TROISIÈME PARTIE
C'EST un effet du péché , chrétiens , et Dieu Ta ainsi permis, que l'homme en soit réduit à cet état de misère , de ne pouvoir pas même s'assurer de sa volonté propre. De toutes les choses du monde c'est celle qui naturellement devrcit plus
être en son pouvoir; et néanmoins, de toutes les choses du monde, c'est celle dont il a plus lieu de se défier. S'il falloit risquer le salut , disoit saint Bernard , je croiroîs bien moins hasarder du côté de la grâce de Dieu , qui ne dépend pas de moi , que du côté de ma volonté qui en dépend. Et voici la raison qu'il en apportoit : parce que le secours de Dieu , disoit-il , vient d'un principe qui de soi est éternel et immuable 5 au lieu que ma volonté est l'inconstance et la fragilité même. Dieu veut parfaitement ce qu'il veut, et moi souvent à peine sais-je bien ce que je veux et ce que je ne veux pas. Mais ne puis-je pas disposer de ma volonté ? Il est vrai , reprend saint Bernard, et c'est justement pour cela même que je dois craindre. Si Dieu m'avoitôté ce pouvoir , et qu'il se fût rendu absolument et uniquement maître de ma volonté, je serois en assurance ; mais il a voulu que cette volonté dépendît encore de moi, et qu^elle fût sujette à mes légèretés , à mes résolutions , à mes caprices , et voilà ce qui me fait trembler. Or, si saint Bernard parloit de la sorte , que doit penser un homme du monde, qui ne veut pas actuellement se convertir, dans la vue qu^il se convertira un jour , et dans l'espérance de changer, quand il voudra , de sentimens et de conduite ? Voyez comment il raisonne, et comment il se contredit lui-même. Il se promet qu'il fera dans quelque temps un effort pour sortir de son péché , et il avoue que dès maintenant il se sent trop foible pour y réussir»
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Il se llatlc qu'après quelques années il aura assez d'enipîrc sur son cœur pour le dégager de celle passion , et il recortnoît que cette passion le domine déjà tellement qu'il lui est presque impossible delà vaincre : contradiction évidente. Quoi, mon frère , lui répond saint Augustin, vous êtes dès à présent trop foible pour vous soutenir , et vous vous relèverez après que vous vous serez toujours affoibli davantage! A mesure que vous avancez dans le chemin du vice , les forces de votre ame , je dis les forces même naturelles , diminuent, et l'expérience ne vous l'apprend que trop. Autrefois vous résistiez, et cet heureux tempérament que Dieu vous avoit donné, soutenu de la grâce , surmontoit sans peine la violence du mal ; mais le mal , j'entends l'habitude du péché , a tellement prévalu , qu'elle ne trouve presque plus de résistance : vous succombez aisément , fréquemment ; et pour excuser vos chutes continuelles vous les attribuez à votre foiblesse. Que sera-ce donc quand vous aurez encore langui plus long -temps dans l'état de votre infirmité? Dire que vous serez capable alors de vous relever , n'est-ce pas vous méconnoître , et prendre plaisir à vous tromper vous-même?
D'autant plus , ajoute saint Grégoire pape, que ces pécheurs qui diffèrent leur conversion , la remettent enfin jusques à un temps où il leur est en quelque manière impossible de changer sincèrement de volonté. Quel est-il ce temps? la fin de la vie , et souvent le jour même de la mort*
Car dites-moi , mes tliers auditeurs, si nous pouvons prétendre avec raison qu'à ces derniers momens nous agirons par les vues de Dieu. Toutelois 5 ôtez ces vues de Dieu , toutes les volontés et tous les désirs imaginables ne suffisent pas pour vous sauver. Or je vous demande : est-il aisé d'àf;ir par de semblables motifs , quand on est réduit à la plus extrême et à la plus pressante nécessite, qui est celle de la mort? Quitter le péché quand on ne le peut plus commettre , renoncer aux occasions quand on n'est plus maître de les rechercher , mourir au monde quand le monde est déjà mort pour nous , est-ce là cette pénitence surnaturelle , si puissante sur le cœur de Dieu , et qui le fléchit immanquablement? Je ne dis point les obstacles infinis dont la volonté du pécheur est combattue ; ses forces épuisées , ses sens assoupis , son esprit égaré , sa mémoire troublée 9 la douleur qui le saisit ; en sorte que Tame occupée tout entière du mal présent , est incapable de réfléchir sur le passé et de délibérer sur Tavenir. Mais je veux qu'elle ait toute Pattention et tout le discernement nécessaire , encore une fois est-il facile à un homme de devenir à la mort ce qu'il n'a jamais été pendant la vie ; de prendre des inclinations toutes nouvelles , de commencer à haïr ce qu'il a toujours aimé, de commencer à aimer ce qu'il a toujours haï ? Ne seroit-ce pas un prodige? Voilà néanmoins sur quoi l'espérance de tous les pécheurs est fondée. Ils sont convaincus que ce miracle se fera en eux ; ils se connoissent
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Lien , disent -ils , et dès qu'ils le voudront ou qu'ils penseront à le vouloir, rien ne leur résistera : quelque mondaine, quelque déréglée qu'ait été leur vie , ils se transformeront tout-à-coup en d'autres hommes. Jugez si vous devez les en croire, et s'il y a pour vous de la sûreté dans une pareille conduite.
Ah! chrétiens, attachons-nous plutôt au conseil que nous donne le grand Apôtre , et au commandement qu'il nous fait de ne pas recevoir en vain le don de Dieu qui nous est aujourd'hui présenté. Le temps est favorable , la grâce abondante 5 la disposition même de nos esprits et de nos cœurs avantageuse. Qu'attendons-nous, et que nous reste-t-il, sinon de profiter de ces heureuses conjonctures? Le temps favorable : car c'est un temps de renouvellement pour tous les chrétiens ; Tin temps qui réveille les plus assoupis , qui ranime les plus languissans et les plus froids ; un temps où les plus endurcis auroient honte de ne pas donner des marques de leur religion , où la piété publique triomphe du respect humain , et où le libertinage confi odu devient scandaleux et odieux ; un temps où les âmes timides peuvent avec honneur se déclarer , et où le monde même ne s'étonne point des conversions qui paroissent dans le christianisme. Pour combien de pécheurs ce saint temps n'a-t-il pas été l'occasion d'une pénitence parfaite ! Pour combien d'ames qui sembloient désespérées n'a-t-il pas été , si je puis parler de la sorte , un temps de crise ! Temps de
crise , où la foi presque éteinte et à demi morte ressuscite, revit et opère les plus grandes merveilles. Mais , ô profondeur et abîme des conseils de Dieu , temps de crise qui décide souvent ou de la vie ou de la mort , ou du salut ou de la damnation ! Qui sait si cette pâque ne sera pas la dernière pour vous ; ou qui sait si Dieu voudra faire en votre faveur à une autre pâque les mêmes avances ? La grâce abondante : car l'Eglise nous ouvre tous ses trésors ; elle veut nous appliquer tous les mérites de Jésus-Christ; elle nous appelle à son tribunal pour délier nos consciences , elle inspire à ses ministres un zèle fout nouveau , elle s'intéresse pour nous auprès de Dieu, et Dieu écoutant encore sa miséricorde et ne dédaignant pas de nous prévenir, nous offre ses secours les plus puissans. La disposition de nos esprits et de nos cœurs plus avantageuse. J'ose dire qu'il n'y a point de pécheur si obstiné , qui, dans ces jours de bénédiction et spécialement sanctifiés par la piété des fidèles, ne fasse malgré lui certaines réflexions , et ne sente renaître au fond de son ame certains remords, certains désirs qui le ramène-
roient à Dieu , s'il vouloit faire quelque efïort pour les suivre.
Allons donc , mes chers auditeurs , et ménageons des momens si précieux. Disons à Dieu comme David : Dîxi^ nunc cœpi (i); c'est. Seigneur, un dessein formé, et dès aujourd'hui je me mettrai en devoir de resécuter. Disons-lui
(0 Psulm. :6.
St()2 LUNDI DK LA SEMALNE SAINTE.
comme saint Au^aisliii : Sera te amavi ; ah ! Seigneur, je commence bien tard à vous aimer, et que seroit-ce si je diffërois encore ? est-ce trop que de vous donner au moins quelques années qui me restent peut-être à vivre sur la terre, pour mériter de vivre éternellement avec vous dans la gloire, où nous conduise , etc.
SERMON
POUR
Judaei signa petuiit , et Graecî sapientiam qua3runl : Nos autem praedicamus Chrislum crucifixum, JtidaîLs quidem scandalum, gentibus autem stultiiîam ; îpsîs aulem vocatis Judœis atque Graecis , Chrîstiuii Dei virtutem, et Deî sapientiam.
Les Juifs demandent des miracles^ et Us Grecs cherchent ia sagesse. Pour nous , nous prêchons Jésus- Christ crucifié , qui est un sujet dcéscandate aux Juifs , et qui paroît une folie aux gentils , mais qui est la force de Dieu et la sagesse de Dieu à ceux qui sont appelés soit d'entre les gentils , soit d'entre les Juifs. Dans la piemière épitie aux Corinlhiens , chap. i,
Sire ,
oi jamais les prédicateurs pouvoient avec quelque sujet apparent rougir de leur ministère, ne seroit-ce pas en ce jour, où ils se voient obliges de publier les humiliations étonnantes du Dieu
qu'ils annoncent, les outrages qu'il a reçus, les loiblesses qu'il a ressenties , ses langueurs , ses souffrances, sa passion, sa mort? Cependant, disoit le grand Apùtre, malgré les ignominies de la croix , je ne rougirai jamais de TEvangile de mon Sauveur; et la raison qu'il en apporte est aussi surprenante, et même encore plus surprenante que le sentiment qu'il en avoit : c'est que je sais, ajoutoit-il , que l'Evangile de la croix est la vertu de Dieu pour tous ceux qui sont éclairés des lumières de la foi : Non erubesco Evangelium ; virtus enim Dei est omni credenti (i). Non-seulement saint Paul n'en rougissoit point , mais il s'en glorifioit. Car à Dieu ne plaise , mes frères , écri voit-il aux Galates , que je fasse jamais consister ma gloire dans aucune autre chose que dans la croix de Jésus-Christ : Miki autem absit gloriari nisi in cruce Domini nostri Jesu-Christi (2). Bien loin que la croix lui donnât de la confusion dans lexercice de son ministère , il prétendoit que pour soutenir son ministère avec honneur , le plus infaillible moyen étoit de prêcher la croix de l'Homme- Dieu ; et qu'en effet il n'y avoit rien dans tout ' l'Evangile de plus grand , de plus merveilleux , de plus propre même à satisfaire des esprits raisonnables et sensés , que ce profond et adorable mystère. Car voilà le sens littéral de ce passage tout divin que j'ai choisi pour mon texte : Judœi signa petimt^ et Grœci sapientiam quœrimt (3). Les Juifs incrédules demandent qu'on leur fasse
(r) Rom. I. — (2) Galal. .6. — (3) j Cor. i.
voir
voir des miracles. Les Grecs vains et superbes se piquent de chercher la sagesse. Les uns et les autres s^obstinent à ne vouloir croire en Jésus- Christ qu'à ces deux conditions. Et moi , dit TApôtre , pour confondre également l'incrédulité des uns et la vanité des autres , je me contente de leur prêcher Jésus -Christ même crucifié ; pourquoi? parce que c'est par excellence le miracle de la force de Dieu , et tout ensemble le chef-d'œuvre de la sagesse de Dieu. Miracle de la force de Dieu, qui seul doit tenir lieu aux Juifs de tout autre miracle : Ckristum crucifixum Deivirtutem. Chef-d'œuvre de la sagesse de Dieu , qui seul est plus que suffisant pour soumettre les gentils au joug de la foi, et pour les faire renoncera toute la sagesse mondaine : Christum crucijixum. Dei sapientiam.
Admirable idée que concevoit le docteur des nations, se représentant toujours la passion du Sauveur des hommes comme un mystère de puissance et de sagesse. Or, c^est à cette idée , chrétiens, que je m'attache , parce qu^elle m'a paru d'une part plus propre à vous édifier , et de l'autre plus digne de Jésus-Christ, dont j'ai à vous faire aujourd'hui l'éloge funèbre. Car il ne s'agit pas ici de pleurer la mort de cet Homme-Dieu. Nos larmes, si nous en avons à répandre, doivent être réservées pour un autre usage : et nous ne pouvons ignorer quel est cet usage que nous en devons faire , après que Jésus-Christ lui-même nous l'a si positivement et si distinctement mar-
BouRD. Carême. 111. -3
"AyG VENUUKUI SAINT.
que, lorsqu'allant au Calvaire il dit aux filles de Jérusalem : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous. Il ne s'agit pas , dis-je , de pleurer sa mort , mais il s'ai^it de la méditer , il s'agit d'en approfondir le m^^stère, il s'agit d'y reconnoître le dessein de Dieu , ou plutôt l'ouvrage de Dieu ; il s'agit d'y trouver l'établissement et l'afifermissement de notre foi : et c'est, avec la grâce de mon Dieu , ce que j'entreprends. On vous a cent fois touchés et attendris par le récit douloureux de la passion de Jésus-Christ; et je veux , moi, vous instruire. Les discours pathétiques et affectueux que l'on vous a faits ont souvent ému vos entrailles , mais peut-être d'une compassion stérile , ou tout au plus d'une componction passagère , qui n'a pas été jusqu'au changement de vos mœurs; mon dessein est de convaincre votre raison , et de vous dire quelque chose encore de plus solide , qui désormais serve de fond à tous les sentimens de piété que ce mystère peut inspirer. En deux mots , mes chers auditeurs , qui vont partager cet entretien , vous n'avez peut-être jusqu'à présent considéré la mort du Sauveur que comme le mystère de son humilité et de sa foiblesse ; et moi , je vais vous montrer que c'est dans ce mystère qu'il a fait paroître toute l'étendue de sa puissance : ce sera la première partie. Le monde jusques à présent n'a regardé ce mystère que comme une folie ; et moi je vais vous faire voir que c'est dans ce mystère que Dieu a fait éclater plus hautement sa sagesse : ce sera la seconde partie.
Donnez-moi, Seigneur, pour traiter dignement un si grand sujet, ce zèle dont fut rempli votre apôtre , quand vous le choisîtes pour porter votre nom aux rois , et pour leur faire révérer dans rhumiiiation même de votre mort la divinité de votre personne. Je ne parle pas ici , comme saint Paul , à des Juifs ni à des gentils ; je parle à des chrétiens de profession , mais parmi lesquels on voit tous les jours des foibles dans la foi, qui , pleins des maximes du siècle , et consultant trop la prudence humaine , ne laissent pas , quoique chrétiens, d'être quelquefois troublés et même tentés sur l'incontestable vérité de leur religion , quand on leur représente le Dieu qu'ils adorent , comblé d'opprobres et expirant sur une croix. Or c'est pour cela que je dois les fortifier en leur faisant connoître le don de Dieu caché dans le mystère de votre mort, et en relevant dans leur idée vos foiblesses apparentes. Soutenez-moi donc , ô mon pieu; mais au même temps donnez à mes auditeurs celte docilité avec laquelle ils doivent entendre votre parole pour être non-seulement persuadés, mais convertis et sanctifiés. Je vous la demande , Seigneur, cette grâce, et je l'obtiendrai par les mérites de votre croix même. Car oubliant aujourd'hui Marie, je n'envisage que votre croix ^ notre unique espérance ; et je vais lui rendre d'abord Thommage et le culte que lui rend solen ncllcment toute l'Eglise. O crux ^ ave!
268 VErîDHEDI SAIWT.