PREMIÈRE PARTIE
C'est saint Paul qui Ta dit , et je n'ai rien moins ; prétendu , dans la première proposition que j'ai avancée , que d'établir un principe de religion dont il ne nous est pas permis de douter : Jésus- Christ est vraiment ressuscité , et sur ce modèle Dieu veut que nous soyons vraiment convertis. Mais j'ajoute ^ comme la suite naturelle de ce principe , que Jésus-Christ après être sorti du tombeau n'a plus vécu en homme morte! , mais en homme céleste et ressuscité ; et que c'est une
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loi pour nous , qu^après notre conversion nous ne vivions plus en hommes charnels et mondains , mais d'une vie toute spirituelle , et conforme au bienheureux état où se trouvent élevés par la grâce des hommes sincèrement et solidement convertis. Deux pensées auxquelles je réduis ces admirables paroles de PEpître aux Romains , dont je fais toute la preuve des vérités que je vous prêche : Consepulti siimus cum Christo per baptismum in mortem ; ut quomodo surrexit à inorluis 5 ita et nos in novitate vitœ ambulemiis (i) ; nous sommes , mes frères , ensevelis avec Jésus- Christ par le baptême , pour mourir au péché , afin que , comme ce Dieu sauveur est ressuscité par sa vertu toute-puissante , nous soyons animés du même esprit , et intérieurement ressuscites , pour mener cette vie nouvelle qui est l'effet d'une véritable conversion. Appliquez- vous , chrétiens, ( t ne perdez rien d une instruction si nécessaire. Surrexit Dominus verè (2) , le Seigneur est vraiment ressuscité : principe , encore une fois , auquel vous et moi nous devons nous attacher d'abord pour nous former une juste idée de la conversion du pécheur. Ne vous étonnez pas , mes chers auditeurs , que Jésus-Christ , selon le rapport des évangélistes , s'intéressât tant à prouver et à prouver par lui-même sa résurrection. Les apôtres étoient saisis de frayeur en le voyant , parce qu'ils croyoient voir un esprit : Conturbati et conterriti exisiimabant se spiritum videre (3) ;
(r) Rom. 6. — (2) Luc. 2',. — (3) Ihid,
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et ii ne poiivoit souffrir qu'ils demeurassent dans cette incertitude et dans ce trouble. Non , leur disoit-il pour les rassurer , ce n'est point un esprit , c'est moi-même. Regardez mes pieds et mes mains , touchez mes plaies , et vous apprendrez que je ne suis point un fantôme , mais un corps solide et réel. Pourquoi , demande saint Ghrysostome , ce soin si exact de leur faire connoître la vérité de sa résurrection ? Ah ! mes frères , répond ce saint docteur , c'est qu'outre les autres raisons qu'il avoit d'en user ainsi, il savoit bien la loi qui nous étoit dès lors imposée , et l'engagement où nous devions être , en qualité de pécheurs , de ressusciter à la vie de la grâce , comme il étoit lui-même ressuscité à la vie de la gloire : Ut quomodo surrexit , ita et nos in novitate vitœ ambulemus. Or il étoit à craindre que cette résurrection spirituelle de nos âmes , au lieu d'être une vérité , ne fût qu'une pure fiction , et que 5 passant pour des hommes convertis , nous ne fussions rien moins au dedans que ce que nous paroissions au dehors. De là vient qu'il n'omettoit rien pour convaincre ses disciples qu'il n'étoit pas seulement ressuscité en apparence , mais en effet; voulant que cette résurrection véritable nous servît de modèle et d'exemple.
L'entendez- vous , chrétiens , et aviez- vous jamais pénétré la conséquence de cette parole , Surrexit verè ? Voilà néanmoins à quoi elle se rapporte : à condamner tant de conversions imaginaix^es y qui n'ont d'une vraie conversion que
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l'extérieur et le masque , sans en avoir le fond et le mérite. Car , permettez-moi de vous faire ici une réflexion toute semblable à celle que faisoit saint Paul instruisant les Corinthiens sur la résurrection des corps : Ecce mysterium vobis dico ; omîtes quidem resurgemus , sed non ontnés immutabimur (i). Voici , mes frères , leur disoit-il , un important secret que je vous déclare : Nous ressusciterons tous à la fin des siècles , mais nous ne serons pas tous changés. Il vouloit par là leur faire entendre que , quoique les réprouvés dussent avoir part à la résurrection future aussi-bien que les élus , leurs corps n'y seroient pas transformés comme les corps des élus , ni rendus semblables au corps glorieux de Jésus- Christ; différence terrible sur laquelle insistoit TApôtre , pour donner aux fidèles une crainte salutaire du jugement de Dieu. Mais , quelque terrible que doive être cette différence des réprouvés et des élus dans le jugement de Dieu , en voici une autre qui , pour être plus intérieure , n'en est pas moins fatale au pécheur ^ et qui , sans attendre la fin des siècles , se trouve aujourd'hui dans le christianisme selon les différentes dispositions des chrétiens à cette fête. Nous avons tous célébré la résurrection de Jésus-Christ ; mais je ne sais si nous avons tous éprouvé ce bienheureux changement que cette sainte solennité , par une grâce qui lui est propre , devoit opérer dans nos âmes. En recevant l'adorable sacrement
(i) a Cor. i3.
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(lu Sauveur, nous avons tous paru spirituellcnient ressuscites ; mais peut-être s'en faut-il bien que nous ayons tous été renouvelés , et cpie dans ce grand jour nous puissions tous également nous rendre ce témoignage devant Dieu, que nous ne sommes plus les mêmes hommes. Voila le mystère, mais le redoutable mystère que je vous annonce , et sur lequel chacun de nous doit s'examiner : Omnes quidem resurqemiis , sed non omnes iînmutabimur (i).
Car , avouons-le de bonne foi , et puisqu'une expérience malheureuse nous force à le reconnoître , ne nous en épargnons pas la confusion. Le désordre capital qu'on ne peut assez déplorer ni trop vous reprocher , est que dans cette solennité de Pâques , abusant de la pénitence , qui ^ selon les Pères, est le sacrement de la résurrection des pécheurs , nous mentions souvent au Saint-Esprit , nous imposions au monde , et nous nous trompions nous-mêmes. Oui , mes frères , jusque dans le tribunal de la pénitence nous mentons au Saint-Esprit , en détestant de bouche ce que nous aimons de cœur ; en disant que nous renonçons au monde , et ne renonçant jamais à ce qui entretient dans nous Pamour du monde ; en donnant à Dieu des paroles que nous ne comptons pas de garder , et que nous ne sommes pas en effet bien déterminés à tenir , ayant avec Dieu moins de bonne foi que nous n'en avons avec un homme , et même avec le dernier des hommes.
(ï) ï Cor. i5.
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Nous imposons au monde par je ne sais quelle fidélité à nous acquitter dans ce saint temps du devoir public de la religion ; par l'éclat de quelques bonnes œuvres passagères ; par une ostentatioti de zèle sur des points où , sans être meilleur , on en peut avoir ; par quelques réformes dont nous nous parons et à quoi nous nous bornons , tandis que nous ne travaillons pas à vaincre nos habitudes criminelles et à mortifier les passions qui nous dominent. Nous nous trompons nous-mêmes, en confondant les inspirations et les grâces de conversion avec la conversion même ; en nous figurant que nous sommes changés , parce que nous sommes touchés du désir de Têtre ; et , sans qu'il nous en ait coûté le moindre combat , en nous flattant d'avoir remporté de grandes victoires ; et parce qu'en fait de pénitence tout cela n'est qu'illusion et que mensonge , à tout cela l'Evangile oppose aujourd'hui cette seule règle. Surrexit verè j il est vraiment ressuscité; et, par cette règle , nous donne à juger combien nous sommes éloignés des voies de Dieu , puisqu'entre notre vie nouvelle et la vie glorieuse de Jésus-Christ 5 il y a une opposition aussi monstrueuse que celle qui se trouve entre l'apparent et le réel , entre le vide et le solide , entre le faux et le vrai. Ah ! mes chers auditeurs , combien de fantômes de conversion , ou , pour user du terme de saint Bernard , combien de chimères de conversion ne pourrois-je pas vous produire ici , s'il m'étoit permis d'entrer dans le secret des cœurs
3l8 FÊTE DE PAQUES.
et de vous en découvrir le fond ! Combien de conversions purement humaines , combien de politiques , combien d'intéressées , combien de forcées , combien d'inspirées par un autre esprit que celui qui nous doit conduire quand il s'agit de retourner à Dieu ! conversions , si vous voulez , fécondes en beaux sentimens, mais stériles en effets ; magnifiques en paroles, mais pitoyables dans la pratique ; capables d'éblouir , mais incapables de sanctifier. Combien de consciences se sont présentées devant les autels comme des sépulcres blanchis , et sous cette surface trompeuse cachent encore la pourriture et la corruption l Sont-ce là les copies vivantes de cet Homme-Dieu , qui renaît du sein de la mort pour être , comme dit saint Paul , l'aîné d'entre plusieurs frères : Ut sit i-pse primogenitus in multis fratribus (i) ? Non , non, chrétiens , ce n'est point par là qu'on a le bonheur et la gloire de lui ressembler ; il faut quelque chose de plus , et sans une conversion véritable on n'y peut prétendre. Or qu'est-ce qu'une véritable conversion ? Comprenez ceci , s'il vous plaît ; c'est-à-dire une conversion de cœur et sans déguisement , une conversion surnaturelle dont Dieu soit le principe , l'objet et la fin. Que ne m'est-îl permis de développer ces deux articles importans dans toute leur étendue !
Conversion sincère et sans déguisement : car ^ dit saint Bernard , pourquoi nous contrefaire devant Dieu , qui , nous ayant faits ce q^e nous
(0 Roui. 8.
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sommes , voit mieux que nous-mêmes ce qui est en nous et ce qui n'y est pas? et pourquoi feindre devant les hommes , dont l'estime ne nous justifiera jamais , et dont l'erreur sur ce point fera même un jour notre confusion ? N'est-ce pas pour cela que saint Paul , représentant aux chrétiens , comme autant d'obligations , les conséquences qu'ils dévoient tirer de ce mystère , en revenoit toujours à cette loi , que Jésus-Christ , notre agneau pascal , avoit été immolé pour nous , et que nous devions célébrer cette fête , non avec le vieux levain , avec ce levain de dissimulation et de malice dont peut-être nos cœurs jusques à présent avoient été infectés , non in fermenta veterij neque infermenlo maliiiœ et nequitiœ^ mais dans un esprit de sincérité et de vérité , sed in azymis sinceritatis et veritatis (i) ; pourquoi ? parce que le Seigneur même avoit dit que cette sincérité de conversion étoit la condition essentielle qui devoit nous donner avec Jésus-Christ ressuscité une sainte ressemblance.
En effet , ce qui nous perd devant Dieu , et ce qui nous empêche de ressusciter en esprit , comme Jésus-Christ ressuscita selon la chair , c'est communément un levain de péché que nous fomentons dans nous , et dont nous ne travaillons pas à nous défaire. Je m'explique. On se réconcilie avec son frère et Ton pardonne à son ennemi, mais il reste néanmoins toujours un levain d'aigreur et de chagrin qui diffère peu de Tani-
(î.) i Cor. 5.
320 tP.te de paquks.
mosité et de la haine ; on rompt une allachc criminelle , mais on ne la rompt pas tellement qu'on ne s'en réserve , pour ainsi dire , certains droits à quoi l'on prétend que la loi de Dieu n'oblige pas en rigueur de renoncer, certains commerces que rhonnêteté et la bienséance semblent autoriser , certaines libertés que l'on s'accorde en se flattant qu'on n'ira pas plus loin : voilà ce que saint Paul appelle le levain du péché, neque infermenio vialiiiœ et nequitiœ. Or il faut , mes frères , ajoutoit TApôtre , vous purifier de ce levain , si vous voulez célébrer la nouvelle pâque. II faut vous souvenir que , comme un peu de levain , quand il est corrompu , suffit pour gâter toute la masse , aussi ce qui reste d'une passion mal éteinte , quoique amortie en apparence , peut détruire et anéantir tout le mérite de notre conversion : Expiiî^gate vêtus fer mentum , ut sitis nova couspersîo (i).
Conversion surnaturelle et dans la vue de Dieu: car que peuvent tous les respects humains et toutes les considérations du monde quand il s^'agit de nous faire revivre à Dieu, et de reproduire en nous tout de nouveau l'esprit de la grâce après que nous l'avons perdu ? On nous dit que le désordre où nous vivons peut être un obstacle à notre fortune , que cette attache nous rend méprisables , que ce scandale nous rend odieux , et sur cela précisément nous nous corrigeons ; on nous fait entendre que la piété pourroit servir à notre établissement, et
(i) I Cor, 5.
pour cela nous nous réformons : qu^est-ce qu'une telle conversion , eût-elle d'ailleurs tout l'éclat de la plus exacte et de la plus sincère régularité ? On s'éloigne du monde par un dépit secret, par impuissance d'y réussir, par désespoir de parvenir à certains rangs que l'ambition y cherche ; on se détache de cette personne , parce qu'on en est dégoûté , parce qu'on en a découvert la perfidie et l'infidélité ; on cesse de pécher , parce que l'occasion du péché nous quitte , et non pas parce que nous quittons l'occasion du péché : tout cela 5 ombres de conversion. Il faut qu'un principe surnaturel nous anime , comme Jésus-Ghrisl ressuscita par une vertu divine ; il faut que sur le modèle de Jésus-Christ, qui dans sa résurrection , selon le beau mot de saint Augustin , parut entièrement Dieu, in resvrrectione totus Deus , parce qu'en vertu de ce mystère l'humanité fut tout absorbée dans la divinité , aussi dans notre conversion il n'y ait rien qui ressente l'homme , rien qui tienne de Timperfection de l'homme , rien qui participe à la corruption de l'homme ; que l'intérêt n'y entre point , que la prudence de la chair ne s'en mêle point , et que si la créature en est l'occasion , le Créateur en soit le motif. Ainsi le pratiquoit l'Apôtre , quand il disoit : Loin de moi cette fausse justice que je pourrois trouver dans moi , et qui seroit de moi , parce que Dieu dès lors n'en seroit pas l'objet ni le principe. Il ne me suffit pas même d'avoir cette justice imparfaite qui vient de la loi ; mais il
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ïnc faut celle qui vient de Dieu par la foi , celle qui me fait connoîtrc Jcsus-Ghrist et la vertu de sa résurrection , afin que je parvienne , s'il est possible 5 à cette résurrection bienheureuse qui distingue les vivans d'avec les morts, c'est-à-dire les pécheurs justifiés d'avec ceux qui ne le sont pas : Ut inveniar in illo non habens meam juS" titiam quœ ex lege est^ sed illam qnœ exfide est Christi Jesu : ad cagnoscendum illuin , et virlutem resurrectionis ejus: si quomodo accurram , ad resurrectionem quœ est ex mortuis. Ainsi , après TApôtre , en ont usé tous les vrais pénitens en se convertissant à Dieu. Ils ont fermé les yeux à tout le reste , ils n'ont consulté ni la chair ni Je sang 5 ils ont foulé le monde aux pieds , ils se sont élevés au-dessus d'eux-mêmes ; et pourquoi? parce qu'ils cherchoient, dit saint Paul, une résurrection plus solide et plus avantageuse que celle qui nous est figurée dans la conversion prétendue des mondains : Ut metiorem invenirent resurrectionem (i). Car, encore une fois , il y a maintenant une diversité de conversions, comme à la fin des siècles il y aura une diversité de résurrections; et comme , selon l'Évangile , les uns sortiront de leurs tombeaux pour ressusciter à la vie , les autres pour ressusciter à leur condamnation et à la mort, Et procèdent qui bonafecerunt , in resurrectionem vitœ : qui vero mata egerunt^ in resurrectionem judicii (2); de même voit-on des pécheurs sortir du tribunal de la
(t) Hobr. II. — {7.) Joau. 5,
pénitence , les uns vivifiés par la grâce et réconciliés avec Dieu ; les autres , par l'abus du sacrement, encore plus endurcis dans le péché et plus ennemis de Dieu. Heureux , conclut le Saint- 'Esprit dans l'Apocalypse , heureux et saint quiconque aura part à la première résurrection ! il parle de la résurrection des justes : Beatiis et sanctus qui habet partent in resurrectione priviâ (i). Je dis , par la même règle : Heureux et saint quiconque a eu part à la première couversion ! heureux et saint celui qui , ressuscitant avec Jésus-Christ 5 selon la maxime de l'Apotre , n'envisage dans sa conversion que les choses du Ciel , détourne sa vue de tous les objets de la terre , ne cherche point les prospérités , s'élève au-dessus des adversités , est content de posséder Dieu , et s'atlache à Dieu pour Dieu même 1 Or c'est cette conversion , chrétiens , que Dieu vous demande aujourdhui, et dont il vous propose le modèle dans la personne de son Fils.
Cependant n'en demeurons pas là : j'ai dit que le Sauveur du monde , après être sorti du tombeau 5 n'avoit plus vécu en homme mortel , mais en homme céleste et ressuscité , et que c'est xme loi pour nous de mener après notre conversion une vie nouvelle et conforme à l'heureux état où sont élevés par la grâce des hommes vraiment convertis : Ut quomodo surrexit à mortids , ita et nos in novitate vitœ ambulemus (2). Mais en quoi consiste cette nouvelle vie? Retournons à notre mo-
(i) Apoc. 20. — (2) Rom, 6.
32f FÊTE DK PAQURS.
dèle. Le voici : Jésiis-Clirist , en qualité dliomme , étoit composé d'un corps et d'une ame , mais son corps au moment qu'il ressuscita , par un merveilleux changement , de matériel et de terrestre qu'il étoit dans sa substance , devint un corps tout spirituel dans ses qualités ; et son ame , en vertu de la même résurrection , se trouva , par un autre prodige , parfaitement séparée du monde , quoiqu'elle fût encore au milieu du monde : deux traits de ressemblance que Jésus-Christ ressuscité doit nous imprimer pour faire en nous ce renouvellement qui est la preuve nécessaire, mais infaillible de notre conversion. Il avoit un corps , et ce corps, revêlu de gloire , sembloit être de la nature et de la condition des esprits ; vérité si constante que saint Paul , envisageant le mystère que nous célébrons , ne craignoit point de dire aux Corinthiens : Itaque , etsi cognovimus secundum carnem Christum , sed nunc jam non novimus (i). C'est pourquoi , mes frères , quoique autrefois nous ayons connu Jésus-Christ selon la chair , maintenant qu'il est ressuscité d'entre les morts, nous ne le cohnoissons plus de la même sorte ni selon cette même chair. ()ne dites-vous , grand Apôtre ? reprend là-dessus saint Chrysostôme : quoi , vous ne connoissez plus votre Dieu selon cette chair adorable dans laquelle il a opéré votre salut! cette chair formée par le S. Esprit, conçue par une Yierge , unie et associée au Verbe divin ; cette chair qu'il a immolée pour vous
(i) 2 Cor. 5.
au Calvaire , qu'il vous a laissée pour nourriture danjs son sacrement, et qui doit être un des objetJî de votre béatitude dans le Ciel , vous ne la connoissez plus ! Non , répond l'Apôtre sans hésiter, depuis que cet Homme-Dieu , dégagé des liens de la mort , a pris possession de sa vie glorieuse , je ne le connois plus selon la chair : Etsi cognovimiLs secundiim carnem Chrîstum , sed nunc jam non novimus (i). Ainsi le disoit le maître des gentils , et n'en faites-vous pas d'abord Tapplication ? C'est-à-dire que si vous êtes vraiment convertis , il faut que Ton ne vous connoîsse plus, ou plutôt que vous ne vous connoissiez plus vousmêmes selon la chair ; que vous ne cherchiez plus à satisfaire les désirs déréglés de la chair ; que vous ne soyez plus esclaves de cette chair qui vous a jusques à présent dominés ; que cette chair, purifiée par la pénitence , ne soit plus désormais sujette à la corruption du péché ; et que nous , les ministres du Seigneur , qui gémissions autrefois de ne pouvoir vous regarder que comme des hommes sensuels et charnels , maintenant nous ayons la consolation non-seulement de ne vous plus connoître tels que vous étiez , mais de vous connoître là-dessus divinement changés et transformés ; en sorte que nous puissions dire de vous par proportion : Etsi cognovimus vos secundiim carnem^ sed nunc jam non novimus.
Car c'est par là , mes chers auditeurs , que nos corps , selon la doctrine de saint Paul , partici-
(i) a Cor. 5.
'5'^b FÊTE DE PAQUES.
peut des ccUc vie à la ^Joire de Jcsus-Cljrist rcs- Misritc ; c'est par là qu'ils deviennent spiriluels , incorruptibles , pleins de vertu , de force , d'honneur : mais souvenons-nous qu'ils ne sont rien de tout cela qu'autant que nous y coopérons , et que , par une pleine correspondance , nous travaillons , selon la règle du Saint-Esprit, à en faire des hosties pures et agréables aux yeux de Dieu. Les corps glorieux possèdent toutes ces quahtés par une espèce de nécessité ; mais ces qualités ne conviennent aux nôtres que dépendamraent de notre liberté : c'est ce qui fait sur la terre notre mérite ; mais c'est aussi ce qui doit redoubler notre crainte 5 et ce qui demande toute notre vigilance. Car , quelque affermis que nous puissions être dans le bien , nous ne sommes pas inébranlables : les grâces qui nous ont fortifiés dans notre conversion ne sont point des grâces à fomenter notre paresse , beaucoup moins à autoriser notre présomption. Quelque confiance que nous devions avoir dans la miséricorde et dans le secours de Dieu 5 il est toujours vrai que nous pouvons nous démentir de nos plus fermes résolutions , et que nos infidélités peuvent nous faire déchoir de cet état de pureté où la pénitence nous a rétablis. Que faut-il donc faire , et comment devons-nous vivre désormais dans le monde ? comme Jésus-Christ après sa résurrection. Il étoit dans le monde , mais sans y être ; c'est-à-dire sans prendre part aux affaires du monde , aux intérêts du monde , aux assemblées et aux con-
versations du monde ; ne s'entretenant qu'avec SCS disciples , et ne leur parlant que du royaume de Dieu. Vous donc , mes frères , concluoit saint Paul , et je le conclus après lui , si vous êtes ressuscites avec Jésus-Christ, Si consiirrexistis cum Christo 5 n'ayez plus désormais de goût que pour les choses du Ciel , quœ sursum sunt sapite ; ne cherchez plus désormais que les choses du Ciel , quœ sursum sunt quœrite (i). Séparez-vous du monde , vivez hors du monde , non pas toujours en sortant du monde , puisque votre condition vous y retient , mais n'y soyez ni d'esprit ni de cœur : surtout, si vous vous montrez dans le monde 5 que ce soit pour l'édifier par votre changement. Être converti , c'est le premier devoir , et c'a été le sujet de la première partie. Paroi tre converti , c'est l'autre devoir , dont j'ai à vous parler dans la seconde partie.