‹ Caractéristiques des saints dans l'art populaire. Énumérées et expliquéesChapitre 1156 sur 1339 · RÉBUS · texte numérisé non relu

RÉBUS

que le ciseau ou le pinceau suffisent pour tout exprimer sans avoir besoin de l'alphabet. Cette prétention a laissé des traces plaisantes (ou même baroques) dans l'histoire des arts du dessin*, et l'hagiographie en a ressenti les atteintes. Les titres Oies, Ours, etc., nous ont montré qu'un peu d'interprétation demande place dans l'intelligence des attributs donnés aux saints. Rappelons aussi ce qui a été dit (p. UO) sur le bœuf de sainte Frideswide, et (p. 406) sur la faucille de sainte Sidwell. Je pourrais citer encore la main surnuméraire prêtée à saint Mein (p. 537), etc. Mais comme les rébus picards ne sont que trop connus, il importe d'insister sur l'usage qu'on en a fait en Angleterre (peut-être même ailleurs). L'auteur du Calendar of Ihe anglican Church s en donne un exemple assez curieux dans la peinture de saint Olave où ce roi porte quelque chose comme un gros gâteau ou pain orné (whole loaf); ce qui prétend équivaloir à une inscription, et signifier Olof (Holo/ius, Olaf).

Cela suffirait absolument, pour qu'on ne soit pas trop ahuri à la rencontre de faits analogues. Je prétendais surtout annoncer qu'on peut s'y attendre, et ne voulais pas rassembler à plaisir des curiosités que leur réunion même eût fait tourner au burlesque pour les esprits de nos jours.

Je ne sais trop si je puis y joindre la hallebarde de saint Hallward (Halptvardus, Haluardus, etc.; H mai ou 29 juillet, 1028). Cette arme peut être prise pour hache de guerre, et partant caractériserait absolument un prince guerrier. Aussi la voit-on parfois entre les mains de saint Olave. Cependant, hallebarde et guisarne ou pertuisane étaient usitées, au xve siècle et au xvie, même pour les commandants d'infanterie. Elles ne suggéraient donc guère l'idée de chercher un sens secret sous le premier aspect de la représentation.

Une consultation qui m'était adressée ces jours-ci, me conduit à soupçonner que le pédantisme de la Renaissance n'aura pas dédaigné cet enfantillage, sauf à l'af-

fubler du manteau classique pour n'être entendu que des raffinés ; car il ne s'agissait plus alors chez certains lettrés de se faire comprendre par les bonnes gens, mais bien plutôt d'imaginer un langage réservé aux doctes. Notre langue en a gardé l'empreinte profonde, malgré les railleries de Rabelais et autres.

Voici en particulier de quoi il est question pour le moment. Henri Estienne, entre autres espiègleries calvinistes contre les papaux, prétend que saint Yves (Yve) de Tréguier (Cf. Avocat, p. 607-, etc.) est d'ordinaire représenté avec un chat; parce que, dit-il, cet animal symbolise les gens de loi (en quoi une fable de La Fontaine pourrait passer absolument pour preuve quelconque) '. Naturellement la légende serait venue à l'appui des artistes , et tracerait un rôle intéressant au chat de notre saint (ce dont j'avoue n'avoir jamais rencontré les vestiges). Au cas où quelque peintre, sculpteur ou graveur, par amour du pittoresque, aurait montré le chat domestique pelotonné aux pieds de son maître qui dépouille attentivement ses sacs de procès, et supposé même qu'un légendaire eût traduit la scène en une intervention quelconque de chat ; on ne voit guère quelle atteinte sérieuse pourrait rejaillir de là sur l'Église , qui n'a pas coutume de garantir les récits des légendes.

Que serait-ce donc si quelque érudit plus ou moins jurisconsulte (comme Gentien Hervet, par exemple) avait prétendu faire exécuter pour l'élite de la bazoche une estampe du patron des avocats? Le père de saint Ive s' appelant Hélory, un chat (âaoupoî ; au nominatif pluriel xluri sous forme latine, si c'était une chatte avec ses petits) pouvait rappeler le nom patronymique du saint; et aveuglé par l'envie de faire pièce aux catholiques, l'auteur du Tliesaurus grxcx lingux n'aura-t-il pas pris un rébus grec pour superstition papiste ! Rien des scandales pharisaïques n'ont pas meilleur fondement, mais comment plaindre la mésaventure d'un moqueur qui ne fait rire que de lui en voulant berner les autres!

1. Ce serait un grand abus du mot Ypôçeiv, employé par les peintres grecs pour exprimer l'œuvre du pinceau ou du crayon , comme par les écrivains pour le tracé des lettres; et de fait les artistes de l'antiquité ont l'air d'avoir connu le rébus, s'il faut en croire certaines historiettes mal accueillies par M. J. P. Rossignol (Trois dissertations..., Paris, 1862, p. 171-182). 11 y en a du reste quelque autre exemple qui importe assez peu ici.

Mais j'ai eu l'occasion (Mélanges d'Archéologie..., t. I, pi. xlv; et p. 249-257) de faire voir que le moyen âge avait parfois beaucoup trop exagéré la sphère d'action permise à la peinture par les lois suprêmes du bon sens. 11 s'en pourrait trouver un autre exemple plus abordable, dans le Psautier du comte Henri de Champagne, conservé àTroyes (Cf. Portefeuille archéologique de la Champagne, Miniatures, pi. tv). C'est Un produit du même préjugé, si ce n'est de la même école; et l'on y aperçoit également la prétention d'arriver à une sorte de peinture phonétique pour les gens illettrés.

2. Oxford, 1851; p; 267, sv. Je cite volontiers ce livre, parce que son laborieux compilateur y montre constamment un respect remarquable pour les souvenirs du temps passé, tout en ayant l'air de ne s'adresser qu'aux anglicans. Mais l'Église anglicane, chez ses écrivains sérieux , donne souvent cette leçon1 a plus d'un catholique;

étant , comme on l'a dit « la moins déformée, parce qu'elle est la moins réformée. ■ Waltcr Scott, par ses coups de patte fréquents contre l'Église, songeait probablement à se faire pardonner en Angleterre le scotisme jacobite ou puritain qui servait de pivot à ses principaux ouvrages ; et en Ecosse, son peu de rancune contre les Hanovriens. Rançon un peu normande, payée aux partis dominants sur le dos des opprimés . Homme de loi (greffier eh chef , et fils d'un writer to the signet), il savait que • les battus payent l'amende. » Vœ victis! Le mot est vieux. Qui vise à la popularité se trouve forcé de dire quelquefois en jetant les yeux sur ses claqueurs : « Il faut bien que je marche à leur suite, puisque je suis leur chef! » C'est une excuse assurément, mais non pas preuve de beau caractère; car je ne puis croire que la conviction y soit pour grand'chose. Des préjugés se comprennent ; mais, quand il s'agit de les exprimer par écrit public, on devrait d'abord bien les soupeser. 3. Les Catalans disent :

c Asi esta el pages entre dos advocats Corao el pagel entre dos gats. »

Mais j'ignore si la France a jamais eu locution semblable. Mettons pourtant que ce soit vrai, sur l'attestation pure et simple d'Henri Estienne qui aurait mieux agi en donnant ses preuves.

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