‹ Careme (volume 2)Chapitre 13 sur 81 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

J'entre dans ma première proposition par la pensée de saint Grégoire pape , et surpris aussibien que ce saint docteur du pouvoir souverain de l'amour de Dieu et du miracle que l'Evangile

aiijoiirdhiii Ini allribue , je demande : Est -il donc vrai qu'il n'en coûta à Mai^deleine que d'aimer , pour trouver ijrâce devant Jésus - Christ ? Est-il vrai que le seul acte d'amour qu'elle forma lut après tant de désordres un remède suftisarit pour la j^uérison de son ame ? Est-il vrai qu'une péclicressc si charj^^ée de crimes , sans autre effort que celui-là et sans autre disposition , mérita d'être pleinement et parfaitement justifiée ? Oui , chrétiens , il est vrai ; et non -seulement vrai , mais même de la foi. Parce qu'elle aima beaucoup , beaucoup de péchés , c'est-à-dire , dans le langajje de 1 Ecriture , tous ses pécbés lui furent remis : Remittiintur ei peccata multa , qiioniam dilexit muUiim{i). Mais il ne s'ensuit pas du reste que le Fils de Dieu , en lui pardonnant , ait été prodii^ue de sa {^race ; il ne s'ensuit pas qu'il l'ait donnée à vil prix, ni que sa bonté Tait fait relâcher de ses droits aux dépens de la justice. Car je prétends , et voilà par où je veux consoler les pécheurs , en leur faisant connoître le don de Dieu et en justifiant la miséricorde du « Sauveur : je prétends que ce seul amour formé dans le cœur de Maj^^deleine , au moment qu'elle connut Jésus -Christ , fut la satisfaction la pins entière qtie Jésus-Christ pût attendre d'un cœur contrit et humilié. Je prétends que , sans y rien ajouter , cette satisfaction seule , pesée dans la balance du sanctuaire, eut une juste proportion avec le pardon que Jésus-Christ lui accorda. En-

i\] lue. 7.

Irons ,

Cy/- >^ Jyj^à/A - > rr ». ^^ ^' '♦A

SUR ^;9^0J^Çg^I<^J^..|fc«^ 121

truns 5 mes cliers auditeurs , dans les scntimens de cette illustre pénitente. Développons, s'il est possible 5 ce qu'opéra dans elle Tesprit divin au moment de sa conversion. Mesurons toute la grandeur et toute rétendue de ce parfait amour de Dieu qui la sanctifia ; et voyons si la facilité du Sauveur du monde à la recevoir et à lui remettre ses péchés préjudicia en aucune sorte aux règles les plus exactes et les plus sévères de la pénitence.

Pour cela , chrétiens , je distingue et je vous prie de distinguer avec moi quatre choses , que révangéliste nous fait expressément remarquer dans Magdeleine : son péché , la source de son péché , la matière de son péché , et le scanda e de son péché. Son péché , qui fut sa vie déréglée et dissolue ; la source de son péché, qui fut la foiblesse et le malheureux penchant de son cœur ; la matière de son péché , qui fut son luxe et ses sensualités criminelles ; enfin le scandale de son péché , qui fut le dangereux et funeste exemple qu'elle avoit donné à toute la ville de Jérusalem : Mulier in civitate peccatrix (i). Or , voilà , par un eflfet bien surprenant, à quoi remédia tout-à-coup l'amour qu'elle conçut pour Jésus-Christ : je veux dire que ce saint amour expia son péché , que ce saint amour purifia la source de son péché , que ce saint amour consacra à Dieu la matière de son péché ; et qu'enfin il répara le scandale do son péché. Il expia son pc-

(i) Lmc. 7.

hovR^ia, Carême, IIL \\

(lié , en réfablissaiit dans le cœur de Maj^deleine Tempire de Dieu, que le péché y avoit détruit. Il purifia la source de sou péché , en tournant toute la sensibilité et toute la tendresse de Maj^deleine vers Jésus-Christ, objet dij^ne d'être souverainement aimé. II consacra à Dieu la matière de son péché , en inspirant à Magdeleine la pensée de répandre sur les pieds de Jésus-Christ un parfum précieux , et lui faisant trouver jusque dans son luxe de quoi honorer son Dieu , et dans sa vanité même de quoi lui faire un sacrifice. Et il répara le scandale de son péché , en déterminant Magdeleine à changer de vie par une conversion éclatante. N'ai-je donc pas raison de dire que ce seul amour fut une pénitence complète y et une pénitence si efficace , que la miséricorde du Sauveur , si j'ose parler de la sorte , ne put même'y résister ? Reprenons par ordre chaque article , et suivez «-moi , je vous prie , avec attention.

Son péché fut le libertinage de ses mœurs. Ne disons rien de plus , et tenons-nous-en à l'Evangile , qui est notre règle. Il nous marque seulement en général que Magdeleine étoit pécheresse : cela nous doit suflfire ; et le respect du à cette pénitente , encore plus célèbre par son changement qu'elle ne se rendit fameuse par son désordre , ne nous permet pas de nous expliquer davantage : Mulier in civitate peccatrix (i).

(l) Luc 7.

Si dans un autre discours (i) j'ai parlé plus eu détail de ce péché , c'est des paroles toutes pures de saint Paul que je me suis servi. J'ai cru qu'étant consacrées , je pouvois , à l'exemple de ce grand apôtre , les employer dans un auditoire chrétien , et ceux qui m'ont entendu savent avec quelle réserve ; toutes consacrées qu'elles sont ^ bien loin d'en développer tout le sens , je n'ai fait que l'effleurer. Quand saint Paul , avec une entière liberté , reprochoit aux fidèles certains vi • ces énormes , ou quand il lâchoit à leur en imprimer rhorreur par le dénombrement et la peinture qu'il leur en faisoit , il se contentoit de les prévenir 9 en leur disant : Plût à Dieu , mes frères 5 que vous voulussiez un peu supporter mon imprudence ! et supportez-la , je vous prie , car vous savez le désir ardent que j'aurois de vous voir tous dignes d'être présentés à Jésus-Christ comme une vierge sans tache : Utinam sustine" retis modicum quid insipientiœ meœ ! sed et supportate me : œmulor enim vos Dei œmulatione . Despondi enim vos u?ii viro virginem castam exkibere Ckristo (2). J'ai usé de la même précaution ; et , quoique indigne de me comparer à cet homme apostolique , Dieu m'est témoin que le même zèle m'a porté à vous faire les mêmes reproches ou les mêmes remontrances. Confondez-moi , Seigneur , si j'oublie jamais la fin pour laquelle vous m'avez confié la grâce de votre Evari-

(r) dette digrrssLu rrgarJe le sermon de rimpurelé, (2) 2 Cor. M,

12^ JEUDI DK LA V»- SKMAI^ÎE.

t;ile. Or , non-seulement les chrétiens de ces premiers temps ne s'offensoient pas de ce que saint Paul leur représentoit avec tant de force et sans nul adoucissement ; mais , persuadés de Timportanc e et de la nécessité de cette instruction , ils la recevoient avec une docilité parfaite ; ils en ctoient édifiés , touchés , pénétrés ou d'une sainte componction s'ils y avoient part, ou d'une crainte snlulaire s'ils étoient encore dans l'innocence. J'avois droit de croire que je trouverois dans vous les mêmes dispositions, et qu'une morale que saint Eaul avoit crue bonne pour le siècle de lEglise uaissanle , c'est-à-dire pour le siècle de la sainteté, pouvoit Tétre encore à plus (brte raison pour un siècle aussi corrompu et aussi perverti que le notre. Je me suis trompé : ce siècle tout corromj)U qu'il est , a eu sur cela plus de délicatesse que celui de l'Eglise naissante. Ce que j'ai dit ira pas plu au monde; et. Dieu veuille que le monde , en me condamnant, ait au moins gardé les mesures de respect , de religion , de piété , qui sont dues à mon ministère , car pour ma personne je sais que rien ne m'est dû. Trop heureux si , me voyant condamné du monde , je pouvois espérer d'avoir confondu le vice et glorifié Dieu! Trop heureux si la censure du monde n'a rien fait perdre à ce que j ai dit de son efficace et de son utilité , et s'il y a eu des âmes qui , comme les premiers chrétiens , en aient été non-seulenient instruites , mais converties ! Ce qui plaît au monde n'est pas toujours le meilleur ni le plus

liécessaire pour le monde. Ce qui lui déplaît est souvent la médecine , qui , tout amère qu'elle peut être , le doit guérir. Se choquer de semblables vérités et s*en scandaliser, c'est une des marques les plus évidentes du besoin qu'on en a. S'en édifier et se les appliquer , c'est la preuve la plus certaine d'une ame solide qui cherche le royaume de Dieu. Mais c'est à vous. Seigneur , à faire le discernement et de ceux qui en ont abusé et de ceux qui en ont profité. Vous êtes le scrutateur des cœurs ; et vous savez que ce n'est point pour ma justification que je m'en explique ici , mais pour l'honneur de votre parole. Qu'importe que je sois condamné ? mais il importe , ô mon Dieu , que votre parole soit respectée. Revenons à notre sujet.

Le péché de Magdeleine fut le libertinage de ses mœurs, ou , pour comprendre sous des termes moins odieux tous les désordres auxquels elle s'abandonna , quand Dieu par une juste punition l'abandonna à elle-même et à ses propres désirs, disons que son péché fut et son orgueil et sou amour-propre; que ce fut et une idolâtrie secrète de sa personne , et une ambition criminelle d'être non-seulement aimée , mais adorée. En effet, dit Zenon de Vérone , elle ne fut libertine que parce qu'elle fut vaine , et parce qu'elle s'aima avec excès. Mais l'amour divin qui toucha son cœur sut bien venger Dieu de l'un et de l'autre. Car à cet amour-propre qui l'aveugloit, il substitua une sainte haine d'elle-même , et, au lieu de cet or-

fifiieil dont elle avoit fait sa passion dominante , il lui inspira la plus profonde humilité.

Elle aima, Dilexit; et par une conséquence nécessaire elle commença à se haïr. Car comment auroit-elle pu aimer son Dieu , et ne se haïr pas elle-même ? aimant ce Dieu de pureté et de sainteté , et ne voyant dans elle que corruption et que désordre , comment auroit-elle pu se défendre de concevoir pour elle-même non-seulement du mépris, mais de l'horreur; et comment, avec cette horreur d'elle-même , n'auroit-elle pas dès lors pratiqué ce qui sembloit ne devoir être que pour les âmes parfaites , mais ce qu'elle jugea convenir bien mieux à une pécheresse qu'à toute autre , savoir, le renoncement à soi-même , le détachement de soi-même , la mort à soi-même ? comment , dis-je , n'auroit-elle pas été remplie de ces sentimens , puisqu'éclairée des lumières de la grâce elle se regarda comme un monstre devant Dieu ; comme une créature infidèle , qui n'avoit jamais connu Dieu , ou qui l'ayant connu ne lui avoit jamais rendu la gloire qui est due à Dieu ; , comme une créature rebelle , qui si longtemps avoit fait une profession ouverte de violer toutes les lois de Dieu , qui par une vie licencieuse avoit insolemment outragé Dieu , qui dans sa personne avoit profané tous les dons de Dieu , qui par l'abus le plus punissable s'étoit servie contre Dieu même des avantages qu'elle avoit reçus de Dieu?

Elle aima, Dilexit; et du moment qu'elle aima , elle cessa d'avoir ces soins excessifs d'une

beauté fragile, dont elle s'étoit toujours occupée. Voyez-la aux pieds de Jésus-Christ , les cheveux épars 9 le visage abattu , les yeux baignés de larmes. Voilà ce que l'Evangile nous présente comme un modèle de Tamour-propre anéanti. Pense-telle encore dans cet état à ce qui peut la rendre plus agréable ? craint-elle , à force de pleurer , de ternir et de défigurer son visage ? a-t-elle sur cela, dans la douleur que lui cause son péché , la moindre inquiétude? Non , non, mes frères , dit saint Grégoire pape , ce n'est plus là ce qui la touche. Que ce visage , disoit la bienheureuse Paule , détrompée du monde , et animée d'un vrai désir de satisfaire à Dieu , que ce visage dont j'ai été idolâtre , et que tant de fois , contre la loi de Dieu, je me suis efforcée d'embellir par de damnables artifices , soit couvert d'un éternel opprobre : Turpetur faciès illa , quam toties contra Dei prœcepticm cerussâ et purpurissa depinxù Remarquez , mesdames , ces paroles de saint Jérôme, et si vous êtes chrétiennes , ne préférez pas au sentiment de ce grand homme ^ qui est le sentiment de tous les Pères, l'erreur d'une fausse conscience qui vous séduit : Faciès illa quam toties contra Dei prœceptum cerussâ et purpurisso depinxi; ce visage que tant de fois j'ai voulu déguiser par des couleurs empruntées y à qui tant de fois j'ai donné un faux lustre malgré les défenses et contre la volonté de mon Dieu. Ainsi en jugea Magdeleine convertie. Ah ! que celte grâce périssable soit pour jamais effacée ;.

128 JEVDi DK LA V« SKMAIINE.

que ces yeux deviennent comme deux fontaines pour arroser la terre de mes larmes ; que ces cheveux , sujet ordinaire de ma vanité, ne servent plus qu'à mon humiliation; que cette chair soit désormais une vi:lime de mortification et d'austérité. Bien loin de s'aimer soi-même, elle voudroit pouvoir se détruire ; et parce que Dieu ne lui permet pas cette destruction volontaire d'elle-même, elle s'offre du moins à lui comme une hostie vivante , pour lui être et plus longtemps et plus souvent immolée.

Elle aima, Dilexit; et parce qu'elle aima , elle voulut faire à Dieu une réparation solennelle , et comme une amende honorable de tous les attentats de sonori^ueil. Prosternée aux pieds de Jésus-Christ, elle se souvint combien elle avoitété jalouse d'avoir dans le monde des adorateurs; c'està-dire des hommes nés , ce semble , pour elle ; des hommes non-seulement fous et insensés , mais sacrilèges et impies pour elle ; des hommes prêts pour elle à renoncer au culte de leur Dieu , prêts à lui sacrifier leur liberté , leur repos , leurs biens; c'est trop peu, leur conscience et leur salut : car l'ambition d'une femme mondaine va jusque là. Les Israélites irritoient le Dieu de leurs pères en sacrifiant à des idoles de bois et de pierre : Et in sculptilibus suis ad œmulationem eum provocaverunt (i) : et cette femme pécheresse l'avoit outragé et comme piqué de jalousie , en lui opposant dans sa personne une idole de chair. Elle se

(i) Psalm. 77.

SUR LA COmERSION DE MACdeLEINE. II9

souvînt des pièges qu'elle avoit dressés h Timiocence des âmes , des ruses qu'elle avoit employées peur les séduire , des charmes dont elle avoit usé pour les corrompre , des passions qu'elle avoit fait naître dans les cœurs : elle s'en souvint, et Dieu lui ouvrant les yeux , elle crut voir au milieu des flammes de l'enfer, disons mieux, elle y vit en esprit , mais avec effroi , des pécheurs sans nombre qu'elle avoit précipités dans une éternelle damnation. Tant de commerces dont 1 indiscrète familiarité avoit été entre eux et elle le lien des plus mortelles habitudes ; tant de conversations dont la licence leur avoit fait perdre toute pudeur ; tant de libertés contre lesquelles sa conscience par mille remords , mais tous inutiles , avoit si souvent réclamé; tant de cajoleries dans les discours , tant d'immodesties dans les actions ; que dirai-je? tant d'autres choses qu'elle savoit avoir été de sa part les dangereuses amorces des désordres d'autrui : tout cela lui revint à l'esprit ; et ce seul désir de plaire , dont elle n'avoit jamais compris les pernicieuses conséquences ; ce désir déplaire qu'elle avoit jusque là compté pour rien, lui parut comme un abîme, mais un profond et affreux abîme, qui , selon l'expression du Saint- Esprit, s'attirant dans d'autres abîmes , l'avoit conduite aux dernières extrémités : voilà ce que son amour, je dis un amour tout sacré , lui fit ronnoître; voilà sur quoi elle se confondit mille fois elle-même. Ah ! dit-elle à son Dieu dans la ferveur de la plus sainte contrition , n'ai-je donc

t3o JEUDI DE LA V« SEMAINE.

été, Scîqiiciir , jusqu'à présent dans le monde que pour vous y faire la guerre , que pour arrêter les conquêtes de votre grâce , que pour y être rennemie déclarée de votre gloire ? n'ai-je donc vécu que pour perdre ce que vous vouliez sauver, que pour détruire l'ouvrage de votre rédemption, que pour faire périr des âmes que vous êtes venu chercher , et qui vous ont déjà coûté si cher ? Mais que puis- je faire désormais autre chose , A mon Dieu , que de vous aimer autant que je me suis aimée moi-même ; que de m'étudier à vous plaire autant que j'ai eu le malheur de plaire à d'autres qu^à vous ? par où puis-je mieux vous dédommager de tant d'injustices commises contre vous et de tant de crimes , que par cet amour sincère et pur dont j'ai commencé à connoître le prix inestimable ?

Elle aima, Dilexit ; et toutes ces injustices furent expiées ; elle aima , et tous ces crimes lui furent pardonnes. Ne concluez pas delà , pécheurs qui m'écoutez, que notre Dieu est donc un Dieu bien facile et bien indulgent : cette conclusion ^ dans le sens que vous l'entendez, seroit une erreur , et cette erreur vous pourroit être plus funeste que votre libertinage même. Mais concluez de là que l'amour de Dieu a donc une vertu supérieure à tout ce que nous en concevons. Concluez de là que l'amour de Dieu est donc aussi fort que la mort même , je veux dire aussi méritoire et aussi agréable à Dieu que le martyre. Concluez de là que l'amour de Dieu est donc aussi saint et

SUR LA CONVERSION DE MAGDELEmE. l3t

aussi sanctifiant que le baptême. Concluez de là qu'en comparaison de Tamour de Dieu toute satisfaction de rhomme pécheur est donc peu efficace, et que, séparée de Tamourde Dieu, elle n^e«t même de nulle valeur s c'est de quoi je conviendrai avec vous. Mais aussi serez-vous obligés de convenir avec moi que peu de pécheurs aiment donc Dieu comme l'a aimé Magdeleine , jusqu'à la haine d'eux-mêmes, jusqu'au renoncement à euxmêmes; et par conséquent que peu de pécheurs, en pensant même se convertir à Dieu , aiment sincèrement Dieu , puisqu'aimerDieu sans se haïr soi-même, sans se renoncer soi-même, c'estl'aimer et ne l'aimer pas.

Non-seulement l'amour de Dieu expia le péché de Magdeleine, mais il en purifia la source. Cette source étoit son cœur , un cœur sensible et tendre. Or , pour le purifier, elle aima, Dilexit : mais elle aima , dit saint Augustin , cehii qui ne peut être trop sensiblement ni trop tendrement aimé ; et par là elle se fît de sa sensibilité même et de sa tendresse un mérite et une vertu. Elle comprit que ce n'étoit pas en vain que Dieu lui avoit donné un cœur tendre ; que ce cœur étoit fait pour lui , et que si jusqu'alors il avoit été dans le trouble , ce n'étoit point parce qu'il étoit tendre , mais parce qu'il étoit tendre pour qui il ne le de voit pas être. Elle ne crut pas qu'un cœur converti dût être un cœur sec , un cœur dur , un cœur froid et indifférent. Bien loin de le croire , elle supposa, et avec raison , que pour être un

}?ri .TEUr)I DK LA V^ SEMAINE.

cœur converli il falloir que ce fût un cœur nrdont . un rœiir zélé , un cœur iifrectuoux , u\\ cœur capable d'être ému et touché ; et trouvant dans son propre cœur toutes ces qualités , elle jugea qu'elle ne devoit plus les faire servir qu'à aimer avec plus de tendresse le Dieu même de qui elle les avoit reçues, et pour qui elle n'a voit eu jusque là que trop d'insensibilité. Comme cette tendresse ainsi rectifiée lui pouvoit être d'un excellent usage pour sa pénitence , au lieu de la combattre elle s'efforça de l'augmenter : et de même que dans les premiers siècles de l'Eglise , à mesure que la foi s'établissoit sur les ruines du paganisme , on ne déïfuisoit pas les temples dédiés aux idoles , mais on les purifioit en les employant au culte du vrai Dieu ; aussi l'amour de Dieu 5 prenant possession du cœur de cette pécheresse , n'en détruisit pas le tempérament , mais le corrigea ; ne lui ôta pas le penchant qu'elle avoit à aimer , mais la mit en état d'aimer sûrement, en la faisant aimer saintement. Ce cœur de Magdeleine avoit été , selon la figure de ' l'Apôtre , Tolivier sauvage qui n'avoit produit que des fruits de malédiction; mais parla divine charité qui y fut entée, il devint l'olivier franc qui ne porta plus que des fruits de grâce et de salut. Ah ! mon Dieu , que votre providence est aimable , de nous avoir ainsi facilité la plus austère de toutes les vertus, qui eat la pénitence ! Qu'il y a de douceur dans votre sagesse d'avoir tellement disposé les choses , que sans changer de

SUR LA CONVERSION DE MAGDELEINE. l33

naturel, et avec le même cœur que vous nous avez donné en nous formant , de pécheurs nous puissions devenir justes , et de charnels des hommes parfaits et spirituels ! Si , pour nous convertir à vous 5 il falloit nous anéantir et cesser d'être ce que nous sommes , cet anéantissement de nous-mêmes , quelque nécessaire qu'il fût d'ailleurs 5 nous effraieroit ; mais votre grâce toutepuissante 5 s'accommodant à notre foiblesse , se sert pour notre conversion de notre propre fonds, et nous fait trouver jusque dans nos passions le remède à nos passions mêmes , puisqu'il n'y en a aucune qui , purifiée par votre amour ; ne puisse contribuer à notre sanctification.

Allons encore plus avant. L'amour de Dieu , après avoir expié le péché de Magdeleine, après en avoir purifié la source, en consacra la matière. J'appelle la matière de son péché tout ce quiservoit à ses plaisirs et à son luxe. G'étoit une femme voluptueuse; elle avoit aimé les parfums, et tout ce qui flatte les sens. Les aima-t-elle toujours après sa conversion? vous le savez, puisque, par un effet visible de la prédiction du Sauveur du monde , ce qu'elle fit chez le pharisien, et ce qui sembla n'être qu'un mouvement passager de sa piété , se publie encore aujourd'hui à sa gloire , partout où l'Evangile de Jésus-Christ est annoncé. Non, non, dit-elle, dans l'heureux moment qu'elle sentit l'impression de la grâce et de Famour de son Dieu, il ne m'appartient plus de chercher les délices de la vie. Gela convient mal

l34 JEUDI DK LA V« SEMAINE.

à une pécheresse , et encore plus mal à une pécheresse pénitente. Faut-il donc des délices pouf un corps qui n'a mérité que des feux éternels ? faut-il des parfums pour une chair qui jusqu'à présent n'a été qu'une chair de péché , et qui dans le tombeau sera bientôt un sujet de pourriture? n'est-il pas plus juste , Seigneur , que ce corps , que cette chair , que tout ce qui les a révoltés contre votre loi vous soit consacré , et que j'emploie maintenant pour vous ce que tant de fois j'ai prodigué pour moi-même ? en effet , touchée de ce sentiment , elle apporte avec elle un parfum précieux et exquis , elle le répand sur les pieds adorables de Jésus-Christ 5 elle les essuie de ses cheveux , elle les arrose de ses larmes. Ainsi 5 reprend saint Grégoire pape , elle trouva dans son luxe même de quoi honorer le Fils de Dieu 5 et dans sa vanité de quoi lui faire un agréable sacrifice :Et quoi in se invertit oblectamenta^ tôt de se obtulit kolocausta. Voilà , femmes du monde , une pénitence solide : sacrifiera Dieu ce qui a été la matière du péché. Car être convertie, et cependant être aussi mondaine et aussi vaine que jamais; être dans la voie delà pénitence , et cependant être aussi esclave de son corps , aussi adonnée à ses aises , aussi soigneuse de se procurer les commodités de la vie ; réduire tout à des paroles , à des maximes , à de prétendues résolutions , c'est une chimère ; et compter alors sur sa pénitence 5 c^est s'aveugler soi-même et se tromper.

SUR LA COIN VERSION DE MAGDELEINE. l35

A Dieu , ne plaise , mesdames , que je veuille examiner ici et vous marquer tout ce que la pénitence doit réformer dans vos personnes : outre que ce détail iroit trop loin , peut-être en feriezvous encore le sujet de votre censure. Toutefois c'est dans ce' détail que sont entrés les Pères de l'Eglise et même les apôtres quand ils se sont appliqués à régler les mœurs. Gomme ils travailloient à former ime religion pure , sainte , exempte de tache, ils n'ont point estimé que cette morale fût au-dessous de la dignitéde leur ministère. Car c'est pour cela que saint Paul , cet homme ravi jusqu'au troisième Ciel , et qui a voit appris de Jésus-Christ même ce qu'il enseignoit aux fidèles 5 faisoit aux femmes chrétiennes des leçons touchant la modestie et la simplicité des habits : les obligeant sur ce point à une régularité contre laquelle l'esprit du monde ne prescrira ni ne prévaudra jamais ; leur spécifiant les choses en particulier à quoi il vouloit qu'elles renonçassent , et ne croyant pas ce dénombrement indigne de ses soins apostoliques. Mais je ne veux pas aujourd'hui descendre jusque là. Je veux que vous en soyez vous-mêmes les juges. Je veux que , vous considérant vous-mêmes , vous reeonnoissiez sincèrement et de bonne foi ce qu'il y a dans Tex térieur de vos personnes à corriger et à retrancher. Je veux que devant Dieu vous vous demandiez à vous-mêmes si ce luxe qui croît tous les jours, si cette superfluité d'ajustemens et de parures toujours nouvelles, s'accorde bien avec l'humilité dô

l3G JKLDI DE LA V*^ SEMAINE.

la pénitence. Et si vous me répondiez que ce ne sont point Ih des crimes, et qu'à la rij^ueur il n'y a rien en tout cela qu'on puisse traiter de péché ; après vous avoir conjurées de vous défaire de cet esprit intéressé qui réduit tout à la rigueur du précepte , et qui s'en tient précisément à Toblijçation de la loi , esprit peu chrétien, esprit même dangereux pour le salut , qui doute , vous diroisje, sans hésiter, que Dieu ne condamne ce qui constamment, et de votre aveu, sert au moins d'attrait au péché , ce qui excite les passions impures , ce qui entretient la mollesse , ce qui inspire l'orgueil ? De si pernicieux effets peuvent-ils partir d'une cause innocente et indifférente ? qui doute par cette raison , et même indépendamment de cette raison , que tout cela ne doive être la matière du sacrifice que vous devez à Dieu comme pécheresses ? car détrompez-vous aujourd'hui , ajouterois-je , de Terreur où vous pourriez être y que la pénitence ne doive sacrifier à Dieu que ce qu'il y a d'essentiellement criminel. Non , il n'en est pas ainsi. C'est par le retranchement des choses permises qu'on répare les péchés commisdans les choses défendues. C'est par le renoncement à la vanité qu'on expie Tiniquité. Sans cela , quelques mesures que vous preniez en vous convertissant à Dieu , Dieu n'£st point satisfait de vous. Voilà comment je vous parlerois. Mais j'ai quelque chose de plus fort encore et de plus touchant à vous dire : et quoi? aimez comme a aimé Magdeleine . et tous ces sacrifices de voire amour-

propre qui vous paroissent si difficiles ne vous coiiteront plus rien. On vous en a parlé cent fois; mais ç^a été inutilement et sans fruit si l'on n'a pas été jusques à la source. On vous a apporté des raisons convaincantes et sans réplique , pour vous oblij^er à quitter ce luxe profane; mais en vain , parce que l'esprit corrompu du monde , par d'autres raisons apparentes , vous obstinoiL à le défendre. On n'a pas beaucoup gagné quand on a ôté à une ame mondaine, ou, pour mieux dire , quand on lui a arraché certains dehors de vanité , à quoi elle étoit attachée. Car si ce sacrifice n'est animé par le principe de l'amour de Dieu 5 elle reprendra bientôt tous ces dehors de la vanité humaine, et retombera dans son premier dégoût de la piété. Mais allumez , disoit saint Philippe de Ncry , allumez dans le cœur d'une pécheresse ce feu divin que Jésus-Christ est venu répandre sur la terre , et ce feu , ou même une étincelle de ce feu , aura dans peu tout consumé. Toute pécheresse qu'est cette mondaine , faites-lui bien connoître Dieu , donnez-lui du zèle pour Dieu , apprenez-lui à aimer Dieu , et elle ne tiendra plus à rien : bien loin de refuser tout ce que vous exigerez d'elle pour nue parfaite conversion , elle s'y portera d'elle-même, elle vous préviendra , elle en fera plus que vous ne voudrez , elle ira au delà des bornes , et souvent il faudra de la prudence pour la modérer. Agissant par ce grand motif de Tamour de Dieu , elle ne comptera pas même pour quelqïie chose

l38 JEUDI DK LA V«î SEMAirSK.

Unit ce que son cœur lui inspirera ; elle ne s'en applaudira point comme d'un triomphe , et pour quelques pas qu'elle aura laits dans les voies de la perfection chrétienne , elle ne se croira pas déjà parfaite. Au contraire , elle se reprochera sans cesse de donner si peu à Dieu ^ elle se confondra d'avoir eu tant de peine à s'y résoudre , elle s'étonnera qu'il veuille bien s'en contenter. Ainsi par son amour elle expiera comme Magdeleine son péché , elle purifiera la source de son péché, elle consacrera la matière de son péché , enfin elle réparera le scandale de son péché.

Le scandale du péché , ce sont les pernicieux exemples que donne le pécheur, et c'est ce que Magdeleine eut à réparer. G'étoit une pécheresse connue dan^oute la ville par sa vie mondaine et déréglée : mais elle aima, Dilexit; et désormais, autant qu'elle sV^toit déclarée pour le monde , autant vouhit-elle se déclarerpour Jésus-Christ. Elle ne chercha point à lui parler en secret , elle voulut que ce fût au milieu d'une nombreuse assemblée. Elle ne craignit point ce qu'on en diroit, au contraire elle voulut que le bruit s'en répandît de toutes parts. Elle prévit tous les raisonnemens qu'on feroit, toutes les railleries qu'elle s'atlireroit, et c'est justement ce qui l'engagea à rendre son changement public : pourquoi? afin de glorifier Dieu par sa pénitence , autant qu'elle l'a voit déshonoré par son désordre; afin de gagner à Dieu autant d'ames par sa conversion qu'elle ea avoit perdu parson libertinage ; afin de

SUR LA CONVERSION DE MAGDELEINE. iSg

se mieux confondre et de se mieux punir elleraêiue par cette confusion de tous les faux éloges et de tous les hommages qu'elle avoit reçus et goûtés avec tant de complaisance. C'est pour cela qu'elle entre dans la maison de Simon le pharisien remplie d'une sainte audace. Elle n'avoit rougi de rien lorsqu'il s^agissoit de satisfaire sa passion , et maintenant elle ne rougit de rien lorsqu'il s'agit de faire au Dieu qu'elle aime une solennelle réparation. On l'avoit vue dominer dans les compagnies, et maintenant elle veut qu'on la voie prosternée en posture de suppliante. On avoit été témoin du soin qui l'avoit si long-temps occupée j de se parer et de s'ajuster , de se conformer aux modes et d'en imaginer de nouvelles ; et maintenant elle veut qu'on soit témoin du mépris qu'elle en fait. Elle le veut, et ne le vouloir pas comme elle , c'est n'être pas pénitent comme elle , et ne l'être pas comme elle , c'est ne le point être du tout. Je ne me persuaderai jamais qu'une ame vraiment pénitente , c'est-à-dire une ame vraiment touchée d'avoir quitté Dieu , ait honte du service deDieu^etqu'elle ne cherche pas au contraire à lui rendre dans son retour toute la gloire qu'elle lui a fait perdre dans son égarement. Je ne me persuaderai jamais qu'une ame vraiment pénitente , c'està-dire vraiment sensible à la ruine spirituelle de tant de pécheurs qu'elle a précipités dans le crime, manque de zèle pour les eu retirer, après qu'elle u'a pas manqué d'adresse pour les y engager; au'elle ne tAche pas à les ramener dans les voies.

l4o JEUDI I)K LA \^ SVMAimi.

du salut, après qu'elle les a conduits dans les voies de l'iniquité. Docebo iniijuos vins tuas (i) : Ali! Seigneur, s'écrioit David, j'ai scatulalisé votre peuple , mais ma consolation est que ce scandale n'est pas sans remède : mon exemple le détruira; et en reprenant vos voies, je les enseignerai à ceux que j'en ai éloignés : ma pénitence sera une leçon pour eux, et quand ils me verront retourner à vous, ils apprendront eux-mêmes à y revenir : Docebo iniquos vias tuas ^ et impii ad te conve^ieiitur. Enfin je ne me persuaderai jamais qu'une ame vraiment pénitente, c'est-à-dire une ame bien détrompée des bagatelles du monde , craigne encore les discours du monde , et qu'elle ne se fasse pas plutôt un devoir de venger Dieu de la vaine estime qu'elle a tant recherchée dans le monde , par les reproches qu'elle peut avoir à soutenir de la part du monde même. Non pas que j'ignore qu'il faut de la fermeté pour s'élever de la sorte au-dessus du monde , et pour s'exposer à toute la malignité de ses jugemens : mais voilà le mérite d'une parfaite .pénitence, et c'est en quoi je Tai fait consister. Ainsi beaucoup de péchés furent remis à Magdeleine, parce qu'elle aima beaucoup d'un amour pénitent ; et elle aima beaucoup d'un amour reconiioissant, parce que beaucoup de péchés lui avoient été remis : c'est la seconde partie.

(i) r^lni, 5o.

SUR LA CONVERSION DE MAGDELEINE. l4l

Page 1