EPILOGUE
émerge çà et là. Grouper les bonnes observations antérieures, et tenir compte assez ordinairement des travaux les plus solides, c'est déjà tâche fort suffisante pour qui embrasse tant d'espace. Alors, s'appuyer sur l'érudition d'autrui, devient sagesse autant que loyauté; pourvu que l'on réserve les droits de l'avenir. Or, voit-on qu'il y ait eu ici bien des solutions hautaines qui prétendissent clore désormais tout débat sur les hypothèses soulevées à diverses occasions? Je montre les difficultés, plutôt que je ne les dissimule; et ne tiens pas à laisser croire qu'elles soient absolument résolues de mon chef. Il me semble avoir donné d'ordinaire une forme conjecturale à ce qui n'était pas certain.
Mais aussi d'autres disent que les citations de tout genre hérissent beaucoup trop un livre qui se donnait pour populaire ! La popularité ancienne avait cependant besoin d'être établie aux yeux d'une génération qui a perdu bien des souvenirs paternels; et des textes étrangers à notre âge ou aux influences universitaires, avaient précisément pour but de faire voir qu'on nous a trop séparés de nos aïeux les plus voisins. L'affirmer sans preuves à l'appui, pouvait sembler bien gratuit ou trop atrabilaire. Ceci d'ailleurs ne s'annonçait point comme un manuel d'écoles, tout en ne prétendant pas non plus s'élever jusqu'à l'atmosphère raréfiée (ou plutôt condensée) des Saumaise. Les notes sont employées de telle façon que le lecteur puisse s'en abstenir s'il aime mieux croire sur parole, et néanmoins la preuve ne manquera pas à qui veut être mis en mesure de vérifier ce qu'on lui affirme. Ai-je trouvé la mesure précise qui répond au « Médium tenuere beati? » Possible que non. En tout cas, je n'ai pas vidé mes portefeuilles, comme quelqu'un l'imaginera probablement; et qui voudrait m'entamer au retour de cette campagne pourrait s'apercevoir qu'on n'y a pas engagé toutes ses réserves.
Bref, il faut peut-être adopter l'aphorisme malin qu'un de mes professeurs de rhétorique faisait énoncer par un magister dans une comédie de collège (1821), et qui met tout le monde d'accord si Ton obtient le droit de le redire tour à tour :
« Chacun a sa méthode, et la mienne est la bonne. » Nouvelle plainte encore, car
« Qui bâtit sur la place, aura maint conseiller. »
Il se rencontre bien des répétitions! Le motif en est que ma compilation n'étant pas précisément destinée à l'agrément du lecteur, certaines parties pourront bien n'être jamais lues de suite par plus de vingt personnes. Il importait donc que des renseignements utiles ne se dérobassent pas trop au chercheur presque toujours impatient, et souvent porté à ne point imaginer la possibilité d'une classification que ne lui suggérait pas le premier bond de son esprit. Puis je confesse avoir dicté presque tout, et ne m'être communément relu que sur épreuve; c'est-à-dire dans l'état fragmentaire où le texte était réduit par les intermittences
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typographiques. Le public se fâcherait à tort pour nn aveu qui équivaut à dire que Pou a fait de son mieux, à tout prendre.
Des renvois devenaient ainsi nécessaires assez fréquemment; cl le texte avait à les suppléer parfois, ou du moins a les justifier. C'est pourquoi plusieurs gravures aussi ont été reproduites, surtout quand chacune d'elles pouvait résoudre divers problèmes. Est-ce grand abus? Ce le serait sans contredit, si l'on y eût cherché un artifice pour éluder la parole du prospectus qui annonçait plus de trois cents gravures. Mais lorsque (déduction faite des doubles emplois) le premier tome a lui seul contient deux cent quatre-vingt-dix bois gravés, et l'ouvrage entier cinq cents pour le moins; qui est en faute? Tout n'est pas absolument inédit, sans doute, sur le nombre de ces estampes quelconques; néanmoins, quand les promesses sont dépassées, où est matière à reproches? Un financier pourrait assurément gratifier les amateurs, d'une galerie de planches beaucoup mieux exécutées que les miennes; mais qui possède des millions les emploie communément à toute autre chose; ou s'il a l'esprit élevé, par hasard, il réserve ses œuvres aux riches sérieux et aux bibliophiles bien reniés. J'étais moins que ces importants personnages, et visais à mieux. Il fallait donc s'ingénier sans gros sacs déçus. Un juge très-admissible, Hippolyte Flandrin, qui eût désiré voir la publication de cet ouvrage, n'avait parcouru qu'une partie de mes matériaux, et il la trouvait plus que présentable. Je le constate pour que M. Grimaux recueille au moins ce suffrage, qui en vaut d'autres.
Ce n'est pas encore tout. Tel juge qu'on ouvre la porte trop étroitement aux légendes, cl tel autre eût désiré qu'on les accueillît beaucoup moins. On nous ressasse beaucoup, depuis quelque temps, les lois immuables du monde physique. Mais qui donc a fait ce monde physique? ou si l'on veut, qui a fait la Nature? Et qu'est-ce donc aussi que la Nature? Bible et dévotion ^ part, écoutons le bon sens qui ne gale jamais rien :
« Nunquam aliud nalura, aliud sapientia dicit. »
Si la cause est libre, il semble qu'on puisse s'attendre à des effets qui ne soient pas absolument certains (je veux dire déterminés d'avance à coup sûr, pour nos prévisions terrestres) ; ou bien voudrait-on qu'à force d'intelligence et de volonté, la cause suprême fût réduite au rôle quasi mécanique d'un destin fatal? Que de philosophie plus haute il se trouve dans ce mot populaire : le bon Dieu (c'est-à-dire, non pas seulement indépendance solennelle, mais souci paternel pour ses créatures raisonnables qui le servent de leur mieux) ! et dans cette sage restriction chrétienne à tout calcul humain : s'il plaît à Dieu ! Ambroise Paré savait écrire jadis, au sujet de ses malades : « Je le pansai, et Dieu le guarit, » comprenant très-bien qu'un blessé avait affaire à autre ressource qu'aux lois physiologiques prises abstractivement, et aux soins du plus habile homme. Ce qui ne veut pas dire néanmoins que le législateur souverain se plaise, pour ainsi dire, à déconcerter habituellement les résultats de son propre» ouvrage. D'ailleurs, qu'un homme de bonne foi veuille bien calculer jusqu'à quel point serait