DEUXIÈME PARTIE
Dieu est fidèle , dit le grand Apôtre , FideU> /?eu^ (i); et parce qu'il est fidèle pour nous, nous pouvons porter notre confiance jusqu'à nous assurer de lui. Mais il ne s'ensuit pas de là que ' nous ayons droit de compter sur lui à son préjudice même , ni que sa fidélité puisse jamais servir de fondement à notre témérité. Or c'est néanmoins le faux principe sur lequel agit un pécheur du siècle quand il diffère sa conversion , parce qu'il se flatte d'avoir un jour la grâce de la pénitence. Car se promettre cette grâce pour se maintenir dans l'habitude de son péché , prenez
(r) 2Ïhcs5. 3.
SUR LE KElAïtDEMENT DE LA PETRIT. 249
f^arde , s'il vous plaît, c'est vouloir que Dieu soir, iidèle à celui qui le méprise , c'est vouloir qu'il soit fidèle aux dépens de tous ses intérêts, et tournant contre lui ses propres armes , c'est Taltaquer et le combattre par le plus aimable de tous ses attributs , qui est sa miséricorde ; enfin c'est vouloir que sa fidélité le rende, tout Dieu qu'il est , prévaricateur et fauteur de notre iniquité* Est-il une espérance plus vaine et une présomption plus criminelle ?
C'est vouloir que Dieu soit fidèle à celui qui le méprise ; et Dieu s'est déclaré au contraire , que quiconque le méprise sera méprisé : Fœ qui s j) émis ; nonne et ipse sperneris (i) ? malheur à vous qui méprisez la grâce de votre Dieu, parce que votre Dieu vous méprisera à son tour. Or vous la méprisez , pécheur , cette grâce , lorsque résistant à ses inspirations secrètes , et ne voulant pas encore vous soumettre à elle , vous ne laissez pas de compter sur son secours comme si elle vous étoit due. Mais Dieu vous méprisera à son tour , lorsqu'après avoir long-temps frappé à la porte de votre cœur, lassé de vos refus, il vous abandonnera enfin à vous-même et il se retirera. Car c'est à vous que s'adressent ces admirables paroles de saint Paul : ^;z divitias bonitatis ejiis et patientiœ et longanimitatis contemnis (2) ? Est-ce ainsi , mon frère , que , rebelle à votre Dieu , vous méprisez les richesses de sa bonté et de son infinie patience ? Ignoras quoniam béni--
(i) Isa. 33. — (2) Rom. 2.
îf)!) LUNDI DE LA SEMAINE SAINTE.
(jîiilas Dei ad pœnitenliamte adducit (i) ? ignorez-vous que c'est celte charité de Dieu qui vous sollicite , qui vous invite , mais inutilement et sans effet, à une prompte conversion? voilà le mépris que le pécheur fait de la grâce. Mais doutez-vous aussi , ajoute TApôtre , que par votre dureté et votre impénitence vous n'amassiez contre vous un trésor de colère pour le jour des vengeances et de la manifestation du jugement de Dieu ? Secundîtm autem duritiam tuam et impœniteiis cor , thesaurizas tibi iram in die irœ et i^evelaiionis justi judicii Dei (2) ; voilà le mépris que Dieu fait du pécheur. Appliquons-nous ceci, mes chers auditeurs : l'un et l'autre ne nous convient que trop. Car nous voulons nous convertir dans un temps ou imaginaire ou réel , que chacun de nous se propose ; réel , si nous y parvenons ; imaginaire 5 si nous n'y parvenons pas : mais , quoi qu'il en soit , rien de plus injurieux ni de plus outrageant pour Dieu ^ que ce dessein prétendu de conversion.
En effet , nous voulons nous convertir quand nous serons rebutés du monde , ou plutôt quand le monde sera rebuté de nous ; quand nous ne serons plus en état de goûter ses plaisirs ni d'aspirer à ses honneurs. Nous voulons nous convertir quand les revers de la fortune et les disgrâces de la vie nous y forceront , quand l'hypocrisie même du siècle nous y portera, quand elle nous en fera un intérêt, quand il n'y aura plus rien de
(i) Rom. 2. — (2) Ibid.
meilleur pour nous , je dis de meilleur dans les vues mêmes de Tamour-propre. Vous en particulier, femmes mondaines, vous voulez vous convertir quand vous aurez cessé de plaire à ces sacrilèges adorateurs qui vous idolâtrent ; quand rage aura effacé ce qui vous les attachoit ; quand \e dégoût de vos personnes vengera Dieu, pour ainsi dire , du sacrilège encens qu'on vous aura prodigué et que vous aurez reçu avec tant de complaisance. Enfin , mes frères, nous voulons nous convertir quand nous ne pourrons plus nous en défendre , quand le glaive de Dieu nous poursuivra , quand une violente maladie nous aura conduits aux portes de la mort , quand par le nombre des années nous ne serons plus maîtres de réparer le passé et de travailler au présent , quand la foiblesse de la nature servira de prétexte à nos lâchetés et de voile à notre impénitence, quand nous n'aurons plus rien à offrir à Dieu , et que nous serons presque dans une impuissance absolue de faire quelque chose pour lui : car ne sont-ce pas là les projets de la prudence humaine ? et sans rien dire ici des risques terribles que nous courons par là , n'ayons égard qu'au seul intérêt de Dieu et au mépris que nous faisons de sa grâce. En vérité , mes chers auditeurs , ces projets de conversion conviennent-ils à une créature qui n'a pas tout-à-fait perdu l'idée de Dieu? est-ce traiter Dieu en Dieu? se contentera-t-il que nous lui donnions les restes du monde ? qu'après nous être lassés dans la voie
iBl LUNDI DE LA SKMAmiî SAINTK.
d'tiii liberlina^'C opiniAtrc , nons venions à lui présenter un cœur infecté de vices et de passions , un corps usé de débauches , un esprit corrompu de fausses maximes ? non sans doute , et pour l'honneur de sa grâce dont il est jaloux , il saura punir ce mépris; et comment ? apprenez le. Car si nous Ten croyons lui-même , après que nous l'aurons ainsi outragé il nous rejètera; nous le chercherons , et nous ne le trouverons plus ; nous voudrohs être à lui , et il ne voudra plus être à nous ; ou plutftt, nous ne pourrons plus même le vouloir , parce que nous ne Taurons pas voulu quand il aous étoit facile de le pouvoir. Nous ne laisserons pas d'être persuadés plus que jamais qu'il faut enfin nous déterminer, qu'il n'est plus temps de remettre cette conversion dont nous verrons malgré nous que le terme expire ; mais qui sait si Dieu se tournant contre nous ne nous dira point alors comme à ces Juifs dont il est parlé au premier chapitre d'Isaïe : retirez-vous , et ne paroissez point devant mes autels pour me faire une offrande indigne de moi ; je ne vous connois plus , et vos sacrifices me sont à charge. Comme roi des siècles, et monarque éternel, je voulois les prémices de vos années; je vouloisces années de prospérités qui furent pour vous des années de dissolution ; je voulois ces années de santé que vous avez consumées dans le repos oisif d'une vie molle et paresseuse ; je voulois celle jeunesse dont vous avez fait le scandale de tant d'ames ; je voulois cet âge mûr qui- s'est
passé dans les intrigues de votre ambition démesurée : vous avez sacrifié tout cela au monde , et vous l'avez fait dans l'assurance que ceseroit assez de m'en offrir quelques débris ; et moi je vous dis que ces oblations me sont odieuses , et qu'il est de ma gloire de les réprouver : Solemnitates vestras odivit anima mea : facta sunt mihi molesta ^ laboravi siistinens (i). Ainsi parloit le Seigneur , et ainsi se comporte-t-il tous les jours à l'égard de certains pécheurs , après les délais criminels qu'ils ont apportés à leur conversion.
J'ai dit de plus que s'assurer de la grâce en différant sa conversion , c'étoit combattre Dieu par ses propres armes , et se servir de sa fidélité et de sa miséricorde contre lui-même. Pourquoi cela? ne le voyez-vous pas 5 chrétiens ? pécher contre Dieu , parce que Dieu est bon ; ne cesser point de l'outrager , parce qu^il ne se lasse point ne nous supporter ; dire , je ne veux pas encore changer de vie , parce que la miséricorde de Dieu n'est pas encore épuisée , et ']e^ veux continuer dans mon désordre , parce qu'il est toujours dans la volonté de me sauver, n'est-ce pas employer contre lui ses attributs , et abuser , pour Toffenser , de sa grâce même ? car enfin , dit saint Ghrysostôme , si Dieu usoit de ses droits , et s'il étoit à notre égard , ce qu'il pourroit être avec justice ^ un Dieu sévère , un Dieu inflexible^ qui fît immédiatement succéder la peine au péché ; s'il nous traitoit comme ce créancier impi-
(i) Isa. I,
toyable de l'Evanj^lle Iraila son dcbitciir, et que, sans nous accorder aucun délais il nous pressât de lui rendre ce que nous lui devons , reddequod (lebes {i) ; i\y\(t ferions-nous? nous obéirions sur l'heure même à un commandement si rigoureux. Il n'y auroit point parmi nous de pécheur qui ne pliât d'abord sous le joug de la loi de Dieu. On verroit ces prétendus esprits forts recourir les premiers au tribunal de la pénitence, non plus par cérémonie , mais en effet ; non plus après des années entières de délibération , mais dès que leur conscience, par un remords salutaire, les avertiroit du danger de leur état : tous les hommes seroient dans le devoir ; pourquoi ? parce qu'ils auroient affaire à un Dieu également prompt et terrible dans ses vengeances. D'où vient donc qu'on remet et qu'on ne veut se convertir qu'à l'extrémité? c'est qu'on se repose sur l'idée qu'on a d'un Dieu patient et toujours prêt à donner sa grâce. Mais , Seigneur , s'écrioit saint Ambroise , permettez-moi de m'en plaindre à vous pour vous-même. C'est cette patience qui semble , autoriser contre vous les pécheurs de la terre. Sans elle vous seriez mieux servi ; sans elle on vous reconnoîtroit tel que vous êtes. Que ne vous déclarez-vous? que ne prenez-vous votre cause en main? que ne vous élevez-vous , dans l'ardeur de votre colère, pour dompter ces âmes fières et indociles, en les réduisant au choix, ou d'une prochaine conversion, ou d'une inévitable damnation? mais que
(i) Mallh. 26.
(lis-je, ô mon Dieu ! poursiiivoit ce saint docteur. Pardonnez-moi si je m'ingère à examiner votre conduite, et si je parois vouloir prescrire des bor* ncs à voire miséricorde , moi qui dois tout à cette miséricorde sans bornes , puisqu'il y a long-temps que je serois la victime des flammes éternelles , si elle ne m'avoit pas attendu. Je parle en homme, Seigneur, et vous agissez en Dieu. Selon mes pensées , il vous seroit plus avantageux de perdre des rebelles ; mais , selon les vôtres , il vous est plus glorieux de suspendre vos coups et d'arrêter votre justice. Ainsi ce Père expliquoit-il à Dieu ses sentimens. Mais d'ailleurs , s'adressant au pécheur : vous , mon frère , lui disoit-il , n'étes-vous pas bien coupable de vouloir moins faire pour un Dieu bon que pour un Dieu inflexible ? car tel est votre procédé. Pour un Dieu inflexible vous renonceriez dès maintenant à votre péché, et pour un Dieu bon vous vous contentez de former de vains projets , et d'y vouloir un jour renoncer. Pour un Dieu sans rémissionvous produiriez des fruits de pénitence , et pour un Dieu patient vous ne donnez que des paroles. Or je prétends, chrétiens, que , dans cette disposition , se répondre de Dieu et de sa grâce c'est le dernier excès de l'aveuglement.
Enfin j'ai dit que de compter ainsi sur la grâce c'est vouloir que Dieu se rende fauteur et complice de nos désordres : car il le seroit évidemment s'il supportoit les pécheurs avec cette patience qui tient de rinsensibililé , et si, malgré
2r)(> LUNDI 1)K LA SEMAINE SALYIK.
leur rébellion , sa grâce leur étoit toujours promise. Et voilà sur quoiTertullien se fondoitpour appuyer ses sentimens erronés touchant la pénitence. J'avoue, chrétiens, et je vous l'ai déjà fait remarquer dans un autre discours, que Tertullien , sur cette matière , porta trop loin son zèle : mais ne craignons-nous point de tomber dans une autre erreur par les fausses et présomptueuses idées que nous nous formons de la bonté de Dieu , et par l'abus que nous en faisons pour nous entretenir dans le crime et pour fomenter notre iniquité ? bien loin que nous puissions alors faire fond sur la grâce , je prétends, avec saint Ambroise , que notre présomption seroit pour Dieu une espèce d'engagement à nous abandonner : pourquoi? afin de justifier sa providence et de mettre sa sainteté à couvert de tout reJ)roche. Affreux engagement, qui intéresseroit Dieu à notre éternelle réprobation ! Sur quoi donc enfin comptera le pécheur? sur sa volonté ? faisonslui voir que cette espérance n'est pas moins trompeuse que les autres , et concluons par cette troisième partie.