PREMIÈRE PARTIE
Si l'on tient à bien comprendre tout l'intérêt et aussi les dessous d'un tel sujet, il importe de se remémorer quelques faits de première importance.
Nous sommes en 1679. La paix vient d'être enfin conclue entre l'Espagne et la France victorieuse. Le jeune roi d'Espagne, Charles II, aura bientôt dix-huit ans. Il désire vivement se marier, et, dans son entourage, on le désire non moins que lui. D'abord, ses ministres et sa mère, Marie-Anne d'Autriche ont songé à lui faire épouser, selon une tradition plus que séculaire, une princesse autrichienne, l'archiduchesse Marie-Antoinette, fille de l'Empereur Léopold. Mais c'est presque une enfant : elle n'a que dix ans, de même que l'Infante de Portugal, à laquelle on a pensé aussi. On ne peut guère attendre qu'elles aient l'âge nubile : le Roi est pressé de se marier, et le Conseil des ministres, comme la nation elle-même, réclame au plus tôt un héritier du trône, afin de couper court aux compétitions des voisins.
Dans ces conditions, un mariage français avait
dû être envisagé : Mademoiselle, nièce de Louis XIV et propre cousine du Roi, la jeune Marie-Louise d'Orléans, la fille de Monsieur et de la séduisante Henriette d'Angleterre, parut, après examen, un parti convenable. Elle avait dix-sept ans, elle était très jolie. Charles II avait vu un de ses portraits. Le marquis de los Balbases, ambassadeur d'Espagne à Paris, avait fait d'elle à son souverain une description des plus flatteuses. Ces rapports achevèrent d'enflammer un adolescent dégénéré, de caractère sauvage et de tempérament brutal, qui, en vrai fils de Philippe IV, le roi aux trentehuit bâtards, était fort porté à la sensualité amoureuse. De sa part, ce fut réellement une affaire de cœur, si l'on ose dire. Il n'avait pas de cesse qu'il ne serrât dans ses bras celle qu'il appelait déjà « sa femme. », Celle-ci, au contraire, jeta les hauts cris à la seule perspective d'une telle union. Elle ne pouvait ignorer la laideur quasi -bestiale de son futur époux, ni sa stupidité, ni toutes ses tares. Il fallut contraindre cette fiancée désespérée à devenir Reine malgré elle. Son oncle, son parrain, — quelques-uns disaient même tout bas : son père, — le Roi Très Chrétien en personne, dut l'admonester sévèrement : — « Eh quoi?... Pourrais-je, faire davantage pour ma propre fille? » Mais la petite princesse sacrifiée était inconsolable. Jusqu'à la frontière d'Espagne et jusqu'à Madrid, elle n'arrêta guère de pleurer : elle pleurait comme une naïade, disaient les belles dames de la Cour.
Cependant, malgré ses supplications et ses larmes dans le courant de l'été 1679, sa main fut demandée officiellement par le marquis de los Balbases, ambassadeur en France de Sa Majesté Catholique. Le 31 août, la future Reine était épousée solennellement, dans la chapelle du château de Fontainebleau, par le Prince de Conti représentant le Roi d'Espagne. Le 20 septembre suivant, escortée par un détachement de Gardes du Corps, accompagnée d'un ambassadeur extraordinaire, de l'ambassadeur d'Espagne et de toute sa maison, elle s'achemina, toujours pleurante, vers les Pyrénées. Du côté espagnol, un cortège semblable se mettait en marche. La maison de la Reine allait au-devant de sa nouvelle maîtresse. Elle quitta Madrid le 26 septembre.
La malheureuse allait tomber au milieu d'une Cour extrêmement divisée. C'était le premier ministre, don Juan d'Autriche, le frère bâtard du roi, qui, en somme et après bien des tergiversations, avait amené le mariage français. Or il venait de mourir. Son parti, ses nombreuses créatures, complotaient déjà de mettre la main sur la jeune Reine pour l'opposer à la Reine-Mère, Marie-Anne d'Autriche, ennemie mortelle de don Juan. Celle-ci devinant d'avance l'empire qu'allait prendre sur son fils une princesse française, jeune, jolie, spirituelle, infiniment séduisante comme sa mère, M.^^ Henriette, — la Reine-Mère voulait également s'emparer de sa future bru afin de dominer
par elle sur le Roi, — bien que, d'ailleurs, elle eût préféré pour cela une princesse autrichienne comme elle-même. Entre ces deux partis, s'en formait un autre, celui du duc de Médina Céli, qui, à petit bruit, s'acheminait vers le pouvoir, grâce à la faveur du Roi, et qui, naturellement, ne voulait pas d'une Reine trop puissante.
Enfin, en dehors de la Cour, les ambassadeurs étrangers nouaient autour de la gémissante Marie- Louise tout un réseau d'intrigues. Le marquis de Villars, l'envoyé de son oncle, le Roi Très Chrétien, prétendait unir les deux reines, comme les deux personnes que le Roi aimait le plus, et, par elles, peser sur celui-ci, en faire un instrument plus ou moins conscient de la politique française. Mais la vieille rivale de la France, l'Allemagne, était là aux aguets, dans 1« personne de son ambassadeur, le marquis de Grana, l'homme le plus gros de son siècle, — rond comme un muid, disait-on, et malin comme un singe. Furieux de l'échec du mariage autrichien, il caressait le projet de compromettre cette jeune folle de Marie-Louise, de la rendre suspecte aux yeux des Espagnols, de l'évincer ainsi petit à petit, — et peut-être même de la supprimer tout simplement...
La pauvrette, quoique possédant de longue date l'usage des cours et déjà fort manégée, arrivait comme une brebis d'occision, au milieu de ces loups dévorants. Ses larmes avaient très probablement une autre cause que la crainte de tous les dangers
qui la menaçaient. Mais elle les pressentait sans doute. Il y avait vraiment de quoi pleurer pour une petite reine de dix-sept ans, sans autre arme, contre des ennemis si forts et si rusés, que sa grâce et sa faiblesse touchantes.
Don Tomâs de Zumarraga, le gentilhomme navarrais auteur de notre Relation, ne parvint que le 25 octobre à la frontière française.
La Maison espagnole de la Reine était déjà à Irun depuis près d'une semaine. Gomment cet homme si exact, si minutieux, se trouvait-il si fort en retard? C'était par la faute de son patron et protecteur, l'Excellentissime seigneur don Gaspar Tellez Giron, duc d'Ossone, grand écuyer de Sa Majesté la Reine Catholique. Exilé dans ses propriétés d'Andalousie, en punition de sa conduite scandaleuse et de ses écarts de parole contre don Juan, le premier ministre défunt, il n'avait pu joindre Madrid que cinq ou six jours après le départ de l'escorte officielle. Là, il lui fallut improviser une suite et un équipage, ce qui n'était pas facile pour un grand seigneur de sa qualité, habituellement fort incommodé dans ses affaires. Et c'était pour cette raison que don Tomds de Zumarraga, son ancien compagnon d'armes, avait accepté de le servir comme maître d'hôtel et qu'il était
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venu à ses frais de Pampelune, sa résidence habituelle, jusqu'à la Cour. De Madrid à la frontière, il était convenu entre le Navarrais et son illustre protecteur et ami que celui-ci, à défaut de Sa Majesté, couvrirait la dépense du voyage.
Or ce bon provincial fut tout étonné de ce qu'il apprit, chemin faisant. Il apparaissait pour lui, clair comme le jorn*, que le mariage du Roi avait proprement affolé le Conseil des ministres : on n'avait pas d'argent pour les cadeaux, ni pour les réjouissances publiques, voire même pour les frais du voyage. Il avait bien fallu décider qu'on ferait les choses le plus économiquement possible. Pas de rencontres de souverains. Ni Louis XIV ni Charles II n'iraient jusqu'à la frontière, comme cela s'était passé lors du mariage de Marie-Thérèse : ces déplacements royaux coûtaient vraiment trop cher ! D'autre part, les routes et les pistes étaient en si mauvais état qu'on renonçait à les améUorer ou à les réparer. On conclut que Sa Majesté la Reine Catholique se servirait tour à toup, — selon l'état des chemins, — du carrosse, de la litière, ou de la chaise, et, quand la piste deviendrait tout à fait impraticable, du cheval.
Mais comment se procurer un carrosse, une chaise et une litière ? Les fournisseurs, las d'être impayés, se refusaient à consentir de nouveaux crédits. Ce fut toute une affaire. Finalement, le duc d'Albuquerque, toujours magnifique, promit d'avancer la somme nécessaire, en prenant hy-
pothèque sur les revenus du royaume de Naples.
On avait réduit le cortège au strict nécessaire : en tout, trois hauts dignitaires de la couronne, — le Grand majordome marquis d'Astorga, le Grand écuyer duc d'Ossone, la Camarera mayor duchesse de Terrauova. Autour d'eux, se groupaient une vingtaine de personnes, dames de la Reine, dames d'honneur, dames d'atour, menins et caméristes, sans parler des gens de service : ce qui faisait encore au moins quatre-vingts bouches à nourrir. Pour couper court à toute dépense superflue, ordre était donné à chacun d'éviter les occasions de rencontres avec les Français, engeance vaniteuse comme tous les parvenus, qui, par gloriole, se feraient un plaisir d'humilier et d'écraser les Espagnols sous l'étalage de leur richesse, ou de les entraîner à une ruineuse concurrence de faste et d'ostentation.
Don Tomâs de Zumarraga, arrivé en retard à Irun, avec son patron, le duc d'Ossone, trouva tout ce monde campé au hasard dans la petite ville et faisant grande gabegie, au désespoir et au récri de la municipalité comme aussi des municipalités voisines, qui étaient mises au pillage par tout un escadron de cavalerie et par la domesticité de l'escorte.
On était là depuis huit jours. Les frais montaient d'une façon inquiétante et prodigieuse. Et la Reine n'était toujours pas signalée ! Pourtant, elle avait dû quitter Fontainebleau le 20 septembre, il y aurait bientôt six semaines !... Pourquoi
une si grande perte de temps? Pourquoi ces délais? Que se passait-il? Les Espagnols y voyaient une preuve du mauvais vouloir des Français, une façon de les berner et de les humilier encore une fois, — et tous étaient furieux, aussi bien les personnages de l'escorte que les bonnes gens du pays.
Les personnes de qualité tuaient le temps comme elles pouvaient : au jeu, à l'église, en visites dans les couvents des environs. On aimait beaucoup ces pieuses visites, qui se terminaient invariablement par une collation fort délicate, ce qui était une partie de plaisir pour tout le monde, pour les religieux comme pour leurs nobles visiteurs.
Quant aux gentilshommes ordinaires et aux domestiques, ils franchissaient quotidiennement la frontière. Des barques de pêche les conduisaient à Hendaye, de l'autre côté de la rivière.
Ils s'émerveillaient de la propreté des maisons et des rues, de l'air d'aisance et de prospérité que respirait toute la région. Mais ils rentraient, chaque soir, de très méchante humeur. Enragés à faire de la contrebande, ils prétendaient que les marchands d'Hendaye les volaient, qu'ils leur faisaient payer toutes les marchandises moitié plus cher qu'en Espagne. De son côté, la valetaille, ravie de trouver une grande abondance de vin à des prix infîmes, s'enivrait dans les cabarets. Alors, c'étaient des batailles avec ceux d'Hendaye. Les rixes et les incidents de frontière étaient
d'ailleurs continuels dans cette zone intermédiaire de la Bidassoa et la côte basque.
Sur la rive française, on élevait un pavillon de bois, où le Majordome major, marquis d'Astorga, devait venir prendre la Reine des mains du prince d'Harcourt, ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté Très Chrétienne. Mais cette construction allait assez mollement et assez chichement. Les Espagnols criaient bien haut que cela ressemblait davantage à un pigeonnier qu'à un pavillon destiné à abriter l'épouse du plus grand monarque du monde. A leur grande joie, un coup de vent emporta la cambuse. On en raccommoda une autre, qui n'était guère plus somptueuse : sur quoi les Espagnols recommencèrent à incriminer l'avarice des Français, — gens qui ne dépensaient que par vanité, ou avec l'assurance d'un profit immédiat...
Cependant, de leur côté, tout était prêt et archiprêt. Dans les salles de l'Ayuntamiento, à Irun, on avait aménagé et décoré des appartements pour la Reine. Même déploiement de magnificences à l'église paroissiale, où l'évêque de Pampelune devait chanter un Te Deum pour l'entrée de Sa Majesté. Cependant celle-ci restait lointaine et de plus en plus improbable. Pour tromper les longueurs de l'attente, — et d'ailleurs avides de contempler les merveilleux préparatifs annoncés avec emphase par les Espagnols, — les Français, à leur tour, se mirent à passer la rivière. En un vaet-vient continuel, des embarcations sillonnaient le
Chingoudi et la Bidassoa. Les visiteurs envahissaient l'église et les salles de l'hôtel de ville.
Quelques dames d'Hendaye s'enhardirent même jusqu'à pénétrer dans la chambre à coucher de la Reine, pièce assez obscure, que des tentures épaisses assombrissaient encore. En une immobilité majestueuse et vaguement terrifiante, la Gamarera mayor, duchesse de Terranova, occupait, au centre de la chambre, un fauteuil de velours fauve. Sous le tafîetas noir de sa jupe, qui luisait comme du bronze, dans le resplendissement des bijoux dont elle était chargée, elle trônait, telle une idole. Un pied de rouge s'étalait sur ses joues et sur sa gorge. Fascinée, une petite bourgeoise osa s'approcher, en tremblant, de l'imposante personne, qu'elle prenait pour un mannequin. D'un doigt irrévérencieux, elle pressa la gorge rubiconde de la dame : d'un geste automatique, la statue animée riposta par un coup d'éventail sur la main de l'impudente... Ce fut une panique parmi les Françaises, qui s'enfuirent en poussant des cris. Et ce fut un nouveau prétexte pour les Espagnols de dénoncer le sans-gêné et la mauvaise éducation de leurs voisins.
Le lendemain, — par représailles sans doute, — les gens d'Hendaye faillirent mettre à mal le corrégidor de Fontarabie, qui, tenant à la main la verge d'ébène, insigne de ses ionctions, avait passé l'eau, comme pour venir inspecter les travaux du pavillon de bois. Les Français virent là une viola-
tion de territoire, à tout le moins une insolence intolérable. Il fut hué. Des hommes lui coururent sus avec des bâtons. Peu s'en fallut qu'il ne restât sur le carreau... Et, pendant ce temps, on ne recevait aucune nouvelles de la Reine. Gela tournait au scandale, cela devenait presque un affront pour l'Espagne!... Enfin, le 29 octobre au matin, on apprit que Sa Majesté venait de quitter Bayonne pour Saint- Jean-de-Luz.
Sans perdre une minute, le duc d'Ossone dépêcha son majordome en cette dernière ville. Le Navarrais avait mission de savoir officieusement les intentions des Français relativement à la cérémonie de la remise officielle de la Reine, — et aussi de s'enquérir subsidiairement, et avec prudence, de diverses choses bonnes à connaître. Le >iuc n'était pas fâché de devancer ainsi son ennemi, le marquis d'Astorga, à qui le Roi avait confié la conduite du cortège et de la maison de la Reine et qui, en toute circonstance, prétendait avoir le pas sur lui.
Sa Majesté fit son entrée à Saint- Jean-de-Luz un peu avant midi.
Dès deux heures, le Navarrais et sa suite mettaient pied à terre sur la Grande Place, alors que les gens du marquis d'Astorga sortaient à peine d'Hendaye. Tout de suite, don Tomâs de Zumar-
raga, au nom de Son Excellence le duc d'Ossone, fit demander au prince d'Harcourt, ambassadeur extraordinaire de France, l'honneur d'un entretien particulier.
Il fut reçu par un bel homme, de taille et de mine avantageuses, à la forte encolure et au teint vermeil qui annonçait un buveur solide. Ses façons avaient une rudesse toute soldatesque et, avec cela, il affectait des allures cérémonieuses et même un ton d'afféterie assez coutumiers dans la Maison de Lorraine, dont il était. Ses ennemis disaient de lui, en haussant les épaules : — « D'Harcourt?... Tous les embarras de Nancy !» — Le fait est qu'il avait toutes les prétentions imaginables. En sa qualité de prince lorrain, il exigeait le titre d'Altesse Sérénissime, qu'on lui refusait d'ailleurs aussi bien en France qu'en Espagne.
Le Navarrais, dûment stylé au préalable, ne manqua pas de lui faire donner de l'Altesse par son interprète : ce qui épanouit immédiatement la figure renfrognée du personnage. Il répondit fort poliment et même plaisamment aux salutations et formules courtoises de l'envoyé officieux du duc d'Ossone. Et, quand celui-ci, après mille circonlocutions, l'interrogea sur la date choisie pour la remise de la Reine et le passage de la frontière, le Prince s'emporta contre les lenteurs du voyage. Il critiqua même, en paroles assez caustiques, l'attitude de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'accompagnait, le marquis de los Balbases, lequel sem-
blait vouloir relarder le plus possible cette auguste cérémonie. Finalement, avec des phrases molles et fuyantes, il laissa entrevoir que Sa Majesté franchirait la Bidassoa le lendemain de la Toussaint, c'est-à-dire dans quatre jours au plus tôt... si toutefois l'état de sa santé le permettait. Car Elle était extrêmement accablée par les fatigues de ce trajet interminable...
Avant de se retirer, don Tomâs de Zumarraga, qui ne laissait point d'être un peu inquiet de cette réponse ambiguë, sollicita au moins la faveur de présenter à Sa Majesté Catholique les hommages d'un de ses futurs sujets : ce qui lui fut accordé sur-le-champ. Le bon gentilhomme, qui s'attendait à mille formalités préliminaires, s'ébahit fort de cette facilité d'accès. Laisser-aller français, comme toujours !... A part soi, il blâmait un tel dédain de l'étiquette, tout en estimant qu'il avait du bon pour une fois.
Ses étonnements redoublèrent lorsqu'on l'introduisit chez la Reine. Celle-ci était descendue dans une maison particulière, de très simple apparence. Elle y occupait une chambre qui, en vérité, n'avait rien de magnifique et dont tout l'ornement consistait en quelques vieilles tapisseries suspendues aux murs.
Dès le seuil où il s'était agenouillé, il aperçut une belle jeune fille très brune, qui n'avait pas l'air « accablée » le moins du monde, et qui lui fit signe de s'approcher, tout en riant aux éclats et sans s'in-
terrompre de caqueter avec sa dame d'atour, Mlle (Je Grancey, laquelle l'écoutait appuyée au dossier de son fauteuil. Sans doute elles se moquaient du barbon. Absent de la cour depuis plusieurs années, il était trop manifeste que don Tomâs de Zumarraga avait pris à Pampelune un air provincial et quelque peu rustique. Avec ses lunettes de corne sur le nez, son habit de gros velours brun tout poudreux, son rosaire enroulé autour du poignet, il offrait l'extérieur d'un béat de village. Fort empêtré de son accoutrement et, de plus, tourmenté par la goutte, il eut toutes les peines du monde à s'agenouiller pour la seconde fois dans ses lourdes bottes à entonnoir. Cependant la belle jeune fille brune riait toujours, en lui faisant signe d'avancer.
Lui, il croyait contempler une apparition céleste. Bien qu'elle ne sût pas un mot d'espagnol, il voyait en elle, non point la Française détestée, mais la petite-fille d'une Infante d'Espagne, et, comme on se plaisait à le répéter de l'autre côté de l'eau, la future épouse du plus grand monarque du monde, — la Reine Catholique enfin... Vraiment, sa beauté était en parfaite harmonie avec un rang si souverain. En un clignement de ses yeux un instant relevés vers elle, le Navarrais en avait eu la vision rapide et éblouissante. Un teint d'une pâleur chaude, des yeux largement fendus et un peu fous, la bouche empourprée et charnue comme une cerise, la gorge voluptueuse, sous les boucles brunes et les
anglaises éparpillées de son opulente chevelure, elle annonçait un être de caprice, de plaisir et de passion. Le bonhomme en fut si bouleversé qu'il ne put proférer une seule parole de la harangue qu'il avait préparée. La Reine, toujours riant et bavardant avec M"® de Grancey, lui donna sa main à baiser et, du geste, le congédia incontinent, comme on fait d'un importun.
Don Tomâs de Zumarraga sortit à reculons, le corps ployé en deux, et titubant d'émotion.
Dehors, il lui fallut quelque temps pour reprendre ses esprits. Il se sentait d'ailleurs comme perdu au milieu de la foule aux couleurs voyantes, qui encombrait la Grande Place de Saint-Jcan-de-Luz. Les Gardes du Corps et leurs exempts se carraient au milieu des groupes, dans leurs uniformes à revers écarlates, et ils étalaient une arrogance qui exaspérait l'Espagnol, vieux soldat des guerres de Catalogne et de Flandres. Il s'irritait surtout de ne rien comprendre au langage de ces gens légers et bruyants, qui se donnaient des airs d'importance, de tous ces galants seigneurs aux ajustements et aux manières frivoles, qu'il appelait avec dédain des « monsiours » et des « m adamas... »
Il s'écartait devant eux de fort mauvaise grâce lorsque, brusquement, il se rappela l'objet secret
de sa missioQ : il était venu pour apprendre quelque chose. Mais comment faire? Avec qui prendre langue, lui qui ne savait pas le français? C'était, en effet, chez le duc d'Ossone, un assez beau trait d'orgueil castillan que d'avoir adressé au voisin un émissaire ignorant de sa langue. Personne, en Espagne, ne pouvait encore se résigner à admettre que l'univers ne fût pas espagnol et ne parlât pas l'espagnol. D'ailleurs la mission du Navarrais n'avait rien d'officiel. C'est uniquement à titre d'homme de confiance du Duc, grand écuyer de la Reine, qu'il avait pu obtenir du prince d'Harcourt quelques instants d'entretien. Et ainsi nul ne s'occupait de lui... Il réfléchissait, assez perplexe, cherchant dans la cohue quelque figure de connaissance.
Tout à coup, à l'autre bout de la Place, sous les arcades, il aperçut un individu qui, la veille encore, se trouvait à Irun, avec qui il s'était rencontré plusieurs fois et avec qui il avait eu de fréquentes conversations, depuis son arrivée à la frontière. C'était ua petit homme maigre et noir, un Provençal nommé Vilane, qui se donnait comme un des pages du marquis de Villars, l'ambassadeur de France à Madrid, et qui l'était effectivement : le Navarrais avait tenu à s'en assurer. Il le considérait comme un personnage plus que suspect. En ce moment, Vilane confabulait avec un Franc-Comtois, un certain Evrard, valet de chambre du marquis de Grana, l'ambassadeur d'Allemagne.
Quelques instants après, le page du marquis de Villars et le majordome du duc d'Ossone étaient assis, l'un en face de l'autre, à une table de cabaret.
Le même intérêt qui conseillait à don Tomas de Zumarraga l'offre d'un pot de vin à ce coquin de Vilane, engageait celui-ci à accepter cette civilité. Ces deux hommes s'étaient flairés et devinés dès leur premier abord, à Irun. Chacun espérait tirer de l'autre d'utiles renseignements. Vilane, qui parlait beaucoup et qui, à dessein, exagérait encore ce défaut naturel, inspirait confiance par ce flux de paroles et un air de bon enfant qui n'a de secrets pour personne. Pour des raisons inverses, le Navarrais obtenait la même créance. 11 parlait peu, avait l'air stupide et vaguement grotesque, de sorte que les pires indiscrétions paraissaient avec lui de nulle conséquence.
Tout de suite, comme entraîné par sa loquacité habituelle, le Provençal commença à se lamenter sur la longueur et les ennuis du voyage. On avait pensé n'arriver jamais ! Un sîen ami qui suivait l'escorte depuis Fontainebleau (don Tomâs supposa aussitôt qu'il s'agissait d'Evrard, le valet de chambre de l'ambassadeur d'Allemagne), cet ami ne lui avait rien celé de ce qui s'était passé depuis le départ... Et, baissant la voix, Vilane se mit à conter maintes circonstances et maintes particularités, qui, il le savait d'avance, allaient flatter toutes les rancunes et toutes les préventions de l'Espagnol qui
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l'écoutait. C'est ainsi qu'il se rendait agréable à ceux dont il essayait de faire ses dupes.
Comme, tout à l'heure, le prince d'Harcourt, il blâma fort l'attitude de l'ambassadeur d'Espagne, le marquis de los Balbases, et même celle de la Reine, qui, l'un et l'autre, semblaient s'ingénier à provoquer mille délais et mille empêchements. D'ailleurs l'ambassadeur était Génois : il fallait se défier de ces Génois, tous usuriers, — et rusés autant qu'avares et rapaces... Quant à la Reine, depuis Paris, elle ne faisait que pleurer. Pourquoi ces larmes? On répétait, dans son entourage, qu'elle regrettait la France, — qu'elle ne voulait s'en arracher que le plus tard possible. Était-ce bien vrai?... En tout cas, Los Balbases, sans doute pour faire sa cour à sa future souveraine, — ou peut-être pour la compromettre, en l'encourageant à mille folies, en la poussant peut-être à quelque intrigue amoureuse, — ce Génois subtil fermait les yeux sur les pires étrangetés... Or, la Reine emmenait avec elle six chevaux anglais, qui avaient appartenu à sa mère. Masquée, elle courait à cheval les grands chemins, s'arrêtant dans les auberges avec des gentilshommes de sa suite. Il y avait là une foule de jeunes gens que l'on ne connaissait pas, qui s'étaient joints au cortège, sous prétexte de faire plus commodément le voyage, en profitant des relais de la Cour. Presque tous les jours c'étaient de folles parties de chasse, des collations, des bals où la Reine dansait, jouait de la viole ou de la guitare. Et les jours
passaient. On gaspillait ainsi l'argent du Roi... Pourtant, au milieu de tous ces jeux et de ces ris, la Reine n'arrêtait pas de pleurer. Continuellement elle avait les yeux rouges. Que signifiaient ces accès de désespoir succédant à une furie de plaisir? Voulait-elle étourdir quelque chargin dans ces extravagances?... On prétendait qu'elle avait caressé l'espoir d'épouser son cousin, le Dauphin, et de devenir reine de France. Enfants et presque du même âge, ils avaient joué ensemble dans les jardins de Saint-Cloud et du Palais-Royal. On disait qu'elle l'aimait toujours. Cependant la chose paraissait peu croyable. Comment cette belle et spirituelle jeune fille pouvait-elle être éprise de ce gros garçon courtaud et joufflu, dont le génie, par ailleurs, était si voisin du néant ? Sans compter qu'il était fiancé depuis longtemps à la fille de l'Électeur de Bavière. Et, pendant le mariage de sa cousine, on avait pu voir son attitude. C'était lui qui avait conduit à l'autel sa prétendue amoureuse. Rien dans le visage et la conduite des deux jeunes gens n'avait trahi le moindre sentiment réciproque, le moindre regret... Non, non ! il n'était pas possible que la Reine regrettât le Dauphin î Alors, c'est qu'il y avait autre chose?,.. Quoi? Que pouvait-il bien y avoir?...
En disant cela, Vilane scrutait de ses yeux railleurs le visage impassible de don Tomâs de Zumarraga. Le bonhomme se borna à prononcer froidement:
— Tout cela est fort déplorable !
— Beaucoup plus que vous ne le pensez, don Tomâs ! reprit Vilane, triomphant.
Et, se rapprochant du Navarrais, il lui chuchota à l'oreille une nouvelle qu'il jugeait scandaleuse : la maréchale de Clérembault, la gouvernante de la Reine, était, disait-on, de connivence avec ce maudit Génois de Los Balbases, pour pousser une jeune fille ignorante et imprudente, comme était Sa Majesté, dans les bras d'un ofRcier des Gardes, un monsieur de Saint-Chamans, grand gaillard blond et moustachu, aux bons yeux de chien fidèle. Toujours galopant à la portière du carrosse de la Reine, il s'empressait autour d'elle, lui apportait, aux relais, des coussins et des manteaux. Celle-ci, touchée de ces petits soins, l'appelait « maman, » ou bien, par jeu, elle lui tirait les moustaches, comme elle faisait aux suisses de Saint-Germain, ou aux soldats du Royal-Cravate. Quand, à la tombée d'une nuit froide, le bon soudard avait bordé la petite Reine dans ses couvertures, celle-ci lui disait en riant : « Saint-Chamans, je vous adore ! Vous êtes ma maman... Ma bonne maman chérie !» Et à voir les yeux langoureux et les mines pâmées de cet imbécile, il était bien possible qu'il le crût...
— Taisez-vous ! fit brusquement le Navarrais, d'un air sombre. Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre !...
De tels propos sonnaient à ses oreilles comme des blasphèmes. Qu'on osât parler de la Reine Catholique sur ce ton de légèreté, cela le passait.
Il en suffoquait d'indignation, et ses mains en tremblaient de colère. Mais il méprisait assez Vilane pour ne pas s'exagérer l'importance de ces indignes commérages. D'ailleurs il était venu pour interroger et pour écouter. De nouveau, il se le rappela fort à propos, et cela fit qu'il se maîtrisa sur le champ.
Le Provençal, voyant que le coup avait porté comme il l'espérait, n'insista pas davantage sur ce sujet périlleux. Il se mit à déblatérer contre les gens de la suite de la Reine. Il semblait excité surtout contre un sieur de Viremont, un Normand, qui conduisait les six chevaux anglais de Sa Majesté, et aussi contre une des nourrices de la Reine, une dame Quentin, grosse femme intrigante, disait-il, et des plus dangereuses. En revanche, il exaltait comme homme de science et de vertu, un médecin anglais entré, on ne savait comment, au service de Monsieur, un chevalier Talbot, qui avait déjà eu la confiance de Madame Henriette : on racontait que, celle-ci étant sur son lit de mort, il avait administré à la mourante la potion suprême...
Gomme il parlait, Vilane aperçut justement l'Anglais qui traversait la Place. Il passa tout contre la fenêtre du cabaret : c'était un gros homme rouge, les yeux baissés, l'air sournois et brutal.
A sa vue, le Provençal se leva brusquement, et, comme si quelque chose de pressant l'attirait au dehors, il faussa compagnie à don Tomâs de Zumarraga. Bientôt celui-ci le vit sous les arcades, en
compagnie du médecin anglais qu'il avait rejoint. Deux minutes plus tard, Evrard, le valet de chambre du marquis de Grana, l'ambassadeur d'Allemagne, abordait le couple. Tous trois ne tardèrent point à discuter avec animation.
Cependant le Navarrais avait la cervelle tourneboulée par les discours de Vilane. Eh quoi? cette jeune Reine qui lui était apparue comme un ange du ciel, — elle courait les grands chemins, elle dînait et dansait en public, jouait de la guitare, tirait les moustaches à ses officiers !... Cela renversait non seulement toutes ses idées sur l'éducation des femmes, mais ses notions les plus rudimentaires de l'étiquette. Cela ébranlait presque la toi de ce vieux 8er\àteur en ses souverains.
En ce moment, l'angélus tintait au clocher de la paroisse. Pour se remettre de son trouble, il entra à l'église, s'agenouilla, et, déroulant son chapelet, dans un sentiment de chrétienne componction, il récita une dizaine pour le salut de la Reine Catholique et pour celui de la monarchie.
Comme il sortait, — sous le porche, — il croisa l'envoyé du marquis d'Astorga, qui ne faisait que d'arriver à Saint Jean de Luz, avec sa suite.
Le Navarrais eut envie de décamper incontinent avec la sienne, aiin que le Grand écuyer fût lo
premier averti des dispositions de la Reine. Ainsi le duc d'Ossone s'affirmerait, aux dépens du marquis d'Astorga, comme le véritable chef de l'escorte royale. Mais ce que le bonhomme venait d'apprendre, au cours de la précédente conversation, l'avait mis en appétit. Il espérait en savoir davantage, et, en vieux soldat qui a couru mille aventures, il comptait sur les bontés du hasard. Mieux valait donc retarder un peu son départ. D'ailleurs les gens du marquis d'Astorga, à peine descendus de cheval, ne repartiraient pas, selon toute vraisemblance, avant le lendemain.
L'heure du souper approchait. Il entra à VHôtellerie de VÈcu de France^ avec la crainte d'y être fort mal régalé, car l'auberge était littéralement prise d'assaut par les Gardes du Corps et leurs officiers. Il y avait là, en outre, une foule bavarde et tapageuse de jeunes gens et de belles dames, de « Monsiours » et de « Madamas », comme les appelait, en bougonnant, le Navarrais. Tout ce monde assiégeait les tables, se pressait et se bousculait dans la grande salle, à ne pouvoir s'y frayer un passage.
Or, comme il franchissait le seuil, il se heurta à un jeune homme, qui, après un instant de surprise, se jeta dans ses bras, l'accola avec effusion, se confondit en civilités et en protestations de dévouement. Il parlait espagnol. Quelle joie et quel soulagement 1 Don Tomâs en était éberlué. C'était le fils d'un do ses plus chers et anciens amis, le chevalier d'Osséjà,
gentilhomme catalan, rallié récemment à la France. Jusqu'à ces derniers temps, le père et le fils venaient, chaque année, visiter don Tomâs, veuf et sans enfants en sa maison de campagne de Véra de Navarre. La récente guerre avait mis un terme à ces réunions amicales. Le chevalier d'Osséjà les commémora en termes magnifiques. Maintenant que la paix était revenue, il exprima le vœu qu'elles pussent se renouveler prochainement.
Don Tomàs, d'un air méfiant, confessa qu'il le souhaitait aussi. Et il s'enquit incontinent de la santé de son ami, le vieux baron d'Osséjà. Tous deux s'étaient connus autrefois à Barcelone, du temps que le duc d'Ossone y était vice-roi. En qualité d'alferez, ils avaient fait, dans le même régiment, la campagne de Portugal. Ils s'étaient rendu de ces services qui lient deux hommes jusqu'à la mort. C'est pourquoi don Tomes s'intéressait du bon de son cœur à la santé de son vieux compagnon d'armes.
Le jeune chevalier répondit que, Dieu merci, son père se portait bien, qu'il habitait présentement Perpinyan, en son logis de la rue Fontfroide, après avoir passé l'été dans ses fermes de Cerdagne. Puis, comme si le sujet le touchait médiocrement, avec le bel cgoïsme de la jeunesse, il ne tarda pas à parler uniquement de lui-même, du voyage qu'il venait de faire à la suite de la Cour. Lui, il ne se plaignait pas, certes, des lenteurs du trajet. A l'en croire, c'avait été une succession de plaisirs et d'en-
chantements... Tout à coup, le chevalier se frappa le front, et, d'un air subitement inspiré, il demanda à don Tomes :
— Votre Grâce a toujours sa maison des champs de Véra?
— Pourquoi non? fit le bonhomme surpris.
— Et d'ici à Véra, il y a cinq ou six lieues?...
• — J'en compterais plutôt sept ! prononça le Navarrais, placidement.
— Qu'à cela ne tienne ! dit le jeune homme, dont la face s'illuminait de plus en plus.
Et baissant la voix, il pria le vieux compagnon de son père de lui prêter sa maison de campagne pour un impromptu^ — une surprise qu'il voulait donner à quelques dames et à quelques cavaliers de ses amis. Si même il pouvait faire préparer des chevaux frais pour le retour à Saint- Jean-de-Luz !...
A ces mots « d'impromptu, » de dames et de cavaliers, le dévot Navarrais fronça les sourcils. Convenait-il bien à une personne de son caractère de s'associer, fût-ce indirectement, aux débauches de la jeunesse?... Le jeune chevalier, devinant les scrupules du bonhomme, se hâta d'ajouter que ses compagnons étaient gens de la plus haute qualité et que tout se passerait dans le plus bel ordre et avec avec la plus extrême décence. D'autre part, il était difficile à don Tomâs de Zumarraga, majordome de Son Excellence le duc d'Ossone, de refuser cette politesse à des gentilhommes français qui, sans doute, la lui faisaient demander par le fds de son
meilleur ami. Il y avait là une question de courtoisie et de sentiment tout à la fois.
Finalement, don Tomâs, la mine contrainte, déclara qu'il était trop heureux de mettre sa maison de campagne à la disposition de si braves et galants cavaliers, et que, par ses soins, ces messieurs y trouvaient des montures fraîches pour le retour...
— C'est pour demain ! interrompit vivement le chevalier d'Osséjà... Demain soir, ou après-demain !
Puis il mit un doigt sur sa bouche, et, d'un ton de gravité comique :
— Surtout que votre Grâce n'en dise rien à personne : c'est une surprise !...
Et le jeune homme se mit à rire aux éclats. Il avait des dents éblouissantes et semblait rire surtout pour les montrer.
Comme pour récompenser don Tomes de Zumarraga de sa complaisance, il le convia à s'asseoir de-" vaut une longue table toute préparée, autour de laquelle se groupaient déjà une vingtaine de personnes, hommes et femmes. Les hommes étaient presque tous de très jeunes gens, dont les manières et la volubilité de parole causaient une gêne à ce barbon, devenu un véritable gentilhomme campagnard. Ceux-ci, parfois, l'interpelloient, le prenaient à partie. Il n'entendait pas leur langue, de sorte que, à tout instant, il était obligé de recourir au chevalier d'Osséjà, son voisin, qui lui servait d'interprète.
A cette table de la jeunesse, on gardait son francparler. On ne se contraignait d'aucune façon. On ne se gênait pas pour attaquer et tourner en ridicule les personnages les plus considérables de la Cour : le Roi lui-même n'était point épargné.
Don Tomas dressait l'oreille chaque fois qu'il saisissait au vol un nom illustre ou connu en Espagne. Il constata que celui du prince d'Harcourt était fréquemment prononcé...
Soudain, une dame d'un certain âge et très parée, que toute cette jeunesse parut écouter avec déférence, se déchaîna contre l'Ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté : « d'Harcourt ! Encore un Lorrain !... Cette race maudite et perfide de Lorraine contaminait la Cour et le Royaume, ourdissant partout ses intrigues et ses trahisons ! On savait assez les relations de Monsieur avec le triste chevalier de ce nom, — et toutes les sottises, pour ne pas dire plus, qu'il lui avait fait commettre ! C'était à son influence occulte, sûrement, que d'Harcourt devait sa mission auprès de la Reine d'Espagne ! Monsieur avait-il perdu l'esprit de confier sa fille à ce personnage suspect, sans cesse en rapports avec toute une partie de sa famille qui vivait en Allemagne, que l'Empereur comblait de faveurs insignes!... Et n'avait-il pas honte d'imposer à cette même fille la société d'une dame d'atours, telle que M^^ Grancey, qui, au vu et au su de chacun, était la maîtresse du Chevalier de Lorraine? Heureusement que la frivolité de cette créature la
rendait inoffensive ! Elle ne rêvait que de passer l'hiver à Madrid, aux côtés de la jeune souveraine, et de se faire donner par elle un beau cadeau, de quoi la Grancey avait fort besoin pouf restaurer un peu SCS affaires !... En revanche, la maréchale de Clérembault, la gouvernante de la Reine, paraissait des plus dangereuses ! Se sentant brûlée à Paris, elle partait avec l'intention de se ménager quelque bon établissement en Espagne, grâce au crédit de sa pupille. Et c'est pourquoi elle était sans cesse en conciliabule avec Los Balbases, l'ambassadeur d'Espagne, Que pouvaient-ils bien comploter à eux deux ? Que cherchait ce Génois, qui avait longtemps vécu en Allemagne, qui était persona grata à la Cour impériale?... En vérité, la Reine était entourée d'ennemis, des pires ennemis de la France !...» Pendant toute cette diatribe, à laquelle il ne comprenait pas grand'chose, le Navarrais avait épié curieusement le jeu des physionomies. Lorsque la dame très parée prononça le mot « ennemis, » il vit tout à coup un jeune homme, placé en face du chevalier d'Osséja, relever la tête et tourner vers celle qui parlait, des regards de stupeur, comme chargés d'une muette interrogation. Cela frappa beaucoup don Tomâs de Zumarraga. Il observa plus attentivement ce jeune homme, dont l'attitude, en vérité, paraissait étrange. Comment ne l'avaitil pas remarqué plus tôt? Il était d'une beauté singulière, qui attirait les yeux de toutes les femmes présentes, — grand, mince et blond, mais d'un
blond qui n'annonçait rien d'un homme du Nord, un blond italien, que le soleil méridional a doré. Avec cela, des yeux bruns, d'une flamme et d'une douceur extraordinaires. Sa beauté seule faisait tout son éclat, car il était très simplement vêtu de drap bleu. Une torsade de rubans couleur de feu s'épanouissait sur son épaule gauche, et il portait un ruban pareil à la coquille de son épée. La main du jeune homme se crispait sur la nappe, à mesure que la dame précisait ses récriminations. A de certains moments, ses beaux yeux lançaient des éclairs de haine et de fureur.
Don Tomes de Zumarraga ne laissait rien échapper de cette mimique. Cependant, après la sortie de la dame, — • qui avait excité un certain malaise, • — la conversation était redevenue générale. On parlait des réjouissances prochaines, de la réception pompeuse que les Espagnols préparaient à Irun. Et ces jeunes Français ne résistaient pas au plaisir de dénigrer d'avance la réception de leurs voisins. On faisait des mots, on lançait des épigrammcs contre la gueuserie et l'arrogance castillanes. On semblait oublier complètement qu'un Espagnol était là. Mais le Navarrais, — qui d'ailleurs n'y entendait rien, — ne perdait pas de vue l'homme aux rubans couleur de feu. Celui-ci paraissait absorbé et torturé par ses réflexions. Don Tomas finit par demander au chevalier d'Osséja, en clignant de l'œil dans la direction du jeune homme :
— Qui est-ce?
Le chevalier haussa les épaules :
— Je ne le connais pas !... Un Vénitien peut-être ! On dit qu'il a été amené à la Cour par l'ambassadeur de la Sérénissime République... En vérité, je ne sais !
Deux jeunes gens affirmaient qu'on allait donner la comédie à Hendaye, pour les adieux de la Reine. Sur quoi, une dame, se tournant vers l'inconnu, avec un air de tendre sollicitude :
— Eh bien! Gardénio, voici votre affaire!... Nous allons ouïr encore votre jolie voix !
— Gardénio ! souffla don Tomâs à l'oreille du chevalier d'Osséjà.
— C'est un nom de comédie ! répliqua vivement le chevalier : Votre Grâce ne connaît pas la pièce?... Les Folies de Cardénio?... Elle a fait fureur à la Cour, l'été dernier !... Sans doute que ce cavalier y tenait le rôle de Cardénio !...
On se levait de table dans un grand brouhaha. Le Navarrais nota avec acrimonie que personne ne songeait à dire les grâces. Comme il achevait les siennes, il fut entraîné dans un coin par le chevalier d'Osséjà, qui lui dit chape-chute :
— Votre Grâce me permettra-t-elle de lui rappeler sa promesse?... C'est pour demain... ou aprèsdemain ! Rien n'est encore décidé !...
Et, de nouveau, le doigt sur la bouche :
— Silence ! Mystère !... Autrement, ce ne serait plus un impromptu/
Comme savourant d'avance la bonne plaisante-
rie qu'il préparait, il poussa son éclat de rire junévile, qui découvrit ses belles dents, et, sur une pirouette, il prit congé du vieux seigneur.
Il était à peine dix heures du soir.
Le bonhomme balança quelques jinstsnts s'il s'irait mettre au lit tout de suite, — car il se sentait recru de fatigue, — ou s'il repartirait incontinent pour Irun, afin de distancer plus sûrement les émissaires du marquis d'Astorga. Mais les lits étaient rares à Saint- Jean-de-Luz, surtout en un jour comme celui-là. Il se décida pour le dernier parti, fit seller ses chevaux, et, malgré la nuit noire, se remit en route.
Rentré à Irun, il ne put se coucher que vers les deux heures du matin. Las comme il était et perclus de tous ses membres, don Tomâs, néanmoins ne dormit guère, cette nuit-là. Il ruminait sans cesse les propos qu'il avait ouïs, ou qu'on lui avait rapportés touchant la Reine. Naïvement, il s'effrayait des dangers qui menaçaient sa souveraine. Comment déjouerait-elle toutes ces intrigues, toutes ces machinations dressées contre sa vertu et peut-être sa vie? Et que pouvait-il, en cette occurrence, lui simple majordome du duc d'Ossone? C'était aux conseillers dévoués de la Reine de lui dessiller les yeux et de la guider avec prudence...
En tout cas, il se félicitait du hasard qui lui avait permis d'apprendre tant de choses, et il pensait bien faire sa cour au duc en lai révélant tout ce qu'il savait et surtout en lui apportant le premier la grande nouvelle, — à savoir que Sa Majesté passerait la frontière le lendemain de la Toussaint. Mais il avait compté sans la paresse et la débauche de son maître. Celui-ci était couché avec une maîtresse. Il se leva fort tard. Quand il consentit à recevoir le Navarrais, les envoyés du marquis d'Astorga étaient rentrés de Saint-Jean-de-Luz depuis plus d'une heure, et, déjà, dans toute la petite ville et jusqu'à Fontarabie, il n'était bruit que de l'arrivée prochaine de Sa Majesté Catholique. Le duc, furieux d'être dérangé, accueillit fort mal cette nouvelle, comme tous les rapports que lui fit son majordome et dont celui-ci se promettait un effet si dramatique. Une seule chose le préoccupait et le tourmentait, en ce moment, c'était d'obtenir le pas, pour toute la durée du voyage, sur son intime ennemi le marquis d'Astorga. Ossone était Grandécuyer, Arstoga Grand-majordome de la Reine. Qu'au palais, le majordome eût le pas, le duc l'admettait. Mais il soutenait qu'en voyage cet honneur revenait de droit au Grand-écuyer. II tuait ses secrétaires à écrire lettres sur lettres au Roi pour lui démontrer le bien-fondé de sa cause et lui en développer les raisons. Le Roi ne répondait point. Et voici que la Reine allait paraître dans trois jours, et cette importante question d'étiquette
CARCHÉNIO 51
n'était pas réglée !... Le duc en piétinait d'indignation. Il ne voulait plus rien entendre. Dès les premiers mots du Navarrais, entamant le chapitre des intrigues ourdies contre la Reine, il l'envoya au diable et manda imm.édiatement son secrétaire pour rédiger une nouvelle supplique à sa Majesté...
Don Tomâs de Zumarraga, ce matin-là, fit d'amères réflexions sur l'ingratitude des maîtres et la frivolité des grands seigneurs. Et cela lui remit en mémoire la partie de plaisir que projetait le fils de son ami, le jeune chevalier d'Osséja. Ces Français, en vérité, ne pensaient qu'à l'amusement ! Sous prétexte d'escorter la Reine, ils allaient infecter de leur corruption la vertueuse cour de Madrid ! Le Roi et ses ministres, — du moins il l'espérait, — sauraient y mettre bon ordre et renvoyer à leur Versailles tous ces écervelés !... Lui, au contraire, en prêtant sa maison de campagne pour une orgie clandestine, il allait se faire le complice de ces jeunes débauchés ! Ses scrupules de dévot le reprenaient. Ne convenait-il pas qu'il fût là, au moins pour imposer le respect de son logis? — • Mais quel rôle jouerait-il, lui barbon, au milieu de cette jeunesse? Il aurait l'air d"un vrai rabatjoie !... Cependant, une curiosité sournoise et plus forte que tout le travaillait. Il réfléchissait que sa maison des champs, abandonnée depuis plusieurs années, devait être en assez triste état. Ces Gavatckes n'en prendraient-ils pas prétexte pour se gausser encore une fois de la misère et de la rusticité
espagnoles? Son fermier saurait-il tout préparer comme il fallait, pour recevoir des visiteurs si délicats?... Oui, don Tomàs en personne devait aller à Véra et surveiller lui-même les apprêts de la fête !... Ces jeunes gens viendraient demain, peut-être ce soir même? Il risquait de se rencontrer avec eux? Eh bien, qu'importe ! Il dirait qu'il était venu pour faire honneur à ses hôtes !...
Telle est la défaite que le bonhomme se donna, afin de pallier à ses propres yeux l'envie curieuse qui le démangeait.
Séance tenante, il appela un valet d'écurie et lui enjoignit de seller un de ses meilleurs chevaux et d'aller immédiatement jusqu'à Hendaye audevant de la bande joyeuse. Dès qu'elle serait signalée, il partirait au galop pour Véra et avertirait sans retard don Tomâs, qui l'y précéderait. De cette façon, tout serait disposé à point pour l'arrivée de « ces Français !... »
Lui-même enfourcha sa monture habituelle, et, sans s'accorder le temps de manger un morceau, il prit, à une vive allure, le chemin de sa maison des champs.
D'Irun à Véra de Navarre, le trajet est d'une heure et demie tout au plus pour un bon cavalier.
Don Tomâs de Zumarraga l'était resté malgré sa goutte, son âge et un commencement d'embon-
point. Néanmoins, il ressentait cruellement la courbature de ces deux journées harassantes et il maudissait la jeunesse qui l'obligeait encore une fois à courir les chemins, malgré la grande envie qu'il aurait eue de garder la chambre, ne fût-ce que pour prendre un peu de repos. Et voilà que, soudain, il se rappela que ce lundi 30 octobre c'était précisément son jour de médecine. 11 n'y fallait plus songer. Don Tomas, homme méticuleux et ponctuel, fut très contrarié de ce retardement, et sa mauvaise humeur s'en accrut.
Pourtant, la route qu'il suivait était des plus agréables. Cette après-dînée d'automne avait une douceur et un éclat mélancolique, comme en ont rarement les plus belles journées d'arrière-saison. Touchée par les premiers froids, toute cette opulente végétation pyrénéenne revêtait une splendeur de teintes vraiment merveilleuses. En grandes masses vineuses, et rousses les frondaisons dévalaient jusque dans la rivière au lit torrentueux, qu'on entendait bruire sous ses pieds, au-dessous de la route. On enjambait des ponts rustiques, et, au passage, les roues des moulins vous éclaboussaient de leurs palettes écume uses. Un air de joie, de liberté, la liberté des montagnes sans maîtres, semblait emplir tout le ciel, d'un bleu d'argent entre les branches des mélèzes. Les paysans même que l'on croisait, cheminant d'un air grave, l'aiguilllon en main, à côté de leurs boeufs accouplés et de leurs lourdes charrettes aux roues pleines, avaient une
mine de franchise et d'honnête fierté qui faisait plaisir à voir...
Puis la vallée se rétrécissait, devenait plus tortueuse et plus sauvage, les roches plus hautes et plus abruptes, parmi des éboulis de pierrailles. On pénétrait dans une région propice aux fuites et aux embuscades, pays de bandits et de contrebandiers^ où les troupes royales ne s'aventuraient que rarement et avec prudence.
Notre Navarrais était trop un enfant de ce rude pays pour rien remarquer de ses singularités. Il ne songeait, en cette minute, qu'aux ennuis et surtout aux dépenses de son voyage. Il s'en effrayait. 11 supputait, à un maravédis près, les doublons et les réaux que lui avait déjà coûtés le seul trajet de Pampelune à Madrid. Le Duc, son patron, aurait-il la générosité de l'en dédommager par un beau cadeau? C'était peu probable. Autant ce grand seigneur se montrait dépensier avec ses maîtresses, autant il était avare avec ses amis et ses officiers !... Ah ! pourquoi don Tomes avait-il quitté son hôtel patrimonial de Pampelune, son vieil hôtel, proche le rempart, si bien abrité et si commode, d'où il pouvait suivre les offices de la cathédrale, sans sortir de sa chambre !... »
11 remuait encore ces pensées chagrines, lorsqu'il atteignit les premières maisons de Véra. La sienne se trouvait à l'autre extrémité du village, à une assez grande distance de l'église et des dernières habitations paysannes. Entourée, par de-
vant, d'une rangée de cyprès et, par derrière, d'un jardin et d'une clôture basse en pierres sèches, elle était complètement isolée. C'était un « palais » à l'ancienne mode, vieux logis de forme cubique et massive, avec une porte romane en plein cintre, surmontée d'un énorme écussson aux armes du bon seigneur, un blason d'un fort beau relief, taillé et sculpté dans un bloc de marbre rouge des Pyrénées, et qui était, en vérité, très pompeux et très imposant. La façade ne présentait aucune ouverture au rez-de-chaussée, seulement cinq petites fenêtres au premier et unique étage, d'étroites fenêtres à vitraux branlants et à losanges de plomb. Le portail en plein cintre s'ouvrait sur un large vestibule ou plutôt une sorte de cour intérieure, autour de laquelle s'ordonnaient des greniers et des écuries. Un primitif escalier de bois, tout droit et accoté au mur, conduisait aux appartements du premier étage et à la grande salle, laquelle prenait jour sur le jardin.
Don Tomâs, sitôt descendu de cheval, expédia un frugal déjeuner chez son fermier, et, tout de suite, aidé de la femme et des deux filles du rustre, il se dépêcha d'ordonner les préparatifs de la collation... Ah ! il ne s'agissait pas de se faire mépriser par ces Gavaiches! Vite, vite ! Qu'on ouvrit les coffres, qu'on en sortit les tentures de gala, celles qu'on disposait sous les fenêtres et sous les porches, pour les processions ! Qu'on époussetât les tabourets et les bancs de bois qui garnissaient la salle, — et l'uni-
que fauteuil en cuir de Gordoue !... Cette salle, dans son austère nudité, avait tout de môme assez grand air, avec son parquet de sapin dont l'odeur aroma^ tique et sylvestre parfumait toute la pièce, sa table de chêne, carrée et puissante comme une citadelle. En guise de nappe, don Tomes y fit étendre bout à bout deux grandes serviettes en toile de Flandres, qui lui étaient venues par héritage, de cousins éloignés. Ces serviettes, vraiment précieuses et admirables, représentaient, dessinées dans la trame même de la toile, des scènes et des figures variées : l'écusson impérial avec l'aigle bicéphale de la Maison d'Autriche, — au-dessous, l'entrée de l'Empereur Charles-Quint, couronne en tête, dans sa bonne ville de Gand, — et, tout autour les cités flamandes, Bruges, Ypres, Louvain, Courtray, Lille, Valenciennes, reconnaissables aux clochers de leurs églises, au profil de leurs remparts, de leurs halles, aux costumes de leurs bourgeois, s'exerçant à tirer de l'arbalète dans la campagne... Le Navarrais était très fier de posséder ces deux pièces magnifiques. Quand la fermière y eut disposé des plats pour la collation, il se recula jusqj'à la porte d'entrée, afin de contempler l'ensemble. Satisfait, il s'assit dans le fauteuil en cuir de Cordoue, et, placidement, il attendit ses hôtes, bien résolu d'ailleurs à ne pas se montrer à eux : dès qu'ils seraient signalés, il disparaîtrait.
Enfin, vers quatre heures, le palefrenier qu'il avait envoyé au-devant de « ces Français, » déboula, bride abattue, de l'allée de cyprès.
D'une haleine, il conta ce qu'il avait vu : qu'une douzaine de dames et de cavaliers étaient tombés en grand tapage, à Hendaye, sur le coup de midi; qu'ils y avaient mis pied à terre, pour dîner à V Hôtellerie du Grand Monarque. Tous étaient mas^ qués ; il avait tout observé... Et, pendant que les autres étaient encore à table, trois d'entre eux, également masqués, deux hommes et une femme avaient donné l'ordre de seller leurs chevaux à petit bruit, et ils étaient partis clandestinement, longeant la rivière jusqu'à Béhobie. Ils avaient fait un détour pour ne pas traverser le village, et, une d«mi-lieue plus loin, ils avaient traversé un gué. De là, ils s'étaient lancés sur la route de Véra, au grand galop, — d'une allure si précipitée vraiment, que lui, le palefrenier, malgré son genêt andalou, il avait dû prendre un raccourci dans la montagne. Mais ils le talonnaient de très près : ils arrivaient.
Don Tomas prêta l'oreille : un bruit de galopade s'entendait dans le lointain. Il l'écoutait, le cœur battant, fort intrigué et troublé par le rapport de son valet : que signifiait ce manège singulier? î^our-
quoi ces trois personnages avaient-ils l'air de se cacher des autres? Au lieu de V impromptu annoncé, cela tournait à l'imbroglio de théâtre. Au lieu de la bande joyeuse qu'il se figurait, seulement trois comparses masqués... Mais, sans doute, ce n'était qu'une amourette du chevalier d'Osséj a, qui, désireux de solitude, s'était esquivé avec sa belle et son confident.
Les sabots des chevaux martelaient maintenant les cailloux de l'allée. Le Navarrais courut à une des étroites fenêtres pratiquées dans la façade, et il vit en effet trois cavaliers masqués s'arrêter devant le portail. Ils paraissaient tous essoufflés par la course. Néanmoins ils s'interpellaient bruyamment, poussaient de grands éclats de rire, en s'épongeant le front de leurs mouchoirs. Le chevalier d'Osséja ôta son chapeau, puis son masque, tandis que son compagnon aidait la dame à descendre de cheval. Déjà, rien qu'au timbre de la voix don Tomâs avait reconnu le chevalier. Mais les deux autres?... Ils venaient de se démasquera leur tour. Le bon seigneur les dévisageait avidement... Ce cavalier, à la petite moustache blonde posée sur la lèvre comme un trait d'or, ce jeune homme aux yeux de flamme et comme brûlés de passion, voici qu'il croyait le reconnaître... Plus de doute! c'était l'homme aux rubans couleur de feu, le mystérieux inconnu qu'il avait entendu nommer Gardénio... Et celte jeune fille brune, rieuse et provocante, à la bouche sensuelle et à la gorge
épanouie, qui avait si fière tournure dans sa longue jupe de velours gris, sous le feutre au panache guerrier?,.. Horreur ! C'était Dona Maria-Luisa de Orléans, — la Reine ! Sa Majesté Catholique !
Le vieux gentilhomme navarrais était écrasé d'une telle découverte. Tout se brouillait et se confondait dans son esprit. Il n'eut plus conscience que d'une chose, c'est qu'il venait de surprendre un terrible secret, — un secret qu'il ne devait pas savoir, une abomination qu'il ne devait pas avoir vue : il aurait voulu, pour cela, être effectivement écrasé, ou pouvoir se supprimer lui-même !... Mais ils allaient monter l'escalier ! Éperdu, il enjoignit à son valet de descendre au-devant des voyageurs, avec la recommandation expresse de ne pas dire qu'il se trouvait là ! Après quoi il poussa le verrou de la porte qui communiquait avec la salle où la collation était préparée, et, l'oreille appuyée contre la serrure, il épia les événements.
En une angoisse affreuse, il se remémorait ce qu'il avait appris la veille, à Saint-Jean-de-Luz : que la Reine était entourée d'ennemis, lesquels cherchaient à la perdre par tous les moyens. Si ces deux jeunes gens avaient mission de la compromettre, de l'enlever peut-être?... Et c'était pour cela, pour cette infamie, que lui, don Tomâsde Zumarraga, avait prêté sa maison ! Son devoir était de réparer sa faute, de défendre sa souveraine, fût-ce au prix de sa propre vie ! Instinctivement sa main chercha la garde de son épée, — et.
comme il ne percevait aucun bruit dans la salle, il se rapprocha de la fenêtre, pour voir si les jeunes, gens étaient montés. 11 n'aperçut que le chevalier d'Osséja qui faisait le guet dans la cour, près des chevaux, que lui-même avait donné l'ordre à son fermier de tenir préparés. Le crime était patent: ces deux scélérats voulaient enlever la Reine ! Cependant aucun bruit ne venait de la salle : l'homme aux rubans couleur de feu aurait-il déjà entraîné l'imprudente?... De nouveau, il approcha son oreille de la serrure, et, après quelques instants, il distingua un murmure de paroles passionnées, des paroles italiennes, que le vieux soldat comprenait fort bien, ayant servi à Naples et à Milan. Tout à coup, la voix virile s'éleva, devint plus ferv^ente. Elle disait :
— Ma Princesse !... Ob ! laissez-moi vous donner touj ours ce nom. . . comme autrefois, vous vous souvenez, danscebeaujardinpleinde fleurs et de musique... Ma Princesse ! Vous êtes toujours ma Princesse !
— Taisez-vous, Gardénio, je vous en prie ! interrompit une voix moqueuse, que, cependant, on sentait grosse de sanglots.
^ — Non, je ne me tairai pas !... Écoutez-moi ! Vous n'êtes pas faite pour être Reine ! Je connais votre cœur beaucoup mieux que vous-même... ! Ne résistez plus ! Partons ! Les chevaux sont prêts ! Les entendez-vous qui piaffent à la porte? ........
La voix tendre se brisa tout à fait :
— Que me demandez-vous? Hélas ! ce n'«st pas
CARDÉNTO 61
posssible... Toujours des folies ! Toujours Les folies de Cardénio !
— Ma Princesse, ma Princesse, laissez-vous aimer... Moi je vous aime, — je vous aime de toute mon âme !...
Don Tomâs, en ouïssant ces discours, ne se possédait plus. De semblables propos adressés paf un inconnu, un homme venu on ne savait d'où, à là Majesté catholique de la Reine de toutes les Espagnes, — quel sacrilège épouvantable !... Mais quoi? Qu'allait-il faire? Allait-il provoquer un scandale, en donnant un témoin de plus à une scène qui devait rester ensevelie dans un éternel silence? Oserait-il d'ailleurs se montrer devant sa souveraine, lui un humble sujet, le majordome du duc d'Ossone?...
Brusquement, il se résolut. Marchant sur là pointe des pieds, il ouvrit l'autre porte de la pièce, qui donnait sur la galerie à balustrade, et il descendit l'escalier aussi rapidement qu'il le put.
A sa vue, le chevalier d'Osséja qui faisait toujours le guet dans la cour, parut stupéfait, puis hors de lui :
— Comment !.,. Vous ici, Don Tomàs !
— Monsieur, dit le Navarrais, en marchant sur le jeune homme la tête haute, l'air menaçant, — vous êtes un imposteur ! Vous m'avez vilainement trompé. Mais dans l'unique intérêt de la personne que vous savez (que Dieu la garde !) — et en prononçant ces mots, il souleva son chapeau : -— dans
l'intérêt d'Elle seule, je vous pardonne. Je n'aurai rien vu, rien entendu, je ne saurai rien à jamais, — je vous le jure ! — mais à une condition, c'est que, sur l'heure, s?.ns tarder d'une minute, vous rameniez vos deux compagnons à Saint- Jean-de-Luz... Sinon, j'arme mes paysans ! 11 y va de votre tête à tous deux ! Prenez garde !... Et maintenant, allez, monsieur ! Allez avertir qui vous savez !
Le chevalier faisant mine de résister, Don Tomâs le poussa assez rudement par les épaules :
— Mais allez donc, monsieur !
Et, tandis que le jeune homme, l'air effondré et hagard, s'enfonçait sous le porche sculpté, le Navarrais, pour surveiller le départ, se dissimulait derrière un des vantaux massifs de la porte en cœur de chêne, toute hérissée de clous et de ferrures...
Désormais, il ne sortira plus de sa cachette. On ne le rencontrera plus. Mais il sera partout présent. Et c'est par ses yeux que nous allons voir se dérouler toute la suite de cette histoire...