DEUXIÈME PARTIE
Quelque juste , quelque saint , quelque irrépréhensible que soit Dieu dans toutes ses vues et dans toute sa conduite , il ne faut pas s'étonner que rhomme , par un effet de son ignorance et de son orgueil, ait souvent entrepris de censurer les œuvres du Seigneur , et qu'il soit assez téméraire pour s'en scandaliser. Les pensées de l'homme et celles de Dieu étant , comme dit l'Écriture, aussi opposées qu'elles le sont depuis le péché , ce scandale étoit d'une suite en quelque sorte nécessaire. Ce qui doit plus nous surprendre , c'est que , par un aveuglement extrême , Thomme se soit scandalisé contre Dieu des bontés mêmes de Dieu , des prodiges mêmes de l'amour de Dieu 5 de l'abondance même et de l'excès des miséricordes de Dieu. Car voilà, chrétiens, Taffreux désordre que déploroit saint Grégoire pape , dans ces excellentes paroles de l'homélie sixième sur les évangiles : Inde homo adversîis Salvatorem scandalum sumpsit ^ iinde ei magis débiter esse debuit. Voilà le désordre où tomba Thérésiar-
que Marcion , lorsque , sous prétexte d'un faux 7^- Je pour le Fils de Dieu , il ne voulut pas croire ni que ce Fils de Dieu eût .vraiment souffert sur la croix , ni qu'il y fût vraiment mort ; comme si la croix et la mort eussent été absolument indignes (le la majesté et de la sainteté d'un Dieu. Erreur contre laquelle Dieu suscita TertuUien , qui la combattit hautement et qui devint par là le défenseur des souffrances et de la passion de Jésus-Christ ; erreur qui , malj^ré l'établissement du christianisme ^ n'est peut-être encore aujourd'hui que trop commune , et contre laquelle il est de mon devoir d'employer ici toute la force de la parole de Dieu. Renouvelez, s'il vous plaît, toute votre attention. Le mystère d'un Dieu crucifié paroîtaux mondains aussi-bien qu'aux gentils une folie , Gentibus stultitiam : et saint Paul prétend, au contraire , qu'à l'égard des prédestinés et des élus , c'est par excellence le mystère de la sagesse de Dieu : Ipsis autem vocatis Ckristum crucijixum , Dei sapientiam. Or voyons qui des deux en a mieux jugé , ou l'apôtre , ou le mondain : l'apôtre , après en avoir été instruit d'une manière toute miraculeuse par le Sauveur même ; le mondain , qui n'en sait et qui n'en connoît que ce que la chair et le sang lui en ont révélé. Voyons si dans ce mystère de la croix si élevé , à ce qu'il semble , au-dessus de notre raison , il y a quelque chose , en effet , qui blesse notre raison. Car aujourd'hui Dieu veut bien même ne pas rejeter le jugement de notre raison , et pourvu
que notre raison ne soit ni prévenue ni opiniâtre , il ne refuse pas de l'admettre dans le conseil de sa sagesse , et de lui répondre sur les difficultés qu'elle peut former.
De quoi s'agissoit-il , chrétiens , dans le grand mystère que nous célébrons ? De deux choses ^ dit saint Léon ^ pape , également difficiles et nécessaires , de satisfaire Dieu offensé et déshonoré par le péché de l'homme , et de réformer l'homme perverti et corrompu. Voilà pourquoi Jésus-Christ étoit envoyé 5 et à quoi se terminoit la mission qu'il a voit reçue. Or je vous demande ; pour parvenir à ces deux fins , pouvoit-il , tout Dieu qu'il est 5 prendre un moyen plus puissant , plus efficace , plus infaillible que la croix? et nous-mêmes 5 avec toute notre prétendue raison , en pouvons-nous imaginer un autre où les proportions fussent, je ne dis pas plus exactement, mais aussi exactement gardées? Allons au Calvaire , et , témoins de ce qui s'y passe , étudions notre religion , dont voici tout ensemble la hauteur et la profondeur, que saint Paul souhaitoit tant de pouvoir comprendre : Sublimitas et profundum (i). Il falloit satisfaire à Dieu , et nul autre ne le pouvoit qu'un Homme-Dieu ; c'est de quoi la raison même est obligée de convenir. Qu'a fait cet Homme-Dieu? Ah! chrétiens, que n'a-t-il pas fait? dans la vue d'acquitter nos dettes , quel soin n'at-il pas eu de choisir ce qui pouvoit uniquement et souverainement remplir la mesure des satis-
(i) EpUes. 3.
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factions que Dieu attendoit et qu'il avoit droit d'attendre? Kn quoi consistoit ToÎTense de Dieu? en ce que riiomme , s'oubliant liii-même , avoit a(fcclé d'être semblable à Dieu : Eritis sicut dii. Et moi , dit THomme-Dieu , moi non-seulement semblable à Dieu , mais éi^^al et consubstantiel à Dieu, par un oubli de moi-même bien différent, je m'alDaisserai au-dessous de tous les hommes , je deviendrai Topprobre des hommes , je serai un ver de terre et non pas un homme : car c'est en propres termes ce que le Prophète lui fait dire sur la croix , Ego autem sum vermis et non ttomo (i). Concevons-nous et pouvons-nous concevoir une réparation plus authentique ? L'homme , en se révoltant contre Dieu , avoit secoué le joug de l'obéissance , et violé le commandement de son souverain : et moi , dit l'Homme-Dieu, tout indépendant que je suis par moi-même, je me réduirai dans la plus pénible et la plus humiliante sujétion • Je me ferai obéissant , Factus obediens (2). Et obéissant jusques à mourir , us que ad mortern , et jusques à mourir sur la croix, mortem autem crucis. Non-seulement j'obéirai à Dieu , mais aux hommes ; mais aux plus criminels , mais aux plus vicieux , mais aux plus sacrilèges de tous les hommes, qui sont mes persécuteurs et mes bourreaux. Non-seulement j'obéirai aux arrêts du Ciel , toujours équitables et sages ; mais à ceux de la terre , pleins d'injustice et de cruauté. Non-seulement j'obéirai à des puissances qui n'ont nulle autorité
(i) Psaîm, ai. — (2) Philip. 2.
SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST. îgS
légitime sur moi , mais à des puissances liguées contre moi , à des puissances qui m'oppriment; et par cet assujettissement volontaire j'abolirai le crime de l'homme rebelle à la loi de son créateur. C'est pour cela même , dit saint Bernard , qu'il ne voulut point descendre de la croix ^ ayant mieux aimé 5 remarque ce Père , laisser les Juifs dans leur incrédulité que de les convaincre par un miracle de sa propre volonté , et préférant d'accomplir l'ordre de son Père et d'obéir ^ plutôt que de les convertir et de les sauver en n'obéissant pas. L'homme, par une intempérance criminelle, en goûtant du fruit de Tarbre , avoit accordé à ses sens un plaisir défendu : et moi , dit l'Homme- Dieu , qui pourrois ne me rien refuser des délices de la vie , je me présenterai à mon Père comme un homme de douleurs , comme une viclime de pénitence , comme un agneau desliué au sacrifice le plus sanglant. Car ce fut dans sa sainle passion qu'animé d'un zèle ardent pour la gloire et les intérêts de Dieu, il conçut ce dessein et qu'il l'exécuta : Hostiam et oblationem noluisii , corpus autem aptasfi mihi ; holocautomata p7'o peccato non tihi placiterunt ; tune tixi : Ecce 7;enio (i). Vous n'avez plus voulu, ô mon Dieu, dit-il dans le secret de son cœur au moment qu'il fut crucifié , comme il l'avoit dit , selon le témoignage de saint Paul , en entrant dans le monde (remarquez ces paroles, chrétiens, qui expriment si bien le fond et l'intérieur de ce mystère)^
i) Hehr. la.
'-9^ VEIVDHKDI SAIWr.
VOLS n'avez plus vouhi doblation ni dliostîe ; nais vous m'avez formé un corps. Les sacrifices des animaux ont cesse de vous agréer : c'est pourquoi j'ai dit : Me voici ; je viens ;, je m'immole. Paroles vénérables qui , selon la lettre même , doivent être entendues de ce qui se fit au Calvaire, puisque c'est là que Jésus-Christ, en qualité de grand-prétre , termina les sacrifices de Tanc ienne loi par la consommation du sacrifice de la loi de grâce ; là que la croix lui servant d'autel , il présenta solennellement sa personne divine ; là qu'il offrit , non plus le sang des boucs et des taureaux , mais son propre sang ; et , pour parler en des termes plus simples et plus précis, là qu'il sz mit en état de satisfaire à Dieu , non plus par des sujets étrangers, mais par lui-même et aux dépens de lui-même. Or c'est ce que j'appelle l*ouvrage de la sagesse d'un Dieu.
Ce n'est pas encore assez; car j'ajoute que ce Sauveur des hommes nous a fait parfaitement comprendre ce qui de soi-même étoit incompréhensible , et ce que nous aurions sans lui éternellement ignoré. Et quoi ? ce que c'est que Dieu , ce que c'est que le péché , ce que c'est que le salut ; trois choses auxquelles se doit rapporter toute la sagesse de l'homme, et dont la comioissance, pour vous et pour moi , étoit essentiellement attachée au mystère de Jésus-Christ mourant sur la croix. Qu'est-ce que Dieu? un être pour la gloire duquel il a fallu qu'il y eût un Homme-Dieu humilié et anéanti jusques à la croix. VoUà l'idée
que je m'en forme aujourd'hui : tout le reste ne me fait point suffisamment connoître Dieu; tout ce que j'en découvre dans la nature ; tout ce que m'en dit la théoloi>ie , tout ce que les Ecritures m'en apprennent , tout ce que la lumière de gloire m'en révélera , ce ne sont proprement que des ombres. C'est au Calvaire où la foi, comme dans un plein jour, me fait paroître ce Dieu aussi grand qu'il est , parce que j'y vois un Homme-Dieu immolé pour reconnoître ce qu'il est ; et Dieu luimême, Toserai-je dire, n'a point d'idée plus sublime de la divinité de son être que de mériter d'être glorifié par la croix d'un Homme-Dieu ; je dis plus , que de ne pouvoir être autrement satisfait que par la croix d'un Homme-Dieu. Qu'estce que le péché ? un mal pour Texpiation duquel* il a fallu qu'un Homme-Dieu se fît anathème et devînt un sujet de malédiction : Factiis pro nobis rnaledictum (i). Voilà ce que le mystère de la croix me prêche. Je ne concevois pas comment le péché pouvoit attirer sur nous des châtimens si terribles ; et m'érigeant en censeur des arrêts de Dieu , je lui demandois raison de cette affreuse éternité de peines que sa justice prépare aux âmes réprouvées dans l'enfer : mais mon ignorance venoit de n'avoir pas bien considéré le mystère de Jésus-Christ mourant ; car la mort d'un Dieu , ordonnée comme un moyen nécessaire pour l'abolition du péché , me fait comprendre plus que je ne veux, quelle proportion il y a entre
(2) Galal. 3.
2i)H VENDREDI SAIiNT.
le péché 5 qui est l'oflcnse de Dieu , et l'éternifé malheureuse qui est la peine de la créature. Supposé l'un, je ne trouve plus de difficulté dans Tau- Ire; et, convaincu par le raisonnement de Jésus- Christ même , Si in viridi ligno hœc faciunt , in arido quidjiei (i)? si le fils et Tinnocent est ainsi traité, que sera-ce de Tesclave et du coupable? je ne m'étonne plus de la rij^ueur des jugemens de Dieu , ni de l'excès de ses vengeances ; mais je m'étonne de mon propre étonnement. Qu'estce que le salut de l'homme? un bien qui seul a coûté la vie à un Dieu , et pour lequel un Homme-Dieu n'a point cru trop donner ni être prodigue que de se sacrifier soi-même. Voilà la grande leçon que me fait ce divin Maître expirant sur la croix. Je comptois ce salut pour rien , je le négligeois , je l'exposois , je le risquois ; un vain intérêt, un faux honneur, un moment de plaisir, et du plus infâme plaisir , me le faisoit abandon* ner. Mais approche , me dit par la voix de son sang ce Dieu crucifié, approche , et, aux dépens de ce que je souffre , instruis-toi du mérite de ton ame : tu t'estimes toi-même , mais tu ne t'estimes pas encore assez. Contemple-toi bien dans moi ; tu verras ce que tu es et ce que tu vaux. C'est par moi que tu dois te mesurer : car je suis ton prix ; et ce salut à quoi tu renonces en tant de rencontres , n'est rien moins que ce que je suis moimême , puisque je me livre moi-même pour te l'assurer. C'est ainsi, dis-je , qu'il me parle. Or
(i) Luc, 23.
cela seul me suffiroit pour conclure avec S. Paul que le mystère de la croix est donc le mystère de la sagesse divine. Car, comme raisonne saint Chrysostôme , un mystère qui me donne de si hautes idées de Dieu , un mystère qui m'inspire une horreur infinie pour le péché , un mystère qui me fait priser mon salut préférablement à tous les autres biens passés , présens , futurs , et même possibles , de quelque côté que je le regarde , doit être pour moi un mystère de sagesse. Des sentimens si raisonnables , si élevés , si sublimes , ne peuvent partir d^'un principe trompeur et faux. Il n'y a que la sagesse , et que la sagesse d'un Dieu, qui puisse me les donner. Et voilà pourquoi l'Apôtre des gentils , pénétré de la foi de ce mystère , faisoit profession , mais une profession ouverte , de vouloir ignorer tout le reste , hors Jésus 5 et Jésus crucifié : Non enim judicavi me s cire aliquid inter vos , nisi Jesum Christum ^ et hune crucifixum (i). Car dans ce Jésus crucifié il trouvoit excellemment et en abrégé tout ce qu'il devoit savoir , et tout ce qti'il avôit intérêt de savoir , c'est-à-dire la science érainente de Dieu et la science salutaire de soimême. Or, avec ces deux sciences, il croyoit, avec raison , pouvoir se passer de toute autre science : Non enhn judicavi me scij^e aliquid inter voJs , nisi Jesum Christum , et hune crucifixum.
Mais approfondissons une vérité si édifiante ,
(1)1 Coiv 2.
3oo VENDREDI SAINT.
et développons le second molil de la mission de Jésus-Christ et de sa fonction de Sauveur. Après avoir satisfait à Dieu, il étoit question de réformer riioniinc , qui non-seulement étoit tombé dans le désordre , mais dans l'extrémité et dans Tablme de tous les désordres. Ce désordre de Thomine , dit le bien-aimé disciple saint Jean , venoit lie trois sources : de la concupiscence des yeux , de la concupiscence de la chair, et de l'orgueil de la vie : c'est-à-dire d'une insatiable avidité des biens temporels , d'une recherche passionnée des honneurs du siècle, et d'un attachement excessif aux plaisirs des sens. Il s'agissoit de nous guérir de ces trois grandes maladies ; et voici les remèdes , que le Fils de Dieu nous a apportés du Ciel , et qu'il nous présente aujourd'hui dans sa passion : le dépouillement de toutes choses et la nudité où il meurt , contre l'amour des richesses et la cupidité qui nous brûle; les abaissemens prodigieux où il se réduit , contre les projets de l'ambition qui nous dévore; les austérités d'une chair virginale , ensanglantée et déchirée de coups 5 contre la mollesse et la sensualité qui nous corrompt. Remèdes infaillibles et sûrs; remèdes qu'il ne tient qu'à nous de nous appliquer, dont il ne tient qu'à nous de profiter , et où paroît toute la providence et toute la sagesse du médecin qui nous les a préparés. Ne nous préoccupons point , et faisons-nous une fois justice pour la faire éternellement à notre Dieu. N'est-il pas évident, mes chers auditeurs, que le myctère de
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la croix a une opposition essentielle à ces trois principes qui causent tous les déréglemens de votre vie ? n'est-il pas évident que ce seul mystère condamn^î toutes vos injustices , toutes vos violences , toutes vos haines , tous vos commerces scandaleux , toutes vos dissolutions , toutes vos débauches ; et de là ne s'ensuit-il pas que c'est un mystère où la sagesse de Dieu a présidé? Ce qui modère nos désirs 5 ce qui règle nos passions , ce qui confond notre orgueil , ce qui arrache de notre cœur l'amour de nous-mêmes, en uu mot ce qui corrige tous nos vices et ce qui nous tient dans l'ordre , peut-il n'être pas un effet de Tordre , et par conséquent de cette suprême sagesse qui est en Dieu ? Que seroit-ce , disoît le savant Pic de la Mirande , si les hommes , d*un consentement unanime , s'accordoient entre eux à vivre selon les exemples que Jésus-Christ leur a donnés et les leçons qu'il leur a faites dans sa passion , en sorte que ce Dieu crucifié fût , dans la pratique , la règle universelle par où le monde se gouvernât? A quel degré de perfection le monde, aujourd'hui si corrompu , ne se trouveroit-il pas tout-à-coup élevé ? Cette vue que l'on auroit toujours présente et à laquelle on se fij^eroit, cette vue de la croix, dans quelle modestie ne contiendroit-elle pas les grands , et quelle soumission nlnspireroit-elle pas aux petits ? les riches abuseroient-ils de leurs richesses , et les pauvres se plaindroient-ils de leur pauvreté? ceux qui
souffrent se tourneroicut-ils contre Dieu dans leurs
3()2 VENDREDI SAIINT.
.souffrances, et les prétendus heureux du siècle oTiblieroient-ils Dieu en s'oubliant eux-mêmes dans leur prospérité ? verroit-on dans la société humaine des vengeances et des trahisons? l'esprit d'intérêt y régnoroit-il ? la jalousie et Tarabilion y causeroient-ellcs des divisions et des troubles? la bonne foi et la probité en seroient-elles bannies? Autant que les hommes sont maintenant déréglés , autant leur conduite seroit-clle sage et droite , et leur vie innocente et pure.
Mais pourquoi falloit-il que Jésus-Christ , sans être sujet à nos maux, en éprouvât les remèdes dans sa personne? Ah ! mes frères, repond saint xVugustin , ces remèdes étant aussi amers qu'ils le sont, pouvoit-il rien faire de mieux que de les éprouver dans sa personne , pour nous les adoucir et pour nous en persuader l'usage? Sans cela les aurions-nous jamais pu goûter; et, pour nous engager à les prendre , ne falloit-il pas l'exemple d'un Dieu ? Supposons que cet Homme-Dieu , au lieu de la croix , eût choisi , pour nous sauver, les douceurs de la vie , quel avantage notre ^mour-propre , source de toute corruption , n'au- >oit-il pas tiré delà , et jusques à quel point ne s'en seroit-il pas prévalu? Aurois-je eu bonne grâce alors de vous demander, comme je fais aujourd'hui, la mortification des sens, le crucifiement de la chair, le renoncement à vous-mêmes, l'humilité de la pénitence? m'écouteriez-vous? et cette seule idée de votre Dieu dans l'éclat des honneurs et dans le plaisir • ne seroit-elle pas un pré-
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jugé insurmontable contre toutes mes raisons? Mais quelle force aussi cet exemple d'un Dieu mourant sur la croix ne donne-t-il pas à mon ministère et à ma parole ! et avec quelle autorité ne vous dis-je pas qu'il faut que vous soyez humbles ^ mortifiés , détachés du monde ! ce que je n aurois dit qu'en tremblant et désespérant d'en être cru. Or n'étoit-ce pas une sagesse à Dieu , de fournir aux ministres de Jésus-Christ et aux prédicateurs de son Evangile de quoi vous fermer la bouche quand ils vous prêchent les devoirs les plus difficiles de votre religion, et de vous mettre dans rirapuissance de leur répondre quand ils vous reprochent l'opposition extrême que vous marquez à les pratiquer ? Mais pourquoi corriger des excès par d'autres excès, les excès de Thomme par les excès de Dieu? Et moi je dis : Quelle sagesse d'avoir corrigé des excès de malice par des excès de perfection , des excès d'iniquité par des excès de sainteté , des excès d'ingratitude par des excès d'amour ! Pour retirer l'homme de l'extrémité des vices où il s'étoit porté, ne falloit-il pas le faire pencher vers l'extrémité des vertus contraires? Auroit-il pu, dans la violence de sa passion, tenir toujours le milieu? et n'étoit-il pas nécessaire , pour éteindre en lui le feu de l'avarice, de Tambition, de l'impureté, de lui faire aimer la pauvreté , l'humiliation , l'austérité ? Car , encore une fois, pour nous sauver d'une manière parfaite , il ne suffisoit pas à Jésus-Christ de nous verfir dire que ces trois concupiscences nous per-
3o4 VENDREDI SAFiT.
doîent 5 il falloit qu'il vînt dans un ctat qni nous onyajjeût à les combattre , à les contredire , à les arracher de nos cœurs. Elles ne nous perdoient qu'autant qu'elles séduisoient notre raison et qu'elles infectoient notre cœur; et si nous en eussions conservé toujours l'amour et l'estime , nous n'étions sauvés qu'à demi. Il falloit donc que les vertus opposées à ces concupiscences malheureuses nous devinssent non-seulement supportables, mais aimables, mais précieuses et vénérables. Or, pour cela , que pouvoit trouver de plus merveilleux le Verbe de Dieu , que de les consacrer dans sa personne , afin, comme dit excellemment saint Augustin, que l^humilité de Phomme eût dans l'humilité d'un Dieu sur quoi s'appuyer et de quoi se soutenir contre ^es atteintes et les insultes de l'orgueil : Ut humilitas humana contra insidtantem sibi superbiam divinœ kumilitatis patrocinio fulcii^etur?
En voilà trop , chrétiens , je ne dis pas pour convaincre, mais pour confondre un jour notre raison dans le jugement de Dieu ; et plaise au Ciel que ce jugement de Dieu, où notre raison doit être convaincue de ses erreurs et confondue , ne soit pas déjà commencé pour nous : car dès aujourd'hui ce Sauveur mourant s'est mis en possession de juger le monde , et la croix a été le premier tribunal sur lequel il a paru , prononçant contre les hommes , ou en faveur des hommes , des arrêts de vie ou de mort. Ce n'est point un sentiment particulier que la piété m'inspire, mais une
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vérité que la foi m'enseigne , quand je vous dis que le jugement du monde commença au moment même que commença la passion de Jésus-Christ que lui-même il s'en expliqua à ses apôtres : Nunc judiciurti est mundi (i). Ce ne sont point de vaines terreurs qu'on veut nous donner, quand on nous dit que la croix où cet Homme-Dieu fut attaché sera produite à la fin des siècles pour être la règle du jugement que Dieu fera de nous et de tous les hommes ; Tune parebit signum Filii hominis (2). Pensée terrible pour un mondain ! c'est la croix de Jésus-Christ qui me jugera ; cette croix si ennemie de mes passions; cette croix que je n'ai honorée qu'en spéculation, et que j'ai toujours eue en horreur dans la pratique ; cette croix dont je n'ai jamais fait aucun usage , et dont à mon égard j'ai anéanti tous les mérites. C'est celte croix qui me sera confrontée ; Tune parebit signum Filii Hominis. Tout ce qui ne ^y trouvera pas conforme portera le caractère et le sceau de la réprobation. Or quels traits de ressemblance puis- je découvrir entre cette croix et mon libertinage, entre cette croix et mes folles vanités, entre cette croix et ma vie sensuelle? Ah! Seigneur, serai-je donc condamné par le plus grand de vos bienfaits et par le gage même de mon salut? et ce qui devoit me réconcilier avec vous ne servira-t-il qu'à me rendre devant vous plus criminel et plus odieux ? Mais au contraire , pensée consolante pour une ame fidèle et juste, c'est la
(i) Joaii. X2. — (2) Matth. 24.
3o6 VENDREDI SAINT.
croix de Jésus-Christ qui décidera de mon sort ; cette croix en qui j'ai mis toute ma confiance , cette croix qui m'a fortifié et qui me fortifie encore tous les jours dans mes peines , cette croix dont je vais adorer Fimage devant cet autel , mais dont je veux être moi-même une image vivante. Dieu crucifié , recevez mes hommages , agréez les sentimens de mon cœur , et faites que votre croix , après avoir été le sujet de ma vénération , et plus encore Tobjet de mon imitation , soit éternellement pour moi un signe de bénédiction.
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SERMON
POUA