ALLÉGORIES
Les artistes du xvr5 siècle et des coinniencemenls du xvne, en Flandre surtout, employaient assez volontiers certaines représentations allégoriques qui n'ont point pris pied dans l'art populaire, parce qu'elles étaient un peu trop recherchées. Mais comme leur école fut assez féconde, principalement dans la gravure, et qu'il en est demeuré des traces, indiquons quelques-unes de ces inventions pour l'intelligence de diverses compositions curieuses d'ailleurs et parfois exécutées avec une entente générale des sujets qu'on n'a pas toujours rencontrée depuis.
Le monde (la richesse, l'ambition, etc.) est plusieurs fois exprimé par une sphère géographique qui se brise, et d'où s'échappe un diable. Pour montrer la fragilité des richesses terrestres, le globe est souvent ligure en verre.
Les plaisirs (convoitises humaines, pompes de Satan, comme parle l'Église) ont été figurés par une femme parée tenant une grosse bourse , souvent même portant un globe (le monde) sur sa tête. Cette bourse, que l'on pourrait ne pas reconnaître, sans une certaine habitude des monuments, a communément l'aspect d'une petite musette formée de plusieurs sachets ; les divers ventres ou sachets réunis autour de la bourse principale étaient probablement destinés à renfermer plusieurs espèces de monnaies que l'on choisissait à son gré, selon le besoin, dans la poche respective. Le tout se terminait au sommet en une sorte de bâton court qui servait, je pense, à empoigner la bourse pour la tenir facilement. Ce petit appareil se voit dans les monuments depuis le commencement du xvie siècle jusqu'au xvue, et semble avoir remplacé la bougette [aumôniire) suspendue auparavant à la ceinture. Je suppose que les riches seuls ayant communément besoin de cette bourse si compliquée, on en avait pris l'occasion d'exprimer ainsi la richesse.
Par suite de ce symbolisme, on verra des saints qui foulent aux pieds, soit le globe du monde, soit les plaisirs et la richesse, représentés par la femme que nous venons de décrire. C'est une façon d'exprimer aux yeux, qu'ils ont méprisé les biens terrestres, et repoussé Satan avec ses pompes et ses œuvres. Si je ne me trompe, un artiste inconnu se proposait sûrement la même pensée quand il a peint sainte Opportune posant le pied sur une sorte de dragon et sur un homme. J'imagine qu'on a voulu nous la montrer surmontant le diable (les tentations de l'enfer) et renonçant au mariage pour n'appartenir qu'à Jésus-Christ.
Nous pouvons absolument classer parmi les allégories cette autre invention de croix à plusieurs branches adoptée par les peintres et les graveurs flamands, mais répandue ensuite au loin, et presque acceptée par le blason moderne. La croix archiépiscopale, remplaçant la crosse, n'a plus semblé suffire pour des dignitaires supérieurs. On a cru devoir inventer une croix double (à doubles bras) pour les patriarches ou primats, et une croix triple pour les papes. Mais, dans le fait, les papes ne se sont jamais attribué cet insigne dont les artistes leur faisaient cadeau. Cependant il est toujours bon de savoir reconnaître le sens que les peintres et les graveurs lui ont attribué. Cf. Animaux emblématiques, Anne (sainte Opportune).
Au mot Hérésie, on trouvera quelques indications complémentaires. Le paganisme et les tyrans qui s'en firent champions contre les martyrs, sont peints assez fréquemment sous les pieds d'un saint qui a surmonté leurs attaques. On y joint même les philosophes païens qui ont tâché d'induire en erreur les disciples de l'Évangile. C'est ainsi, par exemple, que l'on voit sainte Catheisine d'Alexandrie foulant aux pieds le philosophe Porphyre qui avait, dit-on , prétendu lutter contre elle dans une conférence publique, où l'empereur Maxence voulait la gagner au culte des idoles. Bien d'autres cas semblables se comprendront au moyen de ce qui vient d'être dit, sans qu'il soit besoin d'énumérer tous les cas analogues. Les artistes avaient évidemment en vue ces mots du Nouveau Testament (Hebr. xi, 33) : « Les saints par la foi ont vaincu les empires; » ou encore (IJoann. v, h) : «Ce qui triomphe du monde, c'est notre foi. »