‹ Careme (volume 2)Chapitre 2 sur 81 · ANGLE DE LA PLACE · texte numérisé non relu

ANGLE DE LA PLACE

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SERMON

POUR

Qui ex Deo est , verba Dei audit.

Celui qui est de Dieu , entend (a parafe de Dieu Saint Jean , chap» 8.

Sire ,

Jl n'est rien de plus efficace et de plus fort que la parole de Dieu. Je ne dis pas seulement cette parole conçue dans Dieu même , et par laquelle Dieu se parle à lui-même , qui est le Verbe incréé ; mais celle que Dieu produit au deliors et qu'il fait entendre à ses créatures , soit qu'il la leur adresse immédiatement , ou qu'il se serve pour cela du ministère des hommes qui on sont les organes et les interprètes. C'est cette parole que Salomon dans le livre de la sagesse a appelé toute-puissante : (i) Omnipotens ser^

(0 Sap. i8.

BouRD, Carême. Hl. 1

1 PIMANCHK DK LA V« SEMAINK.

fno tuus. Et en eflfet, à voir ce qu'elle a opéré, soit dans Tordre de la nature ou dans celui de la grûce , rien ne lui convient mieux que ce caractère de toute-puissance. Car c'est elle, dit TEcriture , qui , par un pouvoir souverain , a tiré tous les êtres du néant ; qui a affermi les cieux ; qui a donné à la terre sa consistance et sa fécondité. C'est ellç , selon l'expression de saint Paul , qui appelle les choses qui ne sont pas et qui n'ont jamais été , comme si elles étoient; qui en ressuscitant les morts 5 fera sentir im jour sa vertu à celles qui ne sont plus , et qui , sans aucune résistance , leur faitprendre , tandis qu'elles sont , tous les mouvemens qu'il plaît à Dieu leur créateur de leur imprimer ; en sorte qu'il n'y en a pas une , ajoute saint Augustin , qui , par quelque prodige extraordinaire , n'ait rendu hommage à cette adorable parole.

A peine fut-elle sortie de la bouche de Josué , que le soleil arrêta sa course. Moïse ne l'eut pas plutôt prononcée , que les eaux devinrent immobiles. Le ciel s'ouvrit et se ferma à mesure qu'elle ' fut employée par Elie. On vit la mer s'humilier et les tempêtes se calmer au moment que Jésus-Christ parla. Voilà ce que peut dans la nature la parole de Dieu. Mais ce n'est rien encore, j'ose le dire , en comparaison des miracles éclatans qu'elle a faits dans l'ordre de la grâce. Car c'est cette même parole qui a converti et sanctifié le monde , qui a triomphé de l'idolâtrie , qui a dompté le vice et l'impiété ^ qui a brisé les

cèdres du Liban , et abattu l'orgueil des puissances de la terre : Vox Domini covfringentis cedros (i). C'est elle qui , annoncée par douze pêcheurs , s'est fait entendre par tout l'univers ; qui , sans nul artifice et sans nul secours de l'éloquence humaine . a persuadé les philosophes, a confondu les libertins, a convaincu les athées ; en un mot qui , par la seule force de la .vérité , a engendré , pour m'exprimer avec l'apôtre saint Jacques 5 des raillions de fidèles à Jésus-Christ : Foluntariè enim geniiit nos verbo veritatis (2). D'où vient donc, demande saint Chrysostôme , que cette parole , toute féconde et toute divine qu'elle est, paroît aujourd'hui si foible et si stérile dans le christianisme ? D'où vient que le saint mystère de la prédication , qui dans le cours naturel de la Providence, devroit produire des fruits si abondans , par une malheureuse fatalité , est devenu à notre confusion un des emplois, ce semble, les plus inutiles ? D'où vient même que la parole du Seigneur , bien loin d'être salutaire pour nous , a tous les jours un effet tout opposé ; et qu'au lieu d'être le principe de notre conversion , elle devient par un jugement de Dieu bien redoutable le sujet de notre condamnation? C'est ce que j'entreprends d'examiner dans ce discours. Je veux vous découvrir la source d'où procède un mal si pernicieux ; et en vous la faisant connoître , vous mettre en état d'y apporter les remèdes nécessaires.

(1) Psalm. 28, — (2) Jac. i.

i DIMANCHE DE LA V« SEMAINE.

II s'ayit, ô Esprit saint, de jastllier voire parole. Répandez sur moi vos lumières, alin qu'à la (nveur de vos lumières je puisse pénétrer dans les cœurs, et y graver profondément les grandes vérités que cette matière m'engage à Irailer. C'est la grâce que je vous demande par l'intercession de Marie. ->/re , Maria.

Il est constant, chrétiens, que jamais la parole de Dieu n'a été plus souvent annoncée dans le christianisme qu'elle Test de nos jours ; mais il est également vrai que ce bon grain semé dans le champ de l'Eglise n'y fut jamais plus stérile, et que jamais les chrétiens n'en ont retiré moins de fruit. Il n'est point maintenant de prédicateurs de l'Evangile qui ne puissent se plaindre à Dieu , et lui dire avec Isaïe : Domine ^ quis ci^edidit auditui nostro (i)? Seigneur, c'est votre parole que nous avons prêchée ; nous avons paru dans le monde comme vos ambassadeurs ; on nous a reçus , et reçus même avec honneur : mais s'estil trouvé quelqu'un qui nous ait donné créance ? xAprès nous être épuisés pour représenter de votre part les vérités éternelles , quel en a été le succès ? Nous avons pu quelquefois remuer les consciences, exciter dans les cœurs la crainte de vos jugemens ; mais du reste quel changement avons-nous vu dans les mœurs, et à quoi avons-nous pu connoîlre l'efTct de votre sainte parole ?

(0 Isa. 33.

Voilà 5 mes cliers auditeurs , ce qui faisoifc autrefois rétonnement des prophètes, et ce qui fait encore le mien. Je demande d'où peut venir cette inutilité de la parole de Dieu , et à qui elle doit êlre imputée? Est-ce à la parole même de Dieu? est-ce aux prédicateurs qui la débitent? est-ce aux chrétiens qui l'écoutent ? car il faut par nécessité que ce soit à l'un de ces trois principes. Or, de voukdr en accuser la parole de Dieu même , ce seroit une injustice : car elle n'est pas moins puissante aujourd'hui quY^lle Ta été du temps des apôtres. De dire qu'elle s'est altérée dans la succession des siècles , ce seroit tomber dans l'erreur de nos hérétiques. L'Eglise 5 dit Gassiodore , a toujours conservé et conservera jusqu'à la consommation des temps la parole de Dieu aussi pure que la foi. Nous prêchons le même Evangile que saint Pierre prêchoit 5 lorsque dans un seul discours il convertit trois mille auditeurs; et quand .le Saint-Esprit descendit visiblement sur les fidèles qui entendoient la parole de Dieu , comme il est rapporté par saint Luc, ce n'étoit pas une autre parole que celle dont nous vous faisons part tous les jours et que vous écoutez dans nos temples. Quoi donc ! sont-ce les prédicateurs qui causent ce désordre ? J'avoue , chrétiens , que tous ne la dispensent pas avec les mêmes dispositions ni la même édification. J'avoue qu'il s'en est trouvé , comme dit l'Apôtre , qui l'ont retenue captive ; qu'il s'en trouve encore qui la rendent mercenaire ,

et qui par une espèce de simonie^ eu trafiquci/t > pour acheter je ne sais quel crédit et une vainc réputation dans le monde. J'avoue même que quelques-uns ont déshonoré le saint ministère parle dérèglement de leurs mœurs; semblables à ces pharisiens qui enseignoient , mais qui ne pratiquoient pas : Dicunt^ et non faciunt.

Mais, après tout 5 ce n'est ni au mérite ni à la sainteté des prédicateurs que l'efficace de la parole de Dieu est attachée : elle opère par sa propre vertu; et elle a même cet avantage sur les sacremens, qu'elle ne dépend point de l'intention de ses ministres. S'ils la profanent, ils se pervertissent eux-mêmes : mais en se pervertissant , ils ne laissent pas de sanctifier les autres; et Ton peut dire de cette divine parole , ce que saint Augustin disoit du baptême conféré par les schismatiques : Il est nuisible à ceux qui le donnent mal, et il est profitable à ceux qui le reçoivent bien : Nocet indigné ii^actantibus , sed prodest digne suscipientibus. Si donc , mes frères , la parole de Dieu fructifie si peu parmi vous , c'est à vous-mêmes que vous devez vous en pren- 'dre ; et pour en venir à mon dessein , je trouve dans la plupart des chréliens trois obstacles bien ordinaires à la prédication de l'Evangile : savoir , le dégoût de la parole de Dieu, l'abus de la parole de Dieu , enfin une résistance volontaire à la parole de Dieu ; et ce sont ces trois obstacles que j'entreprends , ou de lever , ou du moins de combattre dans ce discours. Le dégoût de la pa-

SUR LA PAROLE DE DIEU. y

role de Dieu , qui se rencontre parliculièrement dans les âmes lâches ; Tabus de la parole de Dieu , où tombent communément les âmes vaines; la résistance à la parole de Dieu, qui est le caractère des pécheurs. Or, suivant Tordre et le partage de ces obstacles ainsi distingués , j'avance trois propositions qui renferment un grand fonds d'instruction et de morale. Car je dis que le dégoût de k parole de Dieu est une des plus terribles punitions que doive craindre un chrétien; c'est la première partie. Je dis que Tabus de la parole de Dieu est un des désordres les plus essentiels que puisse commettre un chrétien ; c'est la seconde. Je dis que la résistance à la parole de Dieu est une des plus prochaines dispositions à Pendurcissementet à la réprobation dim chrétien; c'est la troisième. Les premiers ne Técoutent point, parce qu'ils s'en dégoûtent. Les seconds l'éeoutent , mais non point comme parole de Dieu , et en cela ils en abusent. Les derniers l'éeoutent , et Técoûtent même comme parole de Dieu ; mais ne la veulent point pratiquer , et c'est ainsi qu'ils y résistent. De là , par une règle toute contraire , je veux conclure avec Jésus-Christ : Beati qui aiidiunt verbiim Dei ^ et custodiunt iUud(i); heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la pratiquent. En trois mots : dégoiU de la parole de Dieu, opposé à la béatitude de ceux qui l'éeoutent ; Beati qui audiunt. Abus de la parole de Dieu , opposé au bonheur de ceux qui

(ï) Luc. 11.

H DIIVÎANCHK T)E LA V*^ SKiMAINK.

l'écoulcnl comme parole de Dieu; Beati qui audiunt vcrbum Dei. Résistance à la parole de Dieu , opposée au mérite et h Tavantage de ceux qui l'écoutent comme parole de Dieu et qui la pratiquent ; Beati qui atidiunt verbum Dei , et eustodiunt iUud. C'est tout le sujet de votre attention. Commençons.

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