TROISIÈME PARTIE
Il y a des choses dont l'usage nous est tellementprofitable, qu^elles peuvent sans conséquence et sans danger devenir inuliles. Mais il y en a d'autres qui , du moment qu'elles nous deviennent inutiles , parxme malheureuse fatalité , nous deviennent préjudiciables. Les alimens et les remèdes sont de cette nature. Si je ne profite pas des alimens , ils se tournent pour moi en poison ; et la médecine me tue dès qu'elle n'opère pas pour me guérir. Or, il en est de même, chrétiens, de la parole de Dieu : elle est, dans Tordre de la grâce, îe principe de la vie; maisquand
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elle ne donne pas la vie, elle cause nécessairement la mort. Ne vous étonnez pas , dit saint Bernard, que le Saint-Esprit nous la propose tout à la fois dans TÉcriture et comme une viande et comme une épée : IVoii te moveatj quod idem verbitm Dei et cibum dixerit et gladium. Car il est vrai que c'est une viande pour ceux qui se la rendent salutaire ; mais il n'est pas moins vrai que c'est une épée dont les coups sont mortels pour ceux qui ne s'en nourrissent pas. Et en cela même, ajoute ce saint docteur, Dieu vérifie parfaitement ce qu'il avoit ditpar son prophète, que sa parole ne seroit jamais oisive , et que de quelque manière qu'on la reçût dans le monde elle auroit toujours son effet :Sic ei^it verbum meum quod egreditur^ex ore meo : non revertetiir ad me vacuiim , sedfaciet omniaquœcumqice valiii (i). Cette parole , disoit le Seigneur, qui sort de ma bouche , et dont les prédicateurs ne sont que les organes , ne reviendra point à moi vide et sans fruit ; et , malgré l'iniquité des hommes , elle fera toujours ce que je veux. Mais en quel sens pouvons-nous entendre que la parole de Dieu soit toujours suivie de l'exécution des ordres et des volontés de Dieu même ? notre indocilité n'en arrête-t-elle pas tous les jours la vertu? Non , répond l'ange de l'école, saint Thomas ; car Dieu , dit-il , en nous faisant annoncer sa parole , a deux volontés différentes , dont l'une est tellement substituée à Tautre que si la première vient h
(i) ha. 55.
manquer il faut , par une indispensable nécessité, que la seconde ait son accomplissement. Je m'explique. Dieu veut que sa parole opère en nous des effets de grâce et de salut, et c'est sa première volonté ; mais , supposé qu'elle ne les opère pas, ces effets de salutetde grâce, il veut qu'elle en produise d'autres, qui sont des effets de justice et de colère; voilà la seconde. Je puis bien empêcher que l'une ou l'autre de ces deux volontés ne s'exécute ; mais il ne dépend pas de moi d'arrêter toutes les deux ensemble , et de faire que ni l'une ni l'autre ne s'accomplisse. C'est-àdire , il est bien en mon pouvoir que la parole de Dieu ne soit pas pour moi une parole de vie, parce que je puis l'écouter avec un esprit rebelle; il dépend bien de moi qu'elle ne soit pas à mon égard une parole de mort , parce que je puis l'écouter avec un cœur docile : mais je ne saurois éviter qu'elle n'ait l'une ou l'autre de ces deux qualités ; je veux dire qu'elle n'ait par rapport' à moi ou ces effets de justice ou ces effets de miséricorde ; et c'est ainsi que Dieu dit toujours avec vérité : Non revertetur admevacitum , sed facîet qnœcuînque voliti (i). Mais encore quels sont ces effets de justice attachés pour nous à la parole de Dieu quand nous lui résistons ? les voici, chrétiens, expressément marqués dans Ttcriture: ^l'endurcissement du pécheur , et sa condamna- ^tion devant le tribunal de Dieu ; effets directement opposés aux desseins de Dieu en nous lai-
(i) Isa. 55.
sant part de celte sainte parole. Car dans les vues de Dieu , poursuit le docteur angélique , elle devoit amollir et fléchir nos cœurs; mais , par la résistance que nous y apportons , elle les endurcit. Dans les vues de Dieu elle devoit nous justifier; mais à mesure que cette résistance croit, elle nous accuse et nous condamne , pour achever un jour de nous confondre devant le souverain juf^e. Encore un moment d'attention.
Dieu , sans intéresser aucun de ses divins attributs , surtout sa sainteté , endurcit quelquefois les cœurs des hommes. C'est lui-même qui s'en déclare : Indurabo cor ejus (i) ; j'endurcirai le cœur de Pharaon. De savoir comment il peut contribuera cet endurcissement, lui qui est la charité même , et comment en effet il y contribue, c'est un mystère que nous devons révérer et que je n'entreprends point ici d'examiner. Je m'en tiens à la foi ; et la même foi qui m'enseigne que Dieu fait miséricorde à qui il lui plaît , m'apprend encore qu'il endurcit qui il lui plaît : Ergo cujus vidt miser etur^ et quemvult indurat (2). Or je prétends que rien ne conduit plus efficace- ' ment le mondain à ce. funeste état que la parole de Dieu méprisée et rejetée , et j'en tire la preuve de l'exemple même de Pharaon. Comprenez-le , chrétiens ; et vous consultant ensuite vous-mêmes , reconnoissez que ce qui se passa d'une manière visible dans la personne de ce prince réprouvé de Dieu, se renouvelle tous les jours in-
(i) Exod. 3. — (2) Rom. 9.
tërîeurement dans ces pécheurs que saint Paul appelle des vaisseaux de colère et de damnation. Dieu remplit Moïse de son esprit; il lui met dans la bouche sa parole , et lui dit : allez , c'est moi qui vous envoie. Vous parlerez à Pharaon et vous lui signifierez mes ordres. Je sais qu'il n'y déférera pas 5 mais au même temps j'endurcirai son cœur : Tu loqueris ad Pharaonem omnia quœ viando tibi , et non audiet te , sed ego indurabo cor ejus (i). L'effet répond à la menace : le saint législateur parle , il s'acquitte de la commission qu'il a reçue ; mais autant de fois qu'il parle au nom de son Dieu , le texte sacré ajoute que le cœur de Pharaon s'endurcissoit : Et induratum est cor Pharaonis{2).Oest le Dieu dlsraêl, disoit Moïse , qui vous ordonne de mettre son peuple en liberté , et de le tirer de la servitude où vous le retenez si injustement et si long-temps : mais qui êtes-vous , répondoit Pharaon , et qui est le Dieu dont vous vous autorisez? où sont les preuves et les signes de votre mission? vous en allez être témoin , répliquoit l'envoyé de Dieu ; et frappant de cette baguette mystérieuse qu'il tenoit dans ses mains , il couvroit l'Egypte de ténèbres 5 et la remplissoit de ces autres fléaux dont l'Ecriture nous fait une si affreuse peinture. N'étoitil pas surprenant que Pharaon , malgré tant de prodiges, s'obstinât dans sa désobéissance? non 5 chrétiens , il n'en falloit point être surpris , puisque c'étoit par là même que Dieu vengeoit
(0 Exod, 3. — (a) Exod. 7,
routragc lait à sa parole , et qu'une résistance aussi outrée que celle de Pharaon ne devoit pas cire suivie d'un moindre chûlimcnt. Ah ! Seigneur, ne nous punissez jamais de la sorte; et plutôt que de nous livrer à un endurcissement si fatal, employez contre nous toutes vos autres vengeances; envoyez-nous, comme à Pharaon des adversités , des calamités , des humiliations ; pour peu que nous soyons chrétiens, nous nous y soumettrons sans peine : mais, mon Dieu , préservez-nous de cette dureté de cœur qui nous rendroit insensibles à tous les traits de votre grâce et à tous les intérêts de notre salut : Aufer à nobis cor lapideum. Voilà néanmoins , mes chers auditeurs , ce qui arrive. A force de résister à Dieu et à sa parole , ce cœur de pierre se forme peu à peu dans nous. Ne me demandez point , dit saint Bernard, quel est ce cœur dur ; c'est le vôtre , répond ce Père , si vous ne tremblez pas : Si non expavisti , tuum est. Car il n'y a qu'un cœur endurci qui puisse n'avoir pas horreur de soi-même , parce qu'il ne se sent plus lui-même : Sotum enim est cor durum , qiibd semetipsum non exhorruit , guia nec sentit. Aussi , qu'un prédicateur tâche à Tintimider , à l'engager , à l'exciter ; rien ne l'émeut , ni promesses , ni menaces, ni récompenses, ni châtimens.
De là cette même parole qui devoit servir à justifier le pécheur ne sert plus qu'à le condamner. Car plus le talent qu'on lui avoit mis dans les mains étoit précieux , plus est-il criminel de
SUR LA PAROLE DE DIEU* Sg
n'en avoir fait nul usage : plus la parole de Dieu par elle-même avoit d'efficace pour le toucher et le convertir, plus est-il coupable d'en avoir anéanti toute la vertu. C'est pourquoi le Fils de Dieu fulminoit de si terribles anathèmes contre les habitans de Betsaïde et de Corosaïm : et certes ^ reprend Origène , il falloit bien que cette terre fût maudite , puisqu'une semence aussi féconde que la parole de Dieu n'avoit pu rien y produire. C'est pour cela que le même Sauveur du monde ordonnoit à ses apôtres de sortir des villes et des bourgades où ils ne seroient point écoutés , et de secouer en se retirant la poussière de leurs souliers , pour marquer à ces peuples infidèles que Dieu les rejetoit. Enfin 5 c'est en ce même sens que saint Augustin explique cet important avis que nous donne Jésus-Christ dans rÉvaniiile : Esta conseniiens adversario tuo cita , dum es in via cum eo (i) ; marchez toujours d'intelligence et accordezvous avec votre ennemi. Cet ennemi, dit ce saint docteur, c'est la parole de Dieu, que nous suscitons contre nous en lui résistant. Elle se déclare contre nos vices, contre nos habitudes, contre nos passions : Adversarium tuum fecisti sermonem Dei. Mais , suivant le conseil du Fils de Dieu , travaillons à nous la rendre favorable. Conformons nos mœurs à ses maximes ; profitons de ses enseignemens , écoutons-les , aimons-les , pratiquonsles: pourquoi? Ne forte tradat te adversarius judici^ etjudex tradat te ministro (2) : de peur que
(i) Malth. 5. — (2) Ihicl
ifo DIMANCHE DE LA V<* SEMAINE.
ce formidable adversaire ne vous livre entre Ica mains de votre juge , et ne s'élève contre vous pour vous accuser.
Oui 5 chrétiens , elle s'élèvera contre vous , elle vous accusera , elle vous réprouvera , elle demandera justice à Dieu de tous les mépris et de tous les abus que vous en aurez faits ; et Dieu qui fut toujours fidèle à sa parole, et qui ne lui a jamais manqué , la lui rendra tout entière. Deux sortes de personnes interviendront à ce jugement , et se joindront à elle pour la seconder , auditeurs et prédicateurs. Auditeurs , qui l'auront honorée et qu'elle aura sanctifiés ; prédicateurs , qui l'auront annoncée , et que Dieu avoit remplis pour vous de son esprit. Les premiers, représentés parles Ninivites ; et les seconds par les apôtres. Car vous savez avec quelle promptitude lesNinivites obéirent à Jonas qui leur prêchoit la pénitence ; et ce sera votre condamnation : f^iri ÏViniVitœ surgent injudicio ciim generatione ista , et condemnabunt eam : quia pœnitentiam egerunt in prœdicatione Jonœ (i). Et vous n'ignorez pas que le Sauveur du monde a promis à ses apôtres et dans îa personne de ses apôtres aux ministres fidèles de sa parole, de les faire asseoir auprès de lui pour juger toutes les nations : Sedebitis et vos super sedes duodecim^ judicantes duodecim tribus Israel (i).
Ah ! Seigneur , serai-je donc employé à ce triste ministère? après avoir été le prédicateur de
(i) Malth. la. — («) Matlh. 19.
cet auditoire chrétien , en seraije Paccusateur , en serai-je le juge ? prononcerai- je la sentence de réprobation contre ceux que je voudrois sauver au prix même de ma vie ? il est vrai , mon Dieu , ce seroit un honneur pour moi d'avoir place auprès de vous sur le tribunal de votre justice. Mais cet honneur , je ne l'aurois qu'aux dépens de tant d'ames qui vous ont coûté tout votre sang. Peutêtre même en les condamnant me condamneroisje moi-même , puisque je suis encore plus obligé qu'eux à pratiquer les saintes vérités que je leur prêche. J'aurai donc plutôt recours dès maintenant , et pour eux et pour moi , au tribunal de votre miséricorde. Je vous supplierai de répandre sur nous l'abondance de vos grâces , afin que par la vertu de votre grâce votre parole nous soit une parole de sanctification et une parole de la vie éternelle , où nous conduise , etc.
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SERMON
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Hoc autem dixit de Spirilu quem accepturî erant credentes in eum.
Or H dit cela de V Esprit qu'Us devaient recevoir par (a foi. Saint Jean , chap. 7.
Ce n'étoit pas seulement sur les apôtres que devoit descendre ce divin Esprit , mais sur les fidèles ; et comme la même foi de voit nous unir tous dans le sein de la même Eglise , le même Esprit devoit tous nous animer et nous combler des dons de sa grâce. Esprit de vérité envoyé de Dieu, selon le témoignage du Sauveur du monde , poui nous enseigner toutes choses; mais de toutes les choses qu^il nous a enseignées j il nous suffira d'en bien apprendre une seule à quoi les autres se rapportent 5 et que saint Paul a voulu nous marquer dans ces belles paroles : Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum sanc-
iu7n(t): la charité de Dieu a été répandue dans nos cœurs parle Saint-Esprit. Car cet esprit de lumière est surtout encore un esprit d'amour ; et quand une fois nous saurons aimer Dieu , nous posséderons dans Pamour de Dieu toute la science du salut 5 et dès cette vie même nous commencerons ce qui doit faire toute notre occupation et tout notre bonheur dans Téternité. Mais n'est-il pas étrange , chrétiens , qu'uniquement créés pour aimer Dieu nous ayons peut-être jusques à présent ignoré en quoi consiste l'amour de Dieu , et que soumis à la loi nous ne connoissions pas le premier et le grand précepte de la loi ? il est donc important de vous en donner une connoissance exacte , et c'est ce que j'entreprends dans ce discours. Il s'agit 5 mes chers auditeurs , du plus essentiel de nos devoirs ; et ce que le Sage a dit de la crainte de Dieu , que c'é toit proprement l'homme et tout l'homme , je puis bien encore le dire à plus forte raison de l'amour de Dieu : Hoc est enim omnis homo (2). Vous , ô Esprit de charité , secondez mon zèle, et me mettez aujourd'hui dans la bouche des paroles de feu , de ce feu céleste dont vous êtes la source intarissable , de ce feu sacré qui fait les bienheureux dans le séjour de la gloire et les saints sur la terre. C'est la grâce que je vous demande par l'intercession de Marie , en lui disant, J!ve^ Maria.
(r) Rom. 5. — (a) Eccles. la.
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LUiSDI DK LA V^ SEMAINE
adoucir les préceptes de la loi de Dieu en leur donnant des interprétations favorables à la nature corrompue, c'est une maxime , chrétiens , trèspernicieuse dans ses conséquences ; mais outrer ces mêmes préceptes , et les entendre dans un sens trop rigide , et au delà des termes de la vérité , c'est un excès que nous devons également éviter. Dire , ceci n'est pas péché , quand il Test en effet , c'est une erreur dangereuse pour le salut ; mais dire , ceci est péché , quand il ne Test pas 5 c'est mie autre erreur peut-être encore plus préjudiciable. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'est élevé contre ceux qui par des principes trop larges ont vouhi sauver tout le monde ; mais aussi n'est-ce pas d'aujourd'hui qu'on a condamné ceux qui , par l'indiscrète sévérité de leurs maximes , ont exposé tout le monde à tomber dans le désespoir. Il y a plus de quatorze siècles que Tertullien reprochoit aux catholiques le relâchement de leur morale ; mais il y a aussi plus de quatorze siècles qu'on a reproché à Tertullien sa rigueur extrême et sans mesure , qui le conduisit enfin à ' rhérésie. Il faut tenir le milieu , et lorsqu'il s'agit de la réprobation d'une ame ou de sa justification, on ne doit être ni trop commode ni trop sévère ; mais il faut être sage , et sage selon les règles de la foi.
Or je vous dis ceci , chrétiens , parce qu'ayant à traiter dans ce discours une des vérités fondamentales de la religion , il seroit à craindre que
VOUS ne fussiez prévenus ou que j'exagère vos obligations ou que je les diminue. Double extrémité dont j'ai à me défendre ; et pour cela je n'avancerai rien qui ne soit universellement reçu , rien qui ne soit évident et incontestable , rien même qui ne soit de la foi. Je ne m'attacherai point à l'opinion de celui-ci plutôt qu'à la pensée de celui-là , mais je suivrai celle de tous les docteurs. Je ne prendrai point le plus probable. Je ne me contenterai point de vous dire ce qui est vrai , mais je vous dirai ce *que l'Évangile vous oblige à croire. Cela supposé , j'entre dans mon dessein, et je le propose en trois mots. Je prétends que l'amour de Dieu qui nous est commandé doit avoir trois caractères : l'un par rapport à Dieu 5 l'autre par rapport à la loi de Dieu , et le troisième par rapport au christianisme où nous sommes engagés par la vocation de Dieu. Par rapport à Dieu , Tamour de Dieu doit être un amour de préférence ; par rapport à la loi de Dieu 5 Tamour de Dieu doit être un amour de plénitude ; et par rapport au christianisme , l'amour de Dieu doit être un amour de perfection. Amour de préférence : en voilà , pour ainsi dire , le fond, et ce sera la première partie. Amour de plénitude: en voilà l'étendue , et ce sera la seconde partie. Enfin , amour de perfection : en voilà le degré , et ce sera la dernière partie. Je vais m'expliquer, et je vous prie de me suivre avec attention»
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