‹ Careme (volume 2)Chapitre 14 sur 81 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

De tous les sentimens dont le cœur de Phomme est capable, il n'y a, selon l'ingénieuse et solide réflexion de saint Bernard , que l'amour de Dieu par où Thomme puisse rendre en quelque manière , si l'on ose ainsi parler , la pareille à Dieu ; et c'est le seul acte de religion en vertu duquel, tout foibles que nous sommes , nous puissions sans présomption prétendre quelque sorte d'égalité dans le commerce que nous entretenons avec Dieu. En tout autre sujet, ce réciproque de la créature à Tégard de son créateur ne nous peut convenir. Par exemple, quand Dieu me juge , je ne puis pas entreprendre pour cela de le juger; quand il me commande, je n'ai pas droit de lui commander : mais quand il m'aime , non-seulement je puis, mais je dois l'aimer. A tous les autres attributs qui sont en Dieu et qui ont du rapport à moi , je réponds par quelque chose de différent, ou, pour mieux dire, par quelque chose d'opposé à ses attributs mêmes. Car j'honore la souveraineté de Dieu par ma dépendance, sa grandeur par l'aveu de mon néant, sa puissance par le sentiment de ma foiblesse, sa justice par ma crainte et par mon respect; et si là-dessns j'avois la moindre pensée de m'égaler à lui, ce seroit l'outrager et me rendre digne de ses plus rigoureuses vengeances. Mais quand j'aime Dieu parce quil m'aime, et que je veux lui rendre

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amour pour amour , bien loin qu'il s'en offense , il s'en fait honneur, et il trouve bon que je m'en lasse un mérite. Je puis donc en cela seul sans témérité me mesurer , pour ainsi dire , avec Dieu , et quelque disproportion qu'il y ait entre Dieu et moi , j'ai par cet amour , non pas de quoi ne devoir rien à Dieu , mais de quoi lui payer exactement ce que je lui dois. Car je ne puis rien lui devoir au delà de cet amour ; et en lui payant ce tribut, j'accomplis envers lui toute justice : c'està-dire que comme , tout Dieu qu'il est , il ne peut rien faire de plus avantageux pour moi que de m'aimer, aussi de ma part ne peut-il rien exiger de plus parfait, ni de plus digne de lui , que mon amour.

Ainsi raîsonnoit saint Bernard ; et voilà , chrétiens , par où Magdeleine trouva le secret de témoigner à Jésus-Christ sa reconnoissance après en avoir obtenu la rémission de tous ses crimes. Elle aima , et elle aima beaucoup , Dilexit muliùm. Dans les âmes lâches , remarquez ceci , s'il vous plaît ; c'est une vérité qui ne vous est peutêtre que trop connue par la malheureuse expérience que vous en avez faite et que vous en faites tous les jours : dans les âmes lâches, cette vue des péchés remis ne produit ou qu'une fausse sécurité, ou qu'une oisive tranquillité. Je m'explique* On s'applaudit intérieurement , et Dieu veuille qu'on ne s'y trompe pas , on se félicite d'être déchargé par le sacrement de pénitence d'un fardeau dont la conscience sentoit tout le poids et sous

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lequel elle gémissoit. Parce qu'on a entendu de la bouche du ministre ces paroles consolantes , Remittuntur tibi peccata , vos péchés vous sont pardonnés 5 on s'en croit absolument quitte. Au lieu de suivre la règle du Saint-Esprit , et de craindre pour les péchés même pardonnes , parce qu'en effet 5 dans celte vie on ne peut jamais s'assurer qu'ils le soient , on est en paix sur celui qui peutêtre ne l'est pas ; et supposé qu'il le fût, au lieu de faire les derniers efforts pour reconnoître la grâce inestimable de ce pardon ; au lieu de dire comme David, Quid î^etribuam Domino (i)? que rendrai-je au Seigneur? au lieu d'imiter ce roi pénitent, et de chercher comme lui avec un saint empressement et un saint zèle à s'acquitter auprès de Dieu d'une obligation aussi essentielle que celleJà, on vit dans un repos souvent beaucoup plus dangereux que tous les troubles dont peut être suivie la pénitence d'une ame scrupuleuse et timorée. Il semble que cette grâce de l'absolution dont on se flatte n'ait point d'autre effet que de mettre le pécheur en état de vivre avec plus de liberté; et par une ingratitude qui n'a point d'exemple , parce qu'on ose compter sur la miséricorde de Dieu, et qu'on pense l'avoir éprouvée , on se croit en droit d'être moins occupé du soin de lui plaire et du regret de lui avoir déplu. Ainsi l'on regarde la rémission de ses péchés comme un soulagement , et non comme un engagement. On la considère par rapport à

(i) Psâlra. II 5.

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soi , et lion par rapport à Dieu. On veut jouir des fruits qu'elle produit, sans accomplir les devoirs qu'elle impose; et en goûter la douceur intérieure, sans se mettre en peine des œuvres de pénitence qui en sont les charges. Consultez-vous vous-mêmes , et vous conviendrez que c'est là peulêtre l'abus le plus commun , et un des relâchemens lesplus ordinaires qui se glissent dans la pénitence. Mais apprenez aujourd'hui , chrétiens, à vous détromper de ces erreurs ; apprenez ce que doit à Dieu un pécheur converti, et ce que Dieu en attend. Magdeleine vous l'enseignera ; et par les progrès qu'elle fit dans l'amour de son Dieu , elle sera pour vous le plus parfait modèle , non plus

♦ d'un amour pénitent, mais d'un amour reconnoissant : Ditexit laultiim. Il est vrai , chrétiens , le Sauveur du monde , dans la maison du pharisien , a voit dit à Magdefeine : Votre foi vous a sauvée , vos péchés vous sont remis , allez en paix. Mais c'est pour cela même que son amour pour Jésus- Christ n'eut plus de paix , et qu'il lui causa ces ardens et saints transports de reconnoissance dont

• elle fut si souvent et si vivement agitée. Parce que ses péchés lui avoient été pardonnes , elle se dévoua pax un attachement inviolable à cet Homme -Dieu pendant qu'il vécut sur la terre; parce que ses péchés lui avoient été pardonnes, elle lui marqua une fidélité héroïque dans le temps de sa passion et de sa mort ; parce que ses péchés lui avoient été pardonnes , elle demeura avec une invincible persévérance auprès de son

tombeau :

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tombeau ; parce que ses péchés lui avoient été pardonnes 5 elle le chercha avec toute la ferveur d'une épouse , et d'une épouse saintement passionnée , quand elle le crut ressuscité. Quatre effets merveilleux de la reconnoissance de Magde- Icine, mais auxquels je ne m'arrête qu'autant qu'ils peuvent se rapporter à votre instruction , et qu'ils doivent vous servir d'exemple. Ecoutez-moi , pécheurs réconciliés et sanctifiés par la grâce de voire Dieu. Ecoutez-moi , pécheresses converties et revenues de vos égaremens. Vous allez connoitre en quoi consiste la perfection de votre état. Magdcleine convertie n'eut plus désormais d'attachement que pour Jésus-Christ. Vous le savez : tant que cet Homme-Dieu demeura sur la terre , elle lui parut tellement dévouée , qu'elle sembla ne plus vivre que pour lui. Quelle fut son occupation ? elle le suivoit , dit saint Luc , dans la Judée et dans la Galilée , compagne inséparable de ses voyages , lorsqu'il parcouroit les bourgades prêchant le royaume de Dieu. Que fit-elle de ses biens ? elle les employoit pour ce Dieu sauveur. Et ministrabat ei de facultatibus suis (i) . trop heureuse , dit saint Chrysostôme , de contribuer à l'entretien d'une vie si importante et sî nécessaire ; trop heureuse de nourrir celui même à qui elle étoit redevable de son salut ; trop heureuse de le recevoir dans sa maison et de lui rendre tous les offices de la plus libérale et de la plus affectueuse hospitalité. Où la trouva-t-oa

(i) Luc. 2.

BoDRD. Carême, \l\ J3

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pins ordiiiairenient ? aux pieds de cet adorable maître , écoutant sa parole , la méditant , la j^oiV tant : Sedens secus pedes Domlni audiebat verbum illius (i). En vain lui en fait-on des reproches : elle s'en feroit elle - même de bien plus forls si jamais elle pensoit à rien autre chose qu'à renouveler sans cesse son amour pour ce Dieu de patience et de miséricorde. En vain Marthe se plaint qu'elle la laisse chargée de tous les soins domestiques , pour vaquer uniquement à lui ; tout le reste hors de lui n^est plus rien pour elle , et tout le reste ne lui paroît grand qu'autant qu'elle peut l'abandonner pour lui. En vain Marthe l'accuse de négliger le service de Jésus-Christ sous prétexte de s'appliquer à Jésus-Christ même : elle sait de quelle manière Jésus-Christ veut être servi ; et , mieux instruite que personne de ses inclinations, au lieu de s'empresser comme Marthe à lui préparer des viandes matérielles 5 elle lui en présente mie autre mille fois plus délicieuse 5 mais que Marthe ne connoît pas , je veux dire une protestation toujours nouvelle de sa reconnoissance et de son amour. Or c'est ainsi , comme nous l'apprend saint Chrysostôme, qu'en use une ame chrétienne que Dieu a tirée de l'abîme du péché, quand elle est fidèle à la grâce de sa conversion. Son premier soin est de se défaire de mille autres soins superflus , dont le monde l'embarrasse , et qui seroient autant d'obstacles à celte sainte liberté où elle doit être pour pouvoir dire à Dieu :

(i) Luc. 7.

Dhmpisti vincida mea ; tibi sacrificabo hostiaia laudis (i). Vous avez rompu mes liens. Seigneur; je ne penserai plus qu'à vous offrir tous les jours de ma vie un sacrifice de louanges. Car si j'entreprenois encore de satisfaire à toutes les vaines et prétendues bienséances du monde ; si je m'engageois à remplir cent devoirs imaginaires , qui passent pour devoirs dans le monde , mais dont le monde même est le premier à déplorer et à condamner l'excès ; si je vonlois me livrer à tant de distractions qu'attire le commerce du monde , que me resteroit-il pour mon devoir essentiel et capital 5 qui est de régler ma vie , en sorte que toute ma vie soit un témoignage perpétuel du souvenir que je conserve des miséricordes infinies de mon Dieu , et des péchés sans nombre qu'il m'a pardonnes ? Si les conversations , si les visites , si les plaisirs même honnêtes , si le jeu , si les promenades partageoient encore mon temps , et que par complaisance , par foiblesse , peut - être par une oisiveté habituelle, je voulusse remplir mes jours de ces amusemens mondains sans en rien retrancher , comment ma vie seroit-elle un sacrifice de louanges et d'action de grâces , tel que Dieu rattend de moi , et tel que je le lui promis si solennellement en me convertissant à lui? Non 5 non , conclut cette ame dans le sentiment d'nne vive reconnoissance , ce n'est plus là ce qui me convient ; mais me tenir en la présence de Jésus-Christ comme Magdeleine ; mais écou-

(i) Psalm. II 5.

1er comme elle la parole de Jcsiis-Cbrist qui mVst annoncce ; mais nourrir comme elle Jcsus-Glirist et le soiilaij;er dans la personne de ses pauvres ; miiis travailler comme elle à lui préparer une demeure dans mon cœur , et le recevoir souvent chez moi et dans moi , voilà à quoi je dois me borner. Et pourquoi ce Dieu de bonté , malgré tant de maux que j'ai commis , m'a -t -il encore laissé des biens , si ce n'est afin que j'aie en main de quoi racheter mes péchés 5 et que je contribue par mes aumônes à le faire subsister lui-même dans ses membres vivans ? Pourquoi ce Dieu homme réside-t-il personnellement dans nos temples et sur nos autels , si ce n'est afin que chaque jour, dégagée des pensées du siècle , je me fasse aussi-bien que Magdeleine un exercice de me tenir à ses pieds, de converser avec lui , de lui ouvrir mon cœur , et de lui dire sans cesse . comme le Prophète : Oblivioni detur dextera mea : adfiœr^eat Llngua niea faucihus meis , si non meminero tid (i). Que ma main droite. Seigneur 5 s'oublie elle-même , et que ma langue de- , meure attachée à mon palais , si j'oublie jamais les grâces dont vous m'avez comblée et les bénédictions de douceur dont vous m'avez prévenue. Magdeleine convertie fit plus encore : elle marqua au Sauveur du monde une fidélité héroïque dans le temps même de sa passion et de sa mort. Ah ! mes frères , s'écrie saint Chrysostôme , le grand exemple si nous en savons profiter, et si

(i) Psalm. i36.

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nous y faisons toute l'attention qu'il mérite ! Le troupeau de Jésus -Christ s'étoit dispersé , les apôtres avoient pris la fuite, saint Pierre après sa chute n'osoit plus paroître , les colonnes de TEglise étoient ébranlées ^ et Magdeleine avec la mère de Jésus demeuroit ferme et intrépide auprès de la croix : Stabant autem juxta crucem Jesu mater ejiis et Maria Magdalene (i). Magdeleine avec la mère de Jésus ! Magdeleine , auparavant pécheresse , avec Marie, mère de Jésus toujours sainte ! comme si la pénitence avoit alors en quelque sorte égalé l'innocence et participé à ses droits ; comme s'il y avoit eu entre la pénitence et rinnocence une espèce d'émulation ; comme si le Fils de Dieu, après Marie pure et exempte de tout péché , n'avoit point trouvé d'ame plus inébranlable ni plus constante dans ses intérêts que Marie délivrée de la corruption et de la servitude du péché. Mais ne vous étonnez pas, poursuit saint Chrysostôme , d'une telle constance. Magdeleine savoit trop ce qu'elle devoit à ce Dieu crucifié , pour s'éloigner de lui , lorsqu'il accomplissoit sur la croix l'ouvrage de son salut. Elle savoit trop ce qu'elle devoit à la croix de ce Dieu mourant ; que cette croix avoit été par avance la source de son bonheur; qu'en vertu des mérites anticipés de cttte croix, Jésus-Christ lui avoit dit : femme, ^os péchés vous sont remis; et que c'étoît enfin sur cette croix que cette parole si salutaire alloit être authentiquement confirmée. De

(i) Joau. 19.

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là, bien loin de se scandaliser comme les disciples, ni d'avoir comme eux horreur de la croix , elle la révère , elle l'adore , elle s'en approche , elle l'embrasse , elle la serre étroitement. On diroit qu'elle y est attachée par les liens invisibles de son amour , et qu'elle ait droit de dire aussibien que saint Paul : Christo confixa sum ci'U" ci ; mon partage et ma gloire est d'être crucifiée avec Jésus-Christ. Ainsi ce fut sur la croix que Magdeleine reconnut plus que jamais Jésus-Christ pour son Sauveur ; et ce fut pareillement sur la croix que Jésus-Christ reconnut Magdeleine , si j'ose user de ce terme , pour son amante la plus zélée et la plus fidèle.

En effet , chrétiens , être fidèle à Dieu dans 1 affliction et dans la souflfrance ; être constant dans son amour, tandis quïl nous éprouve par la croix ; lui demeurer toujours uni, lorsqu'il semble nous délaisser ; persévérer dans ses voies, lorsque nous n'y trouvons que des épines et des difficultés , c'est à quoi nous oblige le souvenir d'une grâce aussi précieuse que celle de notre conversion. Mais n'avoir pour Dieu de constance et de fidélité qu'autant qu'il nous fait trouver de goût dans son service ; n'être à Jésus-Christ et ne se déclarer pour lui que lorsqu'il n'en coûte rien ; ne le suivre , comme dit saint Chrysostôme , que jusqu'à la cène , et l'abandonner lâchement au Calvaire , c'est oublier qu'on a été pécheur , c'est démentir les engagemens où l'on est entré par la pénitence, c'est ne payer le plus grand de tous

SUR LA CONVERSION DE MAGDELEINE. l5l

les bienfaits que d'une reconnoissance apparente et superficielle. Ah ! Seigneur, votre croix , voilà mon héritage , depuis que vous m'avez appelé à vous et réconcilié avec vous , Christo confixus sum cruci (i) ; non pas cette croix extérieure sur laquelle vous expirâtes , et dont j'honore limage sur vos autels ; mais la croix intérieure et personnelle que j'ai à porter , cette humiliation que vous m'envoyez , cette disgrâce qTie je n'attendois pas, cette perte de biens qui me désole, cette maladie qui m'afflige , cette persécution que l'on me suscite. C'est en acceptant tout cela de votre main que je dois vous répondre de moi-même, et vous montrer que je suis fidèle. Toutes les autres preuves de ma fidélité sont équivoques, suspectes , douteuses ; il n^y a que la croix qui vous assure de moi , et que le bon usage de la croix qui puisse vous faire connoître que mon péché m'est toujours présent : Et peccakim meuin contra me estsemper (2). Oui, il m'est toujours présent pour me retracer toujours et mon indignité et votre bonté ; mon indignité , après Tavoir commis , et votre bonté qui me l'a remis : £t peccatum meiim contra me est semper. Il m'est toujours présent pour m'inspirer toujours un zèle et un courage nouveau , soit dans les adversités de la vie , soit dans les pratiques de la pénitence. Quoi qu'il m'arrive par votre ordre , ou quoi que je m'impose à moi-même, mon péché , ou* le pardon de mon péché , sera toujours un motif

(i) Galat. 2. — (2) Psalm. 5o.

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pressant qui me réveillera , qui m'excitera , qui nvencouraqera à tout entreprendre pour vous , h tout endurer pour vous , à me sacrifier , s'il le faut 5 et a m'immoler pour vous : Et peccaUiin fuetim contra me est semper.

Cependant 5 Jésus-Christ mort sur la croix , où se retira Magdeleine? autre effet de sa reconnoissance et de son amour. Elle demeura avec une invincible persévérance auprès du tombeau de son aimable maître. Là^ quelles pensées l'occupèrent ! quels sentimens touchèrent son cœur ! quelles résolutions forma-t-elle de mourir en esprit , comme il étoit mort en effet ; de s'ensevelir elle-même dans une vie pénitente et obscure , comme il étoit enseveli dans les ténèbres et l'obscurité du sépulcre ! Combien de fois se fit-elle , pour sa propre instruction, ces divines leçons que l'Apôtre dans la suite devoit faire aux premiers fidèles pour la sanctification de toute l'Eglise : Mortici estis 5 et vita vestra est cum Christo in Deo (i) ; vous êtes morts , et votre vie est cachée avec Jésus -Christ en Dieu : Consepulti estis cum Christo (ji); vous êtes ensevelis avec Jésus-Christ et en Jésus-Christ ! Contente de passer ses jours auprès de cet adorable Sauveur , elle y fût restée des siècles entiers sans ennui ; ou si quelquefois elle eût , malgré elle , ressenti les atteintes d'un ennui secret , elle eût bien su le soutenir et le surmonter ; car elle n'ignoroit pas combien de temps le Fils de Dieu l'avoit attendue elle-

(i) Culos. d. — (2) Rom. 6.

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même ; combien d'années elle Tavoit laissé appeler sans lai répondre , et frapper à la porte de son cœur sans lui ouvrir ; combien de rebuts elle lui avoit fait essuyer par de longues et de continuelles résistances. Elle ne Tignoroit pas , et c'étoit assez pour la fortifier contre tous les dégoûts et toutes les horreurs que peut causer la vue d'un tombeau et l'idée d'un mort qui y vient d'être inhumé ; ou plutôt c'étoit assez pour I3 fortifier contre tous les dégoûts et toutes les horreurs de cette mort spirituelle à quoi elle s'étoit condamnée , et dont elle avoit un modèle sensible dans le tombeau et dans ce corps sans sentiment et sans action qui y étoit enfermé. Affreuse mort pour tant de femmes mondaines , qui voudroient vivre à Dieu , mais sans mourir au monde et à elles-mêmes ! Avoir un cœur , mais pour le tenir dans un dégagement parfait du monde ; avoir des yeux , mais pour les fermer à toutes les pompes du monde ; avoir des sens , mais pour se rendre insensible à tout ce que le monde a de plus flatteur et de plus doux ; être dans le monde , et au milieu du monde , mais pour n'avoir phis de part à ses assemblées , à ses entretiens , à ses divertissemens , mais pour y mener une vie retirée , une vie austère et mortifiée , voilà ce qui arrête tant de conversions , ou , après de prétendues conversions , voilà ce qui fait reculer tant de faux pénitens , et ce qui les replonge dans leurs premières habitudes 5 malgré les plus belles spérances qu'ils avoiciit données et qu'on eu

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avoit conçues. II n'appartient qifJi Tamonr de Dieu, à un amour reconnoissant , d'affermir une ame contre ces retours si ordinaires et si funestes. Mille réflexions la soutiennent , et lui font prendre le sentiment de TApôtre : Mihi vivepe Christus est , et mori lucrum (i). Il est vrai , je serai dans le monde comme n'y étant plus , j'y vivrai comme n'y vivant plus ; mais pour qui dois-je vivre que pour Jésus-Christ mon Sauveur? N'est-ce pas un gain pour moi que de mourir à tout pour lui ; et en me rendant la vie de la grâce 5 n'a-t-il pas bien mérité que je lui fisse un sacrifice des vaines douceurs de la vie du monde ? Mihi vivere Christus est , et mori lucrum. Il est vrai 5 je ne serai plus comptée pour rien dans le monde , parce que je ne serai plus de ses sociétés , de ses conversations , de ses jeux ; mais ce que je dois compter par-dessus tout, et ce qui me doit tenir lieu de tout , c'est que , dégagée des liens du monde , j'en serai plus étroitement unie à mon Dieu , à ce Dieu qui m'a aimée lors même que j'étois son ennemie , à ce Dieu qui m'a recherchée lors même que je le fuyois , à ce Dieu gui 5 par choix et par préférence , m'a tirée de cette voie de perdition où le torrent du monde m'entraînoit. Si je l'aime ^ ce Dieu de paix , il me suffira ; et non-seulement il me suffira , mais tout hors de lui me deviendra insipide , et mon plus grand plaisir sera de me priver pour lui de tous les plaisirs. Or j après l'insigne faveur dont

(i) Philipp. 1.

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je lui suis redevable , après qu'il a bien voulu se convertir à moi pour me convertir Ix lui , après qu'il m'a reçue entre ses bras et recueillie dans son sein , pourrois-je lui refuser mon cœur et ne lui pas rendre amour pour amour ? Mihi vivere Ckristus est ^ et mori lucrum.

Enfin Magdeleine chercha Jésus-Christ ressuscité avec toute la ferveur de Famour le plus généreux et le plus ardent. Si pour quelques heures elle avoit quitté le tombeau , c''étoit pour préparer des parfums , et pour venir bientôt ensuite embaumer le corps de son maître. Mais quelle surprise lorsqu'elle ne le trouva plus ! quels torr^ns de larmes coulèrent de ses yeux ! avec quel soin 5 quel empressement , quelle inquiétude 5 elle visita de toutes parts pour découvrir où il pouvoit être ! Tiderunt Dominum meum , et nescio ubi posuerunt eum (i). k\\ ! s'écria-t-elle , on m'a enlevé mon Seigneur et mon Dieu , et je ne sais où on l'a mis. Avec quelle générosité elle s'offrit à l'enlever elle-même , si elle étoit assez heureuse pour le retrouver ! Et ego eum toUam (2). Mais y pensoit-elle ? et comment eût-elle seule enlevé un corps qu'à peine plusieurs hommes ensemble auroient pu porter ? Gomment ? je n'en sais rien , et peut-être n'en savoit-eiîe rien elle-même : mais elle ne consulta point ses forces ; elle n'écouta que son amour, et l'amour se croit tout possible. Cependant, dès que Jésus-Christ ^ qui lui parloit, se fit connoître à elle , quel fut le ravissement de

(i) jQnn, 20, — (2) lùid.

l56 JKUDI DE LA V« SEMAINE.

son anic ! avec r[iieJIc ardeur coiiruL-elle h Inî , et se jeta-t-elle à ses pieds pour les embrasser ! avec quelle promptitude alla-t-elle annoncer aux apôtres sa résurrection , devenue elle-même Tapûlre des apôtres , et ayant mérité par sa ferveur de voir avant eux le Fils de Dieu dans Tétat de sa j;loire ! Sainte ferveur que nous voyons encore dans les plus grands pécheurs , lorsque , de bonne foi revenus a Dieu , ils considèrent dans quel abîme ils s'étoient plongés , et par quelle miséricorde la grâce les a sauvés ; grâce dont ils étoient iiidi gnes en la recevant , mais grâce qu'ils voudroienl payer par mille vies après l'avoir reçue : pourquoi ? parce qu'ils en comprennent beaucoup mieux rexcellence et le prix. Jamais saint Pierre aima-t-il plus tendrement Jésus-Christ qu'aprèr qu'il eut été converti par ce regard favorable du Sauveur du monde qui le toucha et qui lui (it pleurer si amèrement son péché ? Jamais saint Augustin fut-il transporté d'un amour de Dieu plus vif et plus agissant qu'après qu'il eut entendu cette voix qui pénétra jusqu'à son cœur, et qui le dégagea de ses habitudes criminelles? Non contens des pratiques ordinaires et des œuvres indispensables de la pénitence chrétienne , ils y ajoutent tout ce que la reconnoîssance peut inspirer ; et que ne peut point inspirer un amour reconnoissant ! Le temps ne me permet pas de vous l'expliquer ; car il faut finir : et d'ailleurs de ceux qui m'écoutent ^ les uns l'ont éprouvé . et ils le

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savent assez- ; les antres n'en ont jamais fait répreuve 5 et peut-être ne m'entendroient-ils pas.

Quoi qu'il en soit , voilà , pécheurs, l'avantage que vous pouvez tirer de vos péchés mêmes. Ils vous ont séparés de Dieu ; mais , du moment qu'ils vous sont pardonnes , ils peuvent servir à vous attacher à Die.u par un amour plus ardent , par une fidélité plus héroïque , par une piété plus fervente. Vides hanc mulierem (i)? voyez-vous cette femme ? dit le Sauveur au pharisien. Quoique pécheresse publique , elle a fait pour moi beaucoup phis que vous ; elle a répandu sur mes pieds les parfums les plus exquis . elle les a arrosés de ses larmes , elle les a essuyés de ses cheveux. Tout juste et tout irrépréhensible que vous êtes , ou que vous vous flattez d'être , vous n'avez rien fait de semblable. A voir le zèle de certains pécheurs convertis , les progrès qu'ils font auprès de Dieu , les communications qu'ils ont avec Dieu , il y auroit , ce semble , dit saint Augustin , de quoi piquer de jalousie les plus justes ; et , sans l'intérêt de Dieu qui leur est plus cher que leur propre intérêt 5 ils se plaindroient presque à Dieu même , comme le frère aîné de l'enfant prodigue se plaignit à son père. Admirable effet de la pénitence 5 qui peut en quelque sorte , non plus seulement l'égaler à l'innocence , mais l'élever encore au-dessus de l'innocence ! C'est en ce sens et à la lettre que souvent les anges , selon l'expression de TÉ van-

(f)Luc. 7.

l5S JEUDI I)K LA V^ SEMAINE.

gll(* , se réjouissent plus de la conversion d'un pécheur que de la persévérance de quatre-vingtdix-neuf justes. C'est ainsi que des femmes perdues , suivant la parole de Jésus-Christ , mais par un retour parfait heureusement rentrées dans la voie du salut, en précéderont, au royaume des Cieux , bien d'autres dont la vie d'abord plus innocente aura été dans la suite beaucoup moins sainte. Comprenons cette vérité , mes chers auditeurs. Justes 5 comprenez-la pour vous humilier , mais au même temps pour vous animer. Pécheurs , comprenez-la pour vous consoler et pour vous encourager. Travaillons tous de concert , ou plutôt travaillons tous à Tenvi : ce ne sera pas en vain , puisque nous pouvons tous emporter la couronne de gloire , que je vous souhaite 3 etc.

SEMON

POUR

CoUegerunt pontifices et pharîsaoi concillum adversiis Jesum.

Les princes des prêtres et les pharisiens tinrent un conseil contre Jésus. Saint Jean , chap. ii.

Sire ,

Ce sont les princes des prêtres et les pharisiens qui s'assemblent , c'est-à-dire les sages du judaïsme et les dévots de la synagogue. Ce n'est point pour délibérer sur une affaire d'une légère conséquence , puisqu'il ne s'agit pas moins que de porter un arrêt de mort contre un homme accrédité parmi le peuple et connu dans toute la Judée par ses miracles. Ce n'est point en particulier , ni chacun selon ses vues , qu'ils ont à juger; mais dans un conseil et en se communiquant ^eurs lumières les uns aux autres. Qui ne croiroit

iGo VEINDREDI DE LA V^ SEMAINE.

donc qu'ils vont former un jugement éqiiilable et conforme aux lois les plus exactes de la justice et de la raison ? cependant ces sages ^ tout sages qu'ils sont , se laissent aveugler ; ces dévots se laissent prévenir , et ce conseil assemblé prononce enfin la sentence la plus injuste , et trahit la cause de l'innocent. Voilà , mes chers auditeurs, où nous conduit la foiblesse humaine , et ce qui doit servir à notre instruction. Nous avons dans nousmêmes un tribunal secret, et c'est à ce tribunal que nous appelons comme d'un plein droit le prochain pour le juger et le condamner. Jugemens aussi faux que celui des pontifes et des pharisiens de notre évangile. Jugemens téméraires , dont on se fait si peu de scrupule dans le monde , et dont je veux aujourd'hui vous représenter le crime et vous faire craindre les suites funestes , après que nous aurons salué Marie, en lui disant: Ave , Maria.

Trois choses, dit saint Thomas, sont absolument nécessaires pour former un jugement équitable , l'autorité , la connoissance et l'intégrité : l'autorité , dans la personne du juge; la connoissance , dans son esprit ; et l'intégrité , dans son cœur: l'autorité, pour pouvoir jnger ; la connoissance, pour savoir juger; et l'intégrité , pour vouloir bien juger. Si celui qui juge n'a pas un pouvoir et une autorité légitime , son jugement est chimérique et nul ; s'il n'a pas une juste connoissance de la cause j son jugement est faux et

SUB LE JUGEMENT TÉMÉRAIRE. iGl

aveugle; et s'il manque d'intégrité , son jugement est vicieux et corrompu. De là concluons d'abord que les prêtres et les pharisiens, en voulant juger Jésus-Christ, péchoient contre toutes les règles et toutes les formes qui doivent être observées dans un jugement : car ils jugeoient sans autorité , puisque ce Fils du Dieu vivant ne dépendoit point d'eux ; ils jugeoient sans connoissance , puisqu'ils ne savoient pas qu'il étoit Fils de Dieu ; et ils jugeoient sans intégrité , puisque la passion les animoit contre lui , et qu'ils agissoient par intérêt. Trois défauts qui se rencontrent dans les jugemens désavantageux que nous faisons du prochain , et d'où il s'ensuit que ce sont des jugemens injustes et téméraires : défaut d'autorité, défaut de connoissance , défaut d'intégrité. Appliquez-vous; voici le partage de ce discours. Nous jugeons le prochain , mais nous le jugeons témérairement : pourquoi? parce que Dieu ne nous a donné sur lui nulle juridiction ^ ce sera la première partie ; parce que nous ne pouvons pénétrer son cœur ni le bien connoître y ce sera la seconde ; enfin parce que ce sont nos passions qui nous préoccupent, et que notre intérêt propre est le plus ordinaire motif de nas jugemens, ce sera la troisième. Ne jugeons donc point, Nolite judicare {i) ; c'est la conséquence que nous tirerons après Jésus-Christ.

(i) Luc. 6.

lG2 VKNDRKDI DE LU \> SEMAINE.

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