‹ Careme (volume 2)Chapitre 32 sur 81 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Etre incapable de pécher , c'est le propre de k nature de Dieu ; n'être plus en pouvoir de pécher 5 c'est le privilège de la gloire ; n'avoir jamais péché 5 c'est l'avantage de l'état d'innocence ; se convertir après le péché , c'est l'effet ordinaire de la pénitence : mais être converti pour ne plus pécher , c'est ce qui s'appelle et la grâce et le don de la persévérance. Or , de ces états ainsi distingués , le premier ^ qui consiste à être incapable de pécher, est le plus excellent ; mais il ne convient pas à la créature : le second , de n'être plus sujet à la corruption du péché , est le plus souhaitable; mais il est réservé pour l'autre vie : le troisième ^ de n'avoir jamais péché ^ étoit

un des plus heureux ; mais par le malheur de notre ori^âne nous en sommes déchus : le quatrième 5 d'avoir pleuré et réparé son péché , est ahsolument nécessaire ; mais , quelque ressource que nous y trouvions , il ne suffit pas pour notre sûreté : le dernier , j'entends celui de la persévérance dans la grâce , est par rapport à nous un bonheur parfait, puisqu'il nous fait participer , quoiqu'en différentes manières , et à l'impcccabilité de Dieu, et à l'innocence du premier homme , et à la sainteté consommée des bienheureux dans le Ciel 5 et à la béatitude commencée de ces pécheurs 5 dont Dieu se plaît , selon l'Ecriture , à faire sur la terre des vases de miséricorde. Aussi est-ce cet état où Jésus-Christ a prétendu nous élever , et dont il nous propose dans sa résurrection la règle la plus infaillible que nous puissions avoir devant les yeux : car je considère quatre choses dans la résurrection du Sauveur du monde , qui toutes nous engagent à la persévérance ; savoir , l'exemple de cette résurrection , la foi de cette résurrection , la gloire de cette résurrection, etle sacrement de cette résurrection. L'exemple de la résurrection du Sauveur est le vrai modèle de notre persévérance dans la grâce ; la foi de la résurrection du Sauveur est le solide fondement de notre persévérance dans la grâce : la gloire de la résurrection du Sauveur est un des plus touchans motifs de notre persévérance dans la grâce ; et le sacrement de la résurrection du Sauveur , de la manière que je l'expliquerai , est

comme le sceau de notre persévérance dans la grâce : quatre considérations très-efficaces pour nous affermir dans la sainte résolution que nous avons formée de renoncer au péché et de vivre désormais à Dieu. Ecoutez-moi , chrétiens ; et , pour bien comprendre ces importantes vérités , attachons-nous à la doctrine de saint Paul , dont voici le grand mystère que je vais vous développer.

Le Sauveur est ressuscité , dit ce grand apôtre ; mais ce qu'il y a de remarquable dans le triomphe de sa résurrection , c'est que ce Dieu homme est ressuscité pour ne plus mourir , et que désormais la mort n'aura plus sur lui d'empire. Il est mort , mais une fois seulement, pour l'expiation du péché , et maintenant il possède une vie incorruptible , une vie qu'il ne perdra jamais : Christus resurgens ex mortuis^jam non moritur ; mors ilii ultra non dominabitm^ (i). Or qu'est-ce que saint Paul inféroit de là? Ah ! chrétiens , ce que nous n'aurions jamais attendu, mais ce que l'esprit de Dieu lui faisoit conclure pour nous : Ita et vos existimate , laortuos qui" dent esse peccato , viventes autem Deo. Ainsi vous , mes frères , ajoutoit-il , si vous êtes ressuscites par la grâce de la pénitence , faites état que vous êtes morts pour jamais au péché , et que vous devez vivre constamment et pour toujours à Dieu. Comme s'il nous eût dit : Prenez bien la chose , et ne vous faites pas une idée abs-

(i) Rom. 6.

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traite ni une foi spcciilalive de cet état d'immortalité que Jésus-Christ a acquis en ressuscitant; car ce scroit Tentendre mal. Quand on vous dit que ce Dieu homme , depuis qu'il est ressuscité , n'est plus sujet à la mort , ce n'est point un simple dogme de relii;ion que l'on vous explique , c'est un fonds d'obligation que Ton vous découvre 5 et un devoir que l'on vous enseigne ; devoir qui se réduit à conserver inviolablement cette vie de la grâce que vous avez recouvrée par la pénitence : car il est certain , et de la foi même , que votre conversion , quelque fervente qu'elle ait été d'ailleurs , n'aura de vertu qu'autant qu'elle portera le divin caractère de la sainte immortalité du Sauveur.

En effet , chrétiens , cette vie de la grâce que nous rend la pénitence est de sa nature aussi immortelle et aussi incorruptible que notre ame qui en est le sujet. Si contre le dessein de Dieu nous perdons cette grâce , c'est à nous et non point à elle que nous devons l'imputer ; et en cela , dit l'ange de l'école saint Thomas , consiste notre désordre , c'est-à-dire en ce que par le péché nous nous ôtons volontairement à nous-mêmes une vie aussi noble et aussi excellente que celle-là , une vie qui , selon la propriété de son être , ne devroit jamais finir. Et pourquoi pensez-vous , mes chers auditeurs , que la résurrection de Jésus-Christ soit la seule que Dieu a choisie pour nous servir de modèle dans notre conversion ? car ceci n'a pas été sans dessein. Lazare et plu-

sieurs autres dont parle TËcriture étoient ressuscites. Ces résurrections étoient véritables , surnaturelles 5 miraculeuses ; et cependant TEcriturc ne nous les propose point comme des exemples à quoi nous devions nous conformer , ni comme d^s règles pour reconnoître devant Dieu si nous sommes convertis. En voici la raison que donne saint Augustin : parce que la résurrection de Lazare, quoique miraculeuse , n'étoit qu'une résurrection passagère , qui ne Taffranchissoit pas absolument des lois de la mort , et qui ne Tavoit fait sortir du tombeau que pour y rentrer à quelque temps de là. Or Dieu ne vouloit pas que notre conversion fût si peu durable , mais il vouloit qu'elle fut sans retour; et parce qu'il n'y avoit que la résurrection de Jésus-Christ qui eût cette prérogative , c'est uniquement sur l'idée de celle-ci qu'il prétend que nous nous formions : Resurgens jam non moritur ; ita et vos. Ressuscité qu'il est , il ne meurt plus ; ainsi ne mourez plus vous-mêmes. C'étoit le raisonnement de saint Paul ; et c'est ce qui condamne ces légèretés criminelles qui détruisent en nous et qui anéantissent l'effet de tous les dons de Dieu : ces inéiralités et ces inconstances qui rendent suspectes nos ferveurs et nos vertus mêmes ; ces découragemens qui nous font désespérer de soutenir le bien que nous avons commencé ; cette facilité malheureuse à reprendre le c'ours du mal que nous avions interrompu ; ces dégoûts de la piété , ces retours scandaleux au monde et à toutes les va-

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uités du monde ; ces apostasies de la dévotion , souvent aussi funestes pour le salut que celles de la religion ; ces déplorables vicissitudes de relâchement et de zèle , de pénitence et de rechute, de vie et de mort. Car qu'y a-t-il de plus oppose à tout cela que ce bienheureux état où est entré le Fils de Dieu par sa résurrection glorieuse ? Mors llli ultra non dominabitur : la mort n'aura plus de pouvoir sur lui , et telle est la règle que je me dois appliquer et par où je dois juger de ma conversion : Ita et vos existimate , mortuos qiddem esse peccato , viventes aidem Deo.

Si donc vous qui m'écoutez , et qui dans cette solennité avez reçu la grâce de votre Dieu , vous n'êtes pas dans la disposition de la conserver ; si vous n'êtes pas déterminés à sacrifier toutes choses pour faire toujours vivre cette grâce dans vos âmes ; si , par la connoissance que vous avez de vous-mêmes , vous prévojœz que cette grâce s'affoiblira bientôt , et succombera même aux attaques qu'elle va recevoir dans les occasions dangereuses où vous l'exposerez ; si cette passion qui lui est contraire , mais à laquelle vous avez renoncé , après une trêve de quelques jours , reprend encore l'ascendant sur vous , et qu'au lieu de vous confirmer dans une vie chrétienne par la sohdité de la grâce ^ vous donniez , pour ainsi dire 5 à la grâce même et à la vie chrétienne que vous avez embrassée l6 caractère de votre instabiUté ; enfin si le divorce que vous avez fait avec la chair et avec le monde est semblable aux riip'

tares de ces âmes passionnées qu^on voit ^ après bien des éclats , bien des dépits , bien des reproches , revenir à de nouveaux engagemens et s'attacher Tun à l'autre plus étroitement et plus fortement que jamais : si cela est, chrétiens , désabusez-vous 5 et n'ajoutez pas au malheur de votre état le désordre d^m aveuglement volontaire. Votre pénitence n'est point ce qu'elle doit être , parce que vous n'êtes pas ressuscites comme Jésus-Christ. Ah ! Seigneur , s'écrioit le Prophète royal , et devons-nous nous écrier avec lui , puisque dans la ferveur de sa pénitence il parloit au nom de tous les pécheurs , c'est sur ce modèle de la résurrection de votre Fils que vous m'avez jugé 5 que vous m'avez éprouvé , que vous avez examiné si ma conversion avoit toutes les qualités d'une résurrection parfaite : Probasti me y et cogiiovisti me ; tu cognovisti sessionem meam et resurrectionem meam (i). Et par où , Seigneur , avez-vous connu qu'elle seroit telle que vous la demandiez , ou qu'elle ne le seroit pas? le Prophète l'exprime dans la suite du psaume : Intellexisti cogitationes me as de longé (2). Vous avez découvert de loin toutes mes pensées; vous avez suivi toutes les traces de ma vie , vous avez prévu toutes mes voies ; et , pénétrant dans l'avenir par une lumière anticipée , vous avez observé si ma conduite répondroit à mes résolutions 5 si je tiendrois ferme dans le parti de votre loi 5 si je résisteroîs aux attraits du vice et de la

(0 Psalm. i38.— (2) Ibid.

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passion, si le torrent du monde ne nfcnjporicroit point 5 si le respect Innnain ne m'ébranleroit point, si la contagion du mauvais exemple ne me corromproit point , si je ne me laisserois point tourner , comme un roseau , de tous côtes ; si , lassé de quelques démarches que j'aurois faites dans le chemin du salut, je ne retournerois point en arrière : Et omnes vias meas prœvidisti (i). C'est sur cela , mon Dieu , qu'est établi le jugement que vous avez porté de moi ; et au moment même que je me suis relevé de mon péché en le détestant , c'est par là que vous avez reconnu si ma résurrection auroit du rapport avec celle de mon Sauveur : Tu cognovisii sessionern meam , et i^esurrectionem meam. Gomme si le Prophète eût dit : Supposé que vous n'ayez prévu , Seigneur , après ma conversion , que de hanteuses et de lâches rechutes , vous l'avez connue, mais vous l'avez connue pour la réprouver. Au contraire, si votre prescience adorable vous y a fait voir de la fermeté et de la constance , vous l'avez connue , mais pour l'approuver, mais pour la récompenser, mais pour la couronner : Tu cognovisti sessionem meam^ et resui^rectionem meam. Yoilà le modèle de la persévérance d'un pécheur converti : en voulez-vous le fondement solide ? c'est ici que votre attention m'est nécessaire.

J'ai dit que le Sauveur du monde , en ressuscitant selon la chair pour ne plus mourir , nous en- ^ageoit indispensablement à ressusciter en esprit

(0 Psalm. i3S.

pour ne plus pécher. Comment cela? le voici : c'est qu'à prendre la chose dans sa source , Jésus- Christ ayant toujours donné aux Juifs sa résurrection comme le gage authentique de ses promesses et comme la preuve incontestable de sa doctrine, il s'ensuit, et c'est le sentiment de tous les Pères 5 que toute la foi chrétienne est essentiellement fondée sur la résurrection de cet Homme-Dieu. S11 n'est pas ressuscité , disoit saint Paul , nous avouons que notre foi est vaine ; mais s'il est ressuscité , nous prétendons , et avec justice , qu'il n'est rien de plus solide, ni rien, pour ainsi parler, de plus subsistant que notre foi. Or prenez garde , chrétiens , ce qui fait subsister notre foi , c'est ce qui fait subsister notre conversion , parce que notre conversion , selon le concile de Trente , n'a point d autre fondement que notre foi. En effet, ce qui m'affermit dans la sainte disposition où je puis être de fuir désormais le péché , c'est la solidité de ma créance ; et ce qui soutient ma créance , c'est la résurrection de Jésus-Christ : par conséquent, la résurrection de Jésus-Christ est comme le premier principe de ma persévérance dans le bien. Tandis que je me fonde sur cette résurrection , ma foi ne peut chanceler ; et tandis que ma foi ne peut chanceler , je ne puis chanceler moimême dans l'obéissance que je dois à Dieu. Or le Fils de Dieu ressuscité opère dans moi l'un et l'autre , car en ressuscitant il appuie ma foi , et en appuyant ma foi il anime et il fortifie ma volonté. C'est de quoi nous avons un bel exemple dans

3f)0 LUNDI DK PAQUES.

la personne des apolres. Avant la résurrection du Sauveur, rien de plus (rayile et de plus foible que les apôtres. Ils protestèrent à Jcsus-Christ qu'ils le suivroient jusqu'à la mort, et dans un moment ils Tabandonnèrent. Saint Pierre parut hardi et intrépide dans le jardin; mais dans la maison du pontife une simple femme Pinlimida. C'étoient, dit saint Augustin, les colonnes de TEglise, mais des colonnes sans appui , et qui n'avoient rien de stable. Ils vouloient et ils ne vouloient pas; ils avoient du zèle et ils n'en avoient pas ; ils étoient à Jésus-Christ et ils n'y étoient pas. Mais dès que Jésus-Christ par sa résurrection eut dissipé tous les nuages de leur incrédulité, ce furent des hommes plus fermes que des rochers , ce furent des colonnes de bronze et d'airain; ils ne cédèrent ni à la violence des persécutions , ni à la rigueur des tourmens , ni à la mort même ; ils s'exposèrent à tout , ils endurèrent tout pour la cause de leur maître. Qui fit ce miracle ? la foi de Jésus-Christ ressuscité. Ego confirmavi columnas ejus (i).Oui, dit cet Homme-Dieu par son Prophète , selon la paraphrase de saint Augustin , c'est moi qui les ai affermis, et qui, voulant poser sur eux l'édifice de mon Eglise dont ils dévoient être la base , leur ai donné une vertu a l'épreuve de toutes les tentations. Ils ont cru ma résurrection , et dès lors ils ont eu comme un esprit nouveau , comme un cœur nouveau ; ils se sont sentis confirmés dans la grâce : Ego

(i) P^alm. 74.

confirmavi

conjirmavi columnas ejvs. Or je vous demande , chrétiens , pourquoi la résurrection du Sauveur ne fait-elle pas la même impression sur nous ? Avonsnous xme autre foi que les apôtres ? Est-ce pour les apôtres plutôt que pour nous que Jésus-Christ est ressuscité glorieux et immortel ? Ce mystère est-il moins efficace pour fixer notre inconstance; et si nous en sommes aussi persuadés qu'eux ^ pourquoi ne serons-nous pas aussi fidèles qu'eux ? Disons quelque chose encore de plus particulier , et faisons ensemble une réflexion bien touchante. Quand saint Paul exhortoit les Hébreux à la persévérance chrétienne 5 voici une des grandes raisons dont il se servoit : Christits heri , et hodie ipse et in secula (i). Jésus-Christ, leur disoitrApôtre, n'est plus sujet à aucun changement; il étoit hier, il est encore aujourd'hui et il sera le même dans tous les siècles. Pourquoi donc 5 concluoit-il , changeriez-vous à son égard de sentimens et de conduite? Doctrinis variis et jjeregrinis nolite ei^go abduci (2). Ah! chrétiens 5 appliquons-nous à nous-mêmes ce raisonnement. Il est difficile que nous n'ayons été quelquefois touchés de Dieu , et que dans le cours de notre vie il n'y ait eu d'heureux momens où , détrompés de la vanité du monde et confus de nos égaremens passés , nous n'ayons dit à Dieu de bonne foi : Oui, Seigneur, je veux être à vous, et je ne me départirai jamais de la résolution sincère que je fais aujourd'hui de vivre dans votre

(t) Hebr. i3. — (2) Ibîd.

BouiXD, Carême. UI, 3J

3G'2 LUNDI DE PAQUKS.

loi et en cjircllcn. Iin[)pel()iis un de ces jnomcn.s , ou plutôt rappelons les senlimens de ferveur et de pieté que le Saint-Esprit exciloit alors dans nos cœurs, car nous savons ce qui nous touclioît , et nous n'en avons pas encore perdu le souvenir. Remettons-nous donc au moins en esprit dans Tctat où nous nous trouvions, et sur cela raisonnons ain>vi avec nous-mêmes : lié bien , la résolution que je fis en tel temps de renoncer à mon pcclié et de m'attachera Dieu, n'est-elle pas encore maintenant aussi bien fondée et d'une nécessité aussi absolue pour moi que je la conçus alors ? Les principes de foi sur lesquels je Tétablissois ont-ils changé? m'est-il survenu quelque nouvelle lumière pour en douter? les choses, considérées de près et en elles-mêmes , sont-elles différentes de ce qu'elles étoient? Quand je comparus devant Dieu dans le tribunal de la pénitence, et que je confessai à Dieu mon iniquité , je me condamnois moi-même; je fus moi-même mon accusateur et mon juge , et par conséquent je fus convaincu moi-même que ce que j'appelois iniquité rétoit en effet; et quand je promis à Dieu d'avoir pour jamais en horreur cette iniquité qui faisoitle désordre de ma vie ^ quand je m'engageai à en fuir l'occasion, je crus fortement que ma conscience , que ma religion me l'ordonnoit. Me trompois-je? étoit-ce prévention ? étoit-ce erreur? Non, sans-doute; car je suis obligé de reconnoître que c'étoit l'esprit de Dieu qui m'éclairoit, et que je ne pensai jamais mieux ni plus sainement.

Tout cela étoit donc vrai ; et s'il Pétoit alors , il le doit être encore aujourd'hui , et il le sera encore demain et jusqu'à la fin des siècles , puisque la vérité de Dieu, aussi-bien que son être, est immuable : Christus fieri^ et hodie ^ zpse et in secula. Excellente pratique , mes chers auditeurs , pour se maintenir dans une sainte persévérance ; se dire à soi-même : Je fus persuadé un tel jour , et un tel jour mon esprit fut pénétré de cette vérité ; j'en eus une vue si parfaite que j'en fus saisi, que j'en fus attendri jusqu'aux larmes. Je ne la goûte plus cette vérité comme je la goûtois; mais c'est toujours néanmoins la même vérité, et tout ce que j'y goûtois s'y trouve encore. Elle ne me paroît plus dans ce beau jour où elle se montroit quand j'en étois sensiblement ému ; mais dans le fond elle n'a rien perdu de tout ce que j'y découvrois. Malheur à moi de ce qu'elle n'a plus pour moi le même goût ; mais grâces à mon Dieu de ce que j'en ai conservé la foi. Parler ainsi , et agir ensuite non plus en vertu du sentiment présent, mais des résolutions passées; les faire revivre en nous , et quand la tentation nous attaque , nous sollicite , quand Toccasion se présente , nous munir de cette pensée : J'avois prévu tout cela, et j'y étois disposé lorsque je formois le dessein d'être à Dieu; puisque j ai encore ce qui opéroit en moi cette disposition , pourquoi ne feroîs-je pas aujourd'hui ce que j'aurois fait alors, et pourquoi voudrois-je abandonner Dieu , et me contredire moi-même? Non^ non, Seigneur, il

n'en ira pas de la sorte ; il ne faut pas que le caprice de ma volonté remporte sur la règle de ma foi et de ma raison : vous êtes , ô mon Dieu , un trop grand maître pour être servi par humeur ; et je tiens à vous par des liens trop forts pour prétendre jamais m'en détacher : jVii cru , Seigneur , Credidi ^ et c'est pour cela que je vous ai donné une parole dont j'ai pris le Ciel à témoin ; savoir, de garder inviolablement le traité et le pacte solennel que j'ai fait avec vous dans ma pénitence : Cî^edidi propter quod locidus siim Çi). Voilà 5 mes chers auditeurs , ce que j'appelle agir par la foi et vivre de l'esprit de la foi , en quoi consiste proprement le caractère de l'homme juste : Justus autem meus ex fide vivit (2). Résurrection de Jésus-Christ, modèle de notre persévérance , fondement de notre persévérance , et motif encore de notre persévérance : comment cela? Apprenez-le.

C'est que la résurrection du Sauveur nous met devant les yeux la gloire et Timmortalité bienheureuse où nous aspirons , et qui doit être notre récompense éternelle. Aussi prenez garde que ce fut la vue de cette résurrection qui inspira au patriarche Job tant de constance dans les plus rigoureuses épreuves. Toutes choses le portoient, ce semble , à quitter Dieu ; il se trouvoit accablé de misères et de calamités qui lassiégeoient de toutes parts ; ses amis mêmes s'étoient tournés contre lui j sa femme insultoit à sa piété , en latrai*

(i) Psalm. ii5. — (2) Hebr. 10.

tant de simplicité : Adhuc tu permanes in simplicitate tua{ip,M^\s que lui répondoit ce saint homme ? Allez, lui disoit-il , vous parlez en insensée : Quasi una de stultis mulieribus locuta es (2), Vous me reprochez mon attachement au Dieu que j'adore ; et moi je vous dis que je Paurai jusqu'au dernier soupir de ma vie, et que toutes les calamités du monde ne m'obligeront jamais à m'en départir. Et quel motif en apportoit-il ? Ah chrétiens , admirable leçon pour nous ! Scio enim quod Redemptor meus vivit , et in novissimo die de terra surrecturus sum (3) .'Oui , je serai constant et fidèle , ajoutoit-il, parce que je sais que je dois avoir un Sauveur qui ressuscitera plein de i>loire 5 et que je ressusciterai mai-même un jour comme lui. Or celte gloire dont je le vois déjà tout éclatant , cette gloire qui , par communication, doit se répandre sur moi, c'est ce qui m'engage à souffrir sans murmurer, c'est ce qui réprime mes plaintes, c'est ce qui adoucit mes maux , c'est ce qui me soutient dans l'accablement extrême où me réduisent l'humiliation et la douleur ; cette espérance que je nourris dans mon sein est le grand motif de ma persévérance : Reposita est hœc spes in sinu meo (4). Ainsi parloit cet homme de Dieu. Or , mes frères , reprend saint Augustin , si la vue d'une résurrection si éloignée inspiroit à Job ces sentimens au milieu de la gentilité , nous , élevés au milieu du christianisme , nous qui la voyons de si près cette

(0 JoU '1. — (2) Ibid, -. (3) Job. 19. — (4) IbUi,

mcme rcsurrcrtion , nous qui, dans celle solennité, en célébrons la méuioire 5 en serons-nous moins touchés et le devons-nous moins être ?

Enfui, Jésus-Christ, ressuscité devient par un excès de son amour, et par un eflTet merveilleux du sacrement de son corps , le sceau de noire persévérance dans la j^rûce , puisque , tout ressuscité et tout immortel qu'il est, il veut bien être notre agneau pascal , selon l'expression de l'Apôtre , et s'immoler tout de nouveau sur nos autels pour s'unir intimement à nous , et pour nous faire vivre en lui et par lui : Pasclia nostî^im immolatus est Cliristus (i). Ce Dieu de gloire , le jour même de sa résurrection , se fait notre nourriture ; et après être sorti triomphant du tombeau , il vient obscur et invisible s'ensevelir dans nous par la communion. Que prélend-il? On vous en a instruits, chrétiens, et vous ne le pouvez ignorer ; il prétend servira votre ame d'aliment, mais d'un aliment céleste et spirituel; et comme le propre de l'aliment est d'entretenir la vie , il se donne à vous pour conserver celte vie divine , cette vie de la grâce que la pénitence vous a rendue. Avez- vous fait , mon cher auditeur , quelque réflexion aux saintes et vénérables paroles que le prêtre , comme ministre de l'Eglise, a prononcées en vous admettant à la participation du corps de Jésus-Christ ? Peut-être n'y avez-vous pas pensé , et néanmoins c'est à quoi vous deviez être attentif, car voici comment il vous a parlé : Rece-

(x) I Cor. 5.

vez , mon Irère , le corps de votre Seigneur et de votre Dieu , afin qu'il garde votre ame et qu'il la préserve de la mort du péché ; non pas pour quelques jours ni pour quelques mois , mais pour la vie éternelle : Custodiat animam tuam in vitam œternam. Et en effet , s'il n'avoit été question que de vous faire vivre pour quelque temps 5 en vain Jésus-Christ auroit-il daigné nourrir votre ame de sa propre chair : il ne falloit pas pour cela un pain si exquis ; mais ce pain dont vous avez fait votre pâque est un pain 5 dit Jésus-Christ même , qui se mange pour ne mourir jamais : Hic est punis de cœlo descendens^ ut si quis ex ipso manducet^ non inoriatur (i). Et voilà ce que je vous ai proposé d'abord comme le sacrement de votre persévérance dans la grâce ; vérité reconnue de tous les Pères , puisque c'est ainsi qu'ils expliquent cette grande promesse du Sauveur : Qui manducat hune panem , vivet in œtemiim (2) ; Celui qui mangera ce pain , vivra éternellement; non pas , dit saint Jérôme , d'une vie corporelle et matérielle , mais d'une vie spirituelle et surnaturelle qui doit être le fruit de l'adorable Eucharistie. Si donc 5 engagés comme vous l'êtes à la persévérance chrétienne 5 et par l'idée de la résurrection de Jésus-Christ, et par la foi de la résurrection de Jésus-Christ , enfin par le sacrement de la résurrection de Jésus-Christ; si^ disje , comme tant de lâches chrétiens, vous retour* niez à vos premières habitudes; si vous vous lais-

(i) Joaii, 6. — (2) îbîd.

sicz encore surproiulrc aux illusions du monde , et , au lieu de donner à la j^ràce le temps de s'enraciner dans vos cœurs , si vous étouffiez ce bon grain , selon la parabole , et qu'au bout de quelques semaines on vous revît dans les mêmes enj^agemens et les mêmes désordres , n'aurois-je pas droit de vous faire le reproche que faisoit saint Paul aux Galates ? Il leur avoit annoncé le royaume de Dieu , il les avoit tous enj^^endrés en Jésus-Christ par TEvangile ; et ^ tandis qu'il avoit été parmi eux , ils étoient demeurés fermes dans la foi : mais à peine les eut-il quittés qu'ils oublièrent ce qu'ils étoient , et qu'ils reprirent les observances du judaïsme. Saint Paul le sut , et voici en quels termes il leur témoigna là-dessus son ressentiment ; plaise au Ciel que je n'aie jamais sujet de vous les appliquer ! Mlror^ qiibd tain cîtb transferimini ab eo qui vos vocavit in gratiam Chrisii (i) : En vérité , mes frères , il est bien étrange que vous ayez sitôt changé de sentimens , et qu'en si peu de jours vous ayez renoncé à celui qui vous avoit appelés et conduits par sa. grâce à la connoissance de Jésus-Christ. O insens ati Galatœ , quis vos fascinavit non obedire veritati (2) ? O insensés que vous êtes , qui vous a ensorcelés pour vous faire abandonner lâchement et honteusement le parti de la vérité ? Sic stulti estis , ut cum spiritu cœperitis , 7iunc carne consummemini (3) ? Quelle folie d'avoir commencé par la pureté de Tesprit ^ et de finir

(i) Galal. I. -- (2) Galat. 3. — (3) Ibid.

'maintenant par la corruption de la chair ! Ainsi leur parloit PApôtre , et vous parlerois-je , chrétiens : car j'aurois bien de quoi m'étonner que des résohitions prises à la face des autels et en la présence du Seigneur se fussent tout à-coup évanouies. Hé quoi 5 mes frères 5 vous dirois-je aussi-bien que saint Paul 5 vous faisiez à Dieu de si saintes protestations ; vous nous donniez dans le sacré tribunal des paroles si expresses ; vous vous obligiez de si bonne foi , ce semble 5 à tout ce que nous vous prescrivions ; vous deviez être si réguliers à le pratiquer : mais lavez-vous fait ? Sic stulti estis ^ ut cum spiritu cœperitis , mine carne consummemini ? En êtes-vous moins colères et moins emportés ? en êtes-vous moins ambitieux et moins entêtés de votre fortune ? en êtesvous moins sensuels et moins adonnés à votre plaisir ? n'avez-vous plus revu cette personne , écueil funeste de votre fermeté et de votre constance ? n'avez-vous plus recherché ces occasions si dangereuses pour vous? n'avez-vous pi us tenu ces discours ou médisans ou impies ? Vous aviez jeté les fondemens d'une vie chrétienne et spirituelle : qui vous a empêchés d'élever ce saint édifice ? On espéroit tout de vous ^ et dans un moment toutes les espérances qu'on en avoit conçues sont renversées. Falloit-il pour cela faire tant d'avances ? falloit-il puiser dans les sources sahitaires de la grâce ? falloit-il se laver dans les eaux de la pénitence ? falloit-il manger la chair de l'Agneau ? Sic stulti estis? Poursuivons, mes chers auditeurs*

;o LUNDI DE PAQUES.

Je VOUS ait fait voir que la rcsurrccliori du Fils de Dieu étoit pour nous un cngaj^^ement à la persévérance dans la i^râce , et j'ajoute que la persévérance dans la grince est le yai^e le plus certain que nous puissions avoir d'une résurrection glorieuse à la Hn des siècles et semblable à celle du Fils de Dieu. C'est le sujet de la seconde partie.

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