‹ Careme (volume 2)Chapitre 29 sur 81 · FÊTE DE PAQUES · texte numérisé non relu

FÊTE DE PAQUES

le de volt mettre en possession d'un royaume dû à ses mérites; et pourquoi suspend-il en quelqu:^ sorte cette félicité consommée, qui lui étoit si léj^'itlmemcnt acquise , et partant de titres ? Pourquoi? une raison supérieure le fait consentir à ce retardement : la voici, mes chers auditeurs, prise de TEvangile même. C'est qu'ail veut soutenir toujours son caractère de Sauveur, et rapporter à notre justification aussi-bien les mystères de sa gloire que ceux de ses humiliations et de ses souffrances, afin qu'il soit vrai de dire en toute manière : Traditus est propter delicta nosira , et resurrexit propter justificationem nastram (i). Or pour cela , dit saint Ghrysostôme , il ne se contente pas d'être ressuscité , mais il veut paroître ressuscité : il veut se faire voir au monde dans l'état de cette nouvelle vie où il est entré ; il veut, par ses apparitions, répandre au dehors les rayons de cette divine lumière dont il vient d'être revêtu. Voilà, dis-je, pourquoi il emploie quarante jours à se montrer, tantôt à tous ses disciples assemblés , tantôt à quelques-uns en particulier , tantôt dans une pêche miraculeuse , tantôt dans un repas mystérieux , tantôt sous la forme d'un jardinier, tantôt sous celle d'un voyageur, agissant, parlant, se communiquant, et donnant partout des preuves sensibles du miracle opéré dans sa personne , et de son retour d'entre les morts. Excellente leçon pour nous, chrétiens , si nous en savons profiter. Tout ceci nous

(i) Rom. 4.

SUR LA RÊSURRECTIOTi DE J. C. 3^9

regarde , et nous apprend que , comme ce n'est point assez de paroître convertis si nous ne le sommes en effet , aussi ne sufïit-ii point de Tétre et de ne le pas paroître.

Car 5 pour développer celte importante morale, ce sont, mes chers auditeurs^ deux obligations différentes que d^être converti, et de paroître converti ; et notre erreur est de ne les pas assez distinguer. Gomme ce sont deux espèces de désordres que d'hêtre impie et de paroître impie ( car être impie , disoit Tertullien , c^est un crime ; et le paroître , c'est un scandale ) , aussi devonsnous être bien persuadés qu'il y a deux préceptes de la loi divine , dont l'un nous oblige à nous convertir , et l'autre à donner des marques extérieures de notre conversion ; en sorte que d'obéir à l'un de ces deux préceptes , sans se mettre en devoir d'accomplir l'autre , ce n'est qu'une justice imparfaite. En effets si Jésus-Christ, après être sorti du tombeau , s'étoit tenu caché dans le monde , et qu'il n'eût point paru ressuscité, il n^auroit , si je Pose dire , exécuté qu'à demi le dessein de son adorable mission ; il auroit laissé notre foi dans le trouble , et , par rapport à nous , la religion qu'il vouloit établir n'auroit point eu de solide fondement. De même , si nous négligeons après notre conversion, ou si nous craignons de paroître convertis , nous ne faisons qu^imparfaitement l'œuvre de Dieu ; et bien loin de lui plaire , nous encourons la malédiction prononcés par l'apôtre saint Jacques, quand il dit que

33o FÊTE DE PAQUES.

quiconque viole un commandement, quoiqu'il en observe un autre, est censé coupable comme s'il avoit transgressé toute la loi : Qui peccat in imo factus est omnium reiis (i). Je dis plus, être et paroîlre converti, sont tellement deux obligations différentes , qu'elles sont néanmoins inséparables, et qu'à prendre la chose dans la rigueur, il est impossible de s'acquitter de la première sans satisfaire à la seconde, parce qu'il est constant, comme l'ange de l'école , saint Thomas , l'a judicieusement remarqué, que paroître converti est une partie de la conversion même. Je m'explique. Vous avez pris enfin , dites-vous , la résolution de changer de vie et de renoncer à votre péehé ; mais vous avez du reste, ajoutez-vous, des mesures à garder, et vous ne voulez pas qu'on s'aperçoive de votre changement. Mais moi je soutiens qu'il y a de la contradiction dans ce que vous vous proposez , parce qu'une des circonstances les plus essentielles de ce changement de vie , qui doit faire votre conversion , est qu'on s'en aperçoive et qu'il paroisse. Je dis que tandis qu'il ne , paroîtra pas et qu'on ne s'en apercevra pas , quelque idée que vous en ayez , c'est un changement équivoque et suspect, ou même chimérique et imaginaire : pourquoi ? parce qu'une conversion , pour être complète, doit embrasser sans exception tous les devoirs de l'homme chrétien. Or un des devoirs de l'homme chrétien est de paroître ce qu'il est ; et s'il a été pécheur et rebelle à

(0 Jac. 2.

SUR LA RESURRECTION DE J.C. 33l

Dieu , lin de ses devoirs les plus indispensables est de paroîlre obéissant et soumis à Dieu. Je dis que ce devoir est fondé sur l'intérêt de Dieu que vous avez offensé , sur l'intérêt du prochain que vous avez scandalisé, sur votre intérêt propre, j'entends l'intérêt de votre ame et de votre salut , que vous avez ouvertement abandonné; trois preuves invincibles de la vérité que je vous prêche , et dont je puis me promettre que vous serez touchés.

Obligation de paroître converti , prise de Tin-' térêt de Dieu qu'on a offensé ; autrement, chrétiens , quelle réparation ferez-vous à Dieu de tant de crimes , et comment lui rendrez-vous la gloire que vous lui avez ravie en les commettant? Quoi , pécheur qui m'écoutez , vous avez outragé mille fois ce Dieu de majesté , et vous rougirez maintenant de paroître humilié devant lui ! Vous avez méprisé hautement sa loi , et vous croirez en être quitte par un secret repentir ! Votre libertinage , qui l'irritoit , a été public ; et votre pénitence , qui doit l'apaiser, sera obscure et cachée ! Est-ce traiter Dieu en Dieu? Non , non , mes frères, dit saint Ghrysostôme, en user ainsi, ce n'est point proprement se convertir. Quand nous n*aurions jamais péché , et que nous aurions toujours conservé rinnocence de notre baptême , Dieu veut que nous nous déclarions ; et en vain lui protes-* tons-nous dans le cœur qu'il est notre Dieu , si nous ne sommes prêts à nous en expliquer devant les hommes, et même devant les tyrans, par une confession libre et généreuse : Quîciunqîce con-

3^2 FKTE DE PAQUES.

fessas fuei'il inc coram lioininibus (i). Telle est ]a condition qu'il nous propose , et sans laquelle il nous reprouve comme indi^jnes de lui. Or si le juste même, quoique juste ^ reprend saint Chrysostùme^ est sujet à cette conditon , combien plus le pécheur qui se convertit , puisqu'il s'agit pour lui non-seulement de confesser le Dieu qu'il sert et qu'il adore , mais de faire justice au Dieu qu'il a déshonoré ! Et comment la lui fera-t-il , cette justice, si ce n'est par une conversion qui édifie 5 par une conversion dont on voie les fruits , par une conversion aussi exemplaire qu elle doit être de bonne foi et sincère ? Il faut donc , conclut saint Chrysostôme , que la vie de ce pécheur , dansTétat de sa pénitence , soit désormais comme une amende honorable qu'il fait à son Dieu. Il faut que son respect dans le lieu saint , que son attention à l'adorable sacrifice, que son assiduité aux autels , que sa fidélité aux observances de TEglise 5 que ses discours modestes et religieux , que sa conduite régulière, que tout parle pour lui et réponde à Dieu de la contriton de son ame : pourquoi ? afin que Dieu soit ainsi dédommagé , et que ceux qui, voyant autrefois cet homme dans les désordres d'une vie impure et libertine , demandoient où étoit son Dieu , et doutoient presque qu'il y en eût un , non-seulement n'en doutent plus, mais le glorifient d'une conversion si visible et si éclatante : Nequando dicant gentes^ uùi

Ci) Luc. 12, ^

SUR LA RÉSURRECTION DB J. d, 333

est Deus eorum (i)? Car voilà ce que j'appelle rintérêt de Dieu.

En effet , quand saint Pierre , après la résurrection du Sauveur , paroissoit dans les synagogues et dans les places publiques , prêchant le nom de Jésus-Christ avec une sainte liberté, d'où lui venoit surtout ce zèle ? de la pensée et du souvenir de son péché. Paî trahi mon maître, disoit-il dans l'amertume de son cœur , et mon infidélité lui a été plus sensible que la cruauté des bourreaux qui l'ont crucifié : il faut donc qu'aux dépens de tout je fasse voir maintenant ce que je lui suis, et que je me sacrifie moi-même pour effacer démon sang une tache si honteuse. Voilà ce qui l'excitoît, ce qui le déterminoit à tout entreprendre et à tout souffrir pour cet Homme-Dieu qu'il avoit renoncé. Or c'est dans ce sentiment, mon cher auditeur, que vous devez entrer aujourd'hui. Gomme le prince des apôtres , vous reconnoissez, et vous êtes obligé de reconnoître , qu'en mille occasions où le torrent du mondç vws entraînoit, vous avez renoncé votre Dieu; vous confessez que votre vie, si je puis parler de la sorte, a été un sujet perpétuel de confusion pour Jésus-Christ : n'est-il donc pas juste que vous vous mettiez en état de lui faire honneur, et que , par une vie chrétienne , vous effaciez au moins les impressions que votre impiété a pu donner contre sa loi? N'est-il pas juste , autre pensée bien touchante , n'est-il pas juste que vous

(i) Psalm. Il 3.

Page 1