I. Nos deux tumeurs sont des carcinomes baso-cellulaires
Il n’est pas nécessaire d’insister longuement ; cela saute aux
yeux pour peu qu'on connaisse celte variété de tumeurs. Nous avons dès l’abord signalé la richesse des deux cas en cellules embryonnaires (grand noyau chromatique, peu de protoplasma) ; cependant celles-ci ne restent pas constamment indifférenciées et leur évolution partielle fait de nos tumeurs des carcinomes baso-cellulaires de transition.
Leur architecture en forme de coins, de massues, de tubes cellulaires pleins anastomosés est aussi le type le plus fréquent des tumeurs basales ; le cas n° IT ébauche par places un dessin pyriforme ou kystique, le cas n° I est parakératosique. Quant au tissu de soutien, il ne manifeste nettement ni dégénérescence hyaline, ni myxomateuse.
Au point de vue clinique, le second cas s’est comporté comme une tumeur basale typique, le premier cas moins exactement.
IT. Est-ce que la glande thyroïde peut produire des tumeurs baso-cellulaires ? (1) — Théoriquement elle le peut. Les tumeurs baso-cellulaires ne représentent pas un mode de pro- Hfération qui soit réservé à l’épiderme et à ses dépendances, puisque Krompecher les a signalées dans les voies urinaires, la couche ovigère, dans les épithéliums pavimenteux et les glandes de la bouche.
Mais il n’en est pas moins évident qu'elles se trouvent en immense majorité dans la peau, — que les épithéliums pavimenteux (et leurs glandes annexes) de la bouche, du pharynx, de l’æsophage, du vagin, du col ultérin où elles ont été décrites ont la plus grande analogie avec l’'épiderme, — qu'elles n'existent pas dans les épithéliums cylindriques
(1) Dans la suite nous n’aurons en vue que notre deuxième cas; il est plus complet et se prête mieux aux comparaisons que le premier,
du tube gastro-intestinal et de l'utérus, — que le seul revêtement cylindrique où l’on peut les rencontrer, celui des fosses nasales, est d’origine ectodermique.
Cet aperçu de la topographie des tumeurs baso-cellulaires est frappant, parce que, si en règle générale elles peuvent se développer dans différents épithéliums, en pratique on les trouve 9 fois sur 10 dans la peau, principalement au visage, dans la portion sus-diaphragmatique du tube digestif, et dans les glandes et annexes de ces deux revêtements ; et de plus, elles se montrent, même dans les glandes, avec une architecture (tubes pleins) qui est familière aux tumeurs de l’épiderme.
Rapprochons cette fréquence des tumeurs baso-cellulaires (et aussi des cancroïdes vrais de l’œsophage, du larynx, des bronches, du pharynx, etc.’ dans la partie supérieure du tube digestif, de la présence normale de kératine que nous avons constatée dans le thymus, et nous penserons non seulement que les tumeurs baso-cellulaires propres de la thyroïde sont possibles (de même que celles de la parotide), mais aussi que l'épithélium de l'intestin antérieur a plus qu'une simple analogie avec l’épiderme.
Nous allons, pour arriver aux tumeurs baso-cellulaires de la glande thyroïde, repasser très rapidement par les étapes connues des tumeurs d’origine basale dans lesglandes mammaire el salivaires, par les tumeurs pavimenteuses des voies aériennes, et chemin faisant relever des faits qui pourraient rapprocher les propriétés de l'intestin céphalique de celles de l’ectoderme superficiel.
À. Tumeurs baso-cellulaires de la mamelle. — Dans la mamelle d’une part, et dans les glandes sébacées de l’autre, l'épithélium basal est identique (sauf à l'extrémité supertficielle des canaux galactophores) ; ilest à l’état normal moins élevé et moins chromatique que celui de l’épiderme, d’où il résulte que les carcinomes baso-cellulaires de la mamelle possèdent des cellules ovales et relativement claires. Aussitôt que ces carcinomes ont rompu la membrane basale ils prennent une allure clinique plus maligne que dans l’épiderme, et en effet histologiquement ils adoptent de préférence le type tubulé ou infiltrant.
B. Tumeurs baso-cellulaires des glandes salivaires. — Les tumeurs dites mixtes de la parotide qui sont de beaucoup les plus fréquentes sont de nature exclusivement conjonctive pour les uns (sarcome, sarcome plexiforme, endothéliome, fibro-myxo-chondro, etc. sarcome), conjonctives et épithéliales pour les autres (adéno-fibro-chondromes, etc. — Cornilet Ranvier, Robin, Bezancon). Les formations épithéliales sont composées parfois de cellules cylindrocubiques, parfois de cellules pavimenteuses ; dans ce cas, comme aussi dans la plupart des tumeurs des revêtements pavimenteux stratifiés des muqueuses, si la couche basale est bien développée, les pointes de Max Schultze et la kératinisation font le plus souvent défaut, à quelques rares exceptions près où l’on trouve des perles cornées et des cellules dentelées.
« Chez l'embryon, les glandes parotide et sous-maxillaire, avant d'être encapsulées, touchent, pénètrent presque le périoste du cartilage de Meckel par quelques-uns de leurs acini, L’épithélium cylindrique des tumeurs provient sûre-
ment des formations glandulaires ; l’épithélium pavimenteux peut-être aussi, ou bien encore de l'ébauche du tympan » (Hinsberg), les portions fibro-chondro-ostéoïdes, de fragments de l'ébauche cartilagineuse. La tendance générale actuelle s'accorde nettement pour placer l’origine des tumeurs épithéliales pavimenteuses des glandes salivaires dans un germe ectodermique inclus, au cours du développement, dans les ébauches de ces glandes en formation ; les tumeurs de cette espèce sont alors des tumeurs hétérotopiques de l’épiderme, des tumeurs dermoïdes, et elles se présentent, soit sous une forme adulte soit sous une forme embryonnaire. Nous avons mentionné plus haut les careinomes baso-cellulaires de Krompecher nés d'une inclusion eclodermique ; et l’on se souvient qu'il les a retrouvés dans les glandes salivaires principales et dans les glandules de la muqueuse buccale et palatine. Cependant si l’origine de la plupart des tumeurs épidermoïdes des glandes de la bouche est une inclusion fœtale, cette interprétation ne s'étend pas à tous les cas.
Hinsberg émettait tout à l'heure la possibilité, pour les carcinomes pavimenteux parotidiens, de descendre de l'ébauche glandulaire; Krompecher, dans un cas, est tombé, par un heureux hasard de ses coupes, sur le point de départ d’un carcinome baso-cellulaire au niveau d'une pièce intermédiaire, entre l’acinus et le début d'un canalicule excré teur ; il a constaté et décrit les passages insensibles, et qui n'étaient pas le fait d’une soudure secondaire, qui reliaient incontestablement le revêtement épithélial au parenchyme néoplasique.
C. Carcinomes pavimenteux du conduit aérien. — Non seulement dans le voisinage de la bouche on trouve des
carcinomes qui peuvent être mis en parallèle avec ceux de la peau, mais, fait relativement fréquent, dans le larynx, en des points où il n’est pas recouvert d'un épithélium pavimenteux, dans la trachée et dans les bronches. Les carcinomes de la trachée et des surfaces cylindriques du larynx sont même le plus souvent épidermoïdes et rarement à cellules cylindriques. Kaufmann attribue cette particularité à l’origine même de l'arbre aérien dans l’épithélium pharyngien, mais il ne s'explique pas davantage.
C'est effectivement l’idée qui vous séduit aussitôt qu’on réfléchit un peu, et l'on est tout de suite enclin à interpréter le type fréquemment pavimenteux et parfois corné des tumeurs Jaryngo-trachéo-bronchiques, par une sorte de variaüon cellulaire vers une forme qui faisait partie des capacités physiologiques du revêtement de l'intestin antérieur: le pharynx possédait, tout comme le reste du tube digestif, un épithélium cylindrique vibratile dans les premiers stades du développement ; mais déjà bien avant la naissance, :il l’a échangé, pour un épithélium pavimenteux (Neumann), de sorte que les mêmes cellules chez le fœtus ont subi une variation morphologique en tel point (pharynx), et sont restées cylindriques tout à côté (larynx). Peut-on invoquer l'influence d’une fonction nouvelle, chez un fœtus ? ou encore la pression du liquide amniotique? I nous semble infiniment plus logique d'admettre avec Kaufmann que celte variation dépend avant tout d’une propriété spéciale innée des cellules de l'intestin céphalique. Ne voyons-nous pas à l'état normal la muqueuse du larynx partiellement différenciée en épithélium pavimenteux? et si les fonctions des cordes vocales
ont, après la naissance, favorisé l'achèvement de cette
transformation, ne voyons-nous pas parfois des îlots d'épithélium pavimenteux à la face membraneuse de la trachée ? (Stôhr).
Pourtant cette hypothèse — elle s'accorde avec la spécificité cellulaire, puisqu'il s’agit d’une forme qui rentre dans les capacités de la cellule pharyngienne originelle — cette hypothèse d’une variation atavique (1) n’a pas été considérée favorablement pour ce qui est de l'interprétation des tumeurs pavimenteuses de l'arbre aérien, et les auteurs ont préféré se rallier à celle d’un processus métaplasique, ou d’une variation anaplasique (von Hansemann), qui se joue avant le développement du carcinome, celui-ci naissant dans l’épithélium déjà aplati.
Sous certaines influences irritatives chroniques les revêtements cylindriques peuvent sans doute prendre le type pavimenteux, et les exemples, sinon leur interprétation, ne manquent pas (polype nasal, utérin ; muqueuse des fosses nasales dans l’ozène, de l'utérus dans la métrite, de la vésicule biliaire calculeuse, etc.), mais précisément pour le tube aérien où les irritants de {toute espèce sont nombreux, les faits connus de variation dus à l'irritation locale et en dehors d’une prolifération néoplasique se réduisent à deux (2) : 1° l’épithélium d’une bronche était pavimenteux sur une petite longueur à partir d’une caverne pulmonaire (cas de Friedländer) ; 2° au niveau de la division de la trachée, des cicatrices syphilitiques et des fistules par lesquelles s'étaient évacués des ganglions anthracosiques, étaient recouvertes par un épithélium plat (cas de Curt, Wolf).
(1) ou équivalente ; mais seulement dans l'intestin céphalique (2) Cités par Ernst.