trop ce que faisait de lui sa destinée, comme il appelait Elisabeth. Le fait est que la duchesse était elle-mêmefort embarrassée du dénoûmentàdonneraux amours dans lesquelles 1^ hasard et la fantaisie l'avaient , jetée. Elle ne pouvait pas terminer cette aventure par
!I93 GARACTtWÏ^ XT RÉCITS W TSMPS.
nu coup h la Circé, c'est-à-dire dis^er Vibraye, comme Peaooceajix ^ comme Laaier, en animal do^ mestique, et puis le lais^ de côté. Yibraye était une nature au-dessus de certains malé&ces. Il y avait dans son caractère eit àsi.m 9a paasion une fedootable pui«* sance. Il réclamait d'Élisabetb l'^ngagefflent qu'elle avait pris au ctii^vei de son lit dans la cbambre de sa mère, en cette ^uit dont le souvenir le brûlait. €em^ men^ lui dire qu'on avait obéi h un meuvement impétueu&f mais fugitif, comme celui qui eût poussé un seigneur d'autrefois à dégatner Tépée et le poignacd pour i^n bouquet de violettes? Le duel fini, au diable le bouquet ! C'était à peu de chose près, pourtant, la vérité. Elisabeth ayait sans cesse dans sa vie de ces élans qui seraient parfaits soue la hache du bourreau. Tout h coup elle faisait un acte d'amour, de repentir, de charité, avec ferveur, pour conquérir le eiel; puis elle retombait au rang de M»** de Mauvrilliers. Tout ce qui était devenu pensées saorées, souvenirs religieux, ineffaçables images, dans le coeur de Vibraye, n'était plus pour elle qu'un mirage décoloré erdëjà presque évanoui. Montceny, qui, depuis son retour, était venu tous les jours h SaintrNa^aira, semblait -posséder en ce moment le seul langage propre h séduire cette âme aux funestes inconstances et aux douloureuses frivo* lités.
La voilèt qui refusait pourtant d'aller à cette fête, donnée évidemment pour elle. Robert conçut un ar^
CNB LÉGENDE MONDAINE. f^
^nt espoir : sa blessure presque guérie ne permettait plus à Elisabeth de s^isoler avec lui dans cette chambre où la douleur, disait-il souvent, lui avait paru chose si douce; mais le bal de Montceny allait enlever tous les importuns de Saint-Nazaire et le laisser seul avec celle qu*il adorait tout un soir d*été. Il jura que cê 9oir4à déciderait de sa vie. Tout se passa comme il eût osé à peine le souhaiter ; Elisabeth, sans s'inquiéter te moins du monde de la migraine dont elle avait parlé le matin, décl^^ra qu'elle ne se retirerait chez elle quV près avoir vu partir sa belleHSQBur et M"* de Mauvrilliers.
On se mit en route pour Mpi^tceny & neuf heures. Elisabeth et Robert restèrent seuls dans un grand sa* ion» aux croisées ouvertes, livré à Tair du soir, rempli de fleurs, où un seul candélabre luttait contre une amoureuse et inquiète obscurité. Vibraye garda quelques instants le silence; il ne savait quelle parole choisir de toutes celles qui venaient à ses lèvres ; puis il jouissait de son émotion même; enûn il avait cette crainte dont on est saisi, quand on se croit près du bonheur, de faire envoler cette cl^ose fugitive et ailée*
Il s'assit sur un petit sofa auprès de la duchesse, «t s'empara, sans mot dire, d'une main qu'il couvrit d'ardents baisers. La main d'Elisabeth se retira. — Ahl s'écria Robert, je l'avais deviné, vous ne m'aimez plus! ~ Il y eut dans sa voix quelque chose de si déchirant, qu'Elisabeth, qui s'était levée, se rassit h côté de lui et
$00 GARAGTfeRBS ET RÉCITS DU TEMPS.
lui rendit sa main. Elle qui l'avait soigné, elle savait qu'aucune douleur de la chair n'aurait pu lui arracher pareil cri. — Vous vous trompez, fit-elle, et elle ajouta d'un accent qui ne trahissait guère que la peur : — ^ Je vous aime comme je vous aimais, il n'y a en moi rien de changé. Puis, je ne sais quelle pensée s'empara d'elle, à quel instinct ou à quel élan elle obéit; tout était si fantasque, si rapide et si passager dans cette nature ; mais, saisissant à son tour la main de Robert, elle l'appuya sur son cœur. J'ai dit qu'il y avait de la bonté en elle. Je crois qu'elle éprouva tout à coup, pour l'âme généreuse qu'elle torturait et même en quelque sorte abaissait, une compassion ardente et profonde, pleine de repentir et de respect, car elle accompagna ce geste étrange de ces paroles plus bizarres encore : Robert, je devrais être à vos genoux I
Robert sentit passer dans ses veines ce frisson ardent, ce souffle brûlant qui précède les orages des sens. Toutes les puissances de l'amour et de la jeunesse étaient déchaînées en lui. Il entoulra de ses bras la taille d'Elisabeth, et mit sur sa bouche, où jusqu'alors ses désirs avaient à peine osé se poser, un de ces bai* sers audacieux et timides, pleins d'angoisses et de volupté, oii se donne toute une âme et se joue toute une vie. Elisabeth se dégagea de ses bras, et d'un bond fut h la porte du salon. Il y avait sur ses traits l'implacable résolution d'une faume décidée à repousser un amour dont l'ivresse ne l'a pas gagnée. Elle n'avait pas toute-
UNE Légende: mondaine. soi
fois ce calme qui, dans un semblable moment, est pour un amoureux le plus cruel des outrages et la plus ter* rible des douleurs; elle était émue, non pas de colère, mais d'effroi, ou peut-être de remords; elle reculait avec terreur devant Tincendie qu'elle avait allumé, et considérait avec tristesse celui que la flamme torturait sous ses yeux.
— Robert, dit-elle, je ne serai jamais à vous, et die s*enfuit, aérienne et rapide, à travers les salles pleines d'ombre. Robert entendit son pied gravir Tescalier du château. Il la suivit jusqu'à sa chambre, dont la porte était entr'ouverte, et resta pâle comme un maudit, humble et tremblant comme un pécheur sur le seuil de ce paradis dont il se sentait repoussé. Il y avait sur se's traits une telle expression de souffrance d'âme et de chair, que la duchesse sentit de nouveau dans son cœur se lever enlacés l'un à l'autre, comme deux ombres fraternelles, le repentir et la pitié ; mais ce n'étaient point ces tristes fantômes qui pouvaient remplacer cette brûlante apparition de l'amour que le baiser de Robert n'avait pas évoquée. Il fallait toutefois qu'elle donnât au pauvre amoureux une parole. Il fallait qu'elle empêchât cette âme de mourir, car il y a des instants où les âmes, tout immortelles qu'on les dise, semblent près de mourir comme les corps ; une inspiration s'empara tout à coup de son esprit, et, marchant d'un pas hardi vers Robert, dont elle prit la main : « Écoutez, fit-elle, c'est l'affection même que vous m'a-
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Ym. inspirée qui me défend pour toujours d'être à vous ! j'ai fait un vœu pendant que vous étiez possédé par le délire, et, à l'heure de la mort, j'ai juré sur ce chapelet qui me vient d'une sainte, et qui est resté sur votre lit pendant une nuit tout entière, de ne jamais être à vous. Je ne violerai point mon vœu. Cela nous por-^ terait malheur à tous deux. Aimons-nous, Robert, comme nous nous sommes aimés jusqu'à présent, en restant dignes du ciel qui a entendu mes prières et qui vous a sauvé, dignes des épreuves dont vous êtes sorti et du grand cœur que vous avez montré. Si vous ne pouvez plus m*aimer comme je veux être aimée, pour moi, et pour vous surtout, mon ami, séparons-nous. Tenez, gardez seulement <^tte chose chère et bénie qui vous rappellera un cœur où vous aurez été aimé de la seule tendresse dont un jour vous aurez souci. >
En ce moment, un pas se fit entendre. Une femme de la duchesse se dirigeait vers la chambre où se passait cette scène. « Adieu, mon ami, dit Elisabeth en donnant à la main de Robert une étreinte dont le Vendéen se sentit défaillir. — Adieu, madame, » répondit Vibraye; et d'une voix où gémissait l'accent d'un cœur mortellement blessé : « Vous savez, dit-il, que dans une nuit où vous êtes venue chez moi, dans la chambre de ma mère, pour me prendre mon âme, je vous ai promis de ne jamais quitter Saint-Nazaire sans vous avoir dit adieu. »
Puis il se retira dans sa chambre, et se jeta en pieu-
rani sur son Ut, $ur ce lit où il avait passé dos heams planes de doulami^et éa délices, pendant qu^lisabetii attachait sur lui ce regard qui avait tout remué dans son cœur et tout changé dans sa vie. Il sentait, sans bien comprendre pourquoi, que cette femme, en effet, ne serait jamais à lui. L'amour a des révélations douces ou cruelles dont il faut à toute force reconnaître la vérité. Le chapelet d'Elisabeth était dans sa main; c'était une relique de famille h laquelle, an effets la duchesse Qttduchdit un grand prix. Son premier mouvement fut de briser ce pieux olyet, prétexte ou cause de la résolution qui le désespérait; puis, une autre pensée s'emr para de lui ; il porta le rosaire à ses lèvres et le mit sur ^n cœur. « Demain, se 4i(^il Je meservirai du moyeu qu^hier, ayant son départ, le mari d'Elisabeth m'^ donné pour aUer loin d'ici; mais j'emporterai cette re* lique avec moi. Je veux qu'il me reste de ces jours quelque chose que je voie et que je touche. C'est vrai d'ailleurs, elle a prié et pleuré sur ces grains bénits. Que je voudrais savoir, mon Dieu, les secrets de l'àme qui me fait souffrir I »
Quant h la duchesse, aussitôt que Robert se fut re* tiré, elle revêtit un domino et attacha un loup sur son visage. Elle avait reçu de MontcenyMe matin même, ce billet ; « Si vous prenez encore quelque intérêt au* jûurd'hui à ce qui semblait vous toucher hier au soir» laissez, je vous prie, vos hôtes partir sans vous dQ Saintrl«(a#ret et spy^z eu domino à minuit devant ç»
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grand vase bleu que vous savez. Eh bien t si votre cœur est mort, ce sera un spectre au bal masqué. »