‹ Caractères et récits du temps: La garde mobile. La comédienne CornéliaChapitre 21 sur 21 · IX · texte numérisé non relu

IX

Dans l'hiver de 183..., un officier qui avait été présenté depuis quelques jours à la duchesse de Tessé se rendit un soir chez elle, et la trouva prête à partir pour un grand bal chez je ne sais quel homme à millions des Indes ou de rAmérique qui était à la mode en ce temps-là. Elle était seule avec M** de Mauvrilliers, qui était venue la chercher et qui se tenait debout devant la cheminée l'éventail àla main, les épaules et les pieds enveloppés de satin rose et de fourrure blanche, enfin, déjà en tenue de route, pour parler militairement. La duchesse montra quelque étonnement d'une visite que n'expliquait point en effet sa liaison fort superficielle et fort récente avec le visiteur; mais l'officier, en s'approchant d'elle, lui dit : « Je viens vous remettre, madame, une lettre d'un de nos pauvres camarades dont j'ai appris la mort aujourd'hui même, le capitaine Seléki, ou plutôt M- de Vibraye; car il n'y a plus maintenant aucun inconvénient à rendre au brave soldat que les Bédouins viennent de nous tuer le nom qu'il cachait pour m s#ûstraire à une coiftamnation

politique. » La lettre de Vibraye était fort courte, quoiqu'elle résumât toute sa vie. La voici :

« Je m'étais promis, Lisbeth, car je veux vous donner le nom que vous avez porté dans mon cœur, de vous écrire dans un seul cas, celui où j'aurais à vous faire un dernier adieu. Je crois que je puis vous écrire. J'ai reçu une blessure qu'on dit mortelle, mais qui ne m'a été cruelle qu'en me faisant songer à cette première blessure de ma jeunesse, de mes jours printaniers, des jours où vous m'avez soigné. Je meurs en adorant Dieu et en vous aimant. De cette triste soirée après laquelle je ne vous ai plus revue, j'ai emporté deux impressions bien diverses dans mon ftme, celle d'un baiser que vous avez oublié peut-être, celle de paroles que, j'en suis sûr, vous n'oublierez jamais. Une de ces impressions a fini par triompher de l'autre. Je vous aimais si ardemment, que Dieu, je l'espère, a voulu de mon amour pour son royaume. Il a ôté de ma passion ce qui la rendait indigne du monde où je vais vous attendre à présent. Je ne sais pas ce qu'a été votre vie, mais je puis vous $re à cette heure suprême qu'il ne s'est pas écoulé pour moi un instant ni de mes journées, ni de mes nuite, où je n'aie été sous l'action de votre souvenir. Cette perpétuelle obsession d'un cher fantême, bien loin de me perdre, m'a sauvé. J'ai reconnu que vous étiez un esprit bienfaisant, car en vous suivant, au lieu de m'égarer dans des lieux de flammes et de ténèbres, j'ai été ravi en des lieux, de fraîcheur et de

tH GARACîtolS Sr 1AGIT8 1>6 lEMPS.

lumière. Adieu^ lisbetb; je w>m àm& la foi qui epot moment même adoucit pour moi des souffiBuce^ ^'aurait feui-èiTe a^ez laal domi^té^ ce que vous af^pelez moa bériusme* J'ai voulu vous aiiAer daas la seule ré^OQ où vous f ouJiez de mwt amour, le wm ai aiiuée en Dieu, mo^ cbér aB0e|;ai^dieu : ?08s vam aouve^es 4ue je vous i^pelaîe âifisi ; je vous relitoiivim là où je vouft aime ! »

De crosses larmas oouièmitaiir tee joueade htéi^ chease quand elle eut terminé cette leClie.

— Et vous dites qu'il est m^X\ s'écm-i-eUe.

— Celui, répondit TofiOder, qui fli*adi«8se cetts lettre, avec prière di» la reo^tlre» a^icrit ces lignes sur notre pauvre caeinrade, et il lut : « Nous ayons pris » trois een^s télés de bétail. » Non, ee n'est pas cela. « On dit que quelqu'un n'a pas été îUtté k Oran de ee <pie la colonne commandée par B... aété baltue. » Où diable eslH» d<mc ? Àh I void : Tu remettras à M "^ de Tessé cette lettre de Séléki, car je ne puis me dé^abituer de donner à notre pauvre «anurade le nom son» lequel Ta révéré toute l'armée d'Afrique. Il est mort à l'hôpital d'Oran après huit jours d'atroces souffirwces. Il avait reçu une balle dans le ventre et avait ébb <Aligé de suivre la colonne pendant trois journées mr un ca* colet. Il est mort comme il vivait depuis deux années, en salut. Il a voulu qu'on Tait^rât avec un chapelet qu'il serrait ento ses mains pendant son agonie. D avait confié à P... que son brevet, au nom de Sélékî,

Cr

lui avait été donné par un ami, le duc André de Tessé, qui avait voulu le soustraire ainsi aux suites d'une condamnation politique. Et à propos de brevet, je te dirai que le gros Hingard, du 3^ bataillon... » Il n'est plus question de Séléki, fît rofflcierens'interrompant. La duchesse, ce soir-là, ne voulut pas aller air bal. Elle avait une émotion qui la rendait même fort belle, et elle jura qu'elle voulait pour toujours renoncer au monde. A-t-elle tenu son serment? Vous souriez. Quoi qu'il en soit, j'aime presque également les personnages de cette très-véridique histoire. J'ai une grande vénération pour Séléki, j'ai la plus tendre indulgence pour le fragile et charmant instrument de son salut.

CORNÉLIA TULIPANI

On trouve dans les régiments, et surtout dans les régiments d*Afrique, les espèces d*hommes les plus variées , les plus intéressantes et les plus originales parfois. Ainsi il y avait à Tescadron de chasseurs qui campait récemment à Mustapha un fourrier dont Cervantes et Lesage auraient aimé certainement à retracer les traits. George d'Hérice, avant d'être soldat, avait été peintre, musicien et maître d'une somme assez ronde, placée sur ]% grand-livre, dont l'avaient dépouillé, disait-il, les arts, l'amour et l'amitié. — Ses camarades l'adoraient, quoiqu'il n'eût plus d'autres ressources à leur offrir que celles de sa gaieté, car cette gaieté était d'une nature toute particulière. Elle avait quelque chose en même temps de fou et de consolateur. Assurément, elle était à cent lieues d'être pédante,

et cependant elle nous donnait parfois de fort profita- Wes leçons. Le fait est que George d'Hérice , tout gai que le ciel Tavait fait, possédait un esprit observateur et un cœur capable de passion. C'était sous' quelques rapports un de ces artistes un peu compliqués d'à présent ; toutefois il se distinguait de la gent poétique proprement dite parpiMsorte de tenhoBiie militaire et de délîcatfesse chctalcresque'(jui tfatlacRérent à lui le premier jour où je le vis.

Un soir, nous nous trouvions ensemble dans une sorte de cabaret situé sur la route de Mustapha , qui est assurément une des routes les plus .pittoresques du monde. Une foule de voiturins, pour la plupart italiens otti maltais» la paroeurènt diffî» tba9 le» sens , se croiseiUi et^ s'if^nrient ccnauiii^ de» goiïdolie!^ vénftieiis* Dana ee tumulte européeR passent^ gravement des caratnea «sdbe»; le chametfo y mai^e met uneisotennité bihlk|iie son pas cadencé^ et Yim^ , ate fien^ de porter dft tel farine eit du choirbon, comaie cftez: nous, porte des; bommes à longue barbe eu des femmes voilées oommeaii temps de l*É?àng!le'. les négres^s s'en vont an marehè avec leurs grands mânHeatrs d'étoffe ray^ et* leurs bftgi»itles^ blanches qui le^ font ressembler i de» sordères. Le soldat ftançais- passe en criant gare en arabe awc l'air à la fois enjoué et hautain du conquérant bon enfknt qu'il sera toujours. l'employé civil galope en habltbrodé, les jambes écartées, le corps en avant,, important en Afrique Téquitation dti diman-

GûRNéuA tfmviêm.. ait

die au boisr de Ba^ogoe. Bms te lointain , to mer et les iPLODtagQès> déploient leup ém<Hivaavte BÉaJesté; sur le premier plan » le cabar^ cbante. Le bouebon régne dans toute l'Algérie. L'absifithe ; sert des buissons. Qu'y faire ? Il semble qne la* graartté et la soMétë arabe esiaspèrent chez nou»^ l'appétit; de taules les j^ies déréglées^ et turbulentes. C'étaitdcmGdafis une.de ees maisons étrangères à la«Ioi te profihète donl ef^ bordée la route de Htustapjba que l'étais un 4Armmhe soir avec fieorge d'B^riceetqu^^es sous*ofliders de chasseurs. Madem^iselte Nina Dolosav Espagnole sans préH yàg^^ nous avait fait ayee sai bonne grâcer habd toelte, qu'ai^récie toute la. garnison de Mustapha^ les bon** neurs de son logi& Poiurquoi ne pas en convenir 7 la vie nous plaisait asaes à cet instaatMià; Tout à coup le canon d'Alger annou^a. Vheiiie de la retraite , et une partie de nos camafadae> bien à regret, furent fbreés^ de reprendre avec leiképiettebaneak les obligation» de la vie militaire; i&gi»^€te(Mrge, S^nt«¥ves, un de n^ Gompagooitôvet,moi^Qi(mft afvions fo perirnssion de dix. heures. Noti& voici dose tous les tnm seute aver laDolosa» les bouteittleft vides ^ les bouteilles rna^ cbevées. « Maintient que nous sommes entre nons^ » dit Nina avec wà sourke qui pouvait faire conce-^ voir les pbis riai^esesptoinces à chacun de nous irois', « si nous allions dans le salon rou^. v Le saton rouge' était un ssuactuoire ok Nina introduisait rarement ses amis même les plus ehers et les plus familiers. Une

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porte vitrée, garnie de rideaux rouges, que quelques initiés seuls avaient vue s*ouvrir pour eux, le séparait de la pièce banale où nous étions. Il y avait dans ce lieu privilégié un canapé couvert d'un calicot écarlate que relevait une bordure jonquille. Audessus de ce meuble somptueux, trois cadres nous montraient deux saisons en costume fort léger, et une Espagnole, car Tartiste avait écrit sous cette image : Pépita, dont'la robe, le visage et la poitrine étaient du rose le plus réjouissant. Mais ce qui faisait vraiment du salon rouge un asile exceptionnel pour Içs natures d'élite égarées dans les cabarets de Mustapha, c'était un piano, un véritable piano du plus irréprochable acajou. George se précipita vers cet ami de ses anciens jours que lui offrait un hasard inattendu, et un air de Mozart résonna tout à coup* à nos oreilles. Le tableau que j'avais alors sous les yeux ne manquait pas de charme. Vous vous rappelez la jolie gravure de Lemud : Maître Wolframb et ses Disciples. George avait dans son profil régulier, qu'accusait fortement la longue mouche des chasseurs, quelque chose de ce maître romantique ; l'uniforme ajoutait au lieu de nuire à la fantaisie du personnage. Nous étions couchés , Saint- Yves et moi, dans des attitudes convenablement rêveuses. La bonne Nina, tout heureuse de nous faire jouir des magnificences de son logis, promenait sur nous son charmant et excellent regard en fumant sa cigarette. George fumait aussi tout efï jouant du piano, et

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CdRNÊLU TULIPANt. SIS

s'interrompait de temps en temps pour nous demander un verre de kirsch. Ce brave garçon s'exalta, et tout à coup, se levant brusquement, il fit trois tours dans la chambre ; puis il vint tomber à côté de nous sur le canapé rouge. — Cette soirée, fit-il, me rappelle un temps évanoui de ma vie. Si ce n'étaient (et il regarda ses galons) ces sardines que je vois sur ma manche, je croirais vraiment être encore à Milan chez la signora Cornélia. Toi, Saint-Yves, malgré tes moustaches , tu me fais l'effet du petit abbé Sardonio, et tu m'as l'air, toi (il se tournait de mon côté), de ce grand ténébreux d'Hermancey ; mais du diable si vous connaissez ces gens-là. C'est que je ne vous ai pas raconté le chapitre le plus curieux de ma vie : mes amours avec l'illustre danseuse Cornélia Tulipani.

Notre ami nous avait déjà .raconté ce chapitre une douzaine de fois; mais ce soir-là, vraiment, je le trouvai adorable. De cette histoire oii après tout il y a quelques parties émouvantes, presque formidables, d'une passion vraie, d'une sérieuse mélancolie, il fit une sorte d'opéra bouffe dont nos bouches et nos yeux riaient aux éclats, tandis que je ne sais quoi s'attristait tout bas en nos" cœurs. Je désespère de rendre cette improvisation telle qu'elle fut. Je ne me cache pas d'ailleurs que le cigare, le kirsch, la bière et le vin blanc de Médéah furent loin de nuire à l'effet qu'elle produisit sur nous. Nous en avons toutefois conservé un si bon souvenir, que, narrateur et auditeurs, nous

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avons essayé, à nous trois, d*en fixer fesprît bouffon et pathétique dans l'espèce de récit qtfon va lire. On nous excusera si quelques expressions dé troupier traduisent parfois les émotions d'une vie d'artiste.

La Cornélia Tulipanî, qui est si oubliée aujourd'hui, était, il y a cinq ou six ans, une des personnes les plus célèbres de l'Italie. Voici l'histoire en quelques mots de cette singulière gloire. La Cornélia avait un inconfestable talent pour la danse : ce n'était point la verve pétulante de Fanny Elssler, ni la grâce éthérée de Taglioni, mais c'était un don d'une espèce particulière* La Cornélia avait dans tous ses mouvements quelque chose de passionné et de dramatique qui la rendait un personnage plus touchant que les héroïnes de tragédie^ Ainsi, dans ce charmant ballet emprunté à une légende allemande, dans Gise/te, toute la salle sanglotait quand, laissant sur la terre son amant désolé, elle disparaissait parmi les fleurs. Il y avait comme des strophes navrantes, comme une harmonie désespérée, quelque chose de pareil à ce déchirant adieu de Schubert dans le tressaillement de sa mais qu'elle agitait au-dessus des nénuphars où son corps disparaissait. Le public la prit en passion. Les gens du monde en firent l'objet

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GORNÉLIA TULIPANI. 3t&

d'une mode, et les artistes une matière à théories. Un critique sérieux de Milan prétendit qu'elle avait ressuscité l'art antique de la pantomime, et, s'échauffant sous le harnais, il termina son feuilleton en disant que la Cornélia jetait ainsi un jour nouveau sur l'histoire romaine. Cornélia eut la tête tournée et invita le critique à des soirées ou, à propos de ses entrechats, on refit toute l'esthétique d'Hegel. Notre danseuse avait alors pour amant un comédien appelé Jocrini, qui prenait l'art de son côté d'une furieuse hauteur. C'était un homme de quarante ans dont le vin avait enluminé les traits, et dont quelques coups de poing hasardeux semblaient avoir enlevé les dents, excellent dans les rôles grotesques, portant les haillons avec une gravité l)ouffonne du plus divertissant effets mais aimant à jouer Hamlet. ou Roméo, «t trouvant des gens qui se pâmaient quand sa bouche avinée laissait sortir des pguroles de fierté mélancolique. Jocrini avait^ suivant ses partisans, un rayon de génie : il était beau de cette l)eauté inconnue à l'œil du bourgeois, dont le démon de la violente poésie aime à revêtir les fronts battus par le double orage de la débauche et de l'inspiration. La Cornélia, Jocrini et le critique sérieux de Milan exécutaient à qui mieux mieux toute sorte de gambades merveilleuses dans le champ de la métaphysique, quand deux hOtes nouveaux furent reçus dans leur cénacle. X'un était l'illustre philosophe Ma^izetto^ qui venait de publier à Turin ^n JUvre sur VAmmr considéré

comme principe de gouvernement; Tautre était cet abbé Sardonio qui s*est fait Fennemi personnel du pape. Le philosophe et Tabbé se rencontrèrent avec Jocrini, qui, en sa qualité d'homme de génie, était disposé à serrer la main de tout libre penseur. Ces trois personnages se plurent. Jocrini livra tout à fait le pape à Sardonio et voulut bien regarder javec Mazzetto l'amour comme un principe indispensable de tout gouvernement représentatif. On pensa que cette doctrine recevrait l'approbation de Cornélia, et on se rendit chez la danseuse. La Cornélia consentit à égayer par quelques pas les doctes entretiens de ses nouveaux amis. Sardonio et Mazzetto, qui écrivaient alors, chacun de son côté, un de ces gros traités sur toute chose qu'on pourrait appeler des traités Gibou, découvrirent un sens inconnu à chaque attitude de la danseuse. Sardonio déclara que la danse de la Tulipani avait un sens profondément révélateur, qu'elle était liée à la religion de l'avenir, qu'elle ferait trembler le pape, s'il pouvait seulement en avoir le soupçoi;. Mazzetto affirma que c'était une danse inspirée, vivifiée, illuminée par cet amour hardi où les sociétés nouvelles devaient trouver leur principe. « C'était la danse, s'écria-t-il, de l'amour démocratique, universel et régénérateur. » Ces éloges firent le malheur de la pauvre Cornélia Tulipani.

D'abord elle se mit à torturer tous les compositeurs de ballets. Elle déclara que tout libretto qui n'aurait pas une portée politique et même sociale n'obtiendrait

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jamais le concours de ses jambes. Renversant toutes les traditions des féeries qui font danser les princes et les princesses ensemble, elle voulut ne plus faire danser les princesses qu*avec des paysans; puis ce fut sa danse même qu*on vit peu à peu s'altérer. Elle confessa sur le théâtre la foi des Sardonio et des Mazzetto par de si excentriques écarts que tout le public fut confondu^ Elle était devenue à la fois solennelle, ampoulée, ^énigmatique; on recherchait cette passionnée Giselle qui ne pensait qu'à son amant, et on ne retrouvait que la prétresse mystique d'Une sorte de culte inconnu. Un soir, quelqu'un la siffla. Comme elle était aimée après tout, et comme ses récentes bizarreries lui avaient même créé d'ailleurs de nouveaux partisans, ce sifflet fut couvert par des salves de bravos emportés; mais, dans le cœur de certains artistes, un seul sifflet fait une blessure que ne peut guérir aucun bravo. La Comélia résolut de quitter le théâtre et de ne plus danser que pour ses amis. Elle venait de prendre cette résolution quand le hasard, en me la faisant connaître, m'initia aux dépens de mon cœur, de mon bon sens, de mon repos, de ma fortune, aux plus étranges folies de notre temps : voici comment je fus pris par cette aventure.

J'ai toujours aimé Byron, je le confesse, et à présent encore, à la manœuvre, au pansage, je me redis souvent des vers du Corsaire. Il y a quelques années, j'étais entièrement affolé de ChUde^Harold; toutefois je

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3t8 X CARACTÈRES ET RÉCITS DU TEMPS.

n'étais pas un Childe-Harold trop sombre. Mes atccès de spleen ont de tout temps été éclairés par des accès de gaieté; mais, triste ou gai, j'avais un continuel ï^ soin de ne pas voir plus d^un mois les mêmes objets. A Paris, je changeais sans cesse de quartier, de société, de manière de vivre. Hors de Paris, j 'aurais voulu pouvoir à chaque minute changer de ville, de monde et de civilisation. Telle était ma situation d'esprit quand j'arrivai à Turin en 18^7. J'y étais depuis deux jours, et l'ennui venait déjà de m'y atteindre d'une façon qui me semblait mortelle, quand je rencontrai à une table d*hôte André Mévll. Je ne connaissais d'André que ses tableaux, qui me plaisaient infiniment; sa personne ans fut plus sympathique encore que son talent : cependant, entre son talent et sa personne, il n'y avait pas le moindre rapport. André excelle à faire de si chasteç anges, que les anges dont M"Me ï'auveau orne se$ bénitiers semblent presque des étrçs profanes à côté de ces mystiques créations. Ses vierges sont plus immatérielles, plus éthérées, plus étrangères h toutes les peusées humaines que les madones de Cimabué, Enfin André est, en peinture, m Byzantin forcené. Dam sa vie, c'est le plus joyeux des Vénitiens. Il est voluptueux, moqueur, sceptique. Il a eu avec des femmes de toutes les conditions un millier d'aventures, et rjen n'est plus amusant que lui lorsqu'il soutient avec cette admirable gravité dont il a le secret que dans toutes ce§ rencon- ^es il a toujours engagé son cowir. lui-même, à

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chaque amour nouveau, compare ce cœur si souvent engagé à ces toiles qui, suivant les artistes, ont besoin de recevoir vingt peintures différentes pour acquérir de parfaites qualités. C'est, (iu reste, un spirituel et loyal garçon, don Juan sans meurtre, sans remords, sans fantôme, qui n'eût pas tué le commandeur et l'eût engagé h souper pendant qu'il était en vie.

Les Français en pays étranger ne s'évitent pas comme les Anglais ne manquent jamais de le faire. A trois ligues de la frontière, au contraire, ils s'abordent déjà avec une sensibilité enjouée qui est le privilège de notre nation. Ils sont heureux de se retrouver comme s'ils étaient au Monomotapa. Au bout d'une heure d^ table d'hôte, nous étions liés intimement, André et moi. — Que diable faites-vous ce soir? me dit mon nouvel ami, quand nous fûmes bras dessus, bras dessous, à la porte de notre hôtel, poussant dans l'air pur de la nuit la fumée étourdie du cigare,

— C'est la grande question, réppndis-je, qui pèse chaque soir sur l'existence des garçons. Que faire? M4 foi, je n'en sais rien.

— Eh bien I reprit brusquement André, si vous voulez, je vais vous mener chez la Cornélia Tulipani, C'est une dé mes amies, et je sui3 curieux de savoir comment vous la jugerez. Je vous préviens que dans son monde je passe pour un peu léger.

— C'est une réputation qui ne devrait pas vous nuire dans le monde d'une danseuse..

ISO CARACrÈRES ET RÉCITS VU TEMPS

— Ah çàl vous ne connaissez donc pas la CornèliaT Tous ne savez donc pas ce qu'en ont fait Sardonio et Mazzetto T

— Ils en ont fait, m*écriai-je, un bas-bleu au lien d*une jupe couleur de rose, et c'est un crime que je ne leur pardonne pas.

— Attendez pour juger le monstre que vous l'ayez vu, reprit Hévil; et tout en devisant ainsi, nous voilà k la porte de la Tulipani.

Mes chers amis, vous rappelez-vous Werther le premier jour où il vit Charlotte? Elle était, cette future épouse d'Albert, entourée de marmots qui recevaient de ses mains des tartines de pain et de beurre. Le pauvre songeur fut mortellement blessé à cette vue. Ce début est une admirable pensée de Goethe. Ce qui devrait nous repousser est éternellement ce qui nous attire. La passion s'enflamme de ce qui devrait l'éteindre. Je fus pris comme Werther en voyant la Cornélia, comme Charlotte, entourée d'enfants. Et quelle Charlotte c'était cependant! A présent, il se passe un singulier phénomène dans mon esprit. Ce que je contemplai d'un œil sérieux se retrace à moi sous un aspect comique. Mes souvenirs me jouent en charge le drame qui fut joué par mes passions avec une tragique énergie. Cette pauvre Cornélia ne ressemblait donc guère à une jeune fille soignant ses frères comme Char lotte; on ne peut pas dire non plus qu'elle fût, comme je sus pourtant depuis qu'elle avait la prétention de

CORNÉLIA TULIPANI. 3St

l'être, une image radieuse et auguste de la maternité. On voyait que déjà elle était entrée dans Tâge crépusculaire de la femme, et tout son corps était chargé d'un embonpoint qui, à défaut de la philosophie, eût peut-être arrêté son essor comme danseuse. Elle était agréable encore cependant, mais il y avait sur ses traits, comme sur ceux du comédien Jocrini, ce je ne sais quoi de souillé qui est le signe mystérieux de certains vices, et elle me rappelle à présent ce personnage d'un tableau d'Horace Vernet : cette châtelaine à toque de velours et à châle écossais qui est en calèche jaune dans un village auprès d'un homme à grand plumet.

Oui, c'est ainsi que je la revois à l'heure qu'il est, et ce jour-lâ pourtant où elle m'apparut pour la première fois, toute sa personne fit sur mon âme une profonde impression. J'oubliai les sarcasmes qu'avant de l'avoir vue j'étais disposé à lancer contre elle. C'est qu'il y avait un certain charme, après tout, sur ces traits fatigués, dans ces formes flétries : elle avait pour moi cette dangereuse saveur des fruits gâtés pour les appétits corrompus; enfin j'eus l'amer plaisir, comme dit Alfred de Musset, de sentir que j'allais aimer et souffrir.

Elle tendit la main à André Mévil avec une sorte de familiarité virile qui n'excluait pas cependant toute grâce féminine, et elle poussa vers lui les quatre marmots dont le peintre eut la politesse consciencieuse

d'embrasser les visages barbouillés. Le regard qu*elle jeta ensuite sur moi û*eut rien ni d'interrogateur, ni de méfiant, ni d'embarrassé, ni de provoquant; il me parut sérieux, cordial et hospitalier, comme celui d'un chef sauvage qui reçoit pour une nuit un inconnu dans sa hutte. Quand mon introducteur m'eut nommé en accolant à mon nom l'épithète d'artiste : ^- Puisque vous appartenez à notre tribu, fit-elle en me présentant une pipe, fumez le calumet de paix, et ne parlez que si la parole vous fsdt plaisir. Ici l'on est affranchi de toutes les sottes obligations du monde extérieur; les entrées, les sorties, te dialogue, ne sont soumis à aucune de ces entraves qui rappellent la géhenne des tragédies classiques. Parlez, taisez-vous, soyez triste ou soyez gai, nous jouons éternellement te Comme il vous plaira de Shakspeare.

Et, mettant immédiatement en pratique la loi dont elle venait de m'instruire, elle sortit sans me faire aucune excuse pour aller coucher ses enfants, à ce q^ m'apprit Mévil. ^

— Vous voyez» me dit le peintre quand nous fûmes seuls, dans quel lieu je vous ai conduit. Cette chambre me fait l'effet de la place fantastique où Molière et Shakspeare ont placé les plus libres jeux de leur esprit* Ici, comme vous l'a dit la Cornélia, on entre et Ton sort sans raison. On garde un silence obstiné, <hi engage un entretien enjoué, ou l'on se livre au charme excentrique du monologue suivant les caprices passa-

OORNiLtA TCLIPANÏ. 3:^3

gert dé son esprit et de son cœur. Je vous aï mené, ûiofi cher voyageur, dans un de ces châteaux du roî de Bohême qui étaient si chers à Charles Nodier. Tout se passe pAr boutade en ce gîte. Ainsi la Cornélia, qui demain ne se souciera peut-être plus des quatre marmots que vous avez vus tout à Pheure pendus à ses jupes, est à rhcdre qu*il eit dans une lune de maternité. Siardonio Fa comparée a une madone païenne, et Maz- 2etto à une sibylle chrétienne; elle veut à tout prix se fendre digne de ces éloges philosophiques.

Je dis à Mévil qu'il était moqueur, et que sa Cornéila me paraissait une personne fort simple, s*acquit* tant avec dignité d*un devoir respectable.

^- Ainsi vous voilà déjà sous le charme, fit le pein^' fre. Ouï, la Cornélia voudrait être simple, c'est son désir, sa prétention, sa inanie; mais je la connais, la simplicité de la Cornélia. C'est ce rôle fatigant qu'impose aux artistes la maxime dont on Içs a rebattus, que la simplicité dans la vie domestique est un incontestable signe de génie. Les pauvres hères se guindent à des simplicités qui me font mal, et auxquelles je préférée aïs" de beaucoup un naturel permettant à tous fes yeux de voir le jeu naïvement compliqué de leurs travers et de leurs vices. Voyez-vous, mon cher monsieur, ajouta Mévil, je ne suis certainement ni prude, ni pédant, ni moraliste, mais je crois la simplicité une vertu dont certaines existences ne s'accommodent pas^ et, pour moi, les églogues maternelles de la Cornélia

sonnent aussi péniblement faux que ses homélies philosophiques. Mazzetto et Sardonio nous ont gâté cette bonne fille. Jocrini nous Ta gâtée aussi avec ces bribes de Wilhelm Meister qu'il s'est fourrées dans le cerveau, et qui font de lui un Sganarelle corrigé par Ludwig Tieck. Sur le théâtre, elle devait être notre Camargo, seulement avec une inspiration plus passionnée que l'inspiration d'une danseuse du siècle des Richelieu, des Boufflers et des Pompadour. Chez elle, elle devait être, la pauvre femme, ce qu'elle est, mais sans toutes ces prétentions funestes, ces fâcheuses visées qui tournent sa tête et celle d'honnêtes gens auxquels je ne voudrais lui voir laisser qu'un bon souvenir.

Pendant que Mévil parlait ainsi, la Cornélia rentra. Depuis quelques mois déjà elle était séparée de Jocrini, qui n'était pas à Turin, et ce soir-là ni Sardonio ni Mazzetto ne vinrent la voir. Elle fut charmante, je le trouve encore, et je sentais que Mévil, à qui de temps en temps je lançais des regards triomphants, en convenait au fond de lui. Elle ne paçla ni politique ni philosophie, et ne chercha dans Fart rien de mystérieux, de symbolique, d'énigmatique. Ce fut une actrice enjouée, faisant les honneurs de son talent, de son es* prit, ûe toutes ses grâces, à des camarades qui lui plaisaient. Sur un regret que j'avais exprimé de ne pas lui avoir vu danser un certain pas espagnol qui avait été un de ses plus éclatants succès, la voilà qui prit des castagnettes, et, pendant qu'André tenait le piano, se

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livra tout à coup dans la chambre aux étincelants ca-^ prices d'une Esmeralda.

— Vous me rappelez, lui dis-jé, la bohémienne de Notre-Dame, et le rôle de Pierre Griiigoire que j*ai Tair en ce moment de jouer ne me suffît pas; je me sens si transporté, que j'ai envie de faire la chèvre et de me mettre à sauter après vos castagnettes.

Cette bouffonnerie, que j'accompagnai en effet de quelques sauts au milieu de la chambre, la fit partir d'un franc éclat de rire.

— Voilà qui est convenu,* dit-elle, je vous accepte pour ma chèvre, je vous mettrai un collier autour du cou...

— Et deux cornes dorées au front I cria André du piano.

Là-dessus plaisanteries nouvelles.

— Je suis amoureux de la Cornélia, dis-je à André en rejoignant avec lui mon hôtel. J'en atteste les étoiles qui brillent dans ce sombre ciel, boutons dorés, comme dirait un poëte romantique , d'un habit de Scaramouche, c'est la femme qui m'était destinée. Ses yeux sont d'un noir plein de passion et ses lèvres d'un rouge plein de gaieté. Que faut-il faire pour qu'elle m'aime?

— C'est, repartit Mévil, ce que je vous dirai demain matin ; mais je vous conseille de vous calmer, car c'est terriblement ennuyeux ce qu'il faut faire aujourd'hui pour être ainié de la Cornélia.

3S6 CARACTÈRES ET HÉGITS DO ÏËUt>S.

— Figurez-vous, me disait le lendemain André Mévil, installé dans ma chambre de grand matin, que la Cornélia a dans ce moment-ci un caprice, c'est de n'avoir pour amant qu'un homme atteint mortellement par ses charmes. Sardonio et Mazzetto lui ont inspiré la pensée de se composer une sorte de chasteté fondée sur les excès mêmes de sa vie passée. Sa manie est à présent d'étte revenue, par des voies mystérieuses, à la virginale placidité de son enfance. Cependant, comme cet état sublime l'amuse peu, comme elle ne serait pas fâchée de rompre avec son innocence philosophique, elle dit par instants qu'elle n'en a peut-être pas fini avec l'amour ; seulement elle veut que l'amour se présente à elle sous la forme de la charité. Elle veut se donner à un affligé. Vous sentirez-vous la force de jouer ce rôle?

•^ J'essaierai, répondis-je au peintrei qui me co»duisit de nouveau chez la Tulipani.

En peu de temps, j'eus conquis ma place dans l'intérieur de la danseuse, et je reconnus la vérité de ce qu'André m'avait dit. Cette pauvre Cornélia, entre son Sardonio et son Mazzetto, avait fini par extravs^er complètement. Comme j'avais pour elle, après tout, un goût des plus sincères et des plus vifs, je me smtaîs

GORNÊUA TUUPANI. 827

une profonde horreur pour ses deux compagnons. Le faux d'ailleurs m*a toujours froissé, et toutes les sacrilèges niaiseries qui se débitaient chez la Tulipani me jetaient parfois dans de sérieux accès d'indignation»

* J'entendais là parler sans cesse d'un Christ ami des courtisanes, protecteur des révolutions, austère par un caprice mystique, mais complaisant à tous les vices, tendre pour toute flétrissure, chef enfin d'une tribu bohème destinée h passer dans le monde en faisant la guerre à toutes les cités* Cornélia avait inventé de danser un ballet rappelant les sotties du moyen âge, où elle faisait le r^le de la Madeleine. Cornélia voulait être une Madeleine en effet; seulement elle ranplaçait par une orgueilleuse mélancolie l'humble tristesse du repentir chrétien.

Tout le monde sait que je n*ai pas le droit de m'érriger en prédicateur. Je mène la moins triste vie que je peux. Sauf les coups de sabre, la fatigue et le mau-

^ vais vin, je ne donne guère de mortifications à machair, mais Je ne tombe pas dans cette faute du moins, d'être fier de ce que mes mœurs ont d'trrégulier, et je veux que le diable m'emporte si j'ai jamais compris cette vanité. C'est cependant, je crois, de tous les travers le plus commun, et la Cornélia en était affectée au suprême degré. La jeunesse d'un temps où l'action a tout à coup menacé de disparaîtra s'est imaginé d'ériger en faits mémorables les actes quotidiens de sa vie. On a donné aux mascaradei^^ aux soHper^ et aux aventures

ZfÈ CARAGTÈKBS BT RÉCITS DU TEMPS.

d*alcôves des proportions gigantesques. On a élevé le vin de Champagne et les honnêtes filles qui le boivent avec nous à une fatale dignité. On a inventé Torgie

emparée à une bataille. De là ces descriptions ampoulées de scènes fort simples par des gens qui n*ont seulement pas coupé une tète, comme dirait un spahis.

f J*ai encore dans les oreilles la voix emphatique de Jocrlni, lorsqu'il racontait ce qu*il appelait des nuits antiques. Comélia appartenait à l'école du désordre déclamatoire, elle pensait consciencieusement que les soupers auxquels elle avait assisté et le nombre assez considérable d'amants qu'elle avait tour à tour pris et quittés la marquaient au front du sceau des anges déchus.

Eh bieni telle qu'elle était, avec tous ses ridicules incohérents, prétentions à la simplicité et à la singularité, affectation de grandeur désespérée et de bonhomie domestique, d'amer scepticisme et de charité chrétienne, je l'aimais, il faut que j'en convienne. Je voulais lui plaire, et, pour cela, je suivais scrupuleusement les conseils d'André Mévil. Je jouais le rôle d'une nature irritable, fébrile, en proie à des douleurs imprévues et désordonnées.

André avait raconté à la Comélia que mon cœur était dominé par un poignant et mystérieux souvenir. Suivant lui, j'avais eu une passion à la fois violente et pure, un sentiment romanesque, né dans la région de^ fièvres idéales, pour une Anglaise morte à Nice il y

GORNÉLIA TULIPANI. 3S9

avait deux ans. J'étais, disait-il, un sépulcre qui recelait le pâle fantôme de lady Jersey; c'est le nom qu'il avait donné à ma funèbre maîtresse. La Tulipani lui demandait souvent ce qu'était cette lady Jersey qu'il prétendait avoir connue, et il en faisait alors le portrait qu'il jugeait le plus propre à enflammer l'imagination de notre pauvre danseuse. Lady Jersey était douce comme une nuit de printemps, triste comme le rivage des mers et pure comme le souffle du matin. Aucune des brûlantes attaches qui naissent de la chair humaine n'avait enlevé à cette âme disparue de la terre sa céleste fraîcheur. Orpheline, c'était à peine si elle avait connu les baisers de sa mère ; mariée à seize ans,^ elle avait été respectée par un de ces époux appartenant à cette race de divins vieillards que chantait récemment encore l'auteur de Raphaël^ et qu'un de mes amis appelait de séraphiques Gassandres. Mon image était la seule qui s'était réfléchie dans le miroir limpide de son âme. Pauvre enfant! dit un jour la. Tulipani qu'André venait d*attendrir sur mes chastes et douloureuses aventures, comment lui ferais-je oublier, s'il m'aimait, ces trésors de pureté?

André me répéta sur-le-champ cette parole, qui me révélait les charitables pensées de la bonne Comélia, et qui devint pour nous le signal d'une manœuvre décisive. Pendant quelques jours, j'attachai sur la Tulipani des regards ardents et troublés. J'évitais toute occasion de me trouver seul avec elle ; je prenais un

S30 CARACTÈRES BT RÈCm DV TEMPS.

âpre plaisir à lancer dans la conversation toute sorte de paradoxes amers; j'étais atteint évidemment d'une gaieté douloureuse ; ma physionomie demeurait im* passible, ou devenait sardonique, quand la Comélia dansait quelquesHins de ces pas entraînants et mélancoliques qui, récen^ment encore, me remuaient si puissamment. Un soir, au moment où elle traçait dans sa chambre des cercles aériens, je me levai tout à coup et je sortis, mon mouchoir sur mes yeux. — George t'aime et se meurt, lui dit André.

Le lendemain, je laissai Comélia trouver le moyen d'être seule avec moi. Je vois encore le visage et le geste de la Tulipani à cette heure solennelle de nos amours. Elle attacha sur mes yeux un regard plein d'une résolution triste et sereine, elle me tendit la main, et d'une voix qui aspirait aux plus graves accents de la mansuétude divine : — Est-il vrai, George, que vous souffriez et que vous m'aimiez?

Avec la môme simplicité de geste, de ton et de regard, je répondis :

— Je vous aime et je souffre, Cornélia,

— * Eh bien 1 George, fit-elle, écoutez-moi...

J'eus alors tout un discours , qu'André m'avait déjà ' raconté et qu'il appelait le discours d'ouverture : c'éts^ en effet la série d'engagements que cette reine changeante de tant de cœurs prenait avec tous ses sujets. La Comélia était décidée à se sacrifier pour moi. L'amour n'avait jamais été pour elle un plaisir. Elle avait

GOANÉUA TUUPANI. SSl

toujours tenu d'une main distraite, et sans y trouver l'ivresse, la coupe des terrestres voluptés. C'était autrefois une recherche inquiète, une fatale poursuite de l'idéal qui la poussaient, comme don Juan, à travers d'arides et incessantes aventures ; maintenant elle avait chassé de son cœur, purifié et agrandi, jusqu'à cette noble et douloureuse passion. Aussi se donnerait-elle à moi sans rllusibn , saiis espoir, pour obéir à un devoir sacré de charité. — Mon ami, me dit-elle, je vous dirai : Prenez, ceci est mon sang ; prenez, ceci est ma vie, avec cette vaillante et résignée tristesse du Christ.

— Vous êtes grande, m'écrial-je, Cornélia !

— George, me dît-elle en se laissant tomber dans lues bras, que cette heui^e soit toujours sacrée pour vous !

— Tra deri dera. Mes amis, j'ai envie de rire à présent et je ris. Mais voyez un peu quels étranges phénomènes se passent dans les cœurs compUqués ! Cette petite comédie que je savais d'avance, où j'avais soigneusement étudié mon rôle, dont je m'étais amusé mainte fois] avec Mévil, dont je crois môme qu'intérieurement je me moquais jusqu'à cet instant-là, remplit cependant mes yeux de larmes, mon. sein de transports. Oui, ma chère Tulipani, tu as fait partie de ma jeunesse ; après tout, je t'ai aimée.

331 CARACTkRES ET RÉCITS DU TEMPS.

Il n'est pas d'union, parmi celles dont s'afflige ou doit se réjouir la loi sociale, pour qui ne luise cette bénigne lune qu'on appelle la lune de miel. Pendant une semaine tout entière, cet astre mystérieux jeta sur la Tulipani et sur moi ses plus doux rayons. Je ne m'inquiétais de rien, je ne désirais rien ; mon cœur avait chaud. Je logeais en moi cet hôte passager que nous nommons le bonheur. On dit que certains moments ne peuvent pas se raconter. Je pourrais fort bien raconter, je le sens, cette époque enchantée de ma vie, mais je crois qu'en vérité cela m'attristerait : il n'y a que la souffrance dont il soit doux de se souvenir ; arrivons donc aux souffrances. Un beau jour je m'imaginai d'être jaloux de Cornélia.

Voyez, un peu la belle invention ! et pourquoi tel jour plutôt que tel autre fus^je atteint de cette folie-là T C'est ce qu'il me serait impossible de dire : notre âme a une vie fatale et inconnue comme la vie des océans. Ce matin, il fait beau en nous, nos pensées jouent à la surface de notre cœur dans la tiède lumière d'un calme soleil ; ce soir, tout notre être n'est plus qu'une région d'orages et de ténèbres. D'où viennent l'ombre qui nous envahit et les souffles qui nous bouleversent? Je ne l'ai jamais su. Un jour donc, je fus jaloux de la Corné-

CORNÉLIA TULIPANI. 333

lia. L*idéemevint,enlapressantsurmoncœur, que je ne tenais pas préeisément entre mes bras une créature virginale. J'avais oublié pendant quelques jours tout ce que j'avais appris par moi-même et tout ce qu'André Mévil m'avait dit. Cette funeste connaissance de celle que j'aimais entra cruellement dans mon esprit. Combien de fois, pensai-je, a-t-elle joué le drame qu'elle joue avec moi ! et me voici tout à coup possédé du plus ténébreux cbagrin.LabonneComélia ressentait toujours contrôles jalousies qu'elle inspirait une fort naturelle irritation : elle trouvait souverainement injuste et sotte cette manie, qu'ont presque tous les hommes cependant, d'exiger, au bout d'un certain temps, chez les femmesdont ils sont devenus les maîtres, une pureté qu'ils étaient ravis de ne pas rencontrer en elles aux premières heures de leurs liaisons. Puis elle était désolée qu'on ne préférât pas à la candeur de la plus chaste des jeunes filles cette ingénuité de son invention qu'admiraient tant les Sardonio et les Mazzetto. Ce second sentiment était moins raisonnable que le premier. Je le dis franchement toutefois, dans les premières querelles qui amenèrent notre séparation, tous les torts furent de mon côté ; mais je ne gardai pas longtemps mon rôle de bourreau : je pris bientôt celui dé victime, et je puis dire que mes supplices furent variés ingénieusement.

Un soir, je trouvai à côté de ma maîtresse un personnage d'un aspect distingué, dont le pâle visage était

encadré par de longs cheveux et terminé par une longue barbe : c'était le marquis Guilfaume d'Hermancey. M. d'Hermancey était assurément le plus honnête homme auquel la Tulipani eût jamais confié, avant moi, la tâche délicate de donner un but intime h sa vie. Il appartenait à un parti pour lequel j*ai toujours professé du respect et senti de Tattrait. Seulement il avait altéré un peu, par les billevesées de notre temps, l'antique et généreuse croyance dont sa politique aurait dû se composer uniquement. C'était un de ces légitimistes qui finissent par se faire un indéchiffrable blason, en voulant écarteler la sainte ampoule avec Fume du suffrage universel, le droit divin avec le droit populaire. Ceci soit dit, du reste , en passant et parce que le nom d'Hermancey est venu forcément dans mon récit, car j'ai fort peu connu le marquis, et je n'ai eu rien h démêler avec sa vie publique,

Hermancey était le père d'un de ces enfants qui avaient excité chez la Tulipani des sentiments de matrone. Il venait voir son fils Ascanio, long et mince garçon d'une douzaine d'années, qui était sans cesse en querelle avec son frère, le petit Jocrini. Le pauvre gentilhomme, quand j'entrai, regardait sa progéniture d'un air qui aurait dû me faire pitié. Il semblait méditer péniblement sur ce sacrilège qu'il avait commis d'employer une danseuse à perpétuer une race de croisés. En pensant à son expression, je bénis Dieu de n'avoir par le monde aucune créature de mon sang;

GORNÉLIA TULIPANI. 3S5

mais je ne me livrais guère alors aux réflexions que je fais aujourd'hui r ma seule impression, quand je vis d'Hermancey, te flit une douleur suprême. Au moment où je prenais' ^véc le moins de philosophie les quatre enfants de ma maîtresse, il Ôtàit dur pour moi de voir un de leurs quatre pères. Je dois dire qilé la Cornélia lie sut guère atténuer ce qu'fe^it de pénible ma situation. Elle prit un de ces airs limpides qui depuis quelques jours déjà m'étaient devenus insupportables par la pensée de tout ce qu'ils cachaîent d'obscur, de compliqué, de confus, de faux, de triste et de malséant. — Mon ami, me dit-elle d'une voix qui voulait avoir un doux et religieux accent, voici le père de mon Ascaiiio,etelle saisit ma main pour la mettre dans celle d'Hermancey.

Cette sublimité ne fut goûtée ni de moi ni de son ancien amant. Les deux mains qu'elle voulait réunir se touchèrent à peine, et le souper fut de la plus cruelle tristesse. Je sentis pour la première fois tout ce qu'il y a d'odieusement embarrassant pour qui appartient au monde habituel des gens distingués et des honnêtes gens à se trouver dans le monde excentrique où nous étions placés, Hermancey et moi, parlaTulipani. Plus la Cornélia redoublait de dignité sereine, d'héroïque confiance, plus nous étions tous deux penauds, Toreille basse, affaissés sous le ridicule du rôle que nous jouions. Enfin ce supplice finit, et quand Hermancey se fut retiré, il y eut entre Cornélia et moi

une de ces longues et horribles scènes où les amants font de leur amour un cadavre qu*ils frappent, qulls outragent, qu'ils foulent à Tenvi sous leurs pieds jusqu'au moment où un mot imprévu, un regard, un sourire ressuscite tout à coup pour attendre un nouveau délire Tobjet de leur sanglante furie.

Hermancey n'était qu'en passant à Turin, où l'avait suivi une chanteuse : je le vis peu; mais un homme était destiné à me faire connaître dans toute son étendue la douleur qu'il m'avait fait entrevoir. Un matin (pie j'allais chez la Gornélia, le cœur rempli par hasard d'une sorte de gaieté sans cause qui depuis longtemps m'était inconnue, elle attacha sur moi son regard le plus solennel et me dit : — Mon ami, seras-tu à la hauteur d'une nouvelle épreuve? Jocrini est arrivé. Je vais te dire ce qu'est Jocrini.

Je savais trop ce qu'était Jocrini. Je le dis à Gornélia en l'interrompant Ma pauvre Tulipani fut suffoquée de ma rude tirade contre celui de ses anciens amants qu'elle avait le plus vénéré. Ma parole acerbe et violente la blessait de toute façon. Je l'atteignais, disait-elle, dans sa dignité de femme et dans sa religion d'artiste, en écrasant sous mon mépris le double pathos par lequel elle voulait me démontrer la poétique grandeur de Jocrini et de l'attachement qu'elle lui gardait. J'eus cependant l'insigne faiblesse de consentir à voir le comédÀen : j'entrai, je puis le dire, alors, dans la plus humilianteet la plus douloureuse période dejna vie.

GORNÉLIA TOUPANI. 3S7

Hermancey du moins était un homme de bonne compagnie; son embarras consolait et soulageait le mien. Jocrini, au contraire, triomphait de son impudente aisance dans la vie fausse, pénible et mauvaise où nous étions engagés tous deux. Il n*embrassait jamais son fils sans attacher sur Cornélia et sur moi un regard plein d'une magnanimité triste et souriante, qui voulait dire : Vous le voyez, j'ai renoncé à mon titre d'amant sans abjurer mes droits de père. Et Cornélia lui répondait par un autre regard plein d'une intrépide et enthousiaste amitié. Entre ces deux personnages de théâtre, je me sentais pris à la fois de rage et de confusion.

Un soir, Jocrfni m'irrita tellement par un redoublement de clémence k mon égard et d'admiration pour sa personne, il unit à ces impertinentes affectations des dissertations si pédantes et si boursouflées sur l'art, il mit enfin tout mon appareil nerveux dans un tel état, que je lui lançai à la tête un plat où un caneton gisait, plus insensible, mais non moins crucifié que moi. Cela fait, je me retirai à mon logis, décidé le lendemain matin à faire de mon mieux pour plomber à tout jamais la cervelle de mon insipide rival; mais je ne revis point Jocrini : je reçus, au lieu d'un cartel du comédien, une longue lettre de la Tulipani qui m'apprenait que son ancien amant l'avait quittée après des adieux qui, disait-elle, m'auraient jeté aux pieds de cet homme divin.

Z^?i GARACTKRKS 1:T RECITS DU TEMPS.

Je veux mener à la housarde mon histoire ,vcar je déteste toutes les longueurs ; dans l'art, j'aime les ébauches, conune j'aime à la guerre les razzias. Je vais donc arriver ra^pidement à la suprême mésaventure qui me sépara pour toujours de la Cornèlfa. Après le départ de Jocrini, je repris possession de ma maîtresse, mais je dierchais à me cacher une vérité qui, chaque jour, s'offrait à mon esprit avec plus de force. La Tulipani était lasse de moi ; le caprice qui l'avait jetée dans mes bras s'était évanoui. Les différences qui séparaient nos deux natures se montraient avec plus de force chaque jour. La voix qui devait parler à mon cœur avec tant de puissance et m'arracher au monde honteux où je me perdais pour me conduire à l'honnête vie qui m'a sauvé commençait déjà à s'éveiller en moi. Tandis que le goût du vrai, du droit et du simple devenait, pour ma nature un besoin impérieux, la Tulipani semblait redoubler d'amour pour le faux, le tortueux et l'exagéré.

Je menais avec la Cornélia une vie lourde, irritante et embrasée comme un orage , quand je rencontrai tout à coup chez elle l'instrument de mon salut. Nou6 étions alors aux approches de cette révolution qui i^ fait apparaître en même temps dans toute l'Europe ses

CORNÉLIA TtLiPANl. 9S9

Signes bizarres, sinistres et inattendus. Le sang lombard se remuait dans les veines de Milan. Si j'avais à me battre en Italie maintenant, j'aimerais me trouver sous les ordres de Radeteky, car les patriotes italiens m'ont singulièrement dégoûté de leur cause; mais dans ce temps-là, au lieu d'une œuvre révolutionnaire je voyais, comme disaient certains , une œuvre nationale dans l'entreprise des Milanais contre les Autrichiens, et j'aurais volontiers brûlé quelques cartouches pour la liberté de la Lombardle. J'étais dans cet état d'esprit, quand il nous arriva de Turin le plus célèbre représentant démocrate de la petite chambre qui a bouleversé, à l'instar de notre pays, ce pauvre pays de Savoie. Maître Bolino était un avocat qui avait écrit en italien une biographie de Robespierre, et qui accusait tous les jours Charles-Albert d'être assez lâche, assez félon, assez corrompu, pour préférer son trône à un échafaud. Aux jours où gronda le canon deNovarre, maître Bolino, bien entendu, resta parmi ses paperasses ; mais de la tribune il faisait une terrible guerre à l'Autriche. C'était là qu'il enlevait des drapeaux, enfonçait des carrés, prenait des redoutes. Si la parole avait la puissance du canon, comme cela s'imprime souvent, Bolino aurait depuis longtemps anéanti le dernier des Autrichiens. Aussi son nom était-il populaire dans toute l'Italie, et, quand il vint à Milan, la jeunesse de la ville alla chanter des hymnes patriotiques sous le balcon de son hôtel. La Tulipani ne voulut pas, comme on se l'imagine,

manquer roccasion de voir un si intéressant personnage. J'aperçus donc un soir chez elle Bolino, que Mazzetto venait de lui amener triomphalement. Les républicains, comme on sait, sont toujours divisés en deux classes, les Spartiates et les Athéniens. Bolino était de ces derniers. C'était un grand et gros garçon qui avait un extérieur de dentiste. Il se connaissait en vin et aimait les arts. Il me déplut souverainement d'abord, puis je lui trouvai une sorte d'aplomb naïf qui m'amusa. Il buvait bien ; je l'imitai. J'ai , comme vous savez, le vin expansif et cordial. En sortant du souper j'étais lancé comme un chasseur qui rentre après l'appel. Mon avocat était mattre de lui.

Il me proposa de sortir; j'acceptai. Quand nous fûmes dans la rue : « Si nous allions, me dit-il avec un ton où l'enthousiasme du patriote essayait de s'adjoindre l'étourderiedu mousquetaire, chercher querelle à quelques officiers autrichiens I Gela serait d'un bon effet. C'est toujours par ces escarmouches que les grandes luttes commencent; après les combats particuliers viendra le combat général. » Je serais allé ce soir-là chercher querelle à Lucifer ; j'entrai avec mon Bolino dans un café.

^ Je m'avançai vers un groupe d'officiers que je vois encore assis tranquillement autour d'un bol de punch. J'avisai celui d'entre eux qui me semblait avoir la plus martiale figure, et je lui demandai en italien s'il serait homme à se donner le lendemain matin un coup d'é-

GORNELU TCUPANI. 341

pée avec un chevalier de la Lombardie. Comme sa réponse tardait, je fis un geste dont heureusement on prévint Teffet, mais qui amena autour de moi une confusion épouvantable. Quand je sortis du café, après avoir reçu et accepté dix provocations, je eherchai en vain Bolino : il avait disparu.

Le lendemain, la police autrichienne ^me faisait saisir à mon domicile et transporter en France*. J*y étais depuis quelques jours, en proie à une rage indicible, me demandant par quels moyens j'irais assouvir à Milan ma soif de vengeance contre TAutriche, et surtout ma soif d'amour pour la Tulipani, quand je reçus une lettre d'André Mévil, qui, parmi beaucoup d'autres choses, me disait à peu près ceci :

« Comélia est partie avant-hier pour Turin avec Bolino. J'ai tout lieu de croire que le tribun et la danseuse ont contracté leur union le soir même où tu t'es déclaré le champion de la Lombardie. Leurs yeux et leurs pieds n'avaient pas cessé de se parler pendant le souper où tu t'es grisé. Mon cher George, je te félicite de ce dénoûment. L'amour de la Tulipani te^ devenait funeste. Les fenimes »

Ma foi, je n'ai pas besoin de me rappeler la morale d'André Mevil. Après cette lettre, je fus atterré. J'eus presque envie, sur ma parole, de me guérir, comme dit le troupier, avec un morceau de plomb et une pincée de poudre. Heureusement je n'en fis rien. C'eût été une triste fin pour une ridicule cause; mais je ca-

ressai et je finis par adopter tout à fait un projet qui depuis longtemps s'oflfrait souvent à mon esprit. Je me fis soldat. Je pensai que cette vie me laverait des souillures contractées par tout mon être dans une autre vie, m'ôterait bien des sottes inquiétudes, bien des fâcheux désirs, bien des tristes embarras. Je pensai que mon cœur trouverait dans cette noble et virile existence comme une sorte d'oubli vengeur des honteuses et débiles souffrances qui l'avaient oppressé. Jecrdls que je ne me suis pas trompé. Mes amis, vous comprenez ce qui s'est passé et ce qui se passe encore en moi, si vous avez compris mon histoire, histoire douloureuse et instructive, mais que j'ai mutilée, tronquée, sans que cela puisse m'être imputé à mal. Que voulez-vous? je suis un soldat, et je ne peux ni ne voudrais, je crois, prendre le temps, d'exprimer ce que j'ai pris trop le temps de sentir.

C'est derrière le poêle, dit Heine, que se composent les plus jolies chansons de printemps. C'est bien l(fin de Paris qu'ont été rassemblés ces souvenirs de la vie parisienne. Un oiflcier qui partait de Constantinepour aller en expédition dans le désert eut, un soir, avec deux amis destinés à ne pas quitter la garnison, une de ces longues conversations qu'expliquent seuls la patrie absente et le danger. Il soulagea d'un poids dont on sentait qu'il était vraiment oppressé, malgré les apparences d'une gaieté toute militaire, un cœur où maintenant une balle est peut-être logée. D y a long* temps qu'on l'a dit, n'ensevelissez nulle part un secret, si vous ne voulez point qu'à sa place il pousse des roseaux bavards. Des confidences de cet officier qui

SI4 CAftACTÈUS n RÉCITS DU TEMPS.

s'en aOait guerroyer an désert, Thistoire qu*on va lire est née je ne sais comment. La Yoici :

Le colonel Marc de Tiiman, car il est important que ce récit commence par le portrait du héros , était ou est encore un de ces caractères beaucoup moins rares qu'on ne le croit qui échappent aux grands classements des moralistes. Marc de Tiiman avait un peu vécu à toutes les écoles. Quoique son régiment pût dire de lui avec raison : « C'est un soldat, » qu'il était loin, par instants, de la bonhomie du grognard ! S'il savait, pendant toute une heure, prendre l'absinthe en parlant pansage, abreuvoir et fourrageavec le doyen des capitaines-commandants, comme il savait donner des leçons d'élégance à l'officier le plus nouvellement arrivé de Paris avec les aiguillettes de Tétat-major I Puis , lorsqu'il était forcément engagé dans ces questions de diplomatie arabe qui marchent en Afrique en même temps que les questions de conquête, quel marabout, quel taleb, auraient pu l'abuser f II y avait de tout chez Tiiman. Aussi, en dépit de cette gaieté qu'il affectait, je l'ai dit, car c'était, suivant lui, une nécessité du métier, il avait la profonde tristesse que donne la science des choses. Cette pointe de Manfred que devinait une observation habile ajoutait encore au charme de cet occupant et multiple esprit.

Au commencement de l'hiver dernier, Marc eut la pensée d'aller en France. Il venait d'être nommé colonel, et il avait entendu dire que, depuis la révolution

de février, uàe sorte de réaction s'était faite en faveur des militaires ; il voulut aller voir si vraiment le grand sabre et le spencer avaient repris quelque chose de leur vieux prestige. Puis, pour tout dire, car d'habitude Marc ne faisait jamais un pas sans un motif sérieux, il pensa qu'il était temps d'aller réclamer au général de Tilman» son oncle, la main de mademoiselle Marthe, sa cousine, qui était une fort riche héritière dont la dot avait été fiancée à ses épaulettes de colonel. Par une matinée du mois de novembre, Marc abandonna Constantine. Ici Ton verra un peu quelle &me avait ce singulier garçon. € Au sortir de la porte Vallée, disait-il, en regardant de Taffreuse diligence qui nous conduit maintenant à la française jusqu'&Philippevillece magnifique pays arabe où l'on peut dire que vraiment Dieu a planté les enseignes de sa grandeur, je me suis attendri jusqu'aux larmes. Je regrettais ces montagnes chères au soleil que la lumière choisit pour le théâtre de ses jeux les plus éblouissants. Quedechagrins, pensais-je,j'ai laissés aux flancs de ces rochers! Quelles secrètes espérances, quel apaisement sont sortis pour moi de ces blonds espaces où répi fleurit à deux pas d'une terre rouge et déchirée ! Puis, avec mes adieux au sol, je faisais également mes adieux à tout ce que ce sol supporte et nourrit, à la vie africaine tout entière, à cette tente sous laquelle on respire je ne sais quoi d'une grande liberté dont toutes vos libertés de la tribune et de la barricade ne peuvent pas doftner une idée, à ces chevaux dont le regard

846 CARACTÈRES ET Rf;CIT8 DU TEMPS.

doux et intelligent vous dit : « Je suis ton hôte et ton ami, » à ces personnages graves et long-vétus qui semblent les témoins des jours antiques, enfin & tout ce monde du Koran et de la Bible oii passent de temps en temps le bruit du tambour et l'éclat de l'uniforme français. » Oui, voilà ce qm pensijt Marc , et puis il pensait aussi qu'en Franee mainte souffrance oubliée de son cœur > maints tracas devenus étrangers à son esprit s'abattraient de nouveau sur lui. Toutefois en saluant les côtes de Marseille, Marc fut pris d'um véritable enthousiasme, comme celui que pourrait cé^ lébrer un chansonnier patriotique , et quand un soir il fit 3on entrée à Paris par cette longue ligne des boulevards toute bordée de ces pauvres arbres malsains que les révolutions destinent à de courtes carrières, il se sentit tout heureux de se retrouver avec la mauvaise connaissance de sa jeunesse « avec cette vieille ville aux turbulences incc^rigibles, pour qui nous avons tous un cœur d'suaioureux. Uoublia (outà fait le ventdu désert, et respiraavec délices lesbouiféesde l'air parisien. Marc ne trouva pas à son arrivée tes visages qu'il comptait voir les premi»*s. Une lettre lui apprit que son oncle et sa cousine s'étaient décidés à prolonger d'un mois leur voyage d'Italie. Le colonel fut très-m^ diocrement affligé de cette nouvelle. L'homaie qui trouvait l'Afrique si belle en la quittant devait trouver bien plus belle encore la vie de garçon en lui faisant ses adieux. Tilman n'avait conservé qu'un trts-froid et

c'était VIUI. 347

très-lointain souvenir de M"« Marthe. Il se dit que le mariage lui accordait un répit don^il allait consciencieusement profiter, et il en profita en effet.

Je ne sais point ce que la république a fait de notre pays à rheure où je recueille dans un coin perdu de Tunivers ces souvenirs d'une existence peut-être é\ii- Douie; mais je sais que, l^biver dernier, Paris supportait gaiement les maux dont il a la certitude 4e mourir un jour. Rien n*était changé ni dans les maisons ni sur le pavé : c'étaient au bois les mêmes nomades, àrOpéra les mêmes houris; les émirs de Tancienne (ashion continuâdent à fumer sur les mêmes perrons et sur les mêmes balcons des boulevards; les mêmes kho4jas faisaient grincer leurs pluntes de la même fa^ çon dans le journalisme; les mêmes chérifs agitaient la grande assemblée qui s'est chargée de faire à elle seule autant de bruit que les deux chambras du dernier règne.

Un jour à quelques pas de Tortoni, Tihuian recon^ nut dans un grand homme aux cheveux blonds soigneusement bouclés» à la barbe frisée comme une barbe assyrienne, le comte Hugues de Lambfeld, un débris encore doré de la jeunesse d'il y a quinze ans. Lambfeld était un Autrichien qui avait eu l'idée d'accompagner le duc d'Orléans en Afrique avec quelquesuns de ces officiers étrangers que notre courtoisie admet de temps en temps à venir essuya la fusillade arabe sous notre drapeau. S'il fallait en croire la médi-

t48 GARACTfeRES ET RÉCITS DU TEMPS.

sance, il 8*était senti pour la guerre une médiocre inclination. Nos soldats, disait-on, faisant allusion à son habit blanc, Tavaient surnommé la Neige, et affirmaient qu*il fondait au feu. Le fait est qu*au bout d*un mois, il était revenu prendre sa place au foyer le plus hospitalier qu'il y ait pour Iji classe d'étrangers dont il faisait partie, au foyer de TOpéra. Du reste, il faut lui rendre cette justice, il n'avait point pris, comme tant d'autres l'auraient fait après une pareille campagne, des allures de vieux militaire. Il ne parlait pas des rhumatismes qu'il avait gagnés en couchant sur la terre, il ne montrait pas la moindre blessure. Il gardait une discrétion de héros sur les Arabes qu'il avait tués. Le comte de Lambfeld avait cette grande habitude du monde qui joue merveilleusement l'esprit. Beaucoup de gens, et lui surtout; s'y étaient trompés.

Aussi, arrivé à cet âge critique oii les hommes songent à la politique et les femmes à Dieu, le comte de Lambfeld eut la pensée de se faire diplomate. Quoique Autrichien, il avait toujours eu un certain libéralisme couleur de rose qui l'attirait, disait-il, vers la France, au moins autant que nos théâtres et nos salons. Après notre dernière révolution, sa patrie lui confia la mission délicate de manœuvrer au milieu des fragiles machines de nos gouvernements provisoires.

Mais, pour tout dire, ce qui peut-être contribua le plus à l'élévation politique de Lambfeld, ce fut sa femme; car depuis... je ne dirai pas précisément le

c'était vrai. 849

nombre d*années, cela donnerait trop exactement Tâge de notre héroïne, Lambfeld était marié. Qui av^it-il épousée? C'est ce qu'on saura, je Tespère, et beaucoup mieux que lui, je l'espère encore; je demande seulement à ne rien hâter. Lambfeld et Tilman s'abordèrent donc en plein boulevard. Le colonel embrassa le diplomate militairement. On échangea les plus chaudes paroles. Contrairement à ses habitudes, l'ambassadeur se crut obligé d'être troupier.

— Ce brave Tilman I fit-il après un jurement, nous avons partagé jadis la même tente (l'Africain ne se rappelait point cette circonstance); aujourd'hui, mon cher, je veux vraiment vous donner l'hospitalité à l'arabe; ma maison est à vous, et, ajouta l'Autrichien en souriant, je n'imiterai pas les Bédouins, je vous laisserai voir ma femme.

Sans accepter l'hospitalité complète qu'on lui offrait, Tilman se garda bien de rejeter les offres de son ancien camarade. Depuis longtemps, il désirait voir madame de Lambfeld, qu'une série de hasards l'avait toujours empêché de rencontrer pendant les séjours assez fréquents, mais forcément de peu de durée, qu'il avait faits à Paris. On le pressa de venir dîner le soir même à l'ambassade. Sa soirée était libre, il accepta. Il eut un pressentiment, il nous l'a juré, en entrant dans le salon où il devait rencontrer celle à propos de qui, disait-il aussi, j'ai souvent répété ce mot arabe : C'était écrit chez Dieu»

iâù CAIIACTÈRES ET Rl&ÇiTS DU TEIUPS.

Personne n'était encore au salon. Tilman, et c*est une des choses qui peut-être lui donnaient un caracrtère si sérieux d'élégance, n'avait jamais eu ni goût ni préoccupation surtout de tous ces détails adorés du roman moderne, qui constituent Tart du tapissier. Cependant il y avait déjà plus d'un an qu'il ne voyait guère que des intérieurs de tente ou de corps de garde, de sorte que ce luxe parisien avec lequel il entrait de nouveau en relation affecta d'une certaine manière son esprit Les salons, disait un académicien» jsont des temples dont la femme ^est le dieu^ Nous ne sommes pas depuis deux minutes dans ces sanctuaires que nous sommes tout pénétrés du sentiment qui les remplit. C'est, suivant moi, très-mal dit, mais très- vrai. Le colonel, dans ce salon désert, se sentait sous l'impression d'une attente dont son âme était comme troublée. Puis, toute une série de pensées s'éveilla en lui qui le plongea en même temps dans une agréable et douloureuse rêverie. Ce regard dont il parcourait §i récemment la radie^use et sauvage nature de l'Afrique, il le promenait aujourd'hui sur des objets qui xJlaient s'allier à une phase nouvelle de sa vie. C'est le sang de notre corps que nous perdons à travers tes broussailles et tes rochers, pensait-il, ô ma pauvre Kaby-

C'ÉTAfT VRAI. 85 f

lie; mais ici, entre 6es candélabres et ces glaces, sur ^ ces divans, c'est le sang de notre âme qui coule. Le colonel avait eu déjà plus d'un de ces amours dont les jeux enivrants et cruels ont pour théâtre les enceintes dorées où, depuis la lumière et les fleurs jusqu'à la parole et au sourire, tout est à la fois excitant et factice. C'est une chose étonnante, fit-il, que la puissance de jeunesse cachée dans la vie militaire. Il me ^mble que j'ai vingt ans. Je suis, Dieu me pardonne, comme Chérubin se promenantau matin sous une ailée de marronniers. Malheureusement, le colonel se faisait illusion. Ce qu'il prenait pour une émotion profonde de son cœur était quelque chose de semblable à l'effet qu'une bouffée de musique produit sur certaines organisations. Déjà il était fort maître de lui (|uand elle entra.

Vous savez comment elle était. Je ne connais personne à qui elle n'ait plu. Qui entrait dans un salon, qUî parlait, qui marchait comme elle? Qui vous tendait comme elle la main? Qui dorait comme elle d'un sourire approbateur, attentif et intelligent jusqu'aux plus ternes de vos propos î Sortie d'une vieille maison française qui s'était ralliée une des premières à la ihonarchie de Juillet, M"® de Lambfeld aivait reçu sous le dernier règne cette société formée d'éléments opposés à laquelle le nom de monde peut par excellence s*appliquer. Elle s'était occupée avec goût et parfois avec une apparence de passion de tout ce qui charme

t5S CARACTÈRES ET R1&CITS DU TEMPS.

«roisiveté affairée des salons ; elle avait créé des aca« démiciens, des ténors, des députés et même des prédicateurs; on avait préparé dans son salon des succès de tragédie et des chutes de ministères. L'ambition conduisait chez elle, un autre sentiment y retenait. Elle prenait, avec une clémence pleine de grâce, les vifs attachements qu'elle inspirait. Que de gens elle a nommés ses amis, et qu'autour d'elle on a peut-être nommés autrement 1 Ce pauvre Werther était bien un véritable étudiant de Gœttingue, bon à lire Homère en préparant son café, lorsqu'il faisait de la valse l'objet de ses anathèmes. Que Charlotte valse tant qu'elle voudra, mais qu'entre quatre et six heures, on ne la trouve pas sur un canapé, écoutant les divagations de celui-ci, les dissertations de celui-là, se prêtant à toutes les expansions des vanités triomphantes ou blessées. M"^^ de Lambfeld devait cruellement payer sa complaisance pour le bavardage intime et familier oîi les héros de notre époque verbeuse se reposent du bavardage public et solennel.

Elle fît signe à Tilman de s'asseoir auprès d'elle. Et un moment il régna entre la Parisienne et l'Africain ce silence qui précède l'assaut.

•— Eh bien, fît-elle, car ce fut elle qui commença le feu, vous devez déjà regretter votre Afrique. Nous menons une vie bien sotte et bien misérable ici. C'est presque toujours par cette phrase qu'on aborde les gens qui reviennent de l'Algérie. Tilman avait une

belle occasion pour faire une tirade poético-politique, comme celle que les faiseurs de comédie placent volontiers dans la bouche du chasseur ou du spahis qui revient entre deux expéditions jeter un coup d'œil sur les affaires de sa patrie. Mais un instinct qu*il possédait au suprême degré lui inspira un meilleur début. Il eut Tidée d*être naturel et vrai. Dans un salon comme dans un livre, il y a toujours une grande surprise chez qui rencontre un homme tout à coup. • M"« de Lambfeld fut donc agréablement étonnée en lui entendant dire à peu près ce que nous avons raconté tout à rheure, son émotion en quittant la belle et vaillante nature qui s'associe, suivant moi, si bien à la glorieuse vie de nos soldats, puis les impressions d'une tout autre espèce en attendant dans ce salon oii il était celle qui lui faisait oublier maintenant les coups de fusil et les grands horizons. M"® de Lambfeld regardait le colonel, qui s'animait en lui parlant. Tout à coup quelque chose à la fois d'ardent et d'attendri, l'expression d'un intérêt presque enthousiaste se peignit dans ses yeux. Tilman ressentit un singulier effet de ce qui aurait dû l'embraser. Se souvenant soudain de cette science parfaite du monde qu'il avait entendu si souvent attribuer à M"* de Lambfeld : « Comme elle écoute bien 1 se dit-il ; on jurerait qu'elle s'intéresse à mes rêveries 1 » Et il laissa cette puissance de ténèbres que nous appelons l'ironie souffler sur la douce lumière qui déjà pénétrait dans son cœur.

to.

354 CARAGTÈRRft BT RAGITS DO TEMPS.

A diner, il fut placé près d'elle. Il y avait en à rassemblée nationale ce jonr-là une grande escar^ mouche parlementaire. Le comte de Lambfeld, qui se piquait, comme ambassadeur, d'ouvrir sa maison aux gens de tous les partis, avait à sa table plusieurs héros de la journée enrôlés sous différents drapeaux. Il y avait, entre autres, un ancien coryphée de Topposition du dernier règne, qui, après avoir fait une révolution à son grand regret, s'essayait à une révolution nouvelle, entraîné par la bourgeoise fatalité du parlage et de la taquinerie. Quoique ce personnage fût de fort vulgaires façons et de très-maussade extérieur, il avait cependant, assurait-on, des prétentions à la galanterie; et il avait échangé, pour M*® de Lambfeld elle-même, avec un combattant de son espèce, deux coups de pistolets chargés heureusement de ces balles que vend un célèbre armurier à l'usage des gens sérieux. Tilman n'avait encore rien dit à sa voisine, lorsque le représentant Ragois (car c'est de M. Ragois lui-même que nous voulions parler) s'écria tout à coup en regardant M"« de Lambfeld :— J'avoue que, dans ce moment (il parlait d'un moment où une multitude de couteaux à papier l'avaient menacé en même temps), je vous ai cherchée des yeux.

— Oui, s'écria un autre représentant dont il était question pour un fauteuil académique, il a cherché le regard de M"** de Lambfeld, comme les preux, autrefois, cherchaient certains regards avant de don-

ner un coup de lauce. Je regrette, en vérité, ajouta le même Interioctrteur, en g'àdressant directement à la comtesse, que vous n'ayez pas vu, madame, le magnifique tournoi d'aujourd'hui.

M"« de Lambfeld dit tout bas à l'oreille de Tilràan, dont les traits s'éclairèrent à cette phrase d'un sourire qu'elle comprit :

-^ Vous vous moquez de mes amis.

— • Le fait est, lui repartit le colonel, que leurs métaphores chevaleresques sont des dessins tout feits pour le Charivari. Voyez- vous Ragois avec un casque, la lance en arrêt, levant les yeux au ciel. Mais, ajouta-^ t-il tout à coup, le visage qu'il cherchait et qu'il a rencontré souvent est le plus ravissant du monde. Te^ nez, ces gens-là ont raison, on s'intéresse plus à leurs coups de langue qu'à nos coups de sabre.

— Vous croyez ? fit-elle. Tilman tressaillit à ce mot prononcé avec un accent qui fit lever et bourdonne^ au fond de lui tout un essaim radieux d'espérances.

Puis il pensa : « Que c'est bien dit! »

Pendant toute la soirée, elle garda un silence absolu sur les sujets qui, d'ordinaire, provoquaient le plus sa verve si facilement excitée. Elle n'eut aucune épigramme pour les adorateurs malencontreux dont ott lui racontait les revers, ni, *îl faut le dire aussi, aucun éloge pour les orateurs fortunés dont elle avait toujours applaudi les succès. Elle n'avait plus Tair d'appartenli* au monde où jusqu'alors s'était écoulée sa

vie. niman cnit plusieurs fois qu'elle lui adressait par un regard la nouvelle espèce de pensées à laquelle elle semblait convertie. Ce fut du reste pour le colonel qu'elle réserva le peu de paroles qui sortirent de sa bouche ce soir-là.

Vers dix heures, tout le inonde se leva. La plupart de ses convives allaient à un grand bal où elle avait annoncé qu'elle irait elle-même passer quelques instants. Tilman partait, mais le dernier et comme à re* gret, quand, se tournant vers lui :

— Mon Dieu ! fit-elle, si vous aussi vous partez pour me laisser ma liberté, sachez que ce soir j'ai grande envie de ne pas aller trouver la cohue. Et, s'adressant à son mail : ^e pourriez-vous pas, lui ditelle, aller représenter sans moi la monarchie autrichienne chez le président de l'assemblée 7

Lambfeld jeta sur sa femme un regard qui l'embrassait elle et Tilman, mais sans la moindre expression de jalousie. Ce regard voulait dire tout simplement ce que sa bouche du reste traduisit à peu près.

-7 Je conçois qu'on préfère le coin de son feu, surtout quand on peut y trouver une aimable et spirituelle conversation, aux fêtes de la république; mais vous ne me donnerez pas le petit ennui des commentaires que votre absence ne manquerait pas de faire naître. Il faut que ce soir vous fassiez honneur au pavillon autrichien et au pavillon conjugal. Puis, jetant un sourire à Tilman : Vous le voyez, mon cher colonel,

ajouta-t-il, les maris européens sont bien des despotes aussi, seulement leur tyrannie est Topposé de la tyrannie arabe : ils forcent leurs femmes à sortir.

— J'en sais une qui se révoltera un jour, repartit M"*® de Lambfeld. Toutefois elle apprit à Tilman qu'elle obéissait, en lui tendant, en signe d*adieu, malgré ce que leur relation avait de récent, une main qu'en militaire français le colonel eut grande envie de baiser, mais qu'il se contenta de serrer en gentleman, car il y a du gentleman à présent jusque sous l'uniforme du troupier.

En rentrant chez lui, Marc se disait : Vraiment si je ne craignais pas de me prendre moi-même pour un fat, je nie confierais qu'à la première vue j'ai conquis la femme de mon ami l'Autrichien.

Bah ! M"*® de Lambfeld, assurément, m'a traité comme elle eût traité le premier venu qui eût apporté dans son cercle quelque nouveauté. Je crois qu'elle est un peu lasse non-seulement de son mari, mais de sa société tout entière. Si je profitais de cet ennuilà? Il n'y aurait qu'une chose dangereuse à ce jeu, ce serait de laisser l'amour se mettre de la partie. Quel affreux malheur pour celui qui aimerait une semblable femme ! — Et le colonel se répéta tous les exorcismes en usage contre la coquetterie. Ce n'était point la ço* quetterie qu'il exorcisait.

358 gauactêre»^^ et KKCit» du tekps.

ni.

Non, c'était le plus noble seMiment qui jamais eût pu réunir deux âmes. Elle était vraiment digne qu*on i'aimâti et je vais dire ce qu'elle était : elle était à ce point de la vie par lequel les hommes passmt beaucoup moins souvent que les femmes, où mainte clarté de» premières années s'effaee autour de vous, mais en vous laissant dans le cœur un demi^jour qui disr pose à la tendresse. Elle avait sur nombre de choses de grandes lassitudes et de grands dégoûts ; seule* ment, lassitudes etdégoûts étaient chez elle sans amertume et n'amenaient tout au plus dans son esprit que de pass^ères tristesses. Ce superbe désespoir , cet élan à la fois ardent et si désolé vers une meilleure vie, qui jetèrent la plus poétique des pécheresses aux pieds du Sauveur, n'avaient rien de commun avec ce qu'elle sentait ; car, malgré ce que le monde avait pu dire, aucune souillure, après tout, n'affligeait les regards qu'elle pouvait jeter sur son passé. Si avec une insouciante coquetterie elle avait laissé nombre de gens porter en triomphe Topime dépouille de Àon amitié, elle n'avait donné à personne le droit de se parer des précieuses dépouilles de son amour* Elle présentait un phénomène moins rare peut-être qu'on ne le croit : elle s'était conservé dans la vie mondaine une sorte de

c'était vrai. 359

fraîcheur et de pureté. Les grandes passions effrayées par l'essaim turbulent des petits plaisirs s'étaient tenues éloignées d'elle. Maintenant leur heure était venue. Elle s'était aperçue qu'elle n'avait point eucore fait un seul pas dans le pays pour lequel Djleni l'avait créée. C'était ce pay« qu'elle cherchait ; ^IJe crut que Tilman allait lui en donner 4es nouvelles,

TilmaA i'aurait gà ; mais il avait sim, lui , et on l'avait trompé. Les .b.oi»roe^ sensible^ , ^mme ou dir sait du tempjs de Delphine et d'Élléîilo/'ip, ont dans leuf vie un jour où ils s'arrêtent pour pleurer ainsi que le Page de Beaumarchais. La Marraine que nous avous adprée* c'est-à-dire Ja feinn;iejqui uous avait initié^ au seul ^uljce doutpieji puisse vr^fa^nt être jaloux, nous a condamnés à ne plus l'aimer. Avant d'entrer iiwis Texii w $a yoionté uws relègue, jwtre coeur éclate m sanglots. Pui^ les pleurs tarissent , et Dieu sait quelle sécheresse maudite s'établit en nous quau^ ces sources d'où s'échappaient ave^^aotre douleur ^ les plus nobles de nos giiceset les plus aUrayantes de nos vertus se sont tout à coup é{)uisées. Tilman , de* puis longtemps, ne voulait plus voir dan^ l'amour qu^ le complément du cigare et de l'absinthe en garnison, de la causerie et de Ja musique à Paris. « Ah I s'écriaitil souvent, si c'était vrai ce que quelques-unes d'entre elles savent dire ! Mais non, «'est un jeu, et voilà tout,; c'est un jeu où tout est prévu. A ceci, il y a cela qu'il faut répondre. Quand la partie est terminée on se

teO CARACTERES ET RÉCITS DU TEMPS.

quitte, et si dans la suite on se retrouve, on s'avoue en riant ses petites tricheries* »

Tilman, en matière amoureuse, était parvenu à ce point d'incrédulité quUl niait tout, jusqu'à la rouerie. « On a beau faire, disait-il, on ne peut pas être roué, et le fameux roman de Laclos n'est qu'une naïveté, quoi qu'on die. Ce ne sont pas Ips Valmont qui manquent, ce sont leurs victimes. Allez, répétait-il souvent aux jeunes gens, il y a toute une espèce de remords que je vous conseille de vous épargner. Qui a menti à sa maîtresse n'a fait qu'obéir à une nécessité. La langue de l'amour s'est formée entre la femme et le démon pendant que notre premier père était endormi. Parlez-la donc sans que la vérité s'offense.

L'homme qui raisonnait ainsi voulut retourner chez M"^ de Lambfeld deux jours après le dîner que nous avons raconté. Il la trouva seule avec^n air des plus tristes. Elle était tout à fait en mélancolie, et le disait avec cette belle humeur qu'on met à parler de ses chagrins et même de ses douleurs dans le monde. L'heure des visites était encore loin d'être venue. Les deux héros de cette histoire se sentaient donc tout le temps d'im long tête-à-tête. On se mit à parler de tout ce qui nous occupera plus longtemps encore que la politique. — Eh bien I en vint-elle à dire, croyezmoi si vous le voulez, mais personne ne m'a jamais aimée. — Ce n'est pas probable , répondit Tilman ,

G*ÉTAIT VRAI. a61

mais c'est possible toutefois , car il m'est arrive à votre endroit une chose qui me paraissait de toutes la plus chimérique, une chose que je croyais n'appartenir qu'au roman, la première fois que je vous ai vue, moi, que je vous ai regardée, je vous ai aimée. Oui, aimée, et je sais ce que le mot veut dire , je ' vous ai aimée et vous aime.

lîlman avait un système , c'est qu'on ne pouvait pas dire trop tôt à une femme : Je vous aime. <x Ma foi, nous répétait-il, quand le liiot est lancé, en advient ensuite ce qui peut En tout cas, on a pris rang , et, le moment venu , on peut faire valoir ses droits , car les moments viennent et reviennent. Je me suis toujours ri de tous ceux qui crient aux occasions perdues. Les occasions, voyez-vous, c'est comme leurs réputations à ces femmes qui vous parlent honneur et vertu ' ^vec tant de larmes, elles se perdent et puis elles se retrouvent. »

C'est lui qui le dit bien : « Je vous aime. » Il le dit avec un ton résolu et ému à la fois. Elle baissa la tête comme le font les femmes quand viennent tomber à leurs pieds ces sortes de bombes qu'elles aiment à braver. Puis , regardant ensuite Tilman avec deux yeux dont le pauvre garçon a vu ou verra l'expression à sa mort : Tenez, fit-elle, je ne vous en veux pas, mais vous m'avez fait mal, allez-vous-en. Et sur ses joues où se répandit un ardent éclat, deux grosses larmes coulèrent silencieusement — Mon Dieu ! fit

369 GARACTËRfiS ET RÉCITS DU TEMPS.

assez brutalement le colonel, je vous ai peut-être rappelé une voix qui vous a été chère. — Non , repritelle vivement» aucune voix ne m'a jamais émue, excepté... r- Excepté î — Celle qui résonne encore dans mes oreilles. -* Tilman avait été houzard et était encore quelque chose ùàns ce goût-là ; il prit ces mots pour la sonnerie qui donne le signal de l'action ; mais , au lieu d'une Eve tremblante , il eut devant lui l'ange au glaive flamboyant. — Je vous ai demandé departir,.dit-elle, et, si vous ne m'obéissez pas, j.e vous prierai de ne plus revenir. Tilman obéit ; seulement, quand il fut dehors, il se dit : « Yrs^joien^ il est impossible de mieux conduire qu'elle ne l'a fait aujourd'hui une action de cette nature. Le déooûment ne peut pas tarder, les premiers mots l'ont préparé ; cependant il ne viendra pas assez brusquement pour que la pièce soit contre les règles. Par l'ardeur même du premier élan, on s'est mi&e en mesure de revenir immédiatement sur ses pas. Demain le mouvement de retraite continuera; mais aprèsdemain... r> Et le cœur du colonel fut saisi d'une joie qui s'éteignit dans une pensée mélancolique. « Hélas! pensa-t-ii, cette fois où j'ai aimé, j'ai tant aimé I II / y avait fête si grande en tout mon être le jour où j'ai été vis-à-vis d^elle, où me voilà vis-à-vis de cette femme à qui je ne songerai plus dans trois mois. » Puis, par un autre mouvement intérieur : <( A qui je ne songerai plus, reprit-il, est-ce bien sûr? Si c'était

CÉTAIT VRAI. 363

vrai» pourtant, ce que ce matin elle semblait éprou* ver? Ses larmes, après tout, étaient de vraies larmes. Si Dieu me l'envoyait ce bonheur auquel j'ai cru , dont je n'avais que l'ombre, .et qui a brûlé toute ma vie cependant t Mais allons, mon vieil Africain , la France te porte au cerveau ; on a raison de le dire, c'est le pays des fou&, » Et, comme il j^ssait devant Tortoni, il demanda à l'onde verte de l'absinthe l'oubli de la rêverie qui le gagnait

Il alla le soir aux Italiens. Quand on revient d'Afrique, on goûte des plaisirs que ne soupçonnent guère ceux qui n'ont jamais quitté Paris. Il faut avoir été condamné au théâtre de Constantine ou d'Alger pour savoir dans quel attendrissement une voix juste peut vous jeter. On jouait Don Pasquak : à cet opéra se rattachait pour lui le souvenir d'une ardente soirée. Entre tous les dons mystérieux qu'elle a reçus, la musique a celui de s'imprégner des pensées qu'elle trouve dans nos cœurs et d'en conserver le parfum. La fable d'Orphée, comme toutes les divines légendes du monde antique ^ a un sens profond et plein de charme : cette Eurydice, qu'une lyre enchantée évoq«e du fond des enfers, c'est notre passé, c'est le gant

M4 CàMÉCïïkaMS n lEcns m temps.

que vous a?et senti entre tos mains, c'est la fraîcheur de son épaule qœ TOtre lène a aspirée, c'est ce regard plein de promesses oii ?otre regard s*est noyé. Mais craignez de faire évanonir l'îllasion, tenez vos jenx fermés, et ne retournez pas la tête; derrière vos pas il n'y a qn'one ombre qui est toute prête à s'envoler. Enfin, Tilman se laissa jucher, et son cœur était remué lorsqu'il rentra chez lui. On lai remit une lettre dont l'écriture, qui lui était inconnae pourtant, le pénétra d'un frisson électrique. Ainsi donc, pensat-ll, elle m'écrit, et il lut : « Que Dieu tous pardonne, lui disait-elle, le mot que vous m'avez dit ce matin, s'il n'est point parti de votre cœur. Il m'a causé un trouble que j'ai désiré connaître, je l'avoue, msds dont Je ne veut plus à présent que je l'ai senti. Vous m'avez jugée une personne coquette, ce que je ne suis pas, je puis vous le jurer, et pleine de mondaine expérience, ce que je suis moins encore : la lettre que je vous écris vous le prouve. Je n'ai rien pris à la vie que j'ai traversée; c'est pour cela que j'ai apprécié votre nature si différente de toutes celles dont le contact m'a été imposé. Prouvez-moi que je ne me suis trompée en rien sur vous par une soumission complète au vœu que j'ose vous adresser. Ne me revoyez plus. Ce que j'ai senti aujourd'hui m'a prouvé qu'il y avait des émotions pour lesquelles je n'étais pas faite. Le genre d'attachement que le monde tolère m'inspire une pro^ fonde horreur. Vous m'avez dit, la première fois que

je VOUS ai vu, avec une singulière franchise el un pénétrant accent de vérité : Je déteste et je méprise les femmes galantes. Je vous ai su de ce mot un gré infini et je crois que mon regard volis Ta montré. Mais, en dehors de ce que vous savez si noblement haïr, il n'y a de place où je vis, oii je dois vivre que pour des violences, des désespoirs, un malheur dont je prie Dieu et vous de me préserver. »

« Il est cei-tain, pensa Tilman après avoir lu et relu cette lettre, que ce n*est point là un procédé de coquette ni de femme expérimentée. Elle n*a point cette sotte petite lâcheté des rouées qui ont toujours si grand'peur d'écrire. Il y a dans ce singulier fiillet un tour de grandeur et de franchise. Puisque je dois me marier dans un mois et dans, deux mois retourner en Afrique, j*ai presque envie de répondre à la confiance qu'elle me montre. » Mais on devine par quel rire ironique le démon qui est toujours blotti dans un coin de notre cœur accueillit cette phrase vertueuse avant même qu'elle eût été finie dans sa pensée. « En vérité, dit-il, je suis incorrigible, et j'aurais besoin d'avoir toujours devant moi un miroir pour y regarder les rides que le temps a déjà mises sur ma peau cuivrée. Me voilà maintenant prêt à croire à l'innocence de M"* de Lambfeld et à m'éloigner d'elle dans la crainte d'être son premier amant sans doute. Allons, je ferai à sa lettre la réponse qu'elle a prévue assurément, » et sur-le-champ il se mit en devoir d'écrire. Puis il s'é-

366 GARaCTÈIUSS ET RÉCITS DU TEMPS.

cria : A quoi bon ? la véritable réponse, c'est tout simplement d'y aller demain. i

Et le lendemain il était à ses côtés, lui disant vraiment ce qu'un amour argent peut dire dans toute l'habileté d'une complète franchise , d'une profonde et sincère émotion. Il l'aimait, et qui ne l'eût pas aimée telle qu'elle était devant lui parée d'un trouble qui n'était pas feint, qui tantôt mettait dans son regard une expression de joie triomphante et tantôt l'expression d'une tristesse à faire pleurer tous les anges gardiens?S'iln'obtint point ce jour-là ce qu'on nomme des faveurs, il obtint un de ces aveux entiers où l'âme consomme l'ardent mystère de son abandon. Quand il la quitta, il n'avait encore pressé qu'une main tremblante sur ses lèvres ; mais il emportait avec lui les plus saints trésors du meilleur et du plus noble des cœurs. Aussi il faut lui rendre justice, pendant une journée entière il fut loyalement amoureux. Il avait oublié l'Afrique, son épée et surtout mademoiselle .Marthe d^ Tilman. Le soir, à l'heure même où il avait reçu la veille la lettre de M"*® de Lambfeld, on lui remit une lettre de son oncle qui lui annonçait la prochaine arrivée de sa cousine en printanier désir de mariage. Il pensa au visage rose de Marthe et se dit que cette jolie héritière était après tout une fort gracieuse incarnation de ce dieu impur qu'on appelle le veau d'or. Ne le calomnions pas cependant ; si , en même temps que le souvenir de sa fiancée, .le doute

c'était vrai. 867

éternel qui s'attaquait en lui auxplusgénéreuses inspirations de Tamour ne s'était pas présenté à son esprit, M"* de Lambfeld aurait vaincu. Mais le destin voulut que son opiniâtre incrédulité à l'endroit de la plus vraie des tendresses fût éveillée par l'incident qui l'arrachait aux émotions de la matinée. « Allons, fit-il, quittons la région des songes et revenons un peu au pays où Dieu nous condamne à cheminer. Je puis, avant l'arrivée (Je ma cousine, m'occuper d'une femme qui , certainement, ne mourra pas quand elle apprendra mon mariage. » Et il écrivit à son oncle * qu'il attendait avec impatience le jour où il reverraît sa fiancée. Ces mots-là tracés , pourtant, il sentit une sorte de malaise. Pour couper court à la souffrance qui s'emparait de sa pensée, il se dit, en'hommequi avait vécu en piays musulman : £n définitive. Dieu me conduira.

Le lendemain et les jpi^rs ,suivants« Piey le conduisit, comme c'était très-facile à prévoir, che? M"*® de Lambfeld. La défaite de cette noble femme serait certainement une des pages |es plus touchantes des annales de la passion. Elle était résolue à ne point se donner» et chaque jour elle commettait quelque sublime imprudence. « En vérité, pensait TiUnan quand il rentrait chez lui apr^s des heures orageuses passées entre de brûlantes espéranpes et de fébriles désespoirs, c'est là une femme qui aiiûiB et qui succombe pour la première fois. ^ |1 songeait à toutes

les manières classiques dont jusqu'alors on s'était abandonné à lui» à l'emphatique douleur de celle-ci , à l'intrépide enjouement de celle-là, à la tristesse solennelle de cette autre, et il sedisait : « Mon destin m'a fait rencontrer une femme que je ne connaissais pas.» Un soir, après une de ces luttes oii ce qu'on nomme la vertu des femmes s'effeuille comme un bouquet à la ceinture d'une valseuse en faisant tomber une pluie de senteurs embrasées, ce fut elle qui appuya sa tête sur la poitrine deTilman et qui lui dit : « Mais je taime et j'en meurs ! » Il comprit pourtant qu'un grand événement s'accomplissait dans sa vie.

Ses pressentiments ne l'avaient point trompé. Il était rentré dans ce monde qu'il considérait comme un monde évanoui y dans ce pays que je ne puis comparer qu'à l'harmonieux tumulte d'une symphonie à grand orchrestre, à cette région capricieuse des ^ons où les notes moqueuses font entendre leur gazouillement persifleur entre les sanglots de notes plaintives. Il s'enivrait de cette vie qui nous rend fastidieuses ensuite les meilleures existences. Il faisait autre chose encore que d'aimer, car il aimait : il pratiquait ce métier de l'amour tel que l'ont fait les femmes de

c'était YfUI. 869

nos civilisations raffinées et maladives, ce métier qui nous fait paraître tous les autres odieux. Il subissait une des lois les plus justes qui aient été imposées à notre cœur. Ce qu'il avait dit d*abord sans le sentir, à présent il le sentait. Les fausses larmes dont il avait cherché à huihecter son regard étaient devenues des larmes sincères qui brûlaient ses yeux. Il y a une manière de dire : Je t'aime y dont on n'use pas impunément.

« Mon châtiment , pensait-il souvent , de lui avoir dit que je Taimais, ce sera de Taimer ; » car le malheureux se révoltait contre son amour.. Il ne pouvait pas croire à ce qu'il voyait ; il niait la divine apparition qui s'était revêtue pour lui d'une forme sensible. II était toujours arraché des extases où il avait approché de la vérité par une voix qui lui criait : « Tu es un sot ou tu es un fou. » Il traitait d'efTets prémédités les simples mouvements qui , tout d'abord , avaient attendri son cœur. Ainsi, un jour il trouva M"« de Lambfeld lisant limitation de Jésus-Christ. Elle lui parla de cet admirable livre , de ce poëme des surhumaines tendresses avec une éloquence dont il se sentit tAit pénétré. Il la suivit où ses ailes la portaient , et tous deux furent ravis quelques heures dans le jardin des murmures et des ombrages mystiques. Tout à coup son mauvais ange le chassa de cet Éden, et il interrompit brusquement une phrase commencée. « Je hais, dit-il avec un mauvais sourire, les religions de salon.»

tu

370 CARACTfeRES ET RÉCITS DO TEMPS.

Les yeux de M"« de Lambfeld Revinrent humides, pendant quelques instants elle se tut. Puis, avec cette douceur que le Christ regardait comme la plus conquérante des puissances , elle dit : « Mes paroles , en eflfet, étaient une profanation; je ne suis pas digne dç parler de Tamour divin. » Alors il s'emporta et lui dit qu'elle outrageait leur tendresse. Quand il Teut quittée, il se blâma de sa colère, mais îr approuva son ironie. «Je serais par trop ridicule aussi, pensa-(-il, si |e prenais au sérieux cp catholicisme qui répond aux bergeries çn poudre et en panier. Il en est de sa foi comme de sa vertu. »

Ce dernier blasphème revenait sans cesse sur sa tfouche, où une douleur ardente l'y accompagnait. Et cependant elle lui disait, avec la grâce de Tamour et Tautorité de la raison : << Avant vous, en était-il ainsi de ma vie? N*ai-je pas tout changé autour de moi ? Ma bienvenue est-elle la mênie oîi je vais? Ma maison ne se fait-elle point solitaire? Ceux que vous appeliez mes amis avec une raillerie ^i amère ne s'éloignentils pas de moi comme d'une pestiférée ^ sentant dans ma» personne ce je ne sais q|i;oi do^t tous vous savent si mauvais gré, qui est l'amour pour un seul ? » C'étaient là des faits qu'il était forcé de reconnaître. II voyait bien qu'elle soutenait pour lui une série de luttes dont elle ne se plaignait pas. Ainsi son mari ne lui témoignait pas une jalousie dont il eût regardé l'expression conime le plus mon^tr^e^^ des rldjcule^,

yGoogk

c'était vrai. 371

et qui, d'ailleurs, était bien loin de son cœur ; mais il avait pris vis-à-vis d'elle un air rogue et hostile dont souffrait sa délicatesse et dont s'indignait sa fierté. Lambfeld s'inquiétait fort peu de ce que devenait sa femme depuis l'heure où finissent les soirées jusqu'à celle oii commencent les visites; seulement il exigeait qu'elle ne manquât à rien de ce qu'il nommait les devoirs du monde. Puis il trouvait fort commode qu'elle entretînt pour loi, avec maints personnages utiles à la conduite de sa vie, le genre de relations dont une intelligence féminine sait seule tirer tout le parti possible: Pour ce dernier bût, il lui eût beaucoup pardonné. Il ne lui pardonnait pas d'aimer un soldat fort loin de pouvoir aspirer à être ministre où dictateur. Elle offrait à son amour , comme elle l'eût offert à Dieu, le calice amer que des mains gantées lui présentaient chaque jour, railleries, calomnies, conseils ; car les conseils ne lui manquaient pas : elle avait des amies trop jalouses du privilège de l'amitié mondaine pour lui épargner cette espèce de torture.

Eh bien ! rien de ce qu'elle s'imposait ne lui assurait cette conquête dont elle était si avide. Ce qu'il lui demandait, lui, c'était ce que les pharisiens demandaient à Jésus, quelque signe éclatant et visible. «Fais-moi voir, disait sans cesse son in crédulité à cette âme qui se donnait à lui, fais-moi voir que tu es l'amour, cet amour tout-puissant que j'ai toujours

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voulu adorer, mais que je n'ai pas encore connu. > Le malheur avait décidé qu'il obtiendrait ce qu'il souhaitait.

Depuis quelques semaines le général Tilman et sa fille étaient revenus à Paris, et Marc n'avait pas encore eu le courage d'avoir un élan de franchise avec son oncle. Par instants il voulait rompre des projets qui lui étaient plus insupportables chaque jour ; puis il se disait : « Quelle folie 1 si tous ceux que M"*® de Lambfeld a aimés avaient renoncé au mariage, que de célibataires il y aurait dans le monde ! — Sache donc loyalement te séparer d'elle, » lui disait alors sa conscience. Une fausse expérience de la vie, qui en cela du reste seulement était d'accord avec ses plus impérieux penchants, lui répondait : « Non! remetstoi au temps et aux caprices de ta maîtresse ; l'homme à la fois honnête et habile est celui qui se laisse quitter. » Après ce colloque intérieur , il courait chez M"" de Lambfeld, et, au lieu de tout faire pour la détacher de lui, il ne négligeait rien de ce qui pouvait river cette âme à la sienne.

Un jour, il avait peintà M>"« de Lambfeld, avec les couleurs dont disposait son imagination, cette retraite ^ deux qui est le songe perpétuel de l'amour. Il avait

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habité, à Constantine, une petite maison (un orage vient de détruire cette frêle demeure) qui donnait sur le rempart. Un jardin étroit comme un jardin de cénobite, flanqué d'un palmier à l'un de ses angles » d'un figuier à un autre, et entouré d'un mur en ruine assez bas pour ne pas cacher le plus magnifique des sites, s'étendait sous les fenêtres ^u salon. « Que de fois, lui disait-il, j'ai souhaité là cette compagne dont a besoin toute existence virile ! Quels trésors de bonheur il y aurait dans un pareil coin de terre pour deux êtres qui , suivant l'expression du poëte, se feraient l'un à l'autre un monde toujours nouveau I Âhl si je pouvais vous emporter en un asile loin de tout ce qui me rend mécontent de vous, des autres et de moi-même i » Elle lui répondit tout simplement, en attachant sur lui un de ces regards profonds derrière lesquels il semble, à certaines heures, que toute l'âme vienne se placer : « Pourquoi ne serait-ce pas? Ne suis-je pas votre femme? Je suis prête à vous suivre où vous voudrez : c'est le devoir de mon amour. r> Il tressaillit € Ah ! fit-il, si c'était vrai ! «

En ce moment, un de ces fâcheux qu'il y a nécessité de recevoir fit son entrée, Marc sortit. Il rentra chez lui tout troublé. Le soir, un ministre de la république donnait un grand bal ; ce ministre était légitimiste. En ce moment, les légitimistes et l'Elysée se boudaient. « Si je pouvais avoir l'esprit à autre chose

qu'à ce qui nous touche, lui avait dit le matin même M**» de Lambfeld, j'aurais certainement obéi au vœu de mon mari en allant à celte fête. Il fut un temps où je me serais beaucoup divertie de ce qui s'y passera. Mais à présent, avait-elle ajouté, tout ce qui est étranger à notre vie m'ennuie ou m*est odieux. Le soir, venez me voir un instant, je vous attendrai au coin du feu, et je me coucherai avec du bonheur pour toute la nuit. »

Tilman se rappelait ces paroles ; aussi répondît-il à son oncle, qui voulait à toute force le conduire chez le ministre dont il s'agit, qu'une fièvre d'Afrique le forçait à garder la chambre ; et il se rendit en toute hâte où presque toutes ses heures se passaient. On lui dit que M™** de Lambfeld était sortie. Elle l'avait accoutumé à de tels soins d'amour, pour dire le mot juste, à de telles gâteries, qu'une colère pleine de douleur s'empara de lui et le suffoqua. Il ne mit pas en doute qu'elle ne fût allée à ce bal qu'elle lui avait sacrifié le matin. Ainsi, c'était bien la femme que tout d'abord il avait jugée, la femme dont le monde est le métier, le goût, le culte, la fatalité, qui se promet sans cesse de changer de vie, mais court à l'orchestre, aux lumières, à la causerie comme le soldat au canon. Et lui qui se demandait encore, il y avait un instant, s'il ne romprait point, pour une semblable créature, un mariage qui lui assurait fortnnp, avancement, tous ces avantages réels auxquels il faut s'at-

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tacher, après tout, si l'on ne veut pas devenir un songe-creux. Heureusement, ses yeux étaient dessillés à temps. Quand il se fut bien arrêté dans ces pensées, il résolut d*aller à celte fête, où il lutterait d'indifférence avec celle que le matin il aimait tant. A onze heures, il entrait au bal, et la première femme qu'il vit en effet était M°»® de Lambfeld qui causait avec le général de Tilman.

Elle était appuyée sur une cheminée, mais, malgré ce que sa pose avait de gracieux, on sentait que cette attitude n'était pas due à une préoccupation de coquetterie, qu'elle s'appuyait tout simplement pour ne pas chanceler. Elle avait une pâleur mortelle sur ses traits.

Avec une indiscrétion que depuis Marc a crue pré- * méditée, et qu'il ne pardonnera jamais, s'il vit, le général de Tilman venait d'apprendre à M"*® de Lambfeld le mariage auquel il destinait son neveu. M"*® de Lambfeld fit signe à son amant d'approcher, et, d'up-e voix oîi tremblait une de ces toutes-puissantes émotions qu'aucune situation ne peut maîtriser : — Est-ce vrai, dit-elle, ce qu'on me dit?

Il comprit, et, rassemblant tout ce qu'il avait jamais pu avoir au^cœur d'impitoyable énergie, il lui répondit : — « Oui, c'est vrai ! » S'il eût bien vu ce visage que plus tard, par une cruelle magie, sa mémoire lui a si souvent représenté, ce visage oii une anxiété fébrile se traduisait par des larmes prêtes à

jaillir, luttant contre un malheureux sourire à attendrir des furies, qu'une nécessité sociale y retenait» il n'aurait jamais prononcé ces mots-là.

Elle le regarda encore, puis elle partit Si le sang coulait de certaines blessures, on aurait pu suivre dans le salon la trace de ses pas. Quand elle eut disparu, Marc fut saisi de ce violent et tardif effroi qui s'empare de nous tout à coup après un malheur dont nous avons été l'aveugle instrument. Il s'aperçut qu'il venait de commettre quelque grande cruauté à désoler toute sa vie, il quitta le bal à son tour, et voici le billet qu'il trouva chez lui.

« Mon mari me demande si impérieusement de sortir ce soir, que je veux lui obéir. Je ne donnerai pas le prétexte d'un seul mot qui puisse me blesser à un homme que j'aurai quitté dans quelques heures. C'est chez vous que je me rendrai en sortant de ce bal oÎL je ferai avec bonheur^mes adieux à la vie dont mon amour m'a arrachée. Oui, c'est pour vous que je veux vivre; oui, depuis le premier jour oii je vous ai vu, je t'ai aimé; c'était vrai. »

Marc, après avoir lu ces mots, eut tout d'abord la pensée de courir chez M'"'' de Lambfeld ; mais l'heure était si avancée, qu'il recula devant un scandale que d'ailleurs il n'avait peut-être pas le droit de causer.

Il passa donc une nuit et une matinée d'angoisses. Dès que l'instant arriva oii il pouvait se rendre chez sa maîtresse, il vola vers cette maison devenue si fa-

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milière à son cœur. On lui refusa l'entrée de ces lieux où s'étaient passées les meilleures et les plus ardentes heures de sa vie. M"^ de Lambfeld, lui dit-on, était rentrée la veille avec une fièvre qui ne l'avait pas encore quittée. Il lui écrivit H. de Lambfeld lui a plus tard renvoyé ses lettre^ cachetées avec un billet qui lui annonçait, comme à toute la société parisienne, la mort de la plus charmante femme qui ait jamais aimé et souffert dans un salon.

Marc ne s'est pas marié et ne se mariera pas. Suivant toutes les probabilités, il se tirera assez de coups de fusil en Europe et en Afrique d'ici à quelques années, pour qu'il puisse, s'il n'a pas été tué déjà, prétendre à une balle, n'importe en quels lieux les destins le conduisent. « C'était vrai I » voilà le dernier mot que nous lui ayons entendu prononcer.

C'est l'épilaphe inscrite sur la tombe qu'il a creusée au fond de son cœur le jour oii il a cru à l'amour et perdu celle qu'il aimait.

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