‹ Cardénio, l'homme aux rubans couleur de feuChapitre 8 sur 9 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

il)

La lecture de cette lettre clandestine qu'elle avait trouvée dans sa poche, en rentrant de chez les Carmélites, jeta la Reine dans un trouble inexprimable.

Elle n'en dit rien à personne, pas même à sa nourrice, qui, pourtant, devait tout savoir, puisque dès le lendemain, la Quentin avertit l'ambassadrice de France, qui s'empressa de le rapporter à son mari, lequel en écrivit incontinent au Roi, son maître.

La Reine, sitôt couchée, avait lu la lettre dans son lit, où elle se croyait parfaitement à l'abri de toutes les indiscrétions. Elle en ressentit d'abord une grande joie. Le premier sentiment dont elle eut conscience, c'est qu'elle n'était plus, — comme elle se plaisait à se le répéter, — une malheureuse, une déshéritée !... Gomme toutes les filles du palais, comme cette ridicule Manuela de Velasco, qu'elle appelait « sa Truitonne », comme la dernière des dernières parmi ses femmes de chambre, elle aussi,

elle avait un amant !... Donc Cardénio était là ! Il lui avait tenu parole ! Une telle persévérance, une telle bravoure et une telle audace semblaient à peine croyables ! Car non seulement pour lui faire tenir ce billet, il avait dû affronter les pires dangers, mais il avait risqué la mort, et quelle mort !... A cette pensée, elle relut la lettre enivrante avec un redoublement de ferveur... Mais non ! ce n'était pas possible ! Sûrement, cette lettre ne venait pas de lui ! Cette écriture n'avait rien de commun avec la sienne ! Le ton n'était pas le sien ! Cardénio savait trouver des paroles autrement passionnées. Il y avait, dans ces hyperboles d'adoration, quelque chose d'outré, d'excessif et de froid tout ensemble, qui sentait la feinte et l'imposture. Ces expressions trop fortes étaient à la fois prétentieuses et vulgaires, à croire que cette lettre était l'œuvre d'un scribe à gages...

Et pourtant ces mots : « l'éloignement qui est entre nous », et ces autres : « je ne suis pas indigne de vous adorer », — tout cela paraissait désigner clairement Cardénio. Peut-être que, par prudence, il avait chargé une personne de condition inférieure de rédiger ce billet. Il savait trop à quoi il s'exposait !... A ce rappel du danger, la Reine se souvint des admonitions de M. de Villars et des propres paroles de l'ambassadeur : « ... des imprudences qui pourraient attirer sur Votre Majesté les plus effroyables disgrâces !» — et elle se souvint aussi des autres choses qu'il lui avait dites, — du com-

plot permanent qui l'entourait, des pièges qu'on lui tendait... Et si ce billet sans signature, dont l'écriture lui était inconnue, qu'une main furtive avait glissé dans sa poche, si ce billet était un piège ! Peut-être la Camarera, dont la haine, elle le sentait, ne désarmait point, avait-elle machiné cette perfidie ! Qui sait? Peut-être que sa Truitonne, cette Manuela, qui semblait si bonne fille, ne lui avait conté toutes ses histoires d'amour que pour échauffer son imagination et son cœur et l'entraîner dans quelque fatale aventure !...

Alors une peur terrible s'empara d'elle. La pauvrette se remémora tout ce que l'on publiait des Reines d'Espagne infidèles ! Elle entrevit le couvent à perpétuité, la prison et même l'échafaud. Aiguillonnée par l'épouvante, elle n'eût plus qu'une idée : se défaire au plus vite de cette lettre si dangereuse. Mais comment s'y prendre? La brûler? On la surprendrait, ou on verrait les traces du papier carbonisé. Si elle la déchirait, quelqu'un en ramasserait les morceaux où qu'elle les jetât !... Peut-être que le plus sûr était de tout avouer au Roi !... Mais il était si lent d'esprit ! Il ne comprendrait pas. Et puis quelle imprudence de fournir elle-même un aliment à la jalousie d'un homme si naturellement soupçonneux !...

C'est alors que, ne sachant plus à quel moyen recourir, elle se décida à tout confesser à la Reinemère, comme à la seule personne de son entourage qui lui témoignât un peu d'affection véritable.

Dès les premiers mots, l'ancienne régente, qui connaissait à merveille tous les partis et toutes les intrigues de la cour, devina immédiatement d'où le coup partait.

Elle déchiffra la lettre, la cacha dans son corsage, et, embrassant sa bru :

— Ma fille, dit-elle, ne vous troublez point ! Je prends tout sur moi !... Ce qui vous arrive est chose assez commune en ce pays... Moi-même, avant mon veuvage, — j'avais seize ans, j'arrivais d'Allemagne, ignorante comme vous, — j'ai reçu plus d'une lettre pareille à celle-ci !

La jeune reine, touchée de tant d'indulgence et de bienveillance, se mit à pleurer. Puis, tout à coup, dans un mouvement de confiance et de tendresse, elle se jeta au cou de sa belle-mère :

— Oh ! Madame, dit -elle, en sanglotant, comme vous êtes bonne !...

La Gamarera surgit au même moment, et, devant cette scène de famille, elle ne douta plus que l'entente ne fût parfaite entre la belle-mère et la bru. Exaspérée de n'avoir pu s'opposer à cette union des deux reines, elle revint, avec plus d'acharnement, à son plan de conduite primitif, qui était de rendre la vie dure à la Reine et d'exciter le Roi contre elle.

Tout cela n'était qu'un jeu pour cette vieille, dont l'astuce vraiment infernale travaillait sans cesse.

Cependant, si la jeune souveraine l'eût voulu, ^

elle aurait facilement détruit toutes ces trames et réduit à néant ces méchants calculs. Mais découragée par la grossièreté, la bêtise et aussi, il faut bien le dire, les infirmités du monarque, elle ne prenait plus la peine de le conquérir. Elle le contrariait dans ses goûts et ses habitudes, refusait de passer des journées entières à jouer aux jonchets, où de s'aller coucher dès huit heures, en sortant de table, « le morceau encore au bec, » comme disait Mme ^Q Villars. Poiirtant, lui, il éprouvait pour elle une passion toujours grandissante. Il en était consumé et manifestement malade. Mais, entre la Reine et lui, il y avait mille fatalités qui les séparaient ou qui pesaient lourdement sur eux, fatalités de race, d'éducation de tempérament. Le pauvre infirme était tout brûlant d'amour, tout débordant de tendresse pour celle qu'il appelait « sa reine, » de tout son cœur, — mais il ne savait pas le lui dire. Ce cerveau lent, cette langue pâteuse ne trouvaient pas les paroles qu'il aurait fallu. Et puis il se sentait très laid et très ridicule, et ce sentiment cruel le paralysait. Enfin les rapports empoisonnés de la Camarera attisaient horriblement sa jalousie. Quand la Reine était là, près de lui, cette jalousie fondait instantanément. Il aurait voulu rejeter le poids de tous ses doutes et, d'un mot, faire comprendre à « sa reine », l'immensité de son pauvre amour. Mais ce mot ne venait jamais.

La jeune femme, habituée aux galanteries de la

Cour de France, aux façons désinvoltes et charmantes de ses compagnons de jeux, ne pouvait comprendre que l'on fût sot à ce point. Elle finit par se désintéresser tout à fait de son mari, pour s*occuper uniquement et plus que jamais d'ellemême. Et c'est pourquoi elle s'ennuyait affreusement, surtout depuis qu'elle avait quitté le Retiro pour l'Alcazar. Rebutée par tout ce qui l'entourait, les usages, les gens, l'aspect des lieux, elle disait qu'au Palais l'ennui était si épais, si pesant, qu'on le voyait, qu'on le touchait, qu'on le sentait sur ses épaules, qu'il recouvrait les meubles et les tentures et tout, comme une poussière... Et non seulement elle le disait, mais elle l'écrivait à sa bellemère, la princesse Palatine, On ouvrait ses lettres, et c'était un beau scandale dans toute la Cour, que, d'ailleurs, elle méprisait. Maintenant, elle ne pouvait plus du tout monter à cheval, ni sortir de sa chambre, — une chambre immense, obscure derrière ses jalousies baissées, et dorée partout, comme une caverne pleine de trésors et gardée par des dragons impitoyables. Elle n'en franchissait le seuil, que pour assister à d'interminables offices dans les églises et les couvents, ou pour se bourrer de friandises chez les religieuses. Et elle n'avait d'autres distractions que de causer un peu avec ses femmes françaises, le matin et le soir, quand la Camarera voulait bien le tolérer. On lui reprochait, comme une vulgarité, ce goût pour ses femmes de chambre. Mais, en vérité, ces créatures n'étaient

ni plus communes, ni plus stupides que les dames espagnoles dédaignées par elle, et elles avaient, à ses yeux, le grand avantage de lui parler des choses et du pays qu'elle aimait.

La Camarera fermait les yeux sur ces privautés, parce que les filles de la Reine la compromettaient par leur tenue déplorable. Sans cesse, ces femmes étaient aux fenêtres du Palais, à parler des doigts avec tout ce qu'il y avait d'aventuriers français dans Madrid. Leur exemple était contagieux pour leur maîtresse. Par curiosité, par désœuvrement, il arrivait quelquefois que la Reine les imitât. Ce qui réjouissait extrêmement la Camarera, qui s'empressait d'en avertir le Roi. Car la Souveraine n'avait pas le droit de regarder aux fenêtres qui s'ouvraient sur la grande place du Palais; la seule qui lui fût permise donnait sur le triste jardin du couvent de l'Incarnation.

Ainsi retranchée du monde vivant, la Reine se retourna désespérément vers l'ambassadrice de France, son unique société possible. A tout instant, elle la faisait mander à l'Alcazar, à la grande rage de la Camarera, qui, toutefois, ne pouvait point s'opposer à ces visites, les ambassadrices de France, comme celles d'Allemagne, ayant le droit d'être reçues privément par la Reine.

Depuis la lettre mystérieuse, qu'elle avait eu la sottise, — elle le reconnaissait à présent, — de livrer à sa belle-mère, elle recherchait tout particulièrement l'entretien de M^^ de Villars. Un long

et sourd travail d'intoxication sentimentale s'était fait en elle. Cela avait commencé dès son séjour au Retiro, avec les conversations et les confidences de sa dame d'honneur, dona Manuela de Velasco, avec les musiques, les romances entendues sous ses fenêtres, et ce qu'elle avait surpris des parades sanglantes des flagellants d'amour... Elle se disait : « S'i7 était ici, pourtant ! Si cette lettre était de lui!... » Et tout cela aboutissait, — elle ne savait pas très bien pourquoi, — à un désir éperdu de voir M^^ la Connétable Colonne, la grande amoureuse qui avait failli épouser le Roi, son oncle, l'aventurière qui avait quitté son mari et ses enfants, la rebelle qui s'était évadée du couvent, afin de vivre à sa guise...

La Reine se persuadait que M^"^ de Villars lui faciliterait les moyens de voir cette romanesque personne.

L'ambassadrice était au courant de tout cela, grâce à la Quentin, qui subissait, d'une façon plus ou moins consciente, les influences les plus contraires et qui s'en accommodait allègrement. M™® de Villars, au rebours de la nourrice, décourageait, tant qu'elle pouvait ces velléités de la Souveraine, Elle estimait que la Connétable Colonne était une folle, dont les conseils et les propos ne pouvaient être que pernicieux à une jeune femme. En outre,

elle savait que l'ambassadrice d'Allemagne visitait fréquemment la Connétable. Ce manège lui paraissait assez suspect pour qu'elle en redoutât des conséquences opposées à ses vues comme à celles de M. de Villars. Autant que possible, il fallait empêcher la Reine de se fourvoyer dans ces intrigues certainement hostiles à la France.

Celle-ci s'irritait de ce qu'on l'empêchât de voir une femme malheureuse et qui passait pour avoir tant d'esprit. Elle finit par le déclarer assez brusquement à l'ambassadrice :

— Mais enfin quel crime commettrais-je, en témoignant de l'intérêt et même un peu de bonté à une personne entourée d'ennemis et qui, certainement, a besoin de tendresse et de consolation?.,.

— Quel crime? fit la marquise... Mais, madame, ignorez-vous que le Roi, votre oncle, ne veut point qu'on attire l'attention sur une malheureuse qui devrait avoir assez de bon sens pour vivre dans une prudente et agréable obscurité, au lieu d'exciter un scandale, dont elle est la première à souffrir... En outre, — et ceci est le plus grave, — le Connétable est Grand d'Espagne : c'est un des plus hauts dignitaires du royaume. Sa sœur est mariée au marquis de los Balbases, ambassadeur d'Espagne à Paris. L'injure que la Connétable a infligée à son mari, en l'abandonnant, rejaillit sur toute la famille de celui-ci et même sur toute l'Espagne. Vous concevez alors que la Reine Catholique ne puisse entrer en relation avec cette

dame, sans se rendre odieuse à tous ses sujets !...

— Vous pensez bien que je le savais, dit la Reine. Aussi n'ai-je pas l'intention de recevoir au Palais, M^^ la Connétable Colonne. Je souhaiterais de pouvoir la visiter, en secret, dans son couvent, uniquement pour lui dire que quelqu'un pense à elle et s'emploiera de son mieux à lui alléger...

— Madame, déclara impétueusement l'ambassadrice, je supplie Votre Majesté de quitter ce caprice. Il n'en peut rien réussir de bon, ni pour Elle, ni pour M^e la Connétable !...

Quand la marquise de Villars fut sortie, dona Manuela de Velasoo, qui avait assisté à la fin de l'entretien, dit à l'oreille de la Reine :

— Madame, l'ambassadrice se trompe, ou trompe Votre Majesté, en affirmant que la seîîora Colonna est odieuse aux Espagnols. Au contraire, elle est très populaire à Madrid, où la dernière des fripières et des ravaudeuses s'intéresse à elle à cause de ses malheurs...

A ce mot de « malheur, » la Reine subitement émue, dit à dona Manuela :

— Oh ! Mademoiselle, je vous en prie, contezmoi son histoire, si vous la connaissez !...

— Je la connais, en effet, dit l'écarlate Truitonne, en se rengorgeant... Voilà deux ans que la sefiora Colonna a quitté Rome, où elle vivait très librement, à la française, dans un fort beau palais... Elle s'en est sauvée, un jour, avec sa sœur, la

duchesse de Mazarin, sous prétexte de fuir la tyrannie insupportable de son mari...

— Son mari? fit la Reine, tristement : c'est donc un monstre, lui aussi?

— Bien au contraire, madame, c'est un fort bel homme et qui aime ardemment sa femme. Mais il l'aime à sa manière. Il lui a donné tout de suite quatre enfants. Or, madame la connétable prétend que, d'après un horoscope, elle doit mourir, si elle a un cinquième enfant. Et c'est pourquoi elle fuit son mari, en criant bien haut qu'elle ne veut pas mourir. Mais ce n'est qu'un prétexte. La vérité est qu'elle désirait retourner en France : Vous devinez pourquoi !... En France, on l'a fait chasser. Elle s'est réfugiée ici, où elle a des parents. Alors, son mari l'a sommée ou bien de revenir avec lui, ou d'entrer dans un couvent.

— Un couvent!,.. Mon Dieu! quelle horreur! s'exclama la Reine, en joignant les mains.

— Vous jugez bien, madame, qu'elle ne s'astreint pas à la règle. Elle sort, elle se promène, elle fait des visites à sa guise,..

Et, baissant la voix, l'air mystérieux et passionné, la Truitonne ajouta :

— On prétend qu'elle s'échappe, le soir, de son couvent, et qu'avec deux de ses femmes elle court le Prado, en mantille blanche, intriguant maints cavaUers.,.

A mesure que la fille d'honneur parlait, la Reine éprouvait un trouble si violent qu'il lui semblait

entendre les battements de son cœur. Elle dit, avec une affreuse grimace, en affectant de prendre un ton détaché :

— Est-elle jolie, au moins, votre Connétable?...

— Elle?... Pas du tout !... Elle est sèche et osseuse. Une longue figure chevaline, le museau noir, un teint de crapaude !... Mais des yeux vifs, les plus spirituels et les plus touchants du monde ! Une fort belle taille, de belles dents, la jambe belle...

— La jambe belle? interrompit la Reine, avec un pâle sourire. Comment pouvez-vous le savoir?...

— Je n'en sais rien ! dit la Truitonne. Le fait est que tout Madrid proclame que la seiiora Colona a la jambe belle !... La plus prude des duègues, la plus renchérie de vos dames d'honneur vous le dira !... Il n'y a pas à discuter sur une chose que tout le monde se pique de savoir !... D'ailleurs la Connétable a un amant I

— Vous m'en direz tant ! fit la Reine, de plus en plus mal à l'aise... Mais comment tolère-t-on dans son couvent...?

— Madame, on ne tolère pas ! La clôture y est extrêmement rigoureuse. Et c'est ainsi que, l'autonme dernier, la senora Colonna, étant rentrée de ses courses après l'heure de la fermeture, se vit obstinément refuser la porte par la sœur tourière... Les religieuses ne voulaient plus la recevoir. La malheureuse était sur le pavé... Alors, elle s'en fut trouver le nonce de Sa Sainteté, qu'elle avait

connu autrefois à Rome. Elle l'adjura de l'aider à réintégrer son couvent. Si non, on la menaçait de l'enfermer dans une prison d'État !,,. Le nonce est galant homme. Il feignit de vouloir faire une visite aux religieuses. Celles-ci le vinrent recevoir en grande pompe, au seuil du parloir avec des cierges, la croix et la bannière, le grand portail ouvert à deux battants... La Gonnét£d)le en profita pour se faufiler derrière le prélat et, de là, gagner sa cellule... Le tour était joué 1

— Mais je l'aime, votre Connétable ! s'écria la Reine... Je l'adore ! Ali ! quelle étrange créature !... Et, dites-moi, elle est toujours dans son couvent?

— Elle s'en est sauvée, encore une fois, le mois dernier ! Elle est allée demander asile à l'ambassadeur de France. Je vous laisse à penser comme elle fut accueillie. L'ambassadeur s'en débarrassa, en la faisant conduire chez ses parents, les marquis de los Balbases... Là-dessus, son mari lui ordonne de revenir avec lui, ou qu'on va l'enfermer dans la forteresse de Ségovie. Elle, vous le pensez bien, préfère cent fois rentrer au couvent. Elle jure qu'elle veut être religieuse, qu'elle sent la vocation. Le Nonce, endoctriné par elle, s'en porte garant... Et c'est ainsi que, la semaine prochaine, la senora Colonna va prendre l'habit à Santo Domingo el Real. On dit que c'est une conversion foudroyante, qu'il n'est rien de plus édifiant !... Madame, nous assisterons toutes à la cérémonie I

Aucune de vos dames d'honneur ne veut manquer un pareil spectacle...

— Oh ! s'il en est ainsi, dit la Reine, je veux y assister aussi !

Et, s'étant entendue avec sa Truitonne qui se faisait forte d'emporter le consentement de la Camarera, elle se promit d'en parler au Roi, le soir même.

Mme (Je Villars avertie sous main, combattit le projet de toutes ses forces. Elle fit même agir auprès de la Reine-mère, afin que celle-ci en détournât sa bru. Tout fut inutile.

A l'ambassade de France, on s'étonna de la rapidité avec laquelle cette sortie de la jeune Reine fut autorisée et réglée. D'ordinaire, elle ne pouvait quitter sa chambre qu'après des consultations et des discussions interminables. Cette fois tout se passait comme par enchantement. On se demandait pourquoi.

Le couvent de Santo Domingo el Real, où la Connétable Colonne, devait prendre l'habit, était, avec celui des Descalzas reales^ un des plus aristocratiques, sinon un des plus mondains de Madrid. Il passait même pour fort austère. Toutefois rien ne ressemblait moins que cette pieuse maison aux sinistres nécropoles imaginées, sous le nom de couvent, par les écrivains romantiques du dernier siècle.

Nous ne comprenons que très incomplètement

ce qu'étaient les monastères de ce temps-là. Même les plus ascétiques et les plus fermés, s'ils n'offraient pas précisément à l'esprit des images frivoles, n'en offraient point non plus de désolantes. Pour les simples passants, les ordinaires Chrétiens dont les pensées n'étaient que modérément tournées vers le ciel, un couvent répondait assez bien à l'idée que nous faisons d'un bon hôtel, — un Palace qui serait en même temps un musée et un casino. En effet, nous oublions trop qu'un couvent est essentiellement une maison hospitalière. On y trouvait aux siècles passés, plus de propreté, d'hygiène et de confort que dans les auberges crottées et sordides et même dans les meilleures hôtelleries des plus grandes villes. Certains avaient la spécialité de friandises fameuses. En outre, les chapelles, les réfectoires, les salles capitulaires renfermaient des merveilles d'arts, qui faisaient la joie et qui excitaient l'admiration des amateurs. Les tableaux, les sculptures, les tapisseries, les orfèvreries, toutes ces richesses, entassées confusément et dépaysées dans nos musées d'aujourd'hui, trouvaient, dans les couvents d'autrefois, leurs places naturelles, y prenaient toute leur valeur, toute la plénitude de leur signification et de leur beauté. Enfin les personnes de qualité rencontraient là parmi les religieuses, des femmes de leur monde ou de leur famille. Beaucoup de ces dames, entrées au couvent par nécessité n'avaient pas une vocation

bien profonde. Des fêtes profanes égayaient parfois leur solitude. On y donnait même des comédies. Chez les Descaîzas reaies, on vit des bals, — bals masqués et parés, — qui firent époque, et cela non seulement sous le règne du galant Philippe IV, mais aussi sous le roi précédent, le fils dévot du dévot et terrible Philippe H.

De sorte que notre jeune reine d'Espagne n'était pas trop à plaindre, qui passait ses journées à courir les couvents de Madrid et des environs. Il est assez facile de pousser au noir le tableau de sa vie. Quand nous disons : « elle n'avait d'autre distraction que de visiter des couvents, » — il faut savoir ce que cela voulait dire.

En réalité, elle y trouvait, avec bien des délicatesses de bouche inconnues à la Cour, une foule d'innocents plaisirs. C'est comme pour l'aspect extérieur de l'Alcazar et du Retiro. Il est également trop aisé d'en charger les couleurs funèbres. On a déjà vu ce qui s'y cachait, non seulement de magnificences tangibles, mais de vie ardente et secrète, d'intrigues furieuses, d'exaltation sentimentale. Ce qui trompe l'observateur superficiel, c'est la piété farouche et un peu ostentatoire qui enveloppe tout cela. Un des caractères du catholicisme espagnol est de se mêler à tous les actes de l'individu, même les plus profanes en apparence. Comme le vieux catholicisme africain, dont il est l'héritier, beaucoup plus que de l'Islam, il pénètre la vie tout entière...

Pour la prise d'habit de M^^^ la Connétable Colonne, qui, disait-on, devait prononcer ses vœux dans le plus court délai, il y eût une affluence extraordinaire à Santo Domingo. Tout Madrid était là, aussi bien les gens du peuple, tous fanatiques de M "16 la Connétable, — une victime, répétaient-ils, — que les « titres » et hauts dignitaires de la Cour. Des files interminables de carrosses encombraient la montée de Saint-Dominique, et, par l'Arenal et les rues adjacentes, refluaient jusqu'à la Puerta del Sol,

L'église, du haut en bas, était tendue de damas rouge. Partout, une grande profusion de fleurs, de parfums, de bougies chargeant des lustres et des girandoles et se reflétant dans des miroirs de Murano. La musique de la chapelle royale se fit entendre. Il y eut des chants admirables.

Parmi ces déploiements de pompe et de frivolités, la future professe, debout au milieu du chœur, formait un contraste saisissant par son attitude modeste et recueillie. Tout le temps de l'office, elle donna des marques de piété et de componction, qui édifièrent l'assistance. Il y avait un air d'extase dans ses beaux yeux, et, à de certains moments, son maigre visage , inondé de larmes, paraissait transfiguré. Derrière la grille dorée qui la dérobait

aux regards, dans une des tribunes du chœur, la Reine, palpitante de curiosité et d'émotion, la contemplait avec des yeux avides et fraternels.

Elle fut si transportée de ce qu'elle avait vu à Santo Domingo, que, le lendemain, elle voulut absolument aller visiter, dans sa cellule, la nouvelle religieuse, qui, d'ailleurs, avait fait exprimer à Sa Majesté le désir de la voir. Cédant à une impulsion secrète, elle allait demander à la recluse des leçons de résignation chrétienne, et elle pensait trouver, auprès de cette récente et orageuse convertie, la paix dont elle avait si besoin.

Il faisait très froid, ce matin-là, quand la souveraine sortit du Palais, comme si la rigueur de la saison figurait celle des sentiments nouveaux dont elle prétendait se pénétrer. Elle grelottait dans ses fourrures, en parcourant les corridors du monastère.

La porte de la cellule tourna devant elle, et ce lui fut comme l'ouverture d'un sépulcre. Elle n'aperçut, entre les murs blanchis à la chaux, qu'une mante noire, un voile, des yeux flamboyants. Puis une grande révérence, un agenouillement... Et, dès que la porte se fût refermée, une créature misérable se précipita vers ses genoux, les entoura de ses deux mains, en vociférant :

— Madame, par pitié, arrachez-moi d'ici ! Sauvez-moi de ce lieu horrible!,..

La Reine, au comble de la surprise, ne savait que répondre :

— Gomment, madame ! Gomment !.. Vous, une

religieuse, qui, hier, dans la chapelle, vous donniez un si bel exemple !... Vous, tenir un pareil langage !.. Un rire sajcastique, un rire de démente, sonna entre les murs :

— Moi ! une religieuse !... Ah ! madame !... D'un geste forcené, elle rejeta sa mante de son

voile, et, devant la Reine stupéfaite, elle apparut dans une robe de gaze blanche pailletée d'argent, une robe de bal, avec des perles à son cou, des rubans couleur de feu dans la chevelure, des bracelets à ses poignets et une infinité de bijoux à son corsage. Ses lèvres tremblaient, ses dents claquaient Elle mourait de froid sous ce léger costume...

— Voilà, madame, dit-elle, ce que je suis !... Une femme du monde, rien qu'une femme du monde !... Moi, le monde m'attire ! Il me tient, il me possède !

En disant cela, elle faisait des mouvements fébriles, elle se tordait les bras, et elle avaitj sur sa figure et dans tout son corps, quelque chose de démoniaque.

Elle ajouta vivement, d'un ton saccadé :

— Et pour que vous n'en doutiez pas, je vais tout vous dire!... J'ai un amant, madame!. ..Oui, j'ai un amant!... Tenez, j'ai là son portrait! Il faut que vous voyiez son portrait, madame !...

Elle s'élança vers la table où il y avait une cassette de marquetterie et, toujours très agitée, de ses mains tremblantes, elle en tira une miniature, qu'elle essuya avec un mouchoir de dentelles :

— Voyez, madame ! C'est lui I... N'est-ce pas

264 CARDÉNK>

qu'il est l^eaii, qu'il a, dans les yeux, quelque chose de fin et de fripon;...

Elle paraissait tout à fait égarée, en prononçant ces paroles inconsidérées et vraiment extravagantes. La Reine, qui considérait le portrait, n'osa point lui avouer qu'elle trouvait cet honaine affreux et du dernier commun. Quand, avec mille précautions, elle eût rangé la miniature dans la cassette, la souveraine, l'enveloppant d'un regard de pitié, lui dit sur le ton le plus affectueux :

— Enfin, madame, que puis-je faire pour vous? • — M'aider à sortir, d'ici ! s'écria la Connétable,

la voix haute, les yeux étincelants.

— Vous le savez, madame : c'est impossible !... du moins pour l'instant ! répondit tristement la Reine... En attendant, il faut vous accommoder de cette vie qui répugne à vos goûts. Moi, je m'accommode bien de la mienne.

La Connétable releva la tête, à ces mots, et, d'un air qui frisait l'insolence !

— Vous êtes reine, madame, vous vivez dans un palais, environnée d'une Cour !... Mais moi !... Voyez ce taudis, madame! cette cellule aux murs nus...

— Madame, dit la Reine, je vous répondrai par une parole que nous citait l'autre jour, en chaire, un saint religieux : « Une cellule est toujours belle quand elle est habitée. » La vôtre l'est, madame, et par quelle habitante !...

Les mains de la Connétable se remirent à trembler. Elle fut reprise de son agitation de maniaque :

— Je vous en supplie, madame, dit-elle, épargnez-moi ces railleries !... Elles sont cruelles ! Votre Majesté ne sait pas ce que je souffre ici ! Les religieuses voudraient me faire partir car je suis un scandale pour leur couvent. Alors elles s'ingénient à me torturer, elles inventent toute espèce de supplices pour m'obliger à m'en aller !... Ah ! madame, ce sont des gueuses, des criminelles ! Il y a, dans cette maison une sœur Clotilde, qui est plus puissante que la supérieure, qui dirige tout, qui mène tout, tambour battant ! Madame, c'est un monstre !... Elle m'affame, bien que mon mari paie ma pension ! Elle me fait vivre dans l'ordure, me laisse sans feu tout l'hiver !... N'est-ce pas, madame, que Pon meurt de froid dans cette chambre !... Oh ! je vous en prie, prêtez-moi un instant votre manchon : j'ai les mains glacées !

En effet, elle frissonnait dans sa robe de gaze. Elle avait les mains et les lèvres violacées. La Reine, débonnaire, lui tendit son manchon' qu'elle prit, en exagérant sa mimique frileuse, et qu'elle rendit aussitôt, comme envaliie subitement par une idée fixe, qui lui faisait oublier tout le reste.

Au mépris de l'étiquette, sans y être invitée, elle s'assit sur un escabeau, en face de la Reine, et, comme si elle eut parlé à une amie, elle lui prit les mains et lui dit, d'une voix dolente, un peu théâtrale, qui visait à attendrir :

— Madame, j'arun chagrin affreux ! Je sais que, vous aussi, vous avez du chagrin ! Alors, j'ai

pensé que, peut-être, vous auriez pitié de moi... Cette familiarité, qui osait pénétrer jusqu'aux secrets de son cœur, froissa la Reine. Elle répondit avec hauteur :

— Encore une fois, madame, que prétendezvous?,..

— Retourner en France, madame ! Rejoindre le Roi, mon amant !

Elle s'était levée tout à coup, en une sorte de bondissement félin, la bouche frémissante, les yeux révulsés. Elle avait l'air d'une folle, et pourtant elle conservait dans toute son attitude quelque chose de souverain. En cette minute, ainsi soulevée et transfigurée par la passion, elle était certainement plus royale que la timide amie de Cardénio. Celle-ci, abasourdie et déconcertée par cette déclaration orgueilleuse, ne sut que balbutier :

— Eh quoi, madame?... Mais cet amant, dont vous sembliez, tout à l'heure, si éprise !...

La Connétable eut un ricanement horrible :

— Ce n'est qu'un jouet pour moi ! 11 m'aide à me tromper moi-même !... Madame ! je n'ai jamais eu qu'un seul amour, — le Roi ! Si j'avais voulu, aujourd'hui je serais reine de France. Mais j'ai été sotte, je me suis piquée de je ne sais quel désintéressement sublime. C'était une absurdité, madame ! Car j'aimais le Roi plus qu'on n'a jamais aimé personne ! Et lui aussi, il m'aimait chèrement. Il n'a jamais aimé que moi !.., Toutes les autres, il les a

prises pour se consoler de m'avoir perdue. Mais, j'en suis sûre, madame, il m'aime toujours. C'est moi qu'il cherche, c'est moi qu'il désire à travers ses amours misérables ! Et c'est pourquoi je veux partir!...

La Reine croyait rêver, en ouïssant ces divigations :

— Est-ce possible, madame, que vous y pensiez encore !... Après un si long temps !...

— Oui, après vingt ans, madame !... Je le sais ! J'ai compté les jours et les années ! Le temps n'a fait qu'exaspérer mon amour !... Ah ! madame, il n'y a que cela au monde, vo^'^ez-vous ! On ne vit que pour celai... Tenez, il y a, ici, tout près, une marquise d'Astorga, la femme de votre Majordome Major, vieux débauché, perdu et ruiné par les filles. La marquise, qui adore son mari, a fait poignarder sa dernière maîtresse, dans un transport de jalousie. Elle a cru le reconquérir par cette folie. Elle n'a fait que le détacher d'elle davantage... Désespérée, elle s'est réfugiée dans ce couvent. Elle a pris l'habit comme moi, elle a même prononcé des vœiLx:... Mais elle ne se console pas, madame, elle ne se résigne pas ! Elle est folle de rage et d'amour. Toutes les nuits, je l'entends pousser des cris comme une damnée ! Ses sanglots répondent aux miens !... Ali ! madame, pensez-y ! Un amour comme celui-là ! Votre Majesté doit me comprendre..

Tous les mots de ce discours furieux faisaient plaie dans le cœur de la Reine. A cette nouvelle et

268 GARDÉNIO

directe allusion, elle ne put se contenir davantage. Des larmes débordèrent de ses paupières. Les deux malheureuses se regardèrent un instant, en silence. Et puis, tout à coup, elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre et elles s'étreignirent longuement :

— Madame, dit la Reine, en se dégageant, je vous en supplie, ne me troublez pas davantage l Je ne puis plus vous entendre ! Vos paroles me font souffrir le martyre !... Laissez-moi ! Je tenterai pou* voua toui ce qui sera possible : je vous le promets ! Mais taisez-vous, pour l'amour de Dieu !...

La Connétable, la sentant toute à sa m.erci, se jeta de nouveau à ses pieds. Elle hurla :

— Madame, je vous en coajwre,. arrachez-nwi d'ici!

D'un mouvement brusque, la Reine, prise de terreur, parvint à se dérober aux mains frénétiques de cette possédée :

— Adieu, madame, dit-elle, en gagnant la porte. Ayez plus de courage que moi ! Je vous aime et je vous plains de toute mon âme !...

Et elle s'enfuit, éperdue, à travers les corridors du couvent, comme si tout l'enfer était derrière elle...

Rentrée au Palais, elle prétexta un malaise poiu* pouvoir se mettre au lit et ainsi être seule.

Elle passa une journée et une nuit épouvantables.

GARDÉNIO 269

Ce démon d'amour qu'était la Connétable lui avait communiqué sa flamoie. Maintenant, plus que jamais, elle se maudissait d'avoir livré à sa bellemère la lettre mystérieuse. Si elles se brouillaient, — ce qui pouvait arriver d'un moment à l'autre, pour les raisons les plus futiles et même sur un simple soupçon, — elle lui aurait donné des armes contre elle. Quelle inconcevable sottise ! Elle s'en exaspérait !... Mais il y avait quelque chose de pis que cette imprudence, et qu'elle n'osait pas s'avouer. Elle s'était privée de la volupté de relire cette lettre, de la toucher, de la sentir contre son cœur, d'en repaître ses yeux. Car enfin, à bien considérer les choses, il se pouvait qu'elle fût de Cardénio, — ou tout au moins qu'elle eût été dictée par lui. Une phrase qu'elle avait retenue, se représentait sans cesse à son esprit. Elle se la répétait avec délices : « L'éloignement qui est entre nous n'a pu arracher de mon cœur la passion que vos admirables qualités y ont fait naître... » Ah ! si c'était vrai, qu'il parût donc tout de suite ! Qu'il se montrât ! Pourquoi tarder ainsi? Mieux valait mourir ensemble que de prolonger indéfiniment, sans espoir, ce double supplice !...

Cette impatience s'était emparée d'elle si violemment que tout ce qui l'entourait lui devenait insupportable. Elle refusa de recevoir le Roi, qui, consumé de désir et de chagrin^ avait une mine à faire pitié. Elle-même ne valait guère mieux. Le lendemain de sa visite à Santo Domingo, elle eut

la fièvre, avec des envies de vomir. Et, comme toujours, quand [ces nausées la prenaient, elle s'affola : le poison ! le poison ! On lui avait tant dit, à Paris, de prendre garde, qu'à la moindre indisposition elle se croyait empoisonnée. Et ainsi elle ne sortait point des transes.

Pourtant, le surlendemain, elle fut obligée d'assister à une grand'messe dans la chapelle des Jésuites. Ce devait être une cérémonie extraordinaire : un prêtre oriental, amené de Mossoul par ces Pères, devait célébrer la messe selon le rite clialdéen. Gomme la vêture de la Connétable Colonne, cet événement, annoncé partout, avait excité une vive curiosité. La prise d'habit de la Connétable ayant eu lieu dans un couvent dominicain, on soupçonna les Jésuites de vouloir en effacer le souvenir par quelque chose de plus rare encore... Cette exhibition d'un prêtre asiatique, et qu'on s'imaginait noir et crépu comme un Roi mage, fit en effet courir tout Madrid. Jamais assistance plus nombreuse ne s'était pressée dans la nef unique de l'élégante chapelle. La cour et la ville étaient là.

Le prêtre, qui était un Syrien de petite taille et de figure très ordinaire, déçut toutes les attentes. En revanche, le sermon qui fut prononcé, pendant la messe, par un des plus célèbres prédicateurs de la Compagnie, souleva une émotion générale et vraiment insolite. Prenant prétexte de ce que l'égUse était pleine de courtisans, il morigéna son auditoire avec une extrême véhémence. On prétendit même

qu'il visait la Reine, dont l'indulgence coupable pour ses femmes françaises et dont la conduite et la tenue étaient sévèrement jugées. Le bruit courait que, depuis son entrée à l'Alcazar, l'audace des galants de Cour, encouragés par son exemple, ne connaissait plus de limites. Gela devenait un scandale à nul autre pareil...

Impitoyable, le prédicateur dénonça, avec la dernière rigueur, la sottise et la duperie de l'amour profane :

— « Vous le savez bien, disait-il : vos poètes mentent lorsqu'ils vous parlent de serments éternels, lorsqu'ils célèbrent les extases de l'amour, les jouissances incomparables de la volupté. Tout cela ce sont des billevesées ! Tout cela est exagéré démesurément. Vous le savez bien ! Vous savez combien la jouissance est courte, comme le fond en est vite atteint, comme elle est toujours la même, comme elle tourne lamentablement dans le même cercle... Et vous savez aussi combien l'âme humaine est débile et changeante et quelle assurance on peut fonder sur ses serments. Et pourtant, fous que vous êtes, vous croyez à l'amour !... Mais, l'amour même des plus exaltés d'entre vous n'est qu'une parodie de l'amour divin. Et celui-ci, tel qu'il est donné à l'homme de l'éprouver, est bien loin d'être, comme vous le pensez, une félicité perpétuelle. Il faut lutter, il faut souffrir sans cesse pour le mériter. Dieu ne se donne pas toujours. On ne l'atteint, qu'après l'avoir cherché, en se traînant douloureusement

sur ses traces, qu'après avoir versf3 des larmes de sang. Il faut être braves et forts pour mériter un amour immortel ! La plupart des hommes sont des lâches. Combien d'entre vous, même parmi les plus passionnés, seraient capables de faire de bons moines?... »

Ce discours, prononcé avec un ton de voix et les gestes les plus pathétiques, bien loin de calmer l'effervescence amoureuse de la Reine, ne fit que la porter au paroxysme. Toutes ses pensées se confondaient. Elle se rappelait les déclarations brûlantes de la Connétable : « Ah ! madame, il n'y a que cela au monde !... » Et elle se disait que l'adversaire devait être bien fort pour que le prédicateur crût devoir lui livrer un tel assaut.

Dans cet état d'angoisse et d'agitation, elle descendit au parloir pour le baisemain. Tous les religieux et la plupart des assistants défilèrent à ses pieds. Enfin, on lui présenta le prêtre de Mossoul. Un missionnaire de la Compagnie servait de truchement. Il lui fallut dire quelques mots à ce pauvre homme. Pour la forme, elle lui posa deux ou trois questions indifférentes, — et, tout à coup, cédant à elle ne savait quelle impulsion, tout étonnée elle-même de ses paroles, elle demanda :

— Et, dites-moi, mon Père !... Est-ce que vos dames de Mossoul sont aussi sévèrement gardées que les dames espagnoles?...

Le truchement, en rougissant, dut traduire la phrase audacieuse. Le prêtre balbutia que ces cho-

ses n'étaient point de son expérience, tandis que la question de la Reine volait de bouche en bouche. D'un bout à l'autre de la salle, on chuchotait. Le Roi, présent à la cérémonie, était le point de mire de l'assemblée. Il devint subitement très pâle, sentant bien que les paroles de la Reine étaient dirigées contre lui. Avec un mouvement d'irritation qui n'échappa à personne, il se leva subitement de son fauteuil et commanda qu'on fit avancer son carrosse.

Pendant tout le trajet, il n'adressa pas un mot à la jeune femme, et, sitôt de retour au Palais, il se sentit si mal qu'il dut s'aliter.

Le jour suivant, le Roi étant toujours couché, la Cour entra en inquiétude. Les médecins, après avoir saigné et purgé inutilement le malade, déclarèrent qufi des vapeurs farouches et pernicieuses, exhalées par le marais du pancréas, avaient envahi le cerveau de Sa Majesté. En attendant la coction des humeurs, il était expédient de l'envoyer dans un lieu salubre, où un air plus subtil rendrait de l'agilité à ses esprits animaux. En conséquence de quoi, ces docteurs décidèrent que le Roi irait passer une quinzaine de jours à l'Escorial, et que la Reine, dont la santé n'était pas plus brillante, l'y accompagnerait.

La nouvelle s'en répandit, comme une traînée de poudre, dans tout le palais. Tout le monde en était fort surpris. On se demandait ce que cela signifiait. D'habitude, le roi n'allait à l'Escorial qu'au mois

d'octobre, jusqu'à la Toussaint. Une telle dérogation à la coutume était une chose inouïe. Eh quoi ! Sa Majesté allait quitter Madrid, à la veille du Carême et de toutes les solennités, qui, en ce temps, se célébraient avec une pompe extraordinaire dans la chapelle royale !... D'ailleurs où trouverait-on l'argent nécessaire à un voyage si dispendieux?...

Avec une promptitude déconcertante, l'argent fut trouvé. Un beau matin de février, Leurs Majestés partirent en carrosse pour l'Escorial, escortées uniquement des gentilshommes ordinaires de la Qiambre, des caméristes espagnoles de la Reine et de quelques seiîoras de honor. La Quentin était restée à Madrid avec les autres femmes françaises. Seule, la Martin, Provençale rieuse et habile à toucher du clavecin, fut désignée, au grand étonnement de tous, pour suivre sa maîtresse.

A l'ambassade de France, où toutes ces particularités étaient connues, on ne savait que penser de l'événement, mais, pour cette raison même, on était sur ses gardes.

Tout le temps que dura le trajet de Madrid à l'Escorial, les deux époux n'échangèrent pas une parole. Le Roi se renfermait dans un mutisme qui effrayait chez un homme d'un caractère si violent. Cette froideur apparente était, pour la Reine, de très mauvais augure. Quand il ne se contiendrait

plus, il fallait s'attendre aux pires choses. Mais elle ne songea pas un seul instant combien il devait souffrir, — et souffrir à cause d'elle.

Pourtant, si triste que s'annonçât ce séjour à la campagne, il lui fut d'abord un soulagement. La Camarera ne l'avait pas accompagnée, — singularité qui, en tout autre moment, eût provoqué les réflexions et les soupçons de Marie-Louise. Mais elle n'était occupée que d'elle-même et de son cœur affligé. Elle ne vit dans l'absence de son odieuse gardienne qu'un heureux hasard dont elle devait se hâter de profiter. De plus, sans même qu'elle l'eût demandé, elle avait la permission de monter à cheval, comme au Retiro. Elle en éprouva d'abord un sentiment indicible de liberté. Chaque matin, elle lançait sa monture à travers la forêt de pins qui domine l'Escorial.

C'étaient des courses folles, durant lesquelles son escorte avait peine à la suivre. Elle semblait rechercher à dessein les passes les plus dangereuses, franchissant des torrents, sautant des blocs erratiques, comme si elle voulait, de propos délibéré, exposer sa vie. D'autres fois, elle semblait poursuivie éperdûment par on ne savait quel cavalier invisible. La plupart du temps, elle avait l'air de courir à un rendez-vous, pour lequel les instants eussent été comptés et dont la brièveté fuyante l'aiguillonnait d'une hâte désespérée. En réalité, elle pensait toujours à la lettre mystérieuse. Elle en était obsédcKî. Au galop de son genêt andalous,

elle s'en redisait les phrases les plus passionnées : « Je vous vois. Je soupire auprès de vous !... » Et, de plus en plus, elle se persuadait que Cardénio était caché parmi les pages de sa suite, qu'il habitait le Palais sous un déguisement et qu'il l'avait suivie jusqu'au monastère. A chaque détour du sentier montagnard, lorsque les branches des chênes-lièges lui frôlaient les épaules, elle se retournait comme si une main s'était posée sur elle doucement. Elle s'attendait presque à le voir surgir. Il lui disait : « C'est moi ! Je vous suis partout ! Je ne vous ai jamais quittée !... » Mais il n'y avait devant elle que la paroi calcinée de la montagne, et elle n'entendait aucun bruit que le croassement d'un corbeau ou le murmure monotone des sources... D'ailleurs, de telles imaginations étaient absurdes. Surveillée sans cesse, talonnée de près par son escorte, elle était farouchement inabordable. A peine avait-elle arrêté son cheval dans une clairière, où elle se croyait seule pour longtemps, qu'elle voyait déboucher entre les pins, son écuyer, le marquis de Villamaina. Et bientôt après, les vieilles seiioras de honor^ toutes de noir vêtues, apparaissaient sur leurs montures essouflées.

Elle rentrait, harassée et lasse, de cette vaine poursuite. Jusqu'au lendemain, c'était, pour elle, la solitude absolue dans les hautes salles frigides du Monastère, que décoraient de merveilleuses tapisseries flamandes. Ces tapisseries, d'une couleur éclatante, paraissaient dégager de la lumière.

Elles flambaient, comme un perpétuel coup de soleil, dans les demi-ténèbres des pièces ascétiques. Les scènes rustiques, qu'elles représentaient, éveillaient des idées de joie et de sensualité violente, qui troublaient la Reine. Cela lui faisait si mal, au retour de ces courses sans but, qu'elle demandait à sa femme de chambre, la Martin, cette belle fille si gaie, qui savait si bien toucher du clavecin, de lui jouer des airs de danse, — et cette musique allègre et sautillante semblait rythmer les ébats des paysans et des paysannes, qui menaient leur ronde éternelle sur les splendides tapisseries des Flandres. Après cela, elle s'ennuyait davantage. Alors, elle demandait à la camériste de lui tirer les cartes. Celle-ci, très fûtée, ne manquait jamais de faire à sa maîtresse les réponses qu'elle devait souhaiter. Il s'agissait toujours d'amour, — d'amour traversé, bien entendu, — de rencontres heureuses. Et cela se terminait invariablement par ces mots : « Beaucoup de prospérité. Beaucoup de gloire pour Votre Majesté ! »

Ces prophéties dérisoires la laissaient plus trépidante et plus désolée qu'avant. La malheureuse se consumait de désespoir. Son impatience grandissait sans cesse. Elle croyait deviner que quelque chose de fatal était sur elle. A chaque heure du jour et de la nuit, d'indéfinissables pressentiments l'assaillaient.

Pendant ce temps, le Roi se livrait à des parties de chasses désordonnées et comme furieuses. Il

n'en revenait qu'à la nuit close, fourbu et presque expirant. La pâleur lunaire de sa longue face avait pris une lividité spectracle. Lui aussi, il semblait fuir un sort. Il s'égarait à dessein, s'éloignait le plus possible des lieux habités, comme si la figure humaine lui faisait horreur. Les solitudes les plus sauvages paraissaient exercer sur lui une fascination. Un soir, on le crut perdu, assassiné peut-être par des bandits. Déjà les moines s'étaient mis en prières pour lui... Enfin, longtemps après le couvrefeu, à la lueur des torches, qu'agitaient, courant dans toutes les directions, des valets affolés, il arriva, sur un cheval éclopé, les yeux hagards, avec un air de l'autre monde...

Il se ruait à de véritables carnages, attaquant avec une hardiesse téméraire les bêtes fauves les plus redoutables. On eût dit qu'il avait soif de sang.

La seconde semaine de son séjour à l'Escorial, il commanda une grande chasse, à la mode d'Allemagne. Les bêtes, rabattues par des piqueurs, se précipitaient dans des toiles, qui se resserraient progressivement et qui les emprisonnaient comme un cirque mouvant. Alors, dans cette arène improvisée, on lâchait des meutes. Des cavaliers, armés de piques, se mesuraient contre les sanghers et les cerfs, fous de rage et de terreur. C'était une boucherie écœurante.

La Reine dût assister à ce hideux spectacle. L'étiquette lui en faisait une obligation. Elle y fut, avec la même répugnance qu'elle allait aux courses

de taureaux. Elle vit le Roi s'acharner sur des biches, déjà mises en sang et à demi déchirées par les crocs des chiens. Il y apportait un acharnement inimaginable et il avait un air féroce, comme s'il traquait un ennemi et comme s'il assouvissait une vengeance sur ces pauvres bêtes.

Indignée de cette cruauté inutile, Marie-Louise revint au Monastère, malade de dégoût. Elle exécrait son triste époux. Elle ne se doutait pas de ce qui se passait dans l'âme de ce maniaque, de ce lunatique couronné. Elle ne savait pas qu'au moment où il se jettait, la pique en main, contre les loups enragés, ou contre les biches sans défense, sa pensée n'était pleine que d'elle, qu'il ne désirait qu'elle et qu'il était au désespoir...

Ce soir de la chasse, elle se sentait si désolée, si languissante, qu'elle refusa de manger, elle qui avait conservé son merveilleux appétit et qui, d'ordinaire, rentrait affamée de ses courses en montagne.

Dès la tombée de la nuit, elle s'enferma dans sa chambre à coucher et, quand le moment de se mettre au lit fut venu, elle déclara qu'elle n'avait pas sommeil et qu'elle désirait veiller très tard. Il n'y avait, auprès d'elle, que la seule Martin. Mais cette fille était si discrète que la Reine ne s'apercevait pas de sa présence. Elle ne bougeait et n'ou-

vrait la bouche que lorsque sa maîtresse l'y invitait. Et, si elle parlait, c'était pour dire une chose plaisante ou flatteuse. Enfin elle semblait nourrir un véritable culte pour la beauté de la souveraine, en même temps qu'elle manifestait un dévouement fanatique pour elle. A cause de tout cela, la Reine s'était attachée extrêmement à elle, depuis leur arrivée à l'Escorial.

Assise dans l'angle le plus obscur de la pièce, la Martin épiait la Reine, qui, en robe de chambre à la française, assise devant sa table de toilette, paraissait absorbée par la lecture d'un roman, récemment arrivé de Paris. Mais, à tout instant, elle quittait les pages du livre et ses yeux se fixaient sur un cabinet d'ébène, posé au milieu de la table, — ce somptueux présent nuptial, dont elle s'était engouée, dès son entrée au Retiro, et qui la suivait partout.

Son regard s'attachait surtout à la charmante figure de l'Amour adolescent, qui était peinte dans la niche médiane du cabinet. La silhouette juvénile se détachait, avec une netteté extraordinaire sur le fond d'or. La Reine regardait cet Amour, déjà grand et fort comme un homme, qui courait vers son but invisible, en brandissant une petite flèche, à la pointe extrêmement acérée... Et il lui semblait que cette flèche grandissait, qu'elle devenait lourde et massive, avec un fer ensanglanté qui sonnait au bout de la hampe, comme la pique meurtrière, qu'elle avait vue, tout à l'heure, au

poing des chasseurs rués contre les biches et les fauves apeurés dans leur prison de toile. Cette flèche, elle la sentait en elle. Elle avait pénétré dans son cœur et sa chair, jusqu'au bout, jusqu'à l'extrémité empennée. Ce n'était plus, comme avant, un caprice de jeune fille, un mirasre de félicité, qui tente, un instant, et que l'on abandonne, l'instant d'après, parce qu'on le sent irréel et impossible. Maintenant, c'était un désir qui marchait droit à son but, à travers tous les obstacles, qui bondissait, emporté d'un élan furieux. Puisque Cardénio tardait à paraître, puisqu'il semblait hésiter, c'était elle qui irait vers lui et qui le conquerrait. Elle ne voulait pas apercevoir les barrières dressées entre elle et l'objet de son désir. Elle ne considérait plus rien, — rien que la possession de son bel amour... Oui ! elle s'échapperait ! Elle inventerait une ruse, pour s'écarter de son escorte, ■pendant une de ses courses à cheval. Et, s'il était là, comme il le disait, s'il ne la quittait pas des yeux, il saurait tout, il devinerait tout ! Il la rejoindrait ! Il volerait sur ses traces ! Au haut du chemin, dans la montasrne, elle se retournerait brusquement sur sa selle : elle le verrait venir, et elle lui dirait : « C'est vous ! »

Dans ses yeux , d'une fixité étrange et inquiétante, l'hallucination se précisait. Elle ne voyait plus l'Amour peint dans la niche dorée du cabinet d'ébène, — elle voyait Cardénio, tel qu'il était resté dans sa mémoire, depuis le jour de leur entrevue

suprême, à Saint-Gloud, sur la terrasse, parmi les statues mytholosriques et les parterres en fleurs... Elle voyait sa fine moustache blonde sur ses lèvres vermeilles, ses yeux enivrés, d'un éclat si vif et si doux, — et le ruban couleur de feu à la coquille de son épée...

La Martin, qui s'était rapprochée insensiblement, guettait, sur le visage de la Reine, les moindres jeux de sa physionomie. Elle savait ce qui occupait en cette minute, la pensée de sa maîtresse. Dans ses pupilles dilatées, elle regardait monter la vision hallucinatoire. Elle aussi, dans les yeux de la Reine, elle voyait Cardénio... Tout à coup, elle marcha vers elle, et, comme on fait pour éveiller une personne endormie, elle lui toucha l'épaule, en haussant la voix !

• — Madame !... Madame, il est ici !...

Vivement, la Reine repoussa sa chaise, se leva, l'air égaré :

— Lui?... Ici? dans cette chambre?...

— Oui, madame, Lui!... ici, tout proche !

La camériste tendait la main vers la porte de la chambre, et, baissant le ton, elle dit à l'oreille de sa maîtresse :

— Madame, il sait que je donnerais ma vie pour Votre Majesté ! Il a confiance en moi comme en vous. // vous attend, ici près, dans l'ancien appartement du roi Philippe II. Il y a, dans cette chambre, un escalier dérobé, qui conduit aux jardins et, de là, dans la campagne. Tout est prévu ; //

a su se faire, dans cette maison des amitiés puissantes... Venez, madame !

— Allons ! dit la Reine,

De tout son cœur intrépide, comme un soldat qui se jette dans la mêlée, sans balancer un instant, elle courut vers son destin...

Deux heures du matin sonnèrent à la grande horloge du couvent. Tout dormait.

Silencieusement, la Martin, une lanterne sourde à la main, précédait sa maîtresse. L'une et l'autre avaient sur la tête une mantille noire qui dissimulait complètement leur visage. Des manteaux épais les enveloppaient des pieds à la tête, et des babouches feutrées amortissaient le bruit de leurs pas. Tous ces accessoires s'étaient trouvés prêts instantanément, à portée de leur main. La Reine n^avait eu qu'à se laisser faire. On eût dit que quelqu'un avait tout réglé, tout préparé d'avance. Dans l'émoi qui la bouleversait, au point de lui ôter le sentiment du danger et même de la réalité, elle ne prit pas garde à ce fait singulier. On avait donc escompté d'avance son acquiescement !... Cette pensée ne fit qu'effleurer son esprit. Ce qui dominait le tumulte de ses impressions, c'était la certitude que Cardénio était là et que tout lui obéissait.

A travers des ténèbres opaques, par un chemin

qui lui paraissait interminable, elle suivait la lueur chétive de la lanterne sourde. Elle ne tremblait pas. La Martin avait l'air de connaître merveilleusement sa route et de se débrouiller avec une aisance entière dans le labyrinthe obscur. La Reine marchait, pleine de confiance, — puisqu'il était là, puisque c'était sûr !...

Après avoir traversé de longs corridors, où il faisait froid comme dans une cave, elles arrivèrent à un couloir si étroit que deux personnes ne pouvaient s'y croiser. Le plafond devait être très bas. On éprouvait une sensation d'étouffement... Et voici qu'au bout de ce couloir, elles furent arrêtées par une porte à claire voie qui était fermée à clé. La Martin, pesant de toutes ses forces sur le loquet, essaya vainement de le faire jouer :

— C'est extraordinaire ! dit-elle : cette porte devrait être ouverte !

La Reine prit peur. Cela la frappait comme un mauvais présage. Elle voulut rebrousser chemin. Mais la Martin l'entraîna à travers un nouveau dédale de passages très étroits. Enfin, elles pénétrèrent dans une succession d'appartements démeublés, qui aboutissaient à une porte trapue, alourdie de ferrures gothiques. La Martin, se retournant vers sa maîtresse, mit un doigt sur sa bouche :

— C'est là ! dit-elle, tout bas.

Le cœur de la Reine battait impétueusement... La porte tourna sans bruit. Une lueur trouble, la lueur d'une seule bougie posée, semblait-il, sur le

bord d'une table, rendait vaguement effrayante la pénombre de la pièce. On distinguait pourtant, sur . le seuil de l'Oratoire, attenant à l'ancienne alcôve royale, la forme d'un homme debout, avec une épée au côté, dont la garde brillait. Un ruban couleur de feu y était attaché.

A cette vue, la Reine, emportée par un élan de tout son cœur, bondit vers lui, en murmurant :

— Gardénio, mon cher amour ! Enfin ! c'est vous !...

Mais l'homme n'ébaucha qu'un faible geste. Alors, arrachant des mains de la Martin la lanterne, elle marcha bravement vers lui... Stupeur! Ce n'était point Gardénio !... Ces yeux vides, ces lèvres tombantes, cette longue face lunaire... c'était le Roi !

Elle poussa un cri désespéré, auquel répondit celui de la Martin, qui, affolée de terreur, s'enfuit vers les corridors.

Lui, s'était avancé vers la Reine. Il la saisit violemment par le poignet et l'attira en pleine lumière, — la lumière de la bougie, qui reposait non pas sur une table, mais sur l'autel désaffecté de l'Oratoire. Le Roi, comme pris d'une défaillance soudaine, s'y accouda, en prononçant, d'une voix qui s'efforçait à une sévérité tonnante :

— Vous ne vous attendiez pas, madame, à me trouver ici ! Je sais qui vous cherchiez ! Je sais tout !... Cet homme est sous bonne garde ! Vous ne le verrez plus !

A la pensée que Cardénio allait mourir, elle se précipita aux genoux du Roi :

— Sire ! Grâce !... Grâce pour lui !

Elle oubliait tout, — sa faute, l'horreur et l'étrangeté de la situation. Elle ne voyait que Cardénio. Elle ne pensait qu'à lui... Le sauver ! Le sauver à tout prix ! Mais le Roi la repoussait. Le visage hautain et dur, il laissa tomber, d'un ton glacial :

— Madame, tout est inutile ! Cet homme mourra !

— Non, Sire, il ne mourra point !

Elle s'était relevée, frémissante, presque menaçante. Le Roi la considérait avec stupeur :

— Comment, Madame ! Vous osez...

— Oui, Sire, j'ose!... Il ne mourra point!... Il ne mourra point, parce que je suis la Reine... et parce que vous m'aimez !...

A ces paroles superbes, le visage du malheureux infirme se décomposa. Il perdit tout à coup sa majesté d'emprunt. Et, s'appuyant, de nouveau, sur le rebord de l'autel, il balbutia avec un air de suppliant :

— Et vous, madame, ne voudrez-vous pas m'aimer aussi?... Vous voyez que j'en meurs !

Elle sentit immédiatement qu'elle était la maîtresse, qu'elle dominait la volonté de son débile époux. Sa destinée se jouait en cette minute. Elle était perdue, et Cardénio avec elle, si le Roi ne sortait pas de cette chambre plus amoureux que jamais. Et puis, dans un éclair, cette faible enfant,

trop légère, trop incouciante de ce que ses mentors appelaient « sa gloire », reprit subitement conscience de sa dignité souveraine : la Reine devait être au-dessus de tout soupçon !...

Elle saisit la main du Roi, et, s'étant inclinée, dans une attitude de parfaite soumission conjugale, elle lui dit :

— Sire, je ne mentirai pas à Votre Majesté. J'aurais honte de mentir, en une minute comme celle-ci... Certes, je vous aime comme je le dois. Mais mon cœur est à Cardénio... Pourtant, je vous le jure, Sire, il n'y a jamais rien eu entre nous... rien que ne puisse autoriser la plus pure amitié ! Je suis vo're femme fidèle! Je n'ai jamais été la maîtresse de Cardénio...

— Jamais? fit le Roi, ébranlé. Alors, que signifie ce ruban?...

Et il montrait le ruban couleur de feu attaché à la coquille de son épée.

— Sire, dit-elle, c'est une perfidie abominable ! J'expliquerai plus tard à Votre Majesté !... Mais, encore une fois. Sire, je vous répète que je n'ai jamais été la maîtresse de cet homme !

— Jurez, dit le Roi, que vous n'essaierez jamais de le revoir..., si je lui fais grâce..., si je vous fais grâce à tous deux?

Dans un élan de reconnaissance et presque d'admiration, elle étreignit la main de l'époux, et, sans hésiter, elle prononça :

— Sire, je vous le jure !

Il la prit dans ses bras, et, la serrant contre son cœur il lui dit le plus tendrement qu'il put :

— Ma Reine, ma Reine ! Je voudrais tant que vous m'aimiez !... Moi, je vous aime ! Oh ! je vous aime !... Si vous saviez !

Puis, tout à coup, repris par sa jalousie, il ouvrit, d'une main brutale un guichet qui donnait sur l'intérieur de la Basilique, — le guichet à travers lequel Philippe II assistait de son lit, à la messe dite exclusivement pour lui.

— Vous allez, dit-il, me jurer sur la Sainte- Forme, qui est ici exposée, — que jamais..., jamais plus vous ne penserez à cet homme !...

En ce moment, les moines étaient à l'ofTice de nuit. La Sainte-Forme, hostie miraculeuse, échappée aux profanations des Huguenots, pendant les guerres de religion, était effectivement exposée sur l'autel de la Capilla Mayor. Le Roi entraîna la misérable vers l'ouverture du guichet. De là, on dominait l'immense cuve de pierre qu'est la basilique. De cet antre de ténèbres, montait la psalmodie des moines, avec un grondement d'orgue lointain. On ne distinguait, dans toute cette obscurité effrayante, que les dorures du rétable gigantesque, et, au centre, sur le tabernacle, entre deux rangées de cierges, l'ostensoir exposé, avec l'Hoslie pâle et mystérieuse...

Terrassée par la Présence divine, la Reine tomba à genoux sur le prie-Dieu, et là, devant cet amoncellement de noirceurs, d'où émergeait uniquement

comme une petite lueur perdue en mer, la mystique apparence de Celui qui accepta, par amour, le sacrifice suprême, elle articula, d'une voix qui se brisait :

— Mon Dieu !... Mon Dieu, je le jure !

A son tour, le Roi, étendant sa main vers la Sainte-Forme, jura qu'il pardonnait.

Les psalmodies funèbres couvrirent les sanglots des deux époux abîmés dans une même prière, et qui acceptaient ainsi, devant Dieu, l'horreur de vivre, l'un à côté de l'autre, toute une vie sans amour...

Il n'y a pas de secrets dans les Cours.

Le lendemain, le bruit se répandit à l'Escorial et se propagea jusqu'à Madrid que Leurs Majestés avaient assisté à l'ofiice nocturne du monastère, pour l'accomplissement d'un vœu. Elles étaient venues demander au Ciel de donner un héritier à la monarchie. Deux jours après, le couple royal regagnait secrètement l'Alcazar.

Ce retour coïncida avec quelques événements qui défrayèrent, pendant plusieurs jours, toutes les conversations. M. le marquis de Villars, ambassadeur de France, fut relevé de ses fonctions. L'opinion publique accusait l'ambassadrice de s'être mêlée d'intrigues préjudiciables à la tranquililé de l'État, et on reprochait à l'ambassadeur d'y

avoir prêté les mains. Leur départ fut précédé par le renvoi de la plupart des caméristes françaises amenées à Madrid, à la suite de la Reine. Ces filles durent quitter la capitale de bon matin, dans un carrosse fermé, afin d'éviter les insultes et sans doute les coups de la populace. Enfin, tout le monde remarqua, au Palais, la mauvaise humeur, à peine dissimulée, de M. l'ambassadeur d'Allemagne. Ce diplomate avait l'air déçu et furibond. Néanmoins, il continuait à faire la pluie et le beau temps chez les ministres. Il était le maître des grâces, et nulle protection ne valait la sienne pour l'obtention des plus hauts emplois.

La Reine, qui semblait témoigner au Roi une complaisance insolite, opposait à toutes les curiosités un visage impénétrable. En quelques jours, elle avait fait l'apprentissage de la dissimulation. Personne, dorénavant, pas même la Quentin, ne put se flatter de savoir ce qui occupait son cœur, ni seulement sa pensée. Pour elle, elle ne devait plus jamais entendre parler de Cardénio.

Quant au Roi, il allait beaucoup mieux, depuis son retour à Madrid. Chose inouïe, il montrait un Aisage souriant.

A quelque temps de là, une fête champêtre fut offerte aux Souverains par le duc de Pastrana, qui, en l'absence du marquis de Liche, remplissait les fonctions de grand veneur.

Cette fête fut magnifique. Un pavillon de brocart d'or était tendu entre de grands arbres qui se

dressaient au milieu d'une clairière, rafraîchie par des ruisseaux invisibles sous la mousse. Toutes les ramures environnantes étaient couvertes d'écureuils, de babouins, de perroquets, d'oiseaux des Iles et des Indes, au plum.age moucheté de mille couleurs, qui semblaient sautiller et folâtrer parmi les branches. A la rencontre du Roi et de la Reine, s'avancèrent de jeunes enfants déguisés en faunes, en sylvains et en satyres. Puis, des jeunes filles, vêtues en nymphes et en bergères, servirent à Leurs Majestés une som.ptueuse collation.

En s'asseyant sur i'herbe, la Reine leva les yeux vers les arbres, et elle s'aperçut que les oiseaux et les écureuils, qui semblaient jouer dans les branches, y étaient liés par des rubans ou des cordons de soie multicolores. Les pauvres bestioles se débattaient, s'épuisaient en efforts cruels pour rompre leurs attaches.

A cette vue, la Reine se mit à pleurer, tout à coup, sans qu'on pût deviner le motif de ses larmes. Ce fut la dernière fois qu'elle pleura devant témoins.

Page 1