‹ Cardénio, l'homme aux rubans couleur de feuChapitre 9 sur 9 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Dix ans sont passés. Elle est Reine d'Espagne — et résignée. Elle a toute honte bue et aussi toute amertume. D'abord, elle a essayé, en honnête femme, d'aimer le Roi. Elle a voulu sincèrement être sa femme, rien que sa femme, sans influence politique, sans nul souci des ambitions et des intrigues de cour : tout cela l'écœure et l'ennuie. Mais, cet humble rôle, elle n'a même pas pu le remplir. Que faire avec cet homme, dont la conversation est nulle, les sentiments brutaux ou d'une violence farouche, ce chasseur, ce dévot, qui ne connaît que son chapelet et son fusil? On passe des aprèsdînées entières à jouer aux jonchets. On se couche à huit heures et demie, presque en quittant la table. Si, par hasard, on sort, c'est pour aller visiter des couvents, écouter les fades compliments des religieuses, manger, en grande cérémonie, une collation indigeste, et, — que ce soit chez les carmélites, les bénédictines ou les clarisses, — composée invariablement d'un chapon rôti et de confitures sèches. La belle débauche vraiment !...

Si effacée qu'ait voulu être la jeune Reine, cela n'a point désarmé ses ennemis. Ils ont pu la laisser tranquille, à de certains moments, quand le Roi semblait s'éloigner d'elle, ou lui marquer de la froideur. Au moindre revif de tendresse entre les deux époux, un retour offensif s'est produit infailliblement. On a fait courir le bruit que « la Française » aimait toujours Saint-Chamans, ce grand garçon, exempt aux Gardes du Corps, qui, lors de son mariage, l'avait escortée jusqu'à Saint-Jeande-Luz. On a même supposé des lettres d'elle écrites à ce soudard, on les a publiées. Et la Reine Catholique, la nièce du Roi Très Chrétien, a dû descendre à cette indignité de se disculper dans une lettre également rendue publique. Cela n'a pas suffi. Pour la ruiner tout à fait dans l'esprit du Roi et la rendre odieuse aux Espagnols, on l'a accusée d'avoir voulu empoisonner son mari, de connivence avec la Quentin. C'est Vilane, l'ancien page du marquis de Villars, qui a monté l'accusation : il y a eu des arrestations, des perquisitions et des tortures, qui ont franchi le seuil de la chambre de la Reine et qui ne se sont arrêtées qu'à sa personne, non sans l'avoir menacée...

Après cette chose horrible, on lui a retiré ses derniers serviteurs français, — • d'abord la Quentin, qu'on a chassée de la Cour, après lui avoir fait briser les poignets et les chevilles par le bour^ reau, — puis son écuyer privé, le sieur de Viremont, celui qui soignait ses chevaux anglais, et

enfin les cinq ou six femmes chargées de dresser son lit et de lui préparer ses repas. Elle n'a plus personne avec qui évoquer ses souvenirs d'enfance, parler la langue du pays natal, devenu d'autant plus cher que son pays d'adoption lui est plus ennemi.

Ému par ses supplications, le Roi lui a accordé, comme une insigne faveur, de garder auprès d'elle au moins une camériste espagnole élevée à Versailles et à Saint-Germain, — Glorinde Molina, une des filles de cette Maria Molina, qui avait été la première femme de chambre de la reine Marie- Thérèse. Cette jeune fille, à peine moins âgée que la souveraine, s'est beaucoup plu en France. Elle aime rappeler à sa maîtresse les fêtes auxquelles toutes deux assistèrent, et les personnes qu'elles connurent. Dès qu'elles sont seules, — en cachette, elles parlent français...

Or, cette année-là, les chaleurs étant exceptionnelles, la Cour s'était transportée de bonne heure au palais du Retire. Les bassins, les eaux jaillissantes, les beaux ombrages des jardins entretiennent autour de la résidence royale un peu de fraîcheur. La Reine s'y ennuie moins et s'y trouve plus commodément que dans les chambres étouffantes et torrides de l'Alcazar. Quelquefois, dans la journée, elle va voir les oiseaux de la volière, ou, curieuse, elle s'introduit dans les nombreux ermitages qui emdronnent le château. Outre le grand couvent des Hiéronymites qui semble en défendre

la porte, ces pieuses retraites foisonnent aussi bien dans le parc que hors des murs du Retiro. Il y a là l'Ermite de Saint-Isidore, celui de Saint-Jean, de Saint-Bruno, de Saint-Paul, celui des Portugais... Comme TAlcazar entouré, lui aussi, d'une ceinture de monastères, la maison de campagne des Rois Catholiques s'endort, chaque soir, dans une rumeur de prières et de cantiques... De tous ces dévots solitaires, celui que la Reine aime le mieux est l'Ermite des Portugais, vieux soldat qui s'est battu dans tous les pays du monde et même sur les galères de la Religion, — qui lui dépeint les villes étrangères, lui conte mille histoires, trouve toujours des paroles gracieuses ou plaisantes à lui dire, et qui, avant qu'elle parte, lui glisse dans la main toutes sortes de graines pour ses oiseaux, ou encore de l'anis bon à rafraîchir la bouche et à parfumer l'haleine.

Certains soirs, quand, d'aventure, le Roi la laisse seule, elle se divertit à jouer de la harpe dans une salle de musique très fraîclie, qui se trouve entre la grande pièce d'eau et l'étang octogonal. Elle reste là toute la nuit, la joue appuyée contre les cordes du sonore instrument. Elle se grise de musique, et elle ne se décide à rentrer que lorsqu'elle tombe de sommeil et que, déjà, l'aube commence à poindre derrière les collines de Vallecas. Mais ces plaisirs sont rares. La Reine s'appartient si peu ! Ici même, à la campagne, elle est presque constamment en représentation.

Un soir du mois d'août, il était minuit passé, quand elle rentra de la salle de musique, après avoir joué de la harpe jusqu'à en pleurer de langueur, de détresse et d'énervement. Clorinde Molina, sa fidèle camériste, l'accompagnait, comme toujours.

De la chambre, où elles pénétrèrent, s'exhalait un air âpre et chaud. Cette pièce très grande, très haute de plafond, donnait sur les jardins. La Reine ne l'occupait que depuis quelques jours, à cause de ces chaleurs extrêmes. On avait écarté les rideaux des fenêtres et ouvert à deux battants la porte du balcon, de manière à produire un courant d'air. Mais pas un souffle ne faisait trembler la flamme des bougies. La nuit pleine de feiLx brûlait au dehors comme une herse chargée de cires ardentes et toutes proches.

Dans cette atmosphère embrasée, après cette orgie de musique, la Reine, malgré l'heure tardive, n'avait aucune envie de dormir. Elle s'assit à la turque sur un coussin de cuir, devant un plateau garni de sorbets et de boissons à la neige. A côté d'elle, sur un autre coussin, s'assit également Clorinde Molina, — sa « bonne Clo » comme elle l'appelait, — de même qu'elle appelait autrefois la Quentin « sa bonne Nicole », — uniquement par

besoin de tendresse, car cette Molina, vrai portrait de sa mère, n'était point toujours aimable.

Soudain, la Reine se souleva sur le coussin, et, avec un accent singulier, elle dit à la femme de chambre :

— Tu n'as pas entendu?... tout à l'heure, quand nous passions sous les charmilles du jardin, — comme un air de musique, modulé à mi-voix?...

— Oui, dit la Molina, je l'ai bien entendu aussi : c'est sans doute quelque galant qui donne une sérénade à une de vos dames !

La Reine secoua la tête :

— Je ne crois pas que ce soit cela ! Sûrement, c'est un air de là-bas I... un air qui me rappelle celui de Proserpine !... Proserpine, tu te souviens?... A Hendaye, en France, les comédiens !... Mon Dieu ! Comme il y a longtemps ! Comme tout cela est loin de moi !

Elle resta un instant à songer, les yeux vagues. Sans doute des choses douloureuses lui revenaient en mémoire. Puis elle étira ses bras, et elle prononça, d'un air accablé :

— Ne pas pouvoir seulement dormir ! Pas même oublier dans le sommeil !

La camériste ne répondait rien. Elle n'osait pas toucher à des sujets si périlleux.

Comme mue d'un caprice subit, sa maîtresse se redressa tout à fait en frappant dans ses mains :

— Ma bonne Clo, je t'en prie, apporte-moi mon coffret... Le coffret aux souvenirs !...

C'était une boîte d'argent ciselé, où la Reine conservait quelques petits bouquets desséchés, des fleurs cueillies jadis à Saint-Cloud ou à Fontainebleau, des miniatures de sa mère, de son père, du Roi son oncle, des lettres aussi... Il y en avait une surtout qu'elle aimait à relire, une lettre adressée par une amie à la marquise de Villars, l'ancienne ambassadrice de France à Madrid. Celle-ci la lui avait offerte, en partant, parce qu'il y était question de ses « jolis pieds », — « ces jolis pieds qui la faisaient si bien danser et marcher de si bonne grâce. »

Certes, ils étaient toujours aussi jolis ! Ils étaient même devenus plus délicats, à force d'être inutiles. Marie-Louise les contemplait, chaussés de légers souliers sans talons, comme ceux que portent les danseuses andalouses. Elle les faisait tourner au bout du bas de soie verte qui gainait sa jambe. Et, tout en les caressant, elle gémissait :

— Oui, vraiment, à quoi me servent-ils?... A faire le tour de ma chambre et à m'aller mettre au lit!

Elle bondit d'entre les coussins, et, avec un air de jubilation factice et de défi, quelque chose de fiévreux, d'affreusement triste dans toute sa personne :

— Oh ! tiens ! dit-elle, il faut qu'ils me servent encore !... Je veux qu'ils dansent une dernière fois, mes pauvres petits pieds de recluse ! Je veux leur donner ce plaisir !... Clo ! ma bonne Clo ! Tu vas me

chanter une ritournelle de menuet, un passe-pied, une courante, ce que tu voudras !... Tu te rappelles?... Comme là-bas^ quand je dansais devant le Roi...

La femme de chambre désapprouva cette fantaisie, la déclara tout à fait déraisonnable : « On entendrait sûrement ! Des gens accourraient au bruit ! Et quel scandale, à pareille heure !... »

— Tu verras, dit la Reine, je ne ferai pas plus de bruit qu'une souris.

— Madame, c'est impossible ! On nous entendra.

— Non, non ! Je le veux ! Habille-moi, comme pour le bal !

— Quelle folie ! Dans un instant, les ménines de service vont entrer pour renouveler les bougies.

Pourtant les bougies étaient encore très hautes sur les girandoles. Par les fenêtres ouvertes, des phalènes se précipitaient vers elles en tournoyant et en brûlant leurs ailes à la flamme toute droite.

Mais la Reine s'entêta. Il fallut que la camériste l'habillât des pieds à la tête, en grands ^tours. Puis elle sortit des écrins tout le trésor des bijoux. Elle lui arrangea dans les cheveux des poinçons de brillants et d'émeraudes, et, quand la parure fut terminée, elle se recula, d'un air admiratif, en s'exclamant :

— Qui donc disait que les émeraudes ne vont pas aux brunes?

—Chut ! fit la Reine. Pas de bruit !... Le bal commence.

Devant le miroir de sa toilette où elle se voyait du haut en bas, elle se leva, se redressa dans tout le faste de sa robe de cour, sa belle robe à la française, et, — tandis que la Molina, en sourdine, fredonnait quelques mesures de menuet, — avançant un pied, tournant sur l'autre, élevant ses bras en guirlandes, avec un navrant sourire, la Reine se mit à danser...

Et, tout en dansant, à la lueur des bougies, elle voyait se refléter, dans le cadre ovale du miroir, ses grands yeux mélancoliques, où brûlait toujours la même flamme inextinguible. Elle s'enchantait de la grâce de ses mouvements, des lignes souples de son corps resté juvénile, de son visage si passionné et si triste... Eh quoi ! Tant de beautés perdues ! C'en était donc fait de tous ses rêves !...

Mais, rompant la mesure de la ritournelle murmurée par la Molina, voici qu'une musique étoufîée montait du jardin... La Reine qui, brusquement, s'était arrêtée de danser, prêtait l'oreille... Nul doute, cette fois! c'était bien l'air de Proserpine :

Ma chère hberté, que vous aviez d'attraits I En vous perdant, hélas 1 que mon âme est atteinte De douceur, de trouble et de crainte I

Avec sa robe de cour, ses émeraudes, ses perles tièdes sur sa gorge en sueur, la Reine courut au balcon... Un silence ! Plus rien que la noirceur du

ciel criblé d'étoiles, la respiration lourde des masses de verdures... Pourtant, il lui sembla que quelque chose remuait dans les ténèbres, au-dessous d'elle. Dans la clarté vive venue de la chambre, elle aperçut une corde attachée au balcon : sûrement, quelqu'un montait, un homme, — un homme qui reprenait à mi-voix l'air de Proserpine et qui, avec une inflexion d'une douceur et d'une tristesse infinies, soupirait dans l'ombre :

Faut-il vous perdre pour jamais?... -

Stupeur ! cette voix ! C'était celle de Gardénio !... Quelle démence ! Il risquait la mort, la sienne, celle de la Reine !...

Eperdue, elle se retira du balcon en chancelant. Elle tomba, pâmée et blême comme une morte, dans les bras de la femme de chambre. Celle-ci, avec mille précautions, la laissa choir sur un fauteuil. Puis, précipitamment, elle ferma les fenêtres et, d'un souffle haletant, elle éteignit toutes les bougies...

Le lendemain, on pouvait lire, dans La Gazette de Madrid, les lignes suivantes : « Hier soir, dans les jardins du Retira, un gueux fut tué, d'un coup de pique, par un hallehardier de la garde wallonne, au moment oà il tentait de s'introduire dans les appartements de la Reine. C'est sans doute un de ces

mendiants qui viennent sans cesse importuner Sa Majesté^ en jouant des airs fra?içais sous ses fenêtres, pour obtenir une aumône. — Don Tomâs de Zumarraga, ancien majordome de M. le duc d'Ossone et actuellement corrégidor en cette Cour, a procédé, avec ses officiers, aux formalités .d'usage. Après avoir fouillé lo^cadavre du criminel, on ne trouva rien sur lui qu^un couteau neuf et un ruban couleur de feu, produits probables de ses larcins. »

Quelques mois plus tard, la Reine mourait empoisonnée.

Lorsque je rendis à don Eduardo Z... le manuscrit qu'il m'avait prêté et d'où j'ai tiré les premiers épisodes de ce récit, j'eus soin de relire la notule collée derrière la page de garde par le gentilhomme navarrais, auteur de cette relation. La « lumière » qu'il nous y promet est-elle suffisante pour éclairer complètement toutes les parties de cette intrigue? Le lecteur en doutera probablement comme moi-même. On a beau rapprocher de ce journal les données fournies par la correspondance secrète du marquis de Villars avec le Roi, il est impossible d'arriver à des certitudes entières. Si certains faits ou certains personnages apparaissent avec toute la netteté désirable, il en est d'autres qui restent et qui, probablement, resteront toujours énigmatiques. Par exemple, saura-t-on jamais qui fut Cardénio? A-t-il payé de sa vie la constance de son amour, l'obstination de sa vaine poursuite, ou bien n'était-il qu'un instrument entre des mains scélérates?... En revanche, on s'explique sans peine la présence, entre les pages du manus-

crit^ de ce ruban fané qui semblait servir de signet. Avant de le remettre à son actuel propriétaire, je retournai longuement entre mes doigts ce ruban couleur de feu, unique vestige de la tragédie que je viens de raconter et que Vauteur de la relation ne fait que suggérer. Le contraste ni' apparaissait presque bouffon, à force d'être dramatique, entre la signification de cette relique et le ton si calme, si prosaïque du récit, entre les feuillets duquel je l'ai retrouvée : « Écrit à Pampelune, de ma main, ce 15^ jour de février 1689, en ma maison patrimoniale, derrière V église cathédrale de celte ville, proche le rempart... » Après tout, c'est peut-êlre don Tomâs de Zumarraga qui a raison et qui est un sage. Une histoire d'amour, à supposer même qu'il en ait soupçonné tous les tenants et aboutissants, ne lui a point semblé capable d'intéresser de bons esprits, ni par conséquent digne d'être racontée.

Page 1