MISSION
Les hommes apostoliques qui n'ont évangélisé les peuples qu'après avoir été envoyés par une autorité divine, ne seront pas aisément désignés par quelque indice bien clair qui annonce où ils puisaient leur mission. Cependant on pourra quelquefois reconnaître ce caractère à des signes que l'art aborde sans peine. Les clefs données à saint Pierre par Notre-Seigneur Jésus- Christ, la Division des apôtres jadis représentée par bien des livres à miniatures au 15 juillet*, rappellent directement la parole divine du Sauveur à ses apôtres (Marc. xvi, 15-18) : « Allez dans tout l'univers prêcher l'Évangile à tous les peuples, etc. » Pour des époques plus récentes, on peut montrer les papes et les évêques des grands sièges déléguant des missionnaires chargés de porter la parole de Dieu dans les contrées infidèles; et ce sujet ne manquera pas de variété avec quelque unité reconnaissable. Ainsi saint Éleuthère pape (26 mai, v. 186) adressant deux légats au roi Lucius, dit-on (dans la Grande- Bretagne); saint Grégoire le Grano se consolant de ne pouvoir évangéliser lui-même l'Angleterre, en lui envoyant saint Augustin de Cantorbéry (v. 596) ; saint Athanase patriarche d'Alexandrie, donnant à saint Frumence, avec l'épiscopat, la mission de convertir les Éthiopiens; saint Boniface de Mayence ordonnant des évêques pour divers pays germaniques dont il leur confie la christianisation, etc.; ce sont des tableaux qui se comprennent sans grand effort, bien qu'une certaine connaissance de l'histoire ecclésiastique ne soit pas inutile pour s'y reconnaître. Aussi avouerai-je volontiers que ce genre de sujets, à raison de l'érudition (pour le moins élémentaire) qu'il suppose dans le spectateur, ne saurait être classé à très-juste titre parmi les caractéristiques populaires. Mais je n'ai pas dissimulé que je m'accordais
t. A*. SS. August., t. V, p. 863. — Brocchi, SS FiormUm,
t. III, p. 85, sgg. — Hagiolog. ilalic, t. I, p. 63.
2. Les Grecs semblent avoir eu le même objet dans leur commémoraison des soixante-dix (ou soixante-douze; disciples, fêtée chez eux le 4 janvier. Cf. J. Martinov, Ann. ecclesiaslic. grœco-tlavic. (AA. SS. Oclobr., t. XI).
quelque marge, tout en adoptant une désignation générale qui me guide dans la plupart des cas.
On a représenté aussi saint Jevn l'Évangéliste députant saint Poi.ycarpe vers la chrétienté de Smyrne, parce que cet apôtre conserva de son vivant une suprématie bien marquée sur les Églises de l'Asie Mineure; et saint Clément pape passa longtemps en France pour nous avoir envoyé les fondateurs de nos principaux sièges. Cela est-il bien établi après les assertions, contradictions, rectifications ou discussions anciennes et modernes? Je ne me prononce pas en affaire si contentieuse; patriotisme, autorités de part et d'autre, traditions compliquées de préjugés plus ou moins légitimes, y rendent l'arbitrage beaucoup trop périlleux3.
Plus tard les chefs des ordres religieux aussi, sous la haute direction du Saint-Siège, expédièrent au loin des fondateurs d'abbayes ou des hommes apostoliques isolés qui devaient répandre soit la semence évangélique, soit la règle qui caractérisait le nouvel institut. L'on peut donc rencontrer des monuments qui peignent saint Benoît envoyant saint Placide en Sicile, ou saint Maur en Gaule ; et saint François d'Assise chargeant saint Antoine de Padoue de prêcher et d'enseigner l'Écriture sainte (Cf. Livré). Dans ce dernier cas, l'on a pu avoir en vue, nonpas seulement de faire ressortir l'éclat scientifique jeté d'abord par une Famille qui produisit bientôt saint Bonaventure, mais le mérite du saint portugais (on pourrait bien l'appeler saint Antoine de Lisbonne, comme le nomment ses compatriotes) qui, après son entrée dans l'ordre de Saint-François, avait longtemps caché ses connaissances pour n'être employé qu'aux plus bas offices.
A une époque plus voisine de nous, on peut voir encore saint Ignace de Loyola envoyant saint François Xavier aux Indes. Mais pour ne pas multiplier ces exemples, disons que la mission des hommes apostoliques partant pour les pays lointains est fréquemment désignée par le bourdon qui indique les longs voyages entrepris avec une pauvreté évangélique. De cette façon, plus d'un missionnaire pourra être pris au premier aspect pour un simple pèlerin. Mais lorsque le moment en sera venu, je tâcherai de donner quelques indications qui empêchent de les confondre au moins dans bien des cas, avec ceux qui ont fait de simples pèlerinages.
MITRE
De la mitre asiatique employée dès le temps de l'art gréco-romain pour désigner les peuples orientaux, je pourrais bien ne faire ici qu'une mention rapide. Les
3. Les sièges épiscopaux qui prétendent avoir une origine apostolique, sont extrêmement nombreux dans l'Église ; et l'on m'accordera sans peine que plusieurs d'entre eux n'ont pas de titre fort décisif. C'est tout ce que j'ai voulu dire, et ce n'est sûrement pas trop hardi. Sans courir au-devant des querelles, il ne faut pas non plus se vouer à tout prendre comme paroles d'Évangile.
MITRE
articles Bonnet phrygien et Tiare expliquent absolument tout ce qui serait utile en ce genre pour un livre comme le nôtre; et certaines médailles antiques, arméniennes surtout, coiffent les princes d'une mitre fort semblable à celle de nos évêques du moyen âge. D'ailleurs on se procure aujourd'hui sans peine des manuels d'antiquités (comme le Dictionnaire de Rich) où les renseignements surabondent. H suffirait donc à la rigueur de nous borner cette fois, et encore sans grandes recherches, à la mitre ecclésiastique. Cependant ne laissons pas ignorer à ceux qui auraient peu pratiqué le moyen âge, que la mitre latine désignait alors les pontifes de la Synagogue, tout comme les évêques chrétiens. Aaron et les princes des prêtres portent donc à cette époque la coiffure épiscopale de nos jours. Cela dure che* nos artistes jusque vers la fin du xvr* siècle, et les vieux vitraux en donneraient maint exemple.
Que la mitre soit un insigne de l'épiscopat, qu'elle ait été accordée vers le xne siècle à la dignité abbatiale, que sa forme ait varié à diverses reprises, ce sont des questions archéologiques qui n'entrent point nécessairement dans mon sujet, et dont j'ai dit quelque chose à propos de l'épiscopat et de la crosse. Nous n'aurons donc à mentionner ici que les mitres accompagnant un personnage qui semble n'avoir aucun autre insigne de prélature: comme les évêques qui ont abdiqué leur siège, ou les saints qui se sont dérobés à la charge pastorale par humilité.
Le nombre est grand des saints prélats qui ont fui les sollicitudes du gouvernement d'un diocèse, pour embrasser l'obscurité de la vie religieuse ; on nous pardonnera bien de ne pas en dresser la liste complète : bornonsnous à nommer quelques-uns de ceux dont l'abdication est le plus fréquemment rappelée par les artistes. Ce sont saint Hidulphe archevêque de Trêves , saint Claude archevêque de Besançon, saint Juste de Lyon, etc., dont les noms ont trouvé place sous le titre Ermites. Communément on les reconnaît à une mitre placée près d'eux dans la cellule où ils s'étaient confinés.
Saint Materne évêque de Tongres se voit souvent avec trois mitres près de lui, par la même raison qui le fait représenter avec trois églises sur la main. Cf. Églises, p. 336.
Saint Nicolas de Myre et saint Servais sont parfois peints recevant leur mitre de la main des anges. Cf. Anges, p. 36, sv.
Plusieurs autres se voient refusant la mitre qu'on leur présente, pour exprimer les difficultés qu'ils opposèrent à leur élection (comme par exemple saint Isidore de Sêville; et saint Antuelme de Bklley, ci-dessus, p, 496, sv.) ; mais ce refus a été si fréquent parmi les saints, qu'on n'en saurait faire une caractéristique bien reconnaissable.
Ailleurs on a peint un saint évêque arrivant dans sa ville épiscopale, et auquel le peuple présente les insignes
de sa dignité. Cela peut encore donner l'occasion d'un tableau, mais le moyen de savoir bien au juste quel est le prélat dont il s'agit? En ce cas, comme il faut qu'un
Saint Brucu.
évêque ait des mitres de diverses couleurs, selon l'occasion; deux ou trois mitres présentées à l'arrivant, donneront lieu de soupçonner une intention très-spéciale. Mais il ne s'agit réellement que d'une réception officiell,faite à tout nouveau prélat.
Saint Bruno fondateur de la Chartreuse, a été çà et là
MITRE
représenté avec une mitre et une croix épiscopale renversées à ses pieds, parce qu'il refusa l'archevêché de Reggio (en Calabre) que le pape voulait lui faire accepter.
Le même motif a fait placer la mitre près de saint Thomas d'Aquin , de saint Joseph Calasanz et de saint Bernardin de Sienne; mais pour ce dernier, qui avait
Saint Bernardin de Sienne.
refusé trois fois la dignité épiscopale , il est presque toujours peint avec trois mitres placées à côté de lui (Cf. Auréole, p. 96).
Nous avons parlé de la mitre lydo-phrygienne, persane, etc., sous les titres Bonnet et Encensoir (à propos de saint Zacharie). Cependant, comme les mitres ou tiares asiatiques ne sont pas sans utilité pour reconnaître quelques saints personnagesdans les monuments, certains détails de plus ne gâteront rien à ces premières données. Ainsi, en voilà une autre forme beaucoup plus semblable au bonnet phrygien.
Il s'agit des rois Mages venant adorer l'enfant Jésus; et ce fragment de crosse du xie siècle a déjà paru dans les Mélanges d'Archéologie (t. IV, Crosses , fig. 82 ).
Avec ceci et ce que nous avons dit ailleurs on sera désormais passablement informé sur les sujets analogues.
Mais attendu que les peintres et statuaires des divers âges gardent mainte surprise à qui aborde l'un d'eux sans comparer plusieurs époques entre elles, on ne nous saura pas mauvais gré d'avoir multiplié les renseignements; d'autant que l'antiquité ellemême varie beaucoup en ce point. A qui regarde les diverses ûgures asiatiques représentées avant Jésus-Christ ou dans les monuments chrétiens, il viendra en l'esprit que les artistes n'ont pas toujours eu la même intention quand ils coiffaient ces têtes de façons un peu différentes. Je crois que plusieurs auront prétendu reproduire le haïk ou le beurnous des arabes, avec le capuchon qui préserve la tête des coups de soleil; d'autres voulaient peindre quelque chose comme le bonnet pointu des Persans modernes, ou la haute coiffure conoïde des princes et des dieux de Ninive (Coïoundjic); peut-être aussi un autre couvre-chef plus propre à la Basse- Asie. Donnons donc encore , d'après une peinture des catacombes1 (du cimetière de Saint-Pontien , via Portese ) , les saints Abdon et Sennen Persans , couronnés par Notre-Seigneur lui-même (Cf. Groupes, p. Z»57, etc.). Certains espagnols, plus patriotes que sensés, ont prétendu les attribuer à Cordoue *. Mais Rome était un peu mieux informée depuis le temps de Dèce. Aussi voit-on que nos deux martyrs portent des vêtements où il est clair que l'on a voulu rappeler leur origine orientale, et qui fait voir une fois de plus comment on entendait en
1. Apud Bo-.io, Roma sotleranea, p. 133. Cf. AA. SS. Jul ,t. VII, p. 130, etc.
2. Cf. Nie. Antonio, Censura de historias fabulosas , libr. VI, cap. m (p. 287, sg.).