Jticofoi a Voragine Legcnda aurca, Dresde
3. Cette édition, reproduite par M. Aligne dans l*un de ses Cours, y manque de table alphabétique; en sorte que l'usage en devient très-malaisé si l'on n'étudie pas le livre d'un bout à l'autre. La Légende dorée est souvent dans le môme cas par suite d'une distraction toute semblable chez ses éditeurs, y compris M. Urawse. L'ordre du calendrier n'est pas présent à toutes les mémoires.
capables. On nous dit bien comment les grands serviteurs de Dieu ont été représentés, mais on n'explique guère pourquoi tel ou tel attribut les caractérisait aux yeux du peuple. Dès lors les meilleurs ouvrages ne ressemblent pas mal a une liste d'indications sèches qui satisfont assez peu la curiosité légitime. Si je trouve, par exemple, que sainte Marie l'Égyptienne porte trojs pains, j'éprouve immédiatement le désir de savoir quel en est le motif; et la plupart du temps l'auteur ne m'en donne pas l'explication. L'esprit humain est fait de telle sorte, qu'il ne s'arrange pas de réponses si sommaires. L'auteur peut trouver que ce lui est déjà bien assez de peines prises pour arriver à ce point, et se dégage volontiers du reste de la tâche; non pas qu'il ne poussât volontiers son entreprise jusqu'au bout, soupçonnant sans doute qu'il laisse encore une question ultérieure à résoudre. IVfais où trouver habituellement le mot de tant d'énigmes qui renaîtront à chaque ligne, si l'on se dévoue à les prendre pour autant de problèmes que le public vous propose? Il y faut des lectures presque sans nombre si l'on n'a pas été familiarisé de bonne heure avec les faits de l'hagiographie. Qui n'a pas fait un usage quotidien du bréviaire durant plusieurs années, ne saura où chercher ce que les bonnes gens d'autrefois connaissaient comme nous savons aujourd'hui l'A B C. Pour moi, il m'est arrivé d'entendre expliquer certains bas-reliefs sans pouvoir opposer à l'interprétation autre chose que des fins de non-recevoir. Puis, à quinze jours de là, lisant les leçons de mon bréviaire à Matines, je voyais clairement les faits qui avaient dirigé l'artiste du xve siècle ou du xvi", et que l'on m'avait habillés d'une façon méconnaissable.
Toutefois le bréviaire (du moins un bréviaire quelconque) ne dit pas tout. Chaque contrée a ses saints qui n'ont pas occupé beaucoup le reste de la chrétienté. Le bréviaire romain a beau signaler les serviteurs de Dieu les plus connus dans l'univers catholique, il est pour les divers ordres religieux, pour les nations et pour le moindre village, des saints dont la gloire n'a point toujours dépassé un certain cercle. Les réunir tous serait lourde besogne. Le grand ouvrage des Bollandistes n'en est pas encore venu à bout depuis cent soixante-dix ans. Un laïque, un luthérien surtout est donc fort excusable si le pied lui manque sur pareil terrain; et pour un homme du monde, c'est vraiment sagesse que de ne s'y point engager. L'ecclésiastique, l'homme de communauté ne s'en tirera pas toujours à son avantage; et je prends mes précautions pour ma propre excuse, comme on voit. Il n'en reste pas moins vrai que Je public peut désirer un essai d'explication historique supérieure aux catalogues publiés jusqu'à ce jour. Avoir fait un peu plus que par le passé, témoignera
1. Je citerai entre autres de jolies sculptures exécutées à Saint-Biquier dans l'ancienne salle capitulaire, si j'ai bonne mémoire, et sur un tympan de Saint-Wulfran d'Abbevil|e. On avait voulu m'y faire voir les aventures d'un abbé trèsmoderne et nullement canonisé. Je ne me refusai pas de protester contre l'impossibilité de cette intention, mais que substituer à l'explication reçue? Faute de succédané satisfaisant, les ciceroni locaux ne pouvaient se dessaisir du récit
consacré, je crois, par M. Gilbert. Or, en disant mon office du 20 septembre après mon retour à Paris, j'apercevais clairement l'histoire de saint Eustache dans l'un et l'autre monument. Une rectification adressée, il y a plus de vingt ans à mon guide d'Abbeville, est-elle venue à bout de renverser le préjugé? Peut-être que non. Le retour au bréviaire romain aura sans doute ouvert les yeux que ma lettre n'avait pas dessillés avant l'emploi de ce collyre populaire.
du moins le désir d'approcher du but, et pourra en faciliter l'accès à de nouveaux venus qui passeront outre avec un surcroît d'informations facilité par notre labeur quelconque.
3. Du reste, il ne s'agit pas de surfaire notre apport à l'avoir commun. La voie était déblayée par maint travailleur; et quoique j'aie plus que doublé le nombre des saints mentionnés par M. Helmsdœrfer (peut-être même par le général de Radowitz) . quoique je me sois imposé de ne presque jamais citer un fait iconographique (passons sur ce mot, puisqu'on l'a mis en circulation) sans y joindre son explication quand je le pouvais, je ne doute nullement qu'à quelque temps d'ici l'on ne puisse ajouter et rectifier beaucoup après examen.
Cela étant, quelle sera la marche de notre livre pour qu'on puisse s'y reconnaître? D'abord le titre indique assez clairement qu'il s'agit de donner les moyens de retrouver un saint d'après les signes qui le caractérisent ordinairement dans l'art populaire. Ces signes sont-ils des emblèmes, des symboles, etc.? question qui se peut bien écarter quand on veut aller droit au but. La matière laissera suffisamment de travail sans qu'on se querelle dès l'entrée; il s'agit de caractéristiques, cela suffit, et de savoir le sens que nos pères lisaient dans ces signes de convention qui couraient alors le monde.
k- On doit donc comprendre d'avance pourquoi nous serons très-sobre en fait de vues symboliques transcendantes. Non pas que des aperçus et des dissertations solides sur ce point, ne puissent être assez utiles quand elles sont à leur place; je crois avoir montré, à propos des vitraux de Bourges, que ces études ne me répugnaient pas. Plusieurs ont même trouvé que je m'y jetais à corps perdu, et d'une façon quasi abusive. S'il m'en souvient bien, c'a été même l'avis exprimé par le rapporteur de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres. Mais j'avais cru alors (et je crois encore aujourd'hui) que c'était là une occasion de montrer comment se pouvait traiter le symbolisme avec un certain respect; c'est-à-dire en recherchant les racines qu'i) peut avoir dans la tradition ecclésiastique, en examinant, comptant et pesant les témoignages qu'il peut alléguer chez les principaux écrivains de l'Église. Hors de là, il devient trop facilement une espèce de "romantisme qui me répugne en matière d'enseignement théologique. Somme toute, on me trouvera si l'on veut très- timide sur ces grands aperçus où d'autres se donnent plus libre carrière. J'avoue n'avoir pas la prétention de mettre en lumière des enseignements chrétiens qui auraient totalement échappé à des docteurs tels que saint Augustin, saint Grégoire le Théologien, saint Anselme, saint Bonavenlure, et autres de cette taille. Mais pour aujourd'hui, le but de ce livre est tout simplement de donner une explication historique à des représentations qui ont presque toujours (ou prétendent avoir) leurs racines dans l'histoire.
5. Cette histoire, nous n'avons pas la prétention de la donner constamment comme inattaquable. Loin de là, il nous échappera au contraire plus d'une fois de soulever des doutes que certains esprits timorés pourront taxer de hardiesse. Mais n'importe. L'Eglise n'oblige aucun catholique d'admettre les yeux fermés tout ce qui peut être même qualifié de pieuse croyance. A plus forte raison demeurons- nous parfaitement libres au sujet de récils populaires,
très-naïfs tant que l'on voudra, édifiants si l'on veut mieux encore, mais reposant au fond sur des témoignages humains où il y a fort à dire. Moi qui ne demande pas mieux que de croire à l'action divine en dehors des lois générales données à la nature , suis-je pour cela disposé à enregistrer tout ce que l'on me donnera comme miracle? Non certainement. J'y veux des preuves; et je pourrai jusque-là ne pas quereller ceux qui croient en avoir, mais non pas me ranger d'enthousiasme à leur parti. Si nous nions des faits prouvés, qu'on nous relève; autre chose serait de se scandaliser parce que nous révoquons en doute des merveilles qui ne nous semblent pas bien établies.
Je dois m'attendre du reste à des reproches qui auront l'air de se réfuter réciproquement, et cependant je ne veux pas dire qu'ils se détruiront tout à fait l'un l'autre. Alban Butler et Godescard (dont l'œuvre a réellement une valeur incontestable et est mise à contribution par plusieurs qui ne l'avouent pas) ont cru devoir accorder beaucoup à l'école de Baillet; s'ils ne se font pas dénicheurs de saints avec les hagiographes jansénistes, ils sont d'une timidité véritablement outrée quant au récit des miracles. Le travail que j'entreprends pourra passer pour un supplément au leur, puisqu'ils évitent avec une sorte d'affectation ce qu'il me fallait précisément rechercher pour arriver à mon but. Pour moi, les prodiges sont la matière principale, parce que l'art peint plus aisément les actions éclatantes que les vertus. Or, il me fallait devenir comme le trucheman des artistes anciens auprès de spectateurs qui ne connaissent guère les sources où puisaient les vieux maîtres imagiers. Si je ne donne pas toujours raison à ceux-ci, je tâche d'expliquer leurs motifs; et j'avoue que je m'attarde assez volontiers sur leurs pas. Mais, pour qu'on ne soit pas réduit à un catalogue de miracles plus ou moins avérés, je me permets quelque peu de critique, et je prends soin que les dates et autres indications aident à vérifier mainte narration dans l'histoire %.
6. Le signalement des saints ne sera pas toujours aussi complet que pourraient le désirer certains amateurs exigeants. 11 est des serviteurs de Dieu particulièrement illustres, soit dans l'Eglise entière (comme les fondateurs d'ordres religieux) , soit en certaines régions (comme les patrons de villes ou de provinces), et qui. en conséquence ont trouvé des artistes pour détailler leur vie par le menu. On ne peut cependant; pas dire que toutes les circonstances un peu merveilleuses de leurs vies soient précisément populaires. Chaque saint célèbre se présente à l'imagination des chrétiens sous une ou deux formes , quelquefois quatre ou cinq, rarement au delà, s'il n'a jeté un éclat énorme. Saint Pierre lui-même ne sera pas reconnaissante à la majorité des fidèles si l'on n'a fait choix de représentations élémentaires, pour ainsi dire, qui ne dépassent point un petit cercle de faits présents à la mémoire de tout chrétien. Le reste est très-permis aux artistes si l'histoire les autorise, mais ne se peut dire
1. Quand j'indique le jour où se fête un saint dans Mais la fête d'un saint n'y correspond pas toujours à l'an-
l'Église, je prends le Martyrologe romain pour mon guide niversaire de sa mort (par exemple pour saint Jean Chry-
ordinaire, parce que nul livre de ce genre n'a un carac- sostome et saint Ambroise). Il suffit apparemment de dire
tère d'autorité plus grave, à tout prendre en considération. une bonne fois quelle est ma base générale.
populaire, parce qu'il faudra un titre, une notice, que sais-je? pour rendre le sujet bien intelligible à la plupart des spectateurs. N'exagérons pas ; ce qui est populaire en une cité, chez une nation peut-être, pourra bien ne pas l'être ailleurs; avouons pourtant que s'il s'agit d'intérêt général pour la chrétienté (c'est apparemment l'unique exigence que l'on puisse imposer à un livre comme le nôtre) , on ne peut être tenu à détailler tous les faits intéressants que tel Ordre ou telle ville conserve peut-être en mémoire de son fondateur ou de son patron et que divers artistes auront énumérés dans une sorte de monographie destinée aux dévots de ce saint. Il est néanmoins certaines collections avec lesquelles on ne peut se refuser à compter,, parce que l'habileté ou la célébrité de leurs auteurs a laissé des traces. A part ces considérations exceptionnelles, répétons que tout ce qui est peint, gravé ou sculpté, ne fait pas loi inévitablement.
7. Cela dit, on peut deviner sans grande peine que nos prétentions ne sont pas encyclopédiques, même en fait d'hagiographie. Est-ce à dire que nous prenions pour enseigne une modestie qui compterait éviter la critique par des protestations d'humilité? Point du tout. Voici le vrai. Le projet, le plan même de ce livre date de 1838, et les travaux allemands l'ont éperonné par une émulation de patriotisme catholique très-avouable, ce semble. Bien d'autres occupations l'ont ajourné, sans jamais suspendre la résolution première; et c'est pourquoi l'auteur s'y est remis tout d'abord (autant que sa santé très-fatiguée le lui permettait) avant de publier une Suite aux Mélanges d' Archéologie \ etc., préparée par le P. Artb. Martin, mort dans les derniers jours de 1856. Il semblait assez juste que notre collaboration de quinze années une fois rompue par cette décision du Ciel, je reprisse un peu de la liberté que j'avais sacrifiée aux grands projets de ce confrère dont les visées étaient sans fond. A vrai dire, durant toute la suspension éprouvée par plusieurs de mes entreprises personnelles, je ne perdais pas absolument de vue les Caractéristiques des Saints; et j'ai pu examiner, la plume a la main, plus de trente mille estompes spécialement rassemblées dans ce but en diverses collections de France et de Belgique. Ceux qui ont parcouru l'Europe et ses musées jugeront peut-être qu'il restait encore autre chose à faire, et je ne les contredirai pas; mais les explorations de ce genre accomplies dans les mêmes vues par le généra} de Radowitz et M. Husenbeth me permettaient de penser que je n'étais pas trop en arrière après les avoir mises à profit. D'ailleurs le burin des graveurs a le plus souvent fait connaître au loin les œuvres des grands maîtres, et les types populaires n'ont pas tous pour point de départ la statuaire ou la peinture.
En voulant faire mieux que d'autres, il m'est arrivé de tomber dans un inconvénient que je reconnais à la (in. Mes deux volumes ne sont pas assez maniables pour être mis sous le
1. Cette teconde suite, si Dieu me prête vie et force, qui n'était qu'une pierre d'attente, jusqu'à ce que j'eusse
sera ma principale occupation après les deux volumes que loisir et santé pour expliquer maintes choses mystérieuses
voici, et formera trois ou quatre nouveaux tomes dont qui exigeaient interprétation et qui ne s'adressent plus
toutes les gravures sont presque entièrement achevées. aux seuls ornemanistes. Mais il en sera Ce que Dieu voudra,
J'en ai déjà commencé une première (chez A. Morel, 1864-66) quant à l'effet.
bras durant un voyage et dans l'inspection d'un musée. Fallait-il sacrifier les autres avantages à celui de mettre au jour un livre de poche? Je sais tel amateur qui se promet déjà de transformer mon gros travail en un vadc-mecum, et il se peut qu'on y réussisse sans trop écourter ce que je croyais devoir dire. Qui sait même si, sous un petit format, l'on n'ajoutera pas quelques données utiles qui manqueraient ici?
Nul doute que l'on ne puisse aisément me dépasser, surtout après les renseignements rassemblés cette fois. Car que sont les travaux d'érudition , pour parler net, si ce n'est un degré préparé à ceux qui viennent plus tard et qui monteront plus haut en nous prenant comme marchepied afin de s'élever au delà de l'horizon où se bornaient nos regards? Assurément il se trouvera ici plus d'un fait que l'on pourra mieux éclaircir, ou des dates et des distinctions de personnages qui méritaient plus de critique, de patience et d'érudition que je n'en avais à ma disposition. Je crois cependant que le principal progrès se produira surtout à l'aide de recherches locales. Celte source, mise en valeur depuis quelque temps par les sociétés historiques des provinces, donnera inévitablement des résultats supérieurs aux petitesses d'un intérêt de clocher. Elle indiquera surtout, pour certaines circonscriptions, divers détails légendaires répandus dans tell ou telle région, mais qui ne pouvaient entrer dans un ouvrage général. Quant à moi, si je vis encore lorsque ces compléments verront le jour, je serai le premier à battre des mains; car il ne m'est pas venu à l'esprit de poser la limite où ces recherches pouvaient atteindre.
8. Pour mettre aux mains du public le résultat de mes études, quelle marche fallait-il suivre? Je n'ai pas trouvé mieux que la méthode adoptée par M. Helmsdoerfer, qui se proposait de conduire le lecteur du connu à l'inconnu. La représentation d'un saint étant donnée, ce que l'on y voit de plus clair (armes, devise ou légende , navires ou barques, etc.), servira de moyen pour trouver son nom dans une énumération alphabétique qui nommera le personnage à propos de son attribut- Voilà pour Je cas très-fréquent où l'on voudrait découvrir quel homme de Dieu (ou quelle sainte) était caractérisé par ces désignations jadis familières au spectateui chrétien comme aux artistes. S'il s'agissait an contraire de connaître la caractéristique d'un saint (tâché fort épineuse dont la commande se décharge trop souvent sur le peintre ou le sculpteur qui n'en peut mais), un répertoire général en donne la clef à la fin de l'ouvrage par des renvois aux pages où chaque attribut se trouve non-seulement signalé, mais expliqué. Ainsi, sans quitter jamais la série alphabétique, qui présente la forme la plus abordable à tous, nous aurons et la simplicité d'une table très-accessible, et les développements évités avec trop de prudence par beaucoup de nos prédécesseurs.
A raison des additions considérables que nous avons faites au nombre des saints mentionnés dans les travaux iconographiques (comme on dit parfois) qui avaient précédé le nôtre, et par suite du surplus d'indications que nous imposait le projet de tout expliquer, il devenait d'autant plus important que l'on ne fût pas obligé de lire toute une série pour arriver au but de chaque recherche. Nous pensons avoir évité ce danger }a plupart du temps en prenant soin
d'observer presque toujours un ordre assez simple pour permettre de faire rapidement le choix entre plusieurs groupes. L'Ancien Testament d'abord, puis les papes ou les évéques prennent le pas dans chaque article, et les saintes sont constamment placées au dernier rang. L'ordre chronologique n'a été consulté qu'en second lieu pour motiver le classement subsidiaire; et nous ne lui avons pas même accordé un droit impérieux, parce qu'il n'offre point cette ressource de première appréciation qui pouvait seule guider un lecteur ordinaire. Nul n'hésitera dans le plus grand nombre des cas sur la question de savoir si la représentation qu'il a sous les yeux lui offre un saint ou une sainte, un évêque, un abbé ou un laïque; mais l'époque précise ne saute guère aux yeux, et d'ailleurs avancerait médiocrement les recherches. Combien de saints fort connus, dont le siècle serait à peine indiqué par beaucoup de ceux-là mêmes qui les honorent! Du reste, nul doute que la chronologie ne soit un renseignement utile, et nous lui avons donné sa place, non sans quelque peine. Toutefois ce ne pouvait être la base d'une classification élémentaire où l'œil devait être le premier guide.
9. Plusieurs aussi , avant nous , s'étaient restreints à une nomenclature non-seulement dépouillée de détails historiques, mais privée de dessins qui pussent diriger les artistes aussi bien que les antiquaires. Économie fâcheuse de plus d'une façon, mais qui avait toute sorte de motifs. Les gravures doivent accroître le prix et diminuer la vente d'un livre, du moins à ce qu'il semble , quoique des gens habiles aient trouvé moyen d'accorder ces deux termes inconciliables en apparence. Supposé môme que cette difficulté soit franchie par les combinaisons d'un éditeur intelligent, ferez-vous choix de l'archéologie toute pure en ne reproduisant rien qui n'appartienne au passé, ou allez-vous traiter tout d'après une fantaisie entièrement moderne? Diverses vies de saints illustrées (comme on dit) par des artistes contemporains ont donné de pauvres spécimens du fond que l'on peut faire sur l'art chrétien du xixe siècle; aussi n'y a-l-il point à s'étonner si quelques-unes de ces publications n'ont pas atteint le bout de leur carrière. Si vous prétendez toutefois ne rien admettre qui n'ait deux ou trois siècles de date, voilà les choses chrétiennes reléguées à peu près dans l'antiquaille, à la façon des nécropoles que nos musées reproduisent gravement avec plus ou moins de succès, mais avec l'intention bien sensible de les classer comme objets curieux à peu près sans conséquence (sinon scientifique) pour l'avenir.
L'Église n'en est pas venue au point d'être traitée comme les civilisations éteintes; il ne faut pas laisser croire à certains Épiménides de 92 en France (ou de 1532 en Saxe), que nous en soyons réduits pour nos saints au procédé berlinois du musée égyptien de Prusse. M. Lepsius y a trouvé bon de ne mentionner le roi Frédéric-Guillaume IV dans une collection pharaonique, qu'en l'affublant de formes et de pensées mendiées dans la terre de Misraïm chez les hiérogrammates de Chéops, de Rhamsès et de Thot.
Je ne veux pas nier que les saints (après Dieu) ayant été la grande préoccupation du monde moderne durant quelque mille années, ils sont devenus l'objet quasi principal d'une littérature populaire où sources primitives et documents historiques entraient parfois pour
une part assez mince. Ce que l'on a dit de nos jours sur l'origine de certaines légendes n'est pas extrêmement neuf. Avant plusieurs évoques de la Renaissance (mot assez mal interprété par divers écrivains en un sens ou en l'autre) , des moines du xiv6 siècle critiquaient déjà une bonhomie excessive chez leurs prédécesseurs. Tel était en France, par exemple, notre dominicain Bernardus Guidonis dont les manuscrits ont été négligés plus que de raison, et qui n'appi*ouvait pas toujours le laisser aller de son confrère Jacques de Varazze dans la célèbre Légende dorée. Mais qui ne dira aussi que bien des modernes ont fait trop bon marché de nos vieilles histoires populaires? Tout cela était-il à rejeter par la seule raison que c'était populaire (en quoi la Renaissance proprement dite est d'une aristocratie insupportable) , — et, tout jésuite que je suis , je ne puis m'empécher de faire observer que certains bollandistes du xvme siècle ont un peu trop abondé dans ce sens ; — ou ne fallait-il pas rechercher ce qu'il y avait de vraiment historique dans les récits populaires, avant de se prononcer prématurément et de fermer ainsi la route aux explorations ultérieures, en jetant le discrédit et l'oubli sur les vrais moyens de recherches? C'est une grande question qui demeure encore ouverte et à laquelle je crois apporter mon petit contingent dans ce livre. Ne fût-ce que de réunir les souvenirs locaux , et d'en proposer parfois une explication (hasardeuse peut-être), ce ne sera pas avoir desservi les travaux hagiographiques. On y pourra trouver intérêt à la fois et profit pour parvenir à constater ce qu'il y avait primitivement d'idées fondamentales sous quelques groupes qui nous semblent parfois étranges, mais dont il importe de conserver le souvenir, afin que la parenté de ces divers faits ne s'oublie pas quand on sera en mesure d'en rendre raison, sans parti pris d'amour ou de haine. Il est aisé de voir à mon langage que je ne suis pas, sur ce point, ce que certaines gens appellent un fanatique; mais tel se pique de ne pas l'être, qui le devient (en sens contraire) par horreur contre le fanatisme; autre illusion dont j'espère m'être suffisamment garé. L'impartialité n'est pas toujours du côté de ceux qui l'affichent le plus. A nous autres catholiques les miracles fort clairs ne manquent pas, nous pourrions donc en sacrifier quelques centaines sans nul regret; il nous en restera suffisamment qui demeureront incontestables à la bonne foi la plus sévère.
10. Bon nombre de nos peintres ne seraient que trop disposés par leurs études à se dire que les saints sont affaire d'archéologie comme Thésée , Ménélas ou Sésostris, et .que Raphaël est déjà bien moderne (outre qu'il n'est pas facile à copier) pour des sujets si étrangers à la société actuelle. Car j'aime à croire que le goût et le talent de plusieurs artistes d'aujourd'hui, si peu chrétiens qu'ils puissent être, reculent devant les fadeurs et les niaiseries d'un certain art religieux qui a la vie très-dure malgré sa misère d'un demi-siècle pour le moins.
Quel sentier choisir donc entre l'archéologie toute crue et des compositions contemporaines? Si bien senties qu'elles soient, ces dernières seules auraient l'air de briser avec le passé en s'écartant des sources avec une sorte d'affectation qui était loin de ma pensée. Quand j'ai choisi pour épigraphe des Mélanges (en 1847) ce mot de Cassiodore : « Renouvelons les œuvres antiques sans copier leurs défauts , et faisons rayonner sur les travaux de notre âge
14 AVAÏNT-PROPOS.
le glorieux reflet des vieux temps. » je prétendais donner à entendre doux choses qui importent à beaucoup d'artistes actuels : savoir, que l'archéologie proprement dite devient anachronisme quand elle veut prendre place hors des musées ou du lieu qui l'a vu naître; et que, lorsqu'il s'agit d'art chrétien, on ne doit ni se séparer des origines glorieuses qui ont éclairé nos pères, ni se condamner à les répéter matériellement pour une génération qui n'y voit plus tout ce que voyaient ses ancêtres. Les siècles du moyen Age avaient l'œil moins difficile et l'esprit plus large que nous dans les spectacles qui tenaient à la foi, pourquoi nos regards plus exigeants et nos cœurs moins éclairés devraient-ils être tenus au régime ancien? Jusqu'au moment où Dieu trouvera que nous sommes irrémédiables et qu'il est temps de faire place à la seule éternité, l'Église doit avoir des ressources pour relever les peuples; et les artistes qui prendront son mot d'ordre rencontreront le moyen de raviver les anciennes pensées sans se tenir précisément aux expressions vieillies.
Dans un travail lentement préparé depuis assez longtemps, avec la vie casanière que je me suis faite et le peu de ressources dont je disposais dans mon petit coin, ce me serait une consolation d'avoir montré que nos artistes vaudraient bien les autres s'ils trouvaient de l'encouragement comme dans l'Allemagne rhénane où l'école de Dusseldorf a rencontré des Mécènes chrétiens. M. Grimaux, qui a dessiné le plus grand nombre de mes sujets modernes, voudra bien me permettre de le nommer sans avoir pris son agrément; je n'ai pas pu le rétribuer selon son mérite, c'est mon unique regret dans le choix que j'ai fait de lui; et beaucoup diront sans doute, comme moi, qu'à une époque plus heureuse pour les pensées chrétiennes exprimées part l'art, il eût trouvé une place digne du sentiment qui dirigeait ici son crayon. Combien d'hommes nous laissons s'éteindre sans les avoir appréciés! sans parler de ceux que nous mettons en valeur à notre propre honte, ou que nous fourvoyons faute d'une direction et d'une critique qui auraient développé leurs qualités au lieu de leurs défauts.
Je crois donc à la possibilité d'un art religieux au xix" siècle, et dans la France qui a figuré si glorieusement au moyen âge; mais le vieux temps, je ne le repousse point du tout, même dans ses œuvres les plus vulgaires, parce que la foi y donnait une valeur aux produits d'artistes inexpérimentés. L'atmosphère qu'ils respiraient suppléait à la maladresse de l'ouvrier en mainte occasion; aussi, pour qui sait regarder attentivement ce qui nous en reste, il y a beaucoup à puiser dans ces sources populaires, soit pour l'histoire, soit pour le sentiment. Ne nous faisons pas illusion : nous sommes généralement plus habiles, je le veux bien; mais nous avons, comme le cheval de Roland, un défaut; un seul, à la bonne heure. Or, ce défaut, c'était tout simplement d'avoir perdu la vie.
Voilà pourquoi j'ai accueilli très-volontiers plusieurs dessins d'autrefois, et M. Arth. Forgeais m'a rendu un vrai service en me permettant de publier quelques-unes des gravures qu'il a fait exécuter pour sa Collection de plombs historiés trouves dans la Seine.
il. Puissent des appréciateurs mieux posés (pie moi populariser les travaux chrétiens
du moyen âge! Les catalogues de galeries privées ou publiques pourraient y aider beaucoup. M. J. Labarle, dans sa belle notice sur la collection Debruge-Duménil ', avait montré comment un amateur éclairé pouvait suppléer un peu a la dispersion ou à l'éloignement des musées. Que n'a-t-on appliqué le même système aux curiosités de premier ordre réunies par le prince Soltykôff! Le musée d'antiquités formé à Copenhague a publié un catalogue orné de gravures sur bois, qui était fait pour se répandre par toute l'Europe s'il n'eût été rédigé en une langue dont la sphère d'action est trop restreinte. Nos collections parisiennes pourront croire qu'il ne leur convient pas d'aller chercher des leçons dans les îles de la mer Baltique. Cependant si les musées de Cluny, du Louvre, du cabinet de France, de l'artillerie, etc., voulaient profiter de l'exemple donné par le Danemark, je crois qu'ils aideraient à l'éducation de bien des gens, et ne feraient pas une mauvaise affaire financièrement parlant. Combien de désœuvrés même et surtout de curieux voudraient emporter le catalogue s'il était autre chose qu'une nomenclature destinée à guider les visiteurs, et s'il pouvait aider à fixer quelques souvenirs bien choisis! Le musée Campana eût laissé bien d'autres traces si quelques esquisses avaient enrichi le livret emporté par ceux qui le parcoururent comme simple guide aux Champs- Elysées (quoique l'époque chrétienne y fût maigrement représentée, moins cependant qu'on ne l'a dit très-haut). J'ai peur que, pour paraître prendre une magnifique initiative, on ne rêve chez nous des publications splendides qui auront l'unique défaut du cheval de Roland. Je puis bien signaler cet écueil de l'amour-propre national, moi qui professe de prendre un Allemand pour guide. Le bon sens n'a rien de suspect pour nous être venu d'outre-Rhin ou d'outre-Elbe dans une question particulière. Faisons mieux si nous pouvons, mais ne renonçons pas à un bon chemin, en vertu de cette, belle raison que nos voisins y auraient passé les premiers.
12. Entre les lacunes que des critiques sévères pourront noter dans ce livre, il serait injuste de compter l'omission de plusieurs bienheureux. Ce litre, qui précède les derniers honneurs de la canonisation définitive , n'autorise pas le culte public hors de certains lieux désignés : tels que la patrie où le serviteur de Dieu a vu le jour, la région témoin de ses vertus, l'Ordre dont il avait suivi la règle et porté l'habit. Bien des provinces peuvent donc n'en avoir guère connu la vie ou vénéré la peinture, et c'est par conséquent un des sujets dévolus aux amateurs de recherches locales. Aussi ce que nous en dirons fréquemment est par surabondance, et sans nulle prétention d'être complet en cette matière. Les corporations religieuses et les provinces savent là-dessus quantité de faits ignorés ailleurs, parce que l'art populaire n'a pu s'en emparer dans la chrétienté universelle. Avant de compléter un tel accessoire, il faudrait pouvoir se dire qu'on laisse peu à désirer sur le principal; or, je ne veux pas permettre de croire que je prétende n'avoir omis aucun personnage important à quelque titre, même parmi les saints.
On voudra donc bien me tenir compte de ce que je dis, avant d'insister sur ce que j'omets. L'ignorance et l'oubli ne seront pas toujours les seuls motifs de ces défauts. 11 est
id AVANT-PROPOS.
telle accusation que j'aurai encourue de plein gré , pour raisons trop longues à déduire. Car enfin cette introduction n'entend pas être une plaidoirie.
13. Parmi les recherches assemblées ici on ne trouvera guère que des représentations rencontrées par l'auteur lui-même, ou qu'il trouvait attestées par des témoins dignes de foi. Ce n'est pas à dire qu'il n'en existe bien d'autres dont le signalement lui aura échappé. Le protestantisme et la révolution française n'ont pas seulement détruit bien des traces de la piété populaire; les anciennes sources en sont devenues beaucoup moins accessibles, et plusieurs statues, peintures ou estampes d'autrefois demeurent lettre close pour nous jusqu'à plus ample informé.
Des représentations possibles, peut-être même réalisées jadis, ne doivent pas non plus être considérées comme inexécutables désormais, parce qu'il ne leur a pas été donné place dans ce livre. Il suffit de consulter l'histoire, y compris la légende populaire passablement autorisée, et de s'inspirer aux traditions des vieux maîtres pour cas semblables. Le champ demeure libre à qui voudra étendre les applications nombreuses réunies d'après les exemples de nos pères; et ce serait le cas de redire avec un grand docteur de l'Eglise : « Aimez, puis faites ce qu'il vous plaira. » Mais qui n'aimera pas la vie et les merveilles des saints risquera le plus souvent d'avoir la main malheureuse en pareils sujets. Sauf ce défaut fondamental, encore les conseils d'un homme entendu ne gateront-ils rien; car les artistes n'ont pas le loisir de se former à ces études qui sont tout autre chose que la préparation technique enseignée à leur jeunesse dans les ateliers. Et cependant nombre de commandes naïves semblent supposer que cela vient de soi-même, comme un fruit sur la branche, au bout de l'ébauchoir ou du pinceau. J'en sais quelque chose par maintes confidences des peintres et des statuaires chargés de ces sortes de tâches, avec pleins pouvoirs étourdissants; et je, dois dire que souvent l'artiste est le premier à s'émerveiller de tant de confiance mise en lui.
46 février 4866.