Macarius (L'Heureux), Hagiologypta, ps 75, sq
S. Je Viens de citer l'ouvrage de L'Heureux (Macarius), qui est encore plus ancien, mais qui n'avait pas été publié jusqu'à nos Jours. Là et dans un mémoire célèbre du P. Lupi (Dits... Stvtrœ martyrit, p. 08), on rencontrera les témoignages primitifs qui im-
portent le plus, entre autres celui do Tcrtullien {de Baptismo). L'inscription chrétienne en langue grecque, trouvée à Autun vers 1839, a donné lieu de remettre en lumlèro tous ces détails; et à diverses reprises on l'a tellement commentée, que Je puis bien ne pas y revenir à mon tour.
POISSON
un morceau suffisant pour la réfection nécessaire. La bête, remise dans son petit vivier, se chargeait de réparer
ses pertes pour pouvoir servir de nouveau dans d'autres cas1. Jolie invention, mais miracle assez drôle.
i. Vie des Saints de la Bretagne Armorique, p. 709-81)1.
Un bréviaire de Quimper (in-10, vers 1000) raconte cela dans lus répons et les antiennes du 12 décembre, à Matines : « O mirum miraculuml Satiatur,
De parte piscis tertia Et piscis natans inlegei
Rei curatoU familia D:nio:istr.ilur.
Cette hisloire serait-elle un dédoublement d'un autre fait rapporté par la vie de saint Corenti.i qui, dil-on, trouva dans sa fontaine de belles anguilles venues très à point un jour qu'il avait des visiteurs? ou bbn le tout serait-il le résultat d'une peinture inspirée par le symbolisme ancien du poisson, figure de Jésus-Christ? L'artiste primitif aura peut-être voulu montrer ainsi que l'homme de Dieu vivait dans son désert tout occupé de méditer les mystères évangéliques. Puis, lorsque cette figure cessa d'être familière à des populations d'un autre Age, on aura cherché quelque aventure rez terre qui en donnât l'explication matérielle.
La légende de saint Nêot, moine dans le comté de Huntingdon (31 juillet, 877), renferme un récit quelque peu acceptable en comparaison de celui-là, mais qui prend sa revanche par d'autres endroits. Du reste, cela nous vient aussi des pays celtiques. Trois poissons se trouvèrent également dans une fontaine pour le service du saint homme, mais il lui avait été enjoint de n'en prendre jamais qu'un à la fois. Moyennant cette précaution, le nombre primitif persistait sans cesse. Malheureusement la consigne n'était pas connue de tout le monde; et le saint étant malade, un de ses disciples imagina de lui servir deux de ces poissons accommodés chacun d'une façon particulière, pour que son estomac pût s'arranger au moins de l'un d'eux. Le reste du récit mérite d'être lu dans son biographe cité par les Bollandistes (AA. SS. M., t. VII, p. 323, sq.).
Saint Petiioc, autre saint celtique (abbé dans le Cornwal ; h juin, vie siècle), donnerait encore lieu de soupçonner que le poisson avait un symbolisme fort répandu chez les Celtes chrétiens. Selon ses biographes*, notre saint serait demeuré sept ans en pénitence volontaire dans une île de l'océan Indien ; et chaque jour, à la même heure, un poisson lui était apporté par un ange pour nourrir l'ermite qui s'était généreusement abandonné à la Providence.
Sous le titre Clef, à propos de saint Maumlle et de saint Bsnnon, j'ai indiqué de saints évêques qui passent pour avoir retrouvé les clefs de leurs cathédrales dans le corps d'un poisson. J'en puis citer d'autres, comme saint Egwin, évoque de Worcester ; 11 janvier, 720'. Pour se punir de la vie mondaine qu'il avait menée à la
Rcx Chorentini meritum Admiratur.
ttei stupet gratiam Kt Dei clementiam.
Tantamque potentiam Q ii,i' totam familiar»
Satiat per tertiam Natantis minutiam. Btc.
Sanctus pie compassivu»
Comaionctur Cliorentinus Quod ab aquis sit remotas
Rremita pede clandus.
Prece sancti Chorentini Prodit rivus fontis vivi, l'nntis quidem iroprovisi ; Ht divinic plaudit laudi Mens exhilarata claudi. Cf. Fon~ lainr.
Anguilla fonli.i incola Diim cnpitur, comedilur; A dœmone corripitur Malefactor. Etc. »
2. AA. SS. /un., 1. 1, p. 401. Cf. Calendar ofanghe. Church, p. 2". :i. Caleniar. benelict., 10 januar.— Calmlar of the, etc., p. 22s.
POISSON
cour dans sa jeunesse, il s'était mis les fers aux pieds avec un cadenas dont il avait jeté la clef à la mer; comme engagement à rester ainsi garrotté jusqu'à la mort. Mais tandis qu'il revenait en vaisseau, d'un pèlerinage fait à
Kome dans cet é(at, des gens de l'équipage prirent un gros poisson dans le ventre duquel la clef fut retrouvée.
Le saint voyant là un signe de la volonté divine qui anticipait le terme de sa pénitence, se dégagea des chaînes dont il s'était chargé volontairement. Nous pouvons donc répéter, comme attribuable à plusieurs par indivis, la gravure déjà donnée ailleurs pour un seul.
D'autres sont remis de même en possession de la clef des fers qu'ils s'étaient imposés par pénitence. Ne seraitce pas au moins quelquefois une manière de faire entendre au spectateur que les regrets de ces saints furent bénis par le Ciel? D'autant que nous voyons bien des fois, dans le haut moyen âge, de grands coupables délivrés de leurs chaînes au tombeau des saints qu'ils visitaient pour expier des crimes publics.
Saint Atilan (Allilanus), évoque de Zamora; 5 octobre, xe siècle. On lui attribue la renonciation à son évêché, et le jet de son anneau épiscopal dans le Douro, parce ([ne les ravages des Maures dans son diocèse avaient rendu ses soins inutiles. Plus tard, un poisson du fleuve fit retrouver cette bague, et le saint homme y vit un avertissement divin qui le rappelait à son bercail '.
L'antiquité classique nous avait cité des trouvailles curieuses ou menaçantes dues à la pêche de quelques poissons qui faisaient reparaître au jour des anneaux perdus. Le moyen âge lui tient tête en cela, par exemple dans la légende de saint Kkntigehn (ou Mungo), évêque en Kcosse (Cf. Cerf, p. 184). On raconte qu'une jeune épouse écossaise ayant laissé tomber sa bague de mariage dans la Clyde, son mari s'imagina qu'elle l'avait livrée à quelque amant adultère. La malheureuse alla trouver le saint évêque, qui se mit en prières sur la rive du fleuve; et bientôt , dit-on , un saumon , tenant dans sa gueule l'anneau perdu, vint le déposer sur le sable*. Cela aurait passé dans les armoiries de la ville de Clasgow.
Saint An»ouu>, évêque de Metz (Cf. Armes, p. 72, sv.). Quelque chose de tout semblable aux récits précédents se trouve dans la vie de cet autre saint; il s'y agit aussi d'un anneau , mais de la Moselle, comme de juste. On dit que, laïque encore, il jeta sa bague dans la rivière, disant : « Je ne tiendrai pas mes fautes .pour effacées devant Dieu, s'il ne me fait recouvrer cet anneau. » Or, à quelques années de là, il le retrouva dans les entrailles d'un poisson qu'on lui servait3.
On attribue aussi un poisson ou la pêche à saint Zenon, évêque de Vérone (12 avril, 380). Mais ce monument est-il bien authentique? En tout cas cela se retrouve dans sa légende4 ; et l'on peut y voir, si l'on veut, la pauvreté du saint homme obligé de pourvoir à sa subsistance en péchant lui-même dans l'Adige. Toutefois,
t. Espafia sagrada, t. XIV, p. 339, 3i0. Cf. Brautii, Martyrol. poetic., 5 octobris.
2. Louandre, Revue des Deux Mondes, janvier 1851, p. 319. — Une autre forme de cette légende, beaucoup plus précisée, est indiquée par les Bollandistes (A A. SS. Januar., t. I, p. 820, B15); et se lit dans les Moines d'Occidenl, t. III, p. 327.
3. Longucvul, Hisl. île l'Église gallicane, liv. IX, A. 025. — Vincent. Ilellovac., Specul. hislor., xiiu, "5 (p. 925, t. H). — Edm. I.eblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. 1, p. 020, sv.
4. Costus perinunserat Zcno episcopus, Sndeus in lapide, piscans in Mise. »
Cf. 5. Zeuouit Sermnnes, edd. ITr. liai 1er i ni; p. cli, cxlviii, etc.
POISSON
comme à cette époque le symbolisme dos premiers siècles subsistait encore tel que nous le montre l'art des catacombes, je suis très-porté à croire que nous avons là une indication de la pêche apostolique comme dans plusieurs peintures ou sculptures primitives; ou du poisson qui représentait Notre-Seigneur, comme nous l'avons rappelé précédemment1. J'en, reproduis deux exemples qui ont paru déjà dans l'édition de L'Heureux, en 1856.
L'un et l'autre, que l'on dirait avoir été connus par Raphaël*, font allusion à la vocation des apôtres devenus pécheurs d'hommes, ainsi que Jésus-Christ le leur avait annoncé (Matth. iv, 19) en appelant à lui saint Pierre et saint André, près de la mer de Tibériade.
Nous en pourrions donner bien d'autres exemples, mais ceux-ci suffisent à notre sujet où il ne s'agit point
de répéter ce que de savants antiquaires ont exposé maintes fois, et développent encore avec plus d'habileté que nous ne saurions le faire en quelques lignes. On y
pourra du moins reconnaître ce qu'il était resté de celle vénérable tradition dans les premiers siècles du moyen âge, et comment le poisson (à titre de symbole de Jésus- Christ) aura joué un si grand rôle dans plusieurs anciennes légendes. Des clefs, des clochettes, des anneaux ramenés au jour par cet animal, ne seraient-ils pas le souvenir d'une manifestation céleste quelconque, qui rappela vers son peuple plus d'un évoque dégoûté de son ministère après des travaux longtemps infructueux"?
Saint Mai.o, évoque en Armorique (Cf. Aveugles, p. 106; etc.), disant la messe sur ledos d'une baleine. Voir p. 696.
Ce saint, dès son enfance, suivant les Bretons, avait annoncé des dispositions très-marquées pour des navigations miraculeuses. On raconte par exemple, que s'étant endormi sur un banc de goëmon, il fut emporté par le reflux; mais ramené à terre par les prières de saint ltrandan son maître, ou les mérites du bienheureux petit garçon. C'est un autre fait qui a donné lieu à la représentation que je produis au verso. Les Bretons veulent que dans une navigation prolongée, le saint se soit trouvé en mer le jour de Pâques. Alors désirant pouvoir célébrer la messe, il se serait fait débarquer sur une île qui se trouva n'être qu'une baleine4. 11 put cependant offrir le saint sacrifice sur ce pied-à-terre singulier, sans trop d'accidents, si l'on en croit la légende5; et l'animal ne plongea qu'après la messe finie. Cela semble appartenir à la vieille histoire des voyages de saint Brandan (ou Brendaine) qui sont bien un peu susjwets, mais dont on n'a pas absolument établi la fausseté6. Les moines irlandais du haut moyen âge étaient connus pour des voyageurs infatigables par terre et par mer. L'Islande paraît en savoir quelque chose; mais il est un peu hardi d'affirmer que les îles Canaries aient reçu leur visite. Toutefois, d'après les narrations que je cite, saint Malo y aurait pénétré dès le V siècle ; il y aurait même ressuscité un ancien habitant de cet archipel7, qui avoua le malheur des gens morts sans connaître l'Évangile. De quoi le missionnaire se serait servi pour convertir les survivants8 ; et si peu certaine que fût cette
t. J. L'Heureux, iïagioglypta, p. 133, 130; UO, sq.
S. Je n'ai besoin que de citer sa Pêche miraculeuse et sa Vierge au poisson.
3. On ne voit guère que ces légendes de poisson aient pris racine après le xi* siècle, et peut-être même celles qui descendent si bas (dans le temps) sont-elles un écho de récits antérieurs. C'est que l'ixO'j; perdit de bonne heure son sens primitif chez les populations du moyen âge qui n'avaient plus besoin de mystère pour exprimer leur croyance. Mais, soit souvenir encore persistant, soit effet d'un certain pédantisme pieux, nous en trouvons la trace dans l'invention qui fait découvrir à Charlemagnc les yeux du pape Léon III dans le corps d'un poisson; à raison de quoi la guérison du souverain pontife devient surtout l'œuvre du saint empereur.
Peut-être pourtant que chez les moines celtiques une certaine affectation d'archaïsme mystique et l'habitude de la pêche ( surtout au saumon, dans l'Ecosse auprès des côtes) aura multiplié les narrations de ce genre. On en pourrait citer bon nombre que )'ai omises, mais qui ne forment pas des caractéristiques saillantes, du moins
pour nos temps modernes. D'ailleurs la légende, une fois reçue pour quelques-uns, a bien pu passer à d'autres par une sorte d'emprunt qui n'est pas très-rare; les panégyristes prétendant mainte fois que leur héros ne soit inférieur a nul autre.
4. J'ai donné dans les Mélanges d'Archéologie (t. III, p. 251-557) l'analyse des récits du moyen àje sur la baleine. On peut voir à ce sujet d'autres renseignements dans la Ilevue britannique, attribués nu Kraken (1835, juin, p. 209-272), mais évidemment nés de la même origine.