‹ Careme (volume 2)Chapitre 12 sur 81 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il y a dans Dieu , dit le Prophète royal , une espèce d'émulation entre sa miséricorde et sa justice; en sorte que l'une contre-balance toujours l'autre , que l'une sert de tempérament à l'autre ^ que Tune doit être mesurée par l'autre , et que l'une et Tautre enfin , quoique par des voies entièrement opposées ^ concourent néanmoins de concert au salut de l'homme* C'est par un effet de sa justice que Dieu , se resserrant dans les bornes d'une étroite sévérité , veut que les plus {saintes œuvres du pécheur soient sans mérite et sans fruit ; et c'est aussi par un effet de sa miséricorde qu'ouvrant son sein et dispensant ses dons sans mesure , il veut que les moindres actions du juste soient récompensées d'une éternité de gloire. Écoutez comment raisonne là-dessus le chance-

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lier Gerson. Car Dieu , dit-il , pour dédommager les hommes des pertes qu'ils dévoient faire dans rétat du pcché , a voulu qu'ils pussent acquérir dans l'ctat delà grâce , par les moyens les plus faciles , des richesses infinies. Thesaurizatevobis thesauros in cœlo (i) , faites-vous un trésor pour le Ciel : et de quoi . Seigneur ^ le composeronsnous ce trésor ? de mille choses que vous avez entre les mains , et qui, bien ménagées , suffisent pour vous enrichir devant Dieu ; de certaines peines que vous endurez , de certaines mortifications que vous essuyez , de certains emplois que vous exercez , de certains devoirs que vous rendez 9 des actions même les plus communes. Ramassez tout jusques aux fragmens , afin que rien ne périsse : CoUigitefi^agmenta ^ ne pereant{i). Tout cela vous paroît dé peu de valeur; mais si vous êtes en grâce avec Dieu , tout cela , sanctifié par la charité de Dieu, sera d'un grand prix. Et que signifient ces fragmens ? démande saint Grégoire pape. Ah ! mes frères , ce sont mille petits mérites que notre lâcheté jointe à la dissipation de notre esprit nous fait négliger, mais qui seroîent pour l'autre vie une abondante provision si nous avions soin de les recueillir. Ne vous imaginez pas, ajoute ce père, qu'il n'y ait que les grandes choses qui fassent les grands saints : erreur. Les hommes , il est vrai , de peu ne font jamais beaucoup , et souvent même de beaucoup M€ font rien : mais Dieu , qui de rien ia tout fait,

(i) MaUh. ô. — [i) Juan. 6.

SUR L'ÉTAT DU PÉCHÉ, etc. lO^T

et qui dans Tordre de la grâce a une vertu encore plus puissante que dans Tordre de la nature , de nos plus petites actions sait tirer nos plus grands mérites. Avec peu , dit saint Bernard , on gagne tout auprès de lui ; et la charité que possèdent les justes a établi entre lui et eux un commerce aussi divin qu'il est rare et singulier. En quoi singulier et divin ? en ce que pour l'avantage de Thomme , les choses y sont excessivement prisées, et infiniment rabaissées. Je m'explique. Ge que Thomme fait pour Dieu n'est rien , ou presque rien ; et ce que Dieu promet a Thomme est un bien qui comprend tout , et que TEcriture par excellence appelle tout bien : Ostendam tibi omiie bonum>(i). Cependant j en vertu du commerce que la charité établit entre Dieu et le juste , ce rien de Thomme produit au juste un souverain bonheur , et ce tout de Dieu lui est donné , selon saint Paul , pour le plus foible effort qu'il lui en coûte et pour un moment de tribulation. Momentaneum hoc et levé tribulationis nosti^œ , œterniim gloriœ pondus operatur in nobis (2). D'homme à homme , poursuit saint Bernard , ce seroit usure , et une usure criminelle; mais si c'est une usure à Tégard de Dieu, non-seulement elle est permise, mais elle est louable , mais elle est sainte , mais elle est digne de Dieu même. Cent pour un, voilà le traité qu'il fait avec nous : Centuptum accipiet (3). En sorte qu'on peut bien appliquer aux justes ce que \^ Prophète royal , quoique dans un sens tout dif-

{}) Exod. 33. — (2) 2 Cor, 4. — (3) Mallh. 19.

lof MKRCRE'JI DE LA V^ SE^TAIIHK.

Icrent, disoit des Israélites : J*ro iii/iilo haOurriintierram desiderabilem{i). Ils ont eu pour rien cette terre bienheureuse , qui doit être l'objet de nos désirs. Qu'est-ce à dire qu'ils l'ont eue pour rien ? oui , pour rien , répond saint Jérôme, parce qu'en effet ils l'ont acquise et méritée par des actions de nul éclat , par de légères observances, par quelques pratiques de piété, de charité , d'humilité. Ce n'étoit rien aux yeux des hommes , mais par là néanmoins ils sont arrivés à l'héritage des enfans de Dieu : Pro nihilo habuerunt terrain desiderabiiem.

Aussi le Fils de Dieu dans TEvangile ne fait pas seulement dépendre le salut des actions héroïques. Il ne nous dit pas seulement : Vous parviendrez à ma gloire en quittant le monde , en vous dépouillant de vos biens, en souffrant le martyre ; il ne l'attache pas même uniquement aux préceptes de la loi dont la pratique est plus difficile , et qui sont d'une perfection plus relevée ; au sacrifice d'un ressentimeiit , à l'oubli d'une injure, à l'amour d'un ennemi : mais que fait-il? il prend de toutes les actions chrétiennes la plus aisée; et pour un verre d^eau donné en son nom , il nous promet son royaume , et nou3 le promet avec serment : Amendico vobis^noii perdet mercedem siiam (2). Et pour combien de temps encore nous le promet-il? pour toujours. In perpétuas œternitates (3). Remarquez celte expression du prophète : ce n'est pa? seulement

(i) Psulni. io5. — (2) Matih. ro. — (ô) Uaii. 12.

SUR L'ÉTAT DU PÉCHÉ, etc. Io5

pour une éternité , mais en quelque sorte pour autant d'éternités que nous aurons pratiqué de devoirs , puisqu'il n'y en aura pas un qui n'ait sa récompense , et une récompense éternelle. Ah ! mes frères , s^écrie saint Bernard , où est notre zèle , où est notre foi , si ces motifs ne nous touchent pas ; et à quoi sommes-nous sensibles , s'ils ne sont pas capables de nous exciter et de nous piquer? où est notre prudence , si nous ne travaillons pas comme des hommes persuadés que ces œuvres , quoique passagères , ne passent point; et que pour être faitesdans le temps , elles n^en sont pas moins les précieuses semences de l'éternité ? Nescitis quod non transeunt opéra nosira , sed vetut quœdam œternitatis semina jaciuntur. Si le laboureur négligeoit son grain sous prétexte que c'est peu de chose , et s'il le dissipoit au lieu de le mettre dans le sein de la terre , ne le traiteroit-on pas d'insensé ? il est vrai 5 lui dirîez-vous 5 c^est peu de chose en apparence que ce grain ; mais , tout petit qu'il est maintenant , il contient toute l'espérance de l'avenir, et quand vous le laissez perdre , vous ne renoncez à rien moins qu'à une ample récolte que vous en pouviez attendre.

Faisons-nous la même leçon. Car voilà , mes chers auditeurs 5 l'idée véritable de la vie lâche et paresseuse de tant de justes. Voilà le désordre à quoi tous les jours nous sommes sujets , vous dans le monde 5 et moi , si je n'y prends garde , dans la profession relii;ieuse. Dieu ^ parunepro-

1()6 MKRCREDI DK LA V*^ SEMAINR.

tecliou toute spéciale , noiispréservant dos cluites grièves , il ne tiendroit qu'à nous que toutes nos œuvres ne fussent autant de gatjes d'une glorieuse immortalité , et qu'à proportion de la ferveur qui les animeroit , elles ne rendissent les unes trente, les autres soixante , et plusieurs même jusqu'à cent , selon la parabole de l'Evangile. Dans le commerce du monde , combien d'occasions avezvous sans cesse de pratiquer la patience , la soumission , Tabnégation chrétienne ! vous le savez , et vous ne le dit^s que trop. Et moi-même , dans ma profession, combien de sacrifices aurois-je à faire de ma volonté , de ma liberté, de mon esprit, des aises et des commodités de la vie ! je le reconnois à ma confusion , et j'en fais publiquement Taveu pour ma propre instruction. Qu'estce que tout cela , sinon ce grain évangélique , cette divine semence qui rendroit notre vie féconde ? mais au lieu de tant de richesses que nous pourrions amasser, nous languissons dans une triste disette :tout nous échappe des mains, ou rien presque ne profite dans nos mains : soit lâcheté et tiédeur , soit dissipation d'esprit et distraction , soit embarras et soins superflus, soit habitude , soit vanité , il y a toujours dans nos actions un ver qui en altère la vertu et qui en arrête le fruit.

Cependant , ne cessons point d'admirer le pouvoir de ja grâce sanctifiante. Car , dans cet état, il n'est pas même toujours nécessaire , -dit saint Thomas , que nos œuvres , pour être des œuvrcii

SUR L'ÉTAT DU PKCIIK , ctc. 107

de salut 5 soient saintes par elles-mêmes : c'est assez 5 quoiqu'elles soient indifférentes de leur nature , que la charité les dirige et que la grâce les sanctifie. Ainsi l'Apôtre nous Ta-t-il appris , lorsqu'il disoit aux Corinthiens, non pas précisément soit que vous jeûniez ou que vous vaquiez à la prière , mais même soit que vous buviez ou que vous mangiez , Sive mandiicatis , sive bibitis (1) 5 faites tout pour la gloire de Dieu , omnia in gloriam Dei facile ; et la gloire que vous procurerez à Dieu servira à la vôtre , et vous donnera un droit légitime à cette couronne de justice qu'il vous réserve. Il n'y a rien que de naturel dans ces actions considérées seulement en ellesmêmes; je le sais : mais la grâce, ce germe sacré et ce levain de bénédiction , qui se répandra dans toute la masse de vos actions , en rehaussera le prix , et les élèvera à un ordre supérieur. Ah ! Chrétiens, quelle consolation pour une ame juste et fervente, si nous goûtions, selon la parole de saint Paul , les choses du Ciel! Quœ sursiim sunt sapite (2). Quelle impression feroitsur nos cœurs une vérité si touchante ! vous me demandez sur quoi elle peut être fondée : le voici , et c'est par là que je finis. Car je la trouve établie sur trois belles qualités , qui conviennent au juste et qui le distinguent devant Dieu : qualité d'ami de Dieu , qualité de ministre de Dieu , et qualité de membre incorporé à Jésus-Christ qui est l'Homme-Dieu.

(i) I Cor. 10. — (2) Colos. 3.

I()8 MmCRFOI DE LA V« SKMAINK.

Qualité crami de Dieu. Oui , mon cher andîtour, cette bonne œuvre , quelle qu'elle soit d'ailleurs, est dans la personne du juste une action d'ami. Faut-il s'étonner si Dieu la fait tant valoir, et s'il ouvre les trésors de sa f^loire pour la récompenser? d'un ami tout est bien reçu, et les moindres services de sa part ont un agrément et un mérite particulier. Dieu aime le juste; et sans avoir les imperfections et les foiblesses de l'amitié , parce que Pamitié n'est point en lui une passion comme elle l'est en nous , il en a toute l'ardeur et tout le zèle ; d'où il s'ensuit que toutes les œuvres du juste, même les moins importantes, sont agréables à Dieu. Or ce qui est digne de la complaisance de Dieu , est digne de gloire aussi long-temps qu'il plaît a Dieu de l'agréer; et parce que cette action sera éternellement agréée de Dieu , il faut qu'éternellement elle ait sa récompense. Voyez comment Dieu s'en explique luimême à l'ame fidèle , qu'il traite de sœur et d'épouse bien- aimée : Fulnerasti cor meum , soror mea sponsa ; vous avez blessé mon cœur, lui , dit-il ; et par où ? in uno ocidorum tuorura , et in uno crine colli iui(i); par l'éclat d'un de vos yeux , et par un cheveu de votre tête. Qu'entend-il par là, demandent les Pères, ou que nous fait-il entendre , si ce n'est , répond saint Bernard , que son cœur est aussi-bien touché de la fidélité du juste dans les plus petites choses que dans les grandes ? car cet œil brillant de lumière

(i) Cant. 4.

SUR L'ÉTAT DU PÉCHÉ, ctC. 1 09

nous marque ce qu'il y a de plus éclatant dans la sainteté ; et ce cheveii de la tête , au contraire , nous représente ce qu'il y a de moins remarquable. Mais Dieu envisage tout à la fois l'un et l'autre dans son épouse, et se laisse tout à la fois gagner par l'un et par l'autre : Fulnerasti cor meum in uno ocuiorum tuorum , et in tino crine colli tui. Or il n'est pas étonnant que ce qui gagne au juste le cœur de Dieu lui gagne le royaume de Dieu.

Qualité de ministre de Dieu : comment? c'est que le juste agissant comme juste , agit pour Dieu et au nom de Dieu. Or , quand les saints agissoient au nom de Dieu , dit saint Chrysostôme , que n'ont-ils pas fait avec les plus foibles instrumens! Moïse 5 avec une baguette , remplit l'Egypte de prodiges. Samson , avec un reste d'ossemens, défit des milliers d'hommes. Elie , avec un manteau , divisa les eaux du Jourdain. L'ombre de saint Pierre guérit les maladies les plus mortelles. Qu'est-ce que cette baguette, ce manteau , ctt ossement , cette ombre ? les actions du juste ne sont-elles pas encore plus nobles , et par conséquent, dans les mains du juste , ne sont-elles pas encore plus efficaces auprès de Dieu ?

Enfin , qualité de membre incorporé à Jésus- Christ, qui est l'Homme-Dieu. Car du moment que nous sommes en grâce avec Dieu , nous ne faisons plus qu'un corps avec Jésus- Christ , nous

n'agissons plus que comme ses membres , nous

ne vivons plus que de son esprit, ou plutôt ce n'est plus nous qui vivons , mais Jésus-Christ qui vit en nous : Pivo ego^jam non ego , vivitvero in nie Christiis (r). Or si Jésus-Christ vit en nous, c'est Jésus-Christ qui agit en nous ; et s'il agit en moi , toutes mes œuvres sont donc marquées de son sceau et revêtues de ses mérites. Par conséquent , chaque action que je fais est un fonds pour réternité , et un fonds d'autant plus précieux que c'est dans un sens l'action de Jésus-Christ même plus que la mienne. Que ne disent pas les théologiens quand ils parlent de l'humanité sainte de cet adorable rédempteur ! Un seul acte de sa volonté , une larme de ses yeux , une parole de sa bouche auroit mérité la rémission de tous les péchés du monde : pourquoi? parce que tout cela , quoique humain , partoit d'une personne divine. Je sais que quand ce divin médiateur agit en moi , il n'agit pas avec la même perfection ; mais toujours est-il vrai que tout le bien que je pratique vient de lui ; et puisqu'il vient de lui , il n'est point au-dessous de la souveraine béatitôde. Ainsi * je m'adresse à Dieu avec une sainte confiance , et j'ose lui dire : vous me la devez , Seigneur , cette suprême félicité , et votre justice aussi-bien que votre parole y est engagée : car ce peu que je vous offre n'est pas de moi , mais du Sauveur que vous m'avez donné ; et si ce que je vous demande est grand , tout grand qu'il est , il n'excède point les mérites de votre Fils.

(i) Gaîat. 2.

SUR L ÉtAT DU PÉGIIÉ , ClC. i l î

Voilà 5 chrétiens , ce que dit le juste ; voilà ce que vous pouvez dire à chaque moment de la vie 5 parce qu'il n'y a point de moment dans la vie que vous ne puissiez sanctifier par une œuvre chrétienne et méritoire. Si vous ne profitez pas de cet avantage , c'est que vous ne le counoissez pas 5 ou que vous êtes moins touchés des intérêts de votre salut que des intérêts du monde. Car que ne faites-vous pas pour vous élever et vou-s agrandir dans le monde ! vous y pensez , vous y travaillez sans relâche, vous en ménagez toutes les occasions ; vous n'attendez pas qu'elles se présentent , vous les cherchez , vous les prévenez , parce que vous vous êtes laissé infatuer de la fortune du monde et de ses faux biens. Mais pour ce véritable et solide bien , qui doit être le terme de votre espérance ; mais pour ce bien , le seul de tous les biens capable de combler les désirs de votre cœur ; mais pour ce bien incorruptible , et que le temps ne finit point ; mais pour ce bien qui est en Dieu , et qui n'est rien moins que Dieu , c'est sur quoi vous vivez dans l'oubli le plus profond et dails la plus mortelle indifférence.

Ah! mon cher auditeur, si je vous dîsois que dans l'état de la justice chrétienne et de la grâce , tout réussit et tout prospère selon le monde, qu'on s'avance à la cour , qu'on parvient aux premiers rangs et aux premiers ministères , qu'on a part à toutes les faveurs du prince ; que c'est par là qu'on grossit ses revenus , par là qu'on établit

lia MERCREDI DE LA V« SEMAINE.

sa famille , par là qu'on se fait tin grand nom et qu'on éternise sa mémoire , quel feu et quelle ardeur j'allumerois tout-à-coup dans vos cœurs ! La pénitence a-t-elle rien de si austère , et la religion rien de si parfait qui vous étonnât? C'est alors que vous commenceriez à être chrétiens , si toutefois avec de telles vues on pouvoit l'être. Mais si j^ajoutois que cette prospérité temporelle est attachée aux moindres exercices du christianisme ; que tout y peut servir , une pensée , un sentiment , un désir , une parole , un regard, un geste 5 et qu'il ne tient qu'à une condition qui est l'innocence de l'ame , quels soins vous verrois-je prendre et quels efforts feriez-vous, ou pour vous maintenir ou pour rentrer dans cette voie sainte dont les issues vous paroîtroient si heureuses ! Or ce que je ne puis vous dire à l'égard du monde et de ses faux hiens , je votis le dis par rapport à Dieu et au bonheur que vous en devez attendre. Vos jours 5 si vous le voulez , seront des jours pleins , parce que la grâce , si vous le voulez 5 en les sanctifiant, les remplira , Dies pleni invenientiir in eis (i) ; au lieu que ce sont des jours vides , parce que le péché ruine tout et vous dépouille de tout. D'autant plus malheureux , que vous ne sentez pas votre malheur. On perd la grâce sans peine , et Ton vit dans le péché sans remords ; on s'en fait une habitude , un plaisir , une gloire , souvent même un intérêt et une loi. Mais , mon Dieu , jusqu'à quand aimeront-ils la

(x) Psalm. 7aj

f^VR L'ÉTAT DU PÉCHÉ, Clc. Il3

vanilé et la bagatelle ? Usquequb , parvidi , di- Itgitis infantiam (i)? Et, ce qui est encore plus déplorable , jusqu'à quand rechercheront-ils euxmêmes ce qu'il y a pour eux de plus funeste et de plus mortel ? Et stulti ea quœ sibi sunt noxia , cupiunt (2) ? Sur toute autre chose ils sont si éclairés ! ce sont de sages politiques , ce sont d'habiles ministres , ce sont de grands capitaines ; ils ont en partage l'esprit , la politesse , l'agrément , l'opulence , l'autorité , la grandeur : le monde leur applaudit , il les adore ; et à en juger selon la prudence de la chair , ils ont en effet de quoi s'attirer les applaudissemens et les adorations du monde. Mais , Seigneur , votre divin esprit les traite d'enfans , parvuli ; il va même plus loin , et il \e?» traite d'insensés , stulti : parce qu'uniquement occupés du présent qui les séduit et qui passe , ils ne font rien , il n^amassent rien pour un avenir qui ne passera jamais : Usquequb 5 parvuli , diligitis infantiam , et stulti ea quœ sibi sunt noxia , cupiunt ? Dissipez , mon Dieu , le charme qui les aveugle; pénétrez -les d'une crainte salutaire du péché ; inspirez - leur une haute estime de votre grâce. H y a jusqu'au miHeu de la cour de fidèles Israélites qui ne fléchissent point le genou devant Baal ; il y a des âmes droites , pieuses , innocentes* Que ce discours serve à réveiller toute leur ferveur ; qu'il leur donne une sainte avidité d'accumuler bonnes œuvres sur bonnes œuvres , et mérites sur

{i) ProY. ï. — (2) V>id.

Il4 MERCREDI DE LA V^ SEMAINE.

mérites. Ce sont les seules richesses que nous pouvons emporter avec nous , et que nous retro!iverons dans réternité bienheureuse , où nous conduise , etc.

SERMON

POUR

Propter quod dico tibi , lemitluntur ei peccata multa, quoniam dilexit multùm.

C'est pourquoi je vous déclare que heaucoup de péchés lui sont remis , parce qu'elle a beaucoup aimé. Saint Luc , ch. 7.

(j*EST ce que le Sauveur du monde repondit au pharisien , en parlant de cette femme pécheresse dont notre évangile nous représente aujourd'hui la conversion. Réponse dont je me sers , non pas pour faire Péloge de cette illustre pénitente , mais réloge du divin amour qui la sanctifia. Le désordre de Magdeleine fut d'avoir beaucoup aimé ; et par un changement visible de la main du Très- Haut, la sainteté de Magdeleine consista à aimer beaucoup. Son amour en avoit fait une esclave du monde ; et par un effet merveilleux de la grâce , son amour en fit une prédestinée et une épouse de Jésus-Christ, Ce qiii avoit été soa

Il6 JEUDI DK LA V« SEMAINE.

crime , devint sa justification ; et Tamour chaste du créateur fut le remède salutaire qui la {^uërit dans un moment de l'amour impur et profane des créatures. Miracle de Tamour de Dieu , dont je prétends faire le sujet de ce discours ; miracle que Dieu par une providence singulière a voulu rendre public , afin que les pécheurs du siècle eussent dans cet exemple et un puissant motif de confiance et un parfait modèle de pénitence. Un puissant motif de confiance , pour ne pas tomber dans le désespoir , quelque éloignés qu'ils puissent être des voies de Dieu : et un parfait modèle de pénitence , pour ne pas donner dans une dangereuse présomption en comptant sur la miséricorde de Dieu. Car c'est ici que je pourrois bien dire à une ame mondaine , troublée des reinorils de sa conscience , ce que saint Ambroisc dit à Tempereur Théodose : Qui secidus es erranieni , seqiiere jjœnitentem. Ce saint évêque parloit de David, et moi , mon cher auditeur , je parle de Magdeleine , et je vous dis : Si vous avez eu le malheur de suivre cette pécheresse « dans les égaremens de sa vie , rassurez-vous , puisque toute pécheresse qu'elle étoit , elle n'a pas laissé de trouver grâce devant Dieu. Mais d'ailleurs tremblez, si, l'ayant suivie dans ses égaremens , vous n'avez pas le courage de la suivre dans son retour. Car que doit-on , et que peuton espérer de vous , si vous ne profitez pas d'un exemple si touchant , après qu'il a converti tant d'ames endurcies , et s'il ne fait pas sur vous les

SUR LA CONTERSION DE MAGDELEIISE. 117

plus fortes impressions ? Magdeleine est la seule qui paroisse dans l'Evangile s'être adressée à Jésus-Christ sans autre vue que d'obtenir la rérais- , sionde ses péchés. Plusieurs, encore charnels y 'recouroient à lui pour des grâces purement temporelles ; pour être guéris de leurs maladies , pour être délivrés du démon qui les tourmentoit : mais Magdeleine , déjà chrétienne et d'esprit et de cœur 5 ne cherche , en cherchant ce Sauveur des hommes , que la guérison de son ame ; et , convaincue que son péché est son unique et souvérain mal , elle ne lui demande point d'autre miracle que celui de sa conversion. Voyons par où elle y parvint , et implorons auparavant le secours du Ciel par l'intercession de la Mère de Dieu, ^ve , Maria.

C'est une question qui se présente d'abord , et dont la difficulté fondée sur l'Evangile même a besoin d'éclaircissement : savoir, si les péchés de Magdeicine lui furent remis parce qu'elle aima beaucoup, ou si elle aima beaucoup parce que ses péchés lui avoient été remis. A en juger par les paroles de mon texte, la première de ces deux propositions est incontestable , puisque le Sauveur du monde déclare en termes exprès que parce que cette pénitente a beaucoup aimé, beaucoup de péchés lui sont pardonnes : Remittuntur ei peccata multa , quoniam dilexit multùm (i). La seconde , quoique contraire en apparence , n'est pas moîn.s

(i) Luc. 7.

Il8 JEUDI DR LA V« SEMAINE.

certaine , puisque c'est une conséquence nécessaire du raisonnement que fait ensuite le Fils de Dieu , et qu'il tire de la comparaison de deux débiteurs , dont Tun à qui Ton remet plus se croit plus obligé d'aimer que l'autre à qui Ton a moins remis. D'où Jésus-Christ prétend conclure que Magdeleine aimoit donc plus que le pharisien , parce qu'on lui avoit plus pardonné de péchés : Quis ej'Cjo eum plus diligit ? estimo quia is , cui plus donavit. (i) Il est aisé, chrétiens, de concilier ces deux propositions ; et pour les réduire à un point de morale où je me renferme , mais qui sera d'une grande instruction, disons avec saint Chrysostôme que l'une et l'autre est également vraie ; c'est-à-dire , qu'il est également vrai , et que Magdeleine obtint la rémission de ses péchés parce qu'elle avoit beaucoup aimé , et qu'elle aima beaucoup parce qu'elle avoit obtenu la rémission de ses péchés ; en sorte que le pardon que Jé-^ sus-Christ lui accorda fut tout ensemble et l'effet et le principe de son amour. Pour mieux enten-» dre ma pensée , distinguons un double amour de Dieu ; l'un qui précède la conversion , l'autre qui la suit ; l'un que j'appelle amour pénitent , et l'autre amour reconnoissant ; l'un qui fit rentrer Magdeleine en grâce avec Jésus-Christ , et l'autre qui la fit pleinement correspondre à la grâce qu'elle avoit reçue de Jésus - Christ. Appliquez - vous. Magdeleine, encore mondaine et pécheresse , lassée de marcher dans la voie de perdition ; se sen-

(i) Luc. 7.

SDR LA CONVERSION DK MAGDEJLEmE. 119^

tit touchée tout-à-colip de repentir , mais d^in pepentir plein de confiance , et c'est ainsi qu'elle plut au Fils de Dieu. Magdeleine , convertie et sensible à l'insigne faveur qu'elle venoit d'obtenir dans le pardon de ses crimes , fut tout-à-coup pénétrée de la plus parfaite reconnoissance , et ne pensa plus qu'à se dévouer pour jamais au Fils de Dieu. Or voilà par où je résous la difficulté que j'ai d'abord proposée. Car je dis que ce fut l'amour pénitent de Magdeleine qui la réconcilia avec Jésus-Christ ; et j'ajoute qu'une si prompte réconciliation avec Jésus - Christ excita dans son cœur l'amour reconnoissant qui l'attacha pour toujours à cet adorable et aimable maître. En deux mots 5 ses péchés lui furent remis parce qu'elle aima beaucoup de cet amour qu'inspire la vraie pénitence ; ce sera la première partie ; et elle aima beaucoup de cet amour qu'inspire la reconnoissance , parce que ses péchés lui avoient été remis ; ce sera la seconde. L'une justifiera la miséricorde du Sauveur envers Magdeleine ; l'autre vous apprendra comment Magdeleine s'acquitta de ce qu'elle devoit à la miséricorde du Sauveur, et c'est tout mon dessein.

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